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Full text of "Revue des deux mondes"

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L- ANNÉE. - TROISIÈME PÉRIODE 



TOME XL. - 1'^'- JUILLET 1880. 



7ARIS. — Impr. J. CLAYE. — A. Quantix et C'.. rue Saint-Benoît 



REVUE ^ ''"'"' 



DES 



DEUX MONDES 



L* ANNÉE. — TROISIÈME PÉRIODE 



TOIE QUARANTIÈME 



PARIS 

BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES 

RUE BORAPARTK, i7 
1880 



i(ji;>'c. 



LE 



MENSONGE DE SABINE 



PREMIERE PARTIE. 



I. 

« ... Quant aux avantages que pourrait retirer l'agriculture d'un 
semblable système... » 

Une quinte de toux interrompit Sabine. Elle voulut reprendre sa 
lecture. L'acre fumée de pipe qui lui serrait la gorge fit monter à 
ses yeux un nuage de larmes à travers lequel elle eut peine à 
distinguer les mots. Elle voulut vaincre ce malaise et reprit en bal- 
butiant : 

«... Quant aux avantnges... » 

— Tu rabâches! grommela M. de la Rullière. Tu sais que j'ai 
cela en horreur. Tu le fais uniquement pour m'agacer. Continue. 

La voix imperturbable de Sabine reprit sa monotone lecture. 
Elle ne tarda pas à être interrompue par le hurlement d'un chien. 
Il s'était tranquillement endormi devant le feu dans la calme béa- 
titude du bien-être et rêvait probablement d'un monde meilleur où 
les chiens n'appartiennent qu'à des maîtres compatissans et tou- 
jours de belle humeur, lorsqu'un vigoureux coup de pied le rap- 
pela aux dures réalités de l'existence. D'un bond il s'élança à l'autre 
bout du salon, se blottit sous un meuble, la queue entre les jambes, 
implorant son maître d'un regard suppliant. 

— Maudit animal! gronda M. de la Rullière. Dire que je n'ai 
jamais pu lui apprendre à dormir sans ronfler! 



6 BETUE DES DEUX MONDES. 

Il F'aîina de sa cravache, qui n'était jamais bien loin de sa main, 
et se disposa à pun'r le coupable innocent. 

— Pas devant moi, mon père! dit Sabine. 

Elle se ]f va et alla ouvrir la porte. Le pauvre animal, affolé de 
terreur, s'esquiva lestement. 

La porte ouverte livra passage à une bouffée de vent d'automne. 
Il pleuvait à verse ce soir-]; , les ra'ales fouettaient les vitres, la 
bise s'engouffrait en sifflant dans les corridors du château et ren- 
voyait dans le salon la fumée, qui refusait de s'échapper par son 
issue. Ce nuage jaunâtre, jcint à l'odeur nauséabonde de la pipe 
que fumait M. de la Rullière, rendait l'air à peu près irrf spira'le 
pour une femme. Sabine parut ne pas s'en apercevoir. Elle revint 
tranquillemient reprendre sa place au coin du foyer, arrangea soi- 
greusenent autour d'elle les plis de sa robe r^e soie, lissa les ban- 
deaux de ses beaux cheveux noirs et repiit la lecture de \d Bévue 
agricole à l'endroit oîi elle avait été interrompue. 

M. de la Rullière, n'ayant plus sous la main de victime sur qui 
passer sa mauvaise humeur, s'en prit au feu et se mit à tisonner 
avec rage. Il le fit si bru^ amment que Sabine crut pouvoir profiter 
de ce vacarme pour se donner un moment de ï épit. 

M. de la Rullière se retourna vivement vers elle, la figure con- 
gesiionnée par l'ardeur du feu, les prunelles injectées de sang. 

— Qu'y a-t-il encore? cria-t-il. J'écoute, va toujours! 
EIL: regarda la pendule. 

— Neuf heures ! Dans une heure ou à peu près, il dormira, et je 
serai libre, pensa-t-elle. — Et elle reprit bravement sa lecture. 

De temps en temps, sans s'arrêter, elle levait les yeux par-dessus 
sa brochure pour s'assurer que son père ne dormait pas encore. 
Quand elle vit sa courte j ipe, — une vraie pipe de laboureur, — 
s'échapper de ses d: igts,sa tête pencher en avant, et son menton 
se perfore (^ans les plis de sa cravate, elle baissa graduellement la 
voix. Un silence trop brusque eût risqué de le réveiller. 

Puis elle se tut, et les lugubres gérnissemens du vent et de la 
pluie troublèrent seuls le silence. Toutes les soirées se passaient 
de même au château de la Rullière, et cependant, gîâce à cette 
heure de recueillement, la seule qu'elle se fût réservée dans toute 
la journée, Sabine ne s'y trouvait pas malheureuse. C'était l'heure, 
en (ffet, où elle évoquait les souvenirs du passé, donnant libre 
cours à son imagination qui lui fîiisait espérer un avenir de félicité, 
exhumantun à un tous ses rêves d'amour et de bonheur, réjouissant 
et illuminant sa vie terne et monotone à la lueur de ces astres de 
feu. C'était une fenêtre qu'elle ouvrait sur le ciel constellé d'é- 
toiles brillantes. Puis, quand elle s'apercevait que son père allait se 



LE MENSONGE DE SABINE. 7 

réveiller, elle refermait cette fenêtre mystérieuse, refoulait tout au 
fond de son cœur les apparitions radieuses qu'elle avait évoquées, 
prenait doucement congé de ses rêves chéris comme uno raére se 
sépare à regret de l'enfant qui va s'endormir, et rentrait dans l'ob- 
scurité de sa vie réelle. 

Elle reprenait sa lecture tout doucement, à demi-voix. Et M. de 
la Rulîière, trouvant que la phrase qu'il entendait à son réveil s'en- 
chaînait admirablement avec celle qui l'avait accompagné au pays 
des songi^s, demeurait persitadé qu'il n'avait jamais dormi. 11 eût 
regardé comme une faiblesse indigne de lui de céder à la fatigue 
d'une journée îe courses à travers champs. Douze heures de marche 
dans les terres labourées, une nuit passée à la belle étoile pour 
surprendre un braconnier, une chevauchée de trente kilomètres à 
jeun, rien ne pouvait excuser à ses yeux la lâcheté qui'il aurait 
trouvée à s'avouer fatigué. Aussi Sabine, qui connaissait bien toutes 
ses faiblesses et s'en servait au besoin, ne lui laissait-elle jamais 
soupçonner qu'elle etit surpris le secret de cette sieste qu'il faisait 
chaque soir au coin de son feu. C'eût été s'enlever inévitablement 
cette heure de liberté et de calme, luxe rare pour elle. 

Sabine n'était pas rêveuse de sa nature. D'ailleurs elle avait 
atteint un â^e où le cœur féminin, s'il n'a pas rencoiitré la satis- 
faction de ses plus légitimes aspirations, ne peat plus guîre s'a- 
bandonner aux rêveries sans échouer sur l'écueil des sentimenta- 
lités, dernier refuge des ingénues à cheveux gris. Elle avait trente 
ans; elle ne s'était pas mariée, mais n'avait jamais senti un seul 
coin vide dans son cœur ou dans sa vie. Il n'y avait en elle rien de 
superficiel, tous ses attachemens étalent profonds, ses convictions 
inébranlables. Elle avait horreur du vague, du creux, et se défiait 
de tout sentiment qui ne peut pas clairement se définir. Mais elle 
avait surtout horreur du mensonge sous toutes ses formes et se 
révoltait contre tout ce qui lui paraissait faux ou factice. Sévère 
pour elle-même, elle se croyait en droit de l'être aussi envers les. 
autres, mais il n'était pas faute qu'elle ne consentît à oublier en 
face d'un sincère aveu. La duplicité seule la trouvait inflexible. Et 
cependa'it elle avait dû pai^ser sa vie à taire ses sentimens les plus 
profonds, elle qui n'avait jamais pu comprendre la dissi nulation. 
Elle avait si bien pris l'habitude de S€ dominer qu'un diplomate 
lui aurait envié le calme apparent avec lequel elle remportait ses 
victoires ou subissait ses défaites dans sa lutte journalière avec l'au- 
torité de son père. Elle ne demandait pas volontiers conseil et aimait 
assez à résoudre par son seul raisotmement les problèmes qu'elle 
rencontrait sur sa route. Quand elle avait formé un projet, aucune 
ditUculté ne pouvait plus l'arrêter, elle marchait droit au but, met- 



8 «EVUE DES DEUX MONDES. 

tant en action toute l'armée de petits moyens qu'elle avait dispo- 
sée à l'avance et se servant hardiment des faiblesses et des travers 
de son père pour lutter contre lui. Mais quand elle avait remporté 
la victoire, elle avait la générosité de n'en rien laisser voir, de 
sorte que son père, qu'elle conduisait à force d'opiniâtre énergie, 
avait l'illusion de se croire maître absolu chez lai. 

C'était un caractère très viril logé «lans un cœur féminin. Bonne 
et secourable à toutes les misères, elle ne ménageait pas les ré- 
primandes et tançait vertement les coupables. M. de la Rullière lui- 
même n'exprimait pas plus énergiquement son mécontentement. 
Gomme Sabine savait toujours au juste ce qu'elle voulait ou ne vou- 
lait pas, elle l'énonçait carrément avec une franchise qui choquait 
souvent au premier abord. Elle aimait à dire aux gens l'opinion 
qu'elle avait d'eux et ne leur ménageait pas les dures vérités. 
Avec un tel caractère, il était naturel qu'elle se fît estimer plu- 
tôt qu'aimer. On la servait par respect plutôt que par affection, 
mais on la servait bien, et elle n'en demandait pas davantage. Et 
puis, comme tous les ordres qu'elle donnait étaient dictés par le 
bon sens et la logique, on lui obéissait plus volontiers qu'à son 
père, dont les exigences extrêmes et contradictoires ne prenaient 
une forme raisonnable qu'en passant par la bouche de Sabine. Il 
avait fini par le reconnaître tacitement, de sorte qu'à la longue 
Sabine était devenue la véritable autorité du château. M. de la Rul- 
lière eût jeté feu et flaimue si on se fut avisé de lui dire que cha- 
cun de ses actes était contrôlé par sa fille. Fort heureusement pour 
Sabine, il ne se trouvait là personne pour le lui faire observer. Les 
emportemens mêmes de son père lui fournissaient une arme contre 
lui, car elle restait invariablement maîtresse d'elle-même en face de 
ses colères, et l'expérience a cent fois démontré qu'entre deux per- 
sonnes d'avis diiférent, celle qui s'emporte finit toujours par avoir 
tort, quand bien même elle aurait eu raison au début de la dis- 
cussion. 

Or M. de la RulUère était toujours en colère. C'était son état 
normal, son tempérament. Il ne cherchait pas plus à vaincre cette 
infirmité qu'il ne songeait à changer la couleur de ses yeux. Depuis 
qu'il avait atteint l'âge de raison, il n'avait certainement pas fait 
un seul effort pour remédier à cette humeur violente. Bien entendu, 
elle n'avait fait que croître et enlaidir avec les années. Ses traits 
eux-mêmes en portaient l'empreinte. 

C'était un rude vieillard, solidement charpenté, haut de taille, 
le nez crochu, les cheveux gris de fer et coupés ras, la moustache 
hérissée, les sourcils en broussaille. A force de les rapprocher, ils 
avaient fini par se rejoindre. On sentait que l'ossature de son crâne 



LE MENSONGE DE SABINE. 9 

carré devait être dure comme le silex. Il était universellement 
détesté à dix lieues à la ronde; les petits enfans du village ne man- 
quaient pas de se sauver du plus loin qu'ils l'apercevaient. 

Fils d'un père frivole et léger qui s'était aux trois quarts ruiné 
le plus galaaiment du monde, il avait retourné le proverbe. Fils 
avare devait succéder à ce père prodigue. Quand la mort eut glacé 
cette élégante main de gentilhomme entre les doigts de laquelle 
l'or s'écoulait coaime de l'ean, il saisit dans sa poigne d'acier les 
débris du patrimoine paternel, bien déci ié à se reconstituer une 
fortune. Seulement, ce qu'il ambitionnait de posséder n'était pas de 
l'argent, mais de la terre. 11 voulait être riche, non pour jouir, étant 
plus simple dans ses goûts que le dernier de ses paysans et dînant 
d'un morceau de pain bis arrosé d'un verre de piquette, non pour 
capitaliser, il se méfiait de toute spéculation, mais uniquement 
pour arrondir son domaine. 11 aimait la terre comme un paysan de 
race. Il ne connaissait pas de bonheur supérieur à celui d'acquérir 
à vil prix un bout de champ, un coin de prairie. S'il lui fallait pour 
cela profiter de la détresse de quelque pauvre hère, qu'il envoyait 
mourir de faim ailleurs, ou déloger quelque malheureux fermier inca- 
pable de payer ses arrérages, il n'y regardait guère. Les jours où 
il avait pu accomplir une belle expédition de ce genre, il se sen- 
tait aussi heureux que Titus au soir d'une bonne action. Ce n'était 
pas non plus l'ambition qui le poussait, c'était simplement cette con- 
voitise de la terre, cette soif de la sentir à soi, analogue à celle 
qui pousse l'avare à empiler les pièces d'or. Il se souciait peu de 
l'opinion publique. Avoir de l'influence dans son pays, compter pour 
quelqu'un ou quelque chose lui importait peu. Un jour on lui sug- 
géra ridée de se porter candidat à la députation. Il refusa net. A 
quoi cela lui servirait-il ? Il irait à Paris di^cuter les intérêts des 
autres, et uendant ce temps qui surveillerait les siens? Qui aurait 
l'œil ouvert sur toutes les occasions d'acquérir un lopin de terre? 
Qui suivrait sans relâche toutes les phases de ses interminables 
procès? Qui surveillerait ses pressoirs, ses greniers à foin, et pèse- 
rait la laine de ses moutons? — Dans ce temps-là, il n'avait pas 
encore fait de Sabine son factotum et n'avait pas la moindre con- 
fiance dans le régisseur qu'il lui avait fallu s'adjoindre. 

Avec un semblable caractère, il pouvait difficilement se faire 
aimer; aussi n'y songea-t-il jamais, pas plus qu'à aimer lui-même. 
Il avait bien le temps vraiment! 11 se maria tard, ayant très long- 
temps reculé devant la dépense et l'embarras que lui occasionne- 
rait la présence d'une femme à la Rullière. Un jour pourtant il 
s'était dit qu'il lui faudrait un fils pour l'aider dans sa rude 
besogne quand il se ferait vieux, un Albin de la Rullière qui lui 



10 REVUE DES DEUX MONDES. 

succéderait et qu'il élèverait à sa guise pour en faire de son vivant 
une sorte d'iniendant. La Providence ne pouvait manquer de se 
conformer à ses projets et lui enverrait certainement ce fils dont la 
mère ne lui apparaijtsait que comme un accessoire malheureuse- 
ment indispensable, un inévitable désagrément. Quand, après avoir 
bien pesé le pour et le contre, il fut décidé à se donner un héritier, 
il annonça son intention de se marier. Il n'eut que l'embarras du 
choix. >Depuis vingt ans, il était le point de mire de toutes les mères 
du département. On le savait très riche, rangé à l'excès, n'ayant 
de sa vie commis l'ombre d'une peccadille, et l'on n'hésitait pas à 
prédire que le mariage adoucirait son humeur farouche. Lui, après 
avoir dûment constaté que le voisinage n'offrait aucun domaine 
qu'il fût possiîjle ou avantageux d'annexer au sien, se décida en 
faveur de la plus forte dot. Ce fut le seul mobile qui détermina son 
choix. 

Mais il se trouva précisément qne celle qui portait cette grosse 
dot dans le creux de sa petite main était une charmante jeune fille 
de dix-huit ans, — il en avait quarante, — blonde comme l'aurore, 
fraîche et rose comme elle, avec des yeux pâles où les larmes et le 
sourire se confondaient, nature douce et sans énergie, cœur de cire 
où chaque émotion creusait une empreinte douloureuse et pro- 
fonde. Un tel caractère devait inévitablement s'anéantir sous la 
pression de ce joug de fer. Albin de la Rulliôre crut bien s'aperce- 
voir qu'elle était un peu trop jeune et trop jolie pour lui ; il hésita 
un moment, puis se rassura en se disant qu'elle était après tout 
très docile. Il se ferait obéir ; le reste l'inquiétait peu. Il sut dès le 
premier jour lui inspirer une terreur telle '{ue la pauvre enfant ne 
se permit même jamais d'avoir une opinion différente de la sienne. 
Elle se replia sur ellp-mêaie, dévorant en silence des larmes qu'il lui 
reprochait comme un crime, s'enfermani dans une sorte de mutisme 
déses(3éré, continuant à végéter d'une vie purement physique dans 
l'ombre grise de ce grand château et la monotonie de cette exis- 
tence de gentilhomme campagnard où l'on ne connaissait d'autre 
plaisir que quelques bruyantes réunions de chasseurs doiit elle était 
invariablement exclue. Elle pleura beaucoup à la naissance de sa 
fille Sabine, i)arce que M. de la RulUère ne lui dissimula pas son 
mécontentement. Il la rendit res,'onsable de cette déception et ne 
lui ménagea pas les reproches. Mais ce fut bien pis encore lors- 
qu' après quatorze années de stériles regrets et d'anièies répri- 
mandes, un second petit être vint frapper à la porte de cette vie 
qui avait paru si peu enviable à la pauvre mère. 

Quand on lui annonça qu'elle avait donné le jour à une fille, elle 
sentit qu'elle n'avait plus ni larmes à répa ndie, ni force pour sup- 



LE MENSONGE DE SABINE. H 

porter cette nouvelle déception. Elle comprit qu'elle ïnourait, et il 
ne lui resta plus qu'un regret : celui de ne pouvoir emporter avec 
elle dans l'autre monde cette petite créature que son p'>re avait 
accueillie dans celui-ci par une malédiction. Qui donc la défendrait, 
la protégerait contre sa malveillance? se demandait-elle dans les 
dernières tendeurs de l'agonie. 

Sabine, qui avait alors quatorze ans, ne détachait pas son regard 
du visage déjà décomposé de la mou;"ante. Ses grands yeux noirs 
semblaient lire toute sa pensée. Sabine n'était ni caressante ni 
expansive. Elle ressemblait trop à son père ; m lis, s'il s'exprimait 
n3al, le cœur de Sabine n'en était q le plus profond. Ce qui lui 
manquait peut-être de tendresse se compensait en énergie. Elle 
n'avait jamais prodigué les caresses à sa mère; mais à ce suprême 
moment elle se pencha vers elle et, entourant de ses deux bras la 
frêle créature qui reposait sur son sein : 

— Soyez sans inquiétude, maman, dit-elle. Son bonheur me sera 
toujours plus cher que le mien; je vous le promets. 

Un éclair de tendresse et de reconnaissance illumina le visage de 
la mourante; puis elle ferma à tout jamais ses pauvres yeux qui 
avaient tant pleuré. 

A dater de ce jour, Sabine n'eut plus qu'un souci, une préoccu- 
pation, sa petite sœur. 

Une vieille fille du voisinage, W^" Ftorimonde des Allais, voulut 
être marraine de la petite orpheline. Elle connaissait parfaitement 
les angoisses qui avaient assombri la triste vie qui venait de s'é- 
teindre, et prévoyant pour sa filleule une non moins triste enfance, 
elle offrit charitablement de se charger d'elle. M. de la Rullière 
accepta avec empressenîent. Ce fut alors que Sabine, d'enfant 
qu'elle était, se fit brusquement femme. Osant pour la première 
fois résister en face à son père, elle déclara -hardiment qu'elle ne 
consentirait ja fiai-s à confier sa petite sœur à qui que ce fûi, se 
réservant tout le soin de son éducation et prenant sur elle toutes 
les responsabilités de cette tâche. 

M""" Florimonde n'insista pas, comprenant que cette enfant serait 
le but et l'intérêt dj la jeunesse de Sabine, dont le cœur, sans 
cette affection, risquait peut-être de se dessécher dans cette atmo- 
sphère de contrainte et d'égoïsme. 

Quant à M. de la Rullière, il regarda sa fille avec une stupéfac - 
tion telle; qu'il en perdit littéralemsnt, la parole. Sabine comprit bie n 
qu'elle avait commis quelque chose de monstrueux; mais elle n'en 
fut nulleuient décontenancée et conserva un tel aplomb que M . de 
la Rullière sentit que, pour la première fois de sa vie, il allait ren - 
contrer de l'opposition sous son propre toit. 



12 REVUE DES DEUX JUCNDES. 

Comprenant tout le poids de la responsabilité qu'elle avait assu- 
mée, Sabine n'eut pour ainsi dire pas de jeunesse. Dans le morne 
silence de la Rullière, entre les emportemens de brutale colère de 
son père, alternant avec des accès de farouche bouderie, et la lente 
agonie morale de sa mère, elle avait mûri de bonne heure. Tout 
son respect pour sa mère n'avait pu l'aveugler sur ses torts : aux 
yeux de l'énergique Sabine, sa soumission passive en était un. Elle 
avait beaucoup réfléchi. Ce n'était pas une nature d'élan ou d'im- 
pulsion. Quand le moment d'agir fut venu, elle se trouva prête. 
Elle résolut de ne pas être comptée pour rien dans la maison 
comme l'avait été sa mère. Elle se dit que le seul moyen d'établir 
son autorité était de se rendre nécessaire, indispensable même. 

Il se trouva que le ciel, en refusant à M. de la Rullière le fils sur 
lequel il avait si bien compté, semblait avoir voulu le dédommager 
de cette déception en douant sa fille aînée de toutes les aptitudes 
qu'il s'était flatté de rencontrer chez un fils. De son vivant, M"* de 
la Rullière s'était chargée de l'instruction de Sabine et n'avait 
jamais trouvé en elle qu'une élève des plus médiocres. L'esprit 
Je l'enfant restait rebelle à toutes ces instructions de l'éducation 
féminine qui étaient précisément celles que sa mère s'efforçait de 
lui inculquer. Quand elle se vit Uvrée à elle-même, — M. de la Rul- 
lière estimant que les femmes en savent toujours trop et n'ayant 
jamais songé à faire compléter son éducation, — Sabine s'instruisit 
à sa façon, n'approfondissant que les choses pour lesquelles elle se 
sentait une aptitude réelle. Il en résulta l'instruction la plus inso- 
lite pour une femme. A. force de feuilleter les livres de son père, 
qui tous traitaient invariablem.nt d'agriculture, de droit rural et 
autres questions analogues, à force d'interroger à droite et à gauche 
les fermiers et les paysans , elle finit par ne plus ignorer grand'- 
chose en fait d'administration rurale. Joignant à cette instruction 
une lucidité d'esprit merveilleuse et cette calme possession d'elle- 
même que n'avait jamais eue son père, elle finit par être beaucoup 
plus au courant que lui de tous les détails du domaine. 

Elle le surprit fort en venant un jour lui offrir de tenir ses écri- 
tures. Il crut d'abord qu'elle se moquait de lui et faillit s'empor- 
ter. Puis il se ravisa. Tout récemment il avait remarqué la netteté 
prodigieuse avec laquelle elle avait expoté à un de leurs voisins 
toutes les phases d'un piocès. Et puis la résistance que lui oppo- 
sait souvent Sabine, l'énergie avec laquelle elle savait lui tenir 
tête, lui avaient inspiré une certaine estime pour sa fille aînée : le 
cœur humain est ainsi fait. 11 se dit donc que, puisque le sort avait 
eu l'impardonnable taquinerie de lui refuser un fils, il y avait peut- 
être quelque chose de plaisant dans cette idée de substituer sa 



lE MENSONGE DE SAMNE. 13 

fille aînée à ce fils qui n'avait jamais voulu naître. Il lui sembla 
que ce serait narguer le hasard. Cette idée lui plut, et il accepta 
les offres de service de Sabine. Seulement, comme il avait surtout 
rêvé un fils pour faire de lai une sorte d'intendant, ce fut à ce poste 
d'honneur qu'il éleva Sabine. Elle avait seize ans quand elle com- 
mença de se livrer à ces dures et prosaïques occupations qui rem- 
placèrent pour elle les heures de joyeuse insouciance de la jeunesse. 

Quant à sa seconde fille, M. de la Rullière avait presque fini 
par oublier son existence, tant Sabine mettait de soins à soustraire 
l'enfant aux regards de son père. 

Elle grandissait cependant. Quand elle eut sept ans, Sabine fut 
prise d'un scrupule. Se rendant parfaitement compte des lacunes 
de sa propre éducation, elle comprit qu'elle n'était pas en état de 
diriger celle de sa sœur. D'ailleurs elle n'avait que bien peu de 
temps à lui consacrer, et la petite fille, toujours reléguée avec les 
domestiques, s'enfuyant comme un coupable dès qu'elle apercevait 
son père, sans jouets, sans compagnie d'enfans de son âge, aurait 
bien eu la plus triste enfance qui se pût imaginer, si elle n'eût 
trouvé cette source intarissable d'amusemens qu'offre la campagne 
à nos premières années. 

Il- 

Elle avait grandi au milieu des poules et des lapins sans prendre 
cette apparence de robuste santé que donne l'air des champs. 
C'était une n)ignonne créature au teint transparent, aux cheveux 
d'un blond ardent qui se répandaient comme un flot d'or sur ses 
épaules délicates. Elle ressemblait à sa mère, mais avec une plus 
grande mobilité d'expression dans les contours de sa bouche rosée 
et plus de profondeur dans le regard de ses grands yeux gris. Sabine 
vit bien que cette enfant n'avait ni son indomptable énergie ni sa 
santé de fer et ne lui ressemblait en rien. Ce ne serait jamais une 
campagnarde comme elle, et elle ne tarda pas à décider que la pins 
grande preuve de tendresse qu'elle pût lui donner serait de l'éloi- 
gner au plus tôt de la maison paternelle. 

Un soir, pendant que M. de la Rulhère humait son café au coin 
du feu, seul moment de bien-être qu'il s'accordât dans toute la 
journée, Sabine lui dit à brûle-pourpoint : 

— Je vais partir pour Paris. 

Sérieusement, M. de la Rullière crut qu'elle devenait folle. 

— Je crois même que j'emmènerai la petite Flore avec moi, con- 
tinua tranquillement Sabine, 

M. de la Rullière vit que le moment de s'emporter était arrivé. 



14 REVUE DES DEUX MONDES. 

Sabine laissa passer la bourrasque, après quoi elle fit une seconde 
tasse de café pour remplacer celle que M. de la Ruliière avait ren- 
versée dans sa stupéfaction. 

— Je vois que votre mémoire est moins bonne que la mienne, 
dit-elle ensuite avec le plus grand calme. 

— Ah! çà, en auras-tu bientôt fini avec cette mystification? cria 
M. de la Ruliière exaspéré. 

— Mais il n'y a pas la moindre mystification de ma part. Je parle 
au contraire très sérieusement. Vous avez sans doute oublié qu'au 
moment de la mort de ma pauvre raamaa, sa sœur, ma tante d'Essé, 
a offert de nous prendre chez elle ? 

— Oh! s'il ne s'agit que de cela, ricana M. de la Rallière, je te 
conseille d'accepter ! Tu crois bonnement que je vais te laisser pro- 
fiter de cette invitation, vieille déjà de sept années, à laquelle je 
n'ai pas même daigné répondre, vu qu'elle était rédigée en termes 
d'une compassion doucereuse, choi-is pour me faire comprendre, 
— ma parole d'honneur! — que l'on cherchait à délivrer mes deux 
malheureuses filles du despotisme tyrannique d'un père barbare... 
Voilà qui t'autorise, n'est-ce pas, à tomber comme une avalanche 
dans les bras de cette Parisienne et à mettre ta petite sœur sous sa 
maternelle protection? Car c'est là que tu voulais en venir, je sup- 
pose. Il valait donc bien mieux accepter tout de suite la proposi- 
tion de cette vieille folle de Florimonde et ne pas te rebiffer comme 
un jeune coq contre cette offre, qui était au résumé fort sensée. 

— L'invitation de M""' d'Essé n'est vieille que d'un jour, dit Sabine 
toujours calme. J'ai reçu ce matin uue lettre d'elle en réponse à 
celle que je lui avals écrite. 

— Tu avais osé lui écrire sans mon autorisation? cria M. de la 
Ruliière. Ah ! par exemple, voilà qui est trop fort ! 

— M™'' d'Essé est la sœur de ma mère... dit Sabine. 

— Parbleu! je ne le sais que trop ! et c'est précisément une des 
raisons qui font que tu n'iras plus chez elle. 

— Et elle n'a pas d'enfaus?.. continua Sabine sur le même ton. 

— Eh bien? fit M. de la Ruliière sans comprendre où eile vou- 
lait en venir. 

Sabine hésita. Il lui répugnait de mettre en avant un mobile 
d'intérêt qui n'avait aucune influence sur elle, mais qu'enfin elle 
savait être tout-puissant sur son père. 

— Et pas d'héritiers directs?., acheva-t-elle très bas et comme 
à regret. 

M. de la RuUière s'arrêta, frappé d'une idée nouveUe. Dans son 
ressentiment contre M""" d'Essé, dont l'intervention lui avait paru 
blessante, il n'avait jamais vu en elle qu'une alliée de sa femme, 



LE MENSONGE DE SABINE. 15 

s'entendant avec elle pour le frustrer dans ses espérances et braver 
son autorité. Voilà que tout d'un coup Sabine découvrait en elle 
une tante à héritage! 

Un sourire de satisfaction, qui ressemblait à s'y méprendre à une 
grimace, détendit les lèvres minces de M. de la Rullière. 

— Bravo, ma fille! dit-il en saluant ironiquement Sabine. 4 mer- 
veille! Je te fais bien mon compliment, tu es encore plus habile 
que je ne le croy ais. Ah ! Sabine ! quel dommage que tu ne sois 
qu'une femme! J'ai idée que, si tu avais été un garçon, à nous deux 
nous aurions fait de grandes choses. Nous aurions fini par acheter 
tout le département. Tu partiras, ma fille, tu partiras! Et cette 
M'"' d'Essé, quelle fortune peut-elle avoir? 

Mis en belle humeur par la perspective d'un riche héritage, qui 
lui passerait certainement par les mains, car il se considérait 
comme immortel ou peu s'en fallait, M. de la Rullière se perdit 
en spéculations. Puis il daigna donner à Sabine des conseils sur la 
manière dont devait s'efïectuer son voyage; il négligea même de 
trouver exagérée la somme qu'elle réclama de lui. 

Sabine partit donc pour Paris seule avec sa petite sœur et une 
vieille servante. L'idée ne vint pas à M. de la Rullière qu'il serait 
peut-être plus convenable d'accompagner ses filles, et Sabine se 
garda bien de la lui suggérer. 

Sabine avait alors vingt ans. Elle était dans tout l'éclat de sa 
fraîche et robuste beauté. Droite comme un peuplier, portant haut 
son front couronné d'opulens cheveux noirs, aspirant largement 
l'air et la vie, elle avait dans toute sa personne une allure de santé 
•et de verdeur qui faisait songer à la campagne et à l'air libre. C'é- 
tait une belle fleur des champs, saine et colorée, qui contrastait 
fortement avec l'apparence délicate et poétique de sa petite sœur. 
Cette jeune plante forte et pleine de sève avait quelque chose de 
rassurant. On sentait qu'elle était parfaitement en état de protéger 
et de soutenir la frêle existence qui demandait son appui et ses 
soins. Les grands yeux noirs de Sabine brillaient d'un feu contenu; 
son regard plein de résolution et d'énergie la faisait paraître plus 
âgée que ses vingt ans, et quand le sourire n'entr'ouvrait pas ses 
lèvres rouges comme la grenade en fleur pour laisser voir ses dents 
éblouissantes, l'expression en était trop sévère pour une bouche 
féminine. 

Elle arrivait à Paris avec toute l'ingénuité de son ignorance de 
provinciale. Tout était nouveau pour elle, tout devait l'ititéresser. 
Mais, comme elle savait au juste ce qu'elle voulait y faire, elle ne 
se laissa pas un moment distraire du but qui l'y avait amenée. 
Elle ressemblait à son père en ce qu'elle i^alculait aussi bien que 



16 RETUE DES DEUX MONDES. 

lui, mais elle différait essentiellement de lui, en ce que le but de 
ses calculs n'était jamais l'intérêt personnel. 

Elle s'était dit que M""^ d'Essé serait peut-être disposée à s'at- 
tacher à la petite orpheline. A Paris, Flore trouverait tous les avan- 
tages d'éducation qu'elle ne pourrait jamais lui procurer à la Rul- 
lière. Elle se savait ignorante, elle sentait qu'elle n'avait pas eu de 
jeunesse : elle rêvait d'en faire une heureuse et gaie à son enfant 
et de la voir instruite de toutes ces choses qu'on ne lui avait jamais 
enseignées. Mais avant de se séparer de sa fille d'adoption, avant de 
la confier à d'autres mains, elle voulait s'assurer par elle-même 
qu'elle agissait pour son plus grand bien. Elle avait donc résolu de 
ne pas laisser soupçonner ses projets à sa tante avant de !a con- 
naître parfaitement. 

M""* d'Essé était une aimable veuve, ayant doublé le cap de la 
cinquantaine, aussi sémillante, aussi pétillante d'esprit et d'entrain 
que sa sœur avait été pâle, triste et effacée. jN'ayant jamais eu d' en- 
fans, elle avait eu peu de soucis; aucune ride n'avait tracé son 
sillon sur son aimable figure rose, replète, toujours souriante, 
encadrée d'un essaim follet de petites boucles grises dans lesquelles 
se nichait toujours, sous prétexte de bonnet, quelque touffe de vio- 
lettes ou de boutons de roses. C'était l'obligeance et le bon vouloir 
en personne. Aucun concert de charité, aucun bal de bienfaisance 
ne se donnait sans son concours. Elle était présidente de l'œuvre 
des berceaux, secrétaire de l'œuvre Sainte-Anne, conseillère d'une 
infinité d'autres œuvres. C'était une femme de grande dévotion, de 
charité inépuisable, mais d'abord et avant tout c'était une femme 
du monde. Quand il s'agissait de porter secours à ses pauvres, elle 
ne reculait devant aucune des rebutantes laideurs de la misère, mais 
l'idée de passer une soirée en tête-à-tête avec elle-même la rendait 
malheureuse une semaine à l'avance. N'étant pas très exclusive 
dans son choix et ne rayant de la liste de ses invités que ceux qui 
auraient risqué de faire fuir les autres, elle avait su se composer 
un des plus agréables salons de Paris. Ce salon était son enfant, 
son orgueil, son pain quotidien, et tout le monde s'accordait pour 
convenir qu'il était impossible de rencontrer maîtresse de maison 
plus aimable et plus accomplie. 

Elle accueillit à bras ouverts les deux orphelines et essuya une 
larme très sincère en embrassant la petite Flore, qui lui rappelait tant 
sa pauvre sœur, disait-elle. Comme elle allait être heureuse de gâter 
cette chère mignonne, qui paraissait si délicate et n'avait jamais 
eu de mère pour la câliner!.. Quel plaisir elle aurait à la mener 
avec elle au conseil de l'œuvre Sainte-Anne ! Comme toutes ces dames 
allaient la choyer! Chère petite, quelle enfance malheureuse elle 



LE MENSONGE DE SABINE. 17 

avait dû avoir ! Aussi ne s'étonnait-elle pas de la voir si pâle et si 
diaphane. Elle avait dû être privée de tout, comme sa pauvre mère, 
que l'avarice et la brutalité de son mari avaient réduite à la dernière 
extrémité. 

M""'- d'Essé ne s'aperçut pas que son imagination romanesque 
l'entraînait beaucoup trop loin. Sasurprise fut grande quand Sabine, 
qui l'avait jusque-là écoutée en silence, lui dit froidement : 

— Vous vous trompez, ma tante. Maman n'a jamais eu aucune 
privation matérielle à endurer, pas plus que moi. — Et elle se 
redressa fièrement. 

M'"" d'Essé la regarda avec stupéfaction. Cette grande fille, 
fraîche et colorée comme un bouquet sauvage, avec sa toilette de 
postulante et sa brusquerie de provinciale, lui faisait sentir au pre- 
mier mot qu'elle, femme du monde, avait manqué de tact. Il y 
avait là quelque chose d'humiliant pour elle, mais il se mêla un 
autre sentiment à l'attention avec laquelle elle examina cette nièce 
qui ressemblait si peu à l'image qu'elle s'en était faite à distance. 
Elle se dit que cette franchise d'allure, cette rondeur, cette netteté 
avec laquelle Sabine exprimait ses opinions était peut-être quelque 
chose de nouveau et de très original. Elle remarqua la manière 
tout à fait naïve dont était tordue la sombre natte de cheveux de 
Sabine, la dignité cérémonieuse de ses révérences, qui la faisaient 
ressembler à une jeune grand'mère, et se promit de bien se garder 
de transformer sa provinciale en Parisienne. Il y avait là un élé- 
ment nouveau, plein de fraîcheur, à introduire dans son salon, 
quelque chose comme une bouffée d'air des champs qu'elle allait 
conserver précieusement pour en faire savourer l'arôme petit à 
petit à ses habitués. Elle leur servirait les boutades et les naïvetés 
de Sabine pour varier leurs distractions, comme elle leur offrait de 
temps en temps le ténor en vogue ou le rossignol à deux têtes. 

Sabine avait trop peu d'expérience du monde, elle en ignorait 
trop les usages pour s'apercevoir tout d'abord du rôle qu'on lui fai- 
sait jouer. Elle se sentait mal assurée sur ce terrain nouveau et s'y 
conduisait au hasard, comme un voyageur égaré dans un pays dont 
il ne connaît ni le langage ni les mœurs. A chaque pas, elle se heur- 
tait contre une difficulté et se rendait coupable d'un manque d'u- 
sage qui faisait sourire parce qu'elle était jeune et belle, ou lançait 
quelque naïveté de pensionnaire qui était applaudie comme une 
chose originale et charmante. Mais, comme elle n'était pas venue à 
Paris pour s'y amuser, encore moins pour amuser les autres, elle 
ne tarda pas à trouver que tout cela était bien vide, bien super- 
ficiel. Sous cette surface de banalités flatteuses elle entrevit des 
pièges et des écueils dont elle n'avaitjamais soupçonné l'existence. 

TOMB XL. — 1880. 2 



18 RETDE DES DEUX MONDES. 

Son incorruptible bon sens lui fit trouver quelque chose d'humi- 
liant dans la curiosité dont elle était l'objet. 

Elle n'était pas depuis quinze jours chez M™® d'Essé lorsqu'elle 
fut prise de remords d'y être venue. Elle sentit que le but de sa 
visite était manqué. Jamais elle ne consentirait à lui confier sa 
petite Flore. M'"'' d'Essé, ayant la réputation méritée d'être une ma- 
rieuse de première force, avait toujours sous la main un essaim de 
jeunes filles; Sabine se dit que plutôt que de voir sa sœur ressem- 
bler à l'une de ces poupées qui papillonnaient autour de sa tante, 
elle aimerait mieux encore la renfermer toute sa vie à la RuUière. 
Elle avait des pruderies de provinciale, s'étonnait et se pcandali- 
sait de choses que ne remarque même pas une jeune fille élevée 
dans les salons. Toutes les femmes qui l'entouraient lui semblaient 
coquettes, légères, maniérées. Elle avait voulu sa petite Flore in- 
struite, capable de briller dans un salon, sachant au besoin danser 
un quadrille, chose qui lui paraissait plus compliquée que l'un des 
inextricables |)rocès de M. delà RuUière. Mais faire de cette enfant 
si innocente, si douce, une de ces jeunes filles outrageusement dé- 
colletées qui lui paraissaient ne savoir que valser et chuchoter 
entre elies derrière leur éventail, plutôt lavoir devenir une cam- 
pagnarde comme elle, piulôt la ramener au plus vite à la Rul- 
lière. 

Elle en était arrivée à peu près à cette résolution, mais voulait 
cependant être bien sûre de ne pas se tromper, de ne pas se mé- 
nager de regrets pour l'avenir. M""" d'Essé, enchantée de l'animation 
que la présence de ses nièces apportait dans son intérieur et sur- 
tout des prétextes de courses et de sorties qu'elles lui fournissaient, 
iaisait tous ses elîorts pour les retenir. Sabine était bien trop pru- 
dente poui" s'en<'haîner par aucune promesse et n'avait surtout 
jamais prononcé un mot qui eût pu révéler à sa tante l.,s espé- 
rances qu'elle avait conçues pour Flore. Ce monde dans lequel elle 
vivait l'effrayait, mais elle voulait le connaître un peu plus à fond 
avant de l« quitter pour toujours. M"" d'Essé lui en fournissait am- 
plement h'S occasions, la menant partout avec elle, au théâtre 
comme à l'église, au bal comme dans les réunions de charité. 

Un soir, la société réunie dans le salon de M""* d'Essé étant peu 
nombreuse, une conversation générale s'établit. Au nombre des 
habitués se trouvait l'auteur d'une pièce nouvelle dont, tout^ Paris 
s'occuaait en ce moment. Chacun avait donné son avis, prodigué 
les éloges, hasardé quelques-unes de ces critiques bénévoles des- 
tinées d'avance'à être victorieusement réfutées : de celles que l'on se 
permet en présence de l'auteur dans un salon de bonne compa- 
gnie. 



LE MENSONGE DE SABINE. 19 

La conversation commençait à languir. M'"' d'Essé était à bout 
de ressources et ne savait pins comment la ranimer, lorsqu'elle 
avisa dans un coin Sabine, qui n'avait pas encore prononcé une 
parole. 

— Il nous manque une opinion sur la pièce de M. ***, dit-elle. 
Ma nièce ne nous a pas donné la sienne. 

— BjIi! est-ce que l'opinion d'une provinciale comme moi a une 
valeur quelconque? dit un peu brusquement Sabine. 

— C'est à nous déjuger si elle en a ou n'en a pas, mademoiselle,, 
dit l'auteur. 

— Et c'est mon opinion bien franche et bien sincère que vous 
voulez? demanda Sal3ine. 

— Votre sincérité ne saurait être que très flatteuse pour moi, 
même si vous vous montrez sévère, dit gracieusement l'auteur, qui 
s'attendait bien à quelque coup de boutoir. 

— Eh bien ! monsieur, dit Sabine en le regardant bien en face, 
je trouve que vous devez avoir une bien méprisante opinion de 
nous tous, hommes et femmes, pour nous forcer à rester pendant 
deux heures en compagnie des ignobles personnages que vous nous 
présentez, et je trouve que nous avons à rougir de nous-mêmes, 
nous tous qui applaudissons à des situations qui nous couvriraient 
de honte dans la vie réelle. J'entends dire que la société est cor- 
rompue. A qui la faute, monsieur, si ce n'est à vuus et à vos sem- 
bl:ii)les? 

— Sabine! tu t'emportes! dit doucereusement M""* d'Essé, qui 
commençait à trouver qu'elle avait eu tort de placer sa nièce sur le 
terrain des personnalités. Mais qnand Sabine était lancée, ellessubis- 
sait difficilement un frein quelconque : elle tenait cela de son 
père. 

— Je trouve, continua-t-elle de sa voix que l'indignation ren- 
dait rauque, je trouve qu'il est impossible de rester sain de corps 
et d'esprit en respirant un air empesté, je trouve que, si vous vou- 
lez nous habituer à entendre sans rougir de^ choses immondes 
comme celles qu'il m'a fallu écouter depuis que je suis ici, vous 
n'avez pas le droit de nous demander de i ester honnêtes et pures. 
Autant exiger que nous pataugions dans la boue sans nous salir. 

M'"^ d'Essé chercha à rire. 

— Je sais que vous excuserez ma petite sauvage,, dit-elle à l'au- 
tenr. 

Il sourit avec indulgence. 

— Il vous reste heureusement à apprendre, mademoiselle, dit-il, 
qu'aucune de ses scènes qui vous ont si profondément scandalisées 
n'est de mon invention, et que ma pièce est jusque dans ses plus 



20 REVUE DES DEUX MONDES. 

légers détails une fidèle reproduction de ce qui se rencontre dans 
la vie réelle. Ces choses qui vous révoltent arrivent, hélas! chaque 
jour dans le monde. 

— Alors ce que vous appelez le monde est une triste et repous- 
sante chose, et je préfère grandement à la société qui s'y rencontre 
celle de mes poules et de mes vaches. Je crois que j'irai la retrouver 
le plus vite possible. 

M""" d'Essé, comprenant qu'il était inutile d'enrayer la boutade 
de sa nièce, chan^^ea habilement la conversation, se promettant bien 
d'être plus prudente à l'avenir. On s'occupa d'autre chose. La 
pauvre Sabine, qui ne se sentait pas de la plus belle humeur, resta 
seule dans son coin. 

Cette conversation fut la dernière goutte qui fit déborder la 
coupe déjà pleine de ses hiésiiations et de ses doutes et la fit pen- 
cher ducôié d'une énergique résolution. Sabine décida qu'elle par- 
tirait le lendemain même de Paris, emmenant au plus vite sa petite 
sœur, qui ne devait pas grandir dans cette atmosphère de corruption. 

— Et vous aurez parfaitement raison ! dit à son oreille une voix 
qui paraissait répondre à sa pensée. 

Elle se retourna vivement et rougit jusqu'à la racine des che- 
veux. De tous les hommes qu'on lui avait présentés en les recom- 
mandant à son estime ou à sa bienveillance, un seul avait su lui 
inspirer plus d'intérêt que les autres. S'était-il fait remarquer d'elle 
par sa réserve pleine de dignité ou par la rareté de ses paroles, dont 
chacune était frappée au coin de la raison et de la sincérité? Tou- 
jours est-il que Roger de Bargemont était la seule personne qu'elle 
eût voulu ne pas quitter en quittant Paris. M'"° d'Essé le citait volon- 
tiers' comme un jeune homme plein d'avenir, destiné à fournir une 
grande carrière. 

A la vérité, il était sorti brillamment de l'École polytechnique; 
mais Sabine n'avait jamais entendu dire qu'il eût fait rien de pro- 
digieux ou dit aucun de ces bons mots qui courent les salons, et ne 
l'en estimait que davantage. A ses yeux, qui ne s'étaient pas laissé 
éblouir p:ir tant de séduisantes apparences, la réserve de Roger de 
Bargemont cachait une valeur réelle. C'était, de plus, un fort beau 
garçon, grand et bien bâii, et Sabine était d'une nature trop saine 
et trop primitive pour ne pas admirer inconsciemment ce genre de 
beauté mâle et fière. Elle s'était dit depuis longtemps que Roger 
lui plaisait, mais ne s'était jamais demandé où pourrait la mener 
cette sympathie. Sabine, qui ne rougissait d'aucun de ses sentimens, 
s'avouait bien franchement celui-là. 

Elle fut profondément blessée en voyant M. de Bargemont approu- 
ver son projet de départ. 



LE MENSONGE DE SABINE. 21 

— Pourquoi trouvez- vous que je ferai si bien de quitter Paris? 
dit-elle avec un peu d'aigreur. 

11 vit qu'elle était pi juée et la regarda avec un malicieux sou- 
rire : 

— Mais vous l'avez dit vous-même. Nous sommes une réunion 
d'êtres corrompus et pestiférés, un hôtel-Dieu, un lazaret, que 
sais-je? Le seul moyen d'échapper à la contagion est, paraît-il, de 
nous fuir au plus vite pour aller se retremper dans un air plus pur. 
Quant à nous, pauvres incurables, nous n'avons rien à faire qu'à 
croupir dans le bourbier de nos dépravations et de nos vices sans 
pouvoir même espérer qu'une âme charitable nous tende la main 
pour nous aider à en sortir. 

Sabine le regarda bien en face. 

— Yous vous moquez de moi, n'est-ce pas? Vous me trouvez 
intolérante, exagérée, peu charitable? Eh bien, je suis persuadée 
que dans le fond de votre cœur vous êtes tout à fait de mon avis et 
que si vous aviez comme moi la responsabilité d'élever une enfant, 
d'en faire une femme honnête et pure, vous seriez épouvanté comme 
je le suis à îa pensée de ce qu'elle pourrait devenir, élevée dans un 
milieu où elle serait exposée à entendre de si étranges choses. 

— Ah ! permettez ! Oui, certes ! je suis de votre avis. Si respec- 
table, | si parfaite que soit votre excellente tante, elle est la der- 
nière personne à qui je voudrais confier l'éducation de ma petite 
sœur, si j'en avais une, et vous avez certes pu remarquer que dans 
ce salon, l'un des plus agréables de Paris, — je ne veux pas en mé- 
dire, — la société est assez mélangée. Je vous avoue que j'ai même 
éprouvé la plas profonde compassion pour cette pauvre petite fille, 
que l'on habille trop bien, que l'on fait veiller trop tard et autour 
de laquelle on parle de tant de choses que fort heureusement elle 
ne comprend pas encore. 

— Donc, vous m'approuvez de vouloir l'en éloigner au plus vite? 

— Puisque j'ai eu l'honneur de vous dire que vous aviez parfai- 
tement raison. 

Sabine changea de ton. Une expression de tristesse traversa son 
regard. 

— Allons! dit-elle avec un soupir. Je m'étais figurée, je ne sais 
pourquoi, que j'avais peut-être en vous un ami. Je vois que je m'é- 
tais trompée. J'emporterai cette dernière désillusion avec toutes 
celles dont j'ai fait si ample provision pendant mon séjour ici. 
J'espérais de vous un conseil, je ne reçois que des railleries. 

Roger devint subitement sérieux. Il s'était amusé, lui aussi, des 
violences de^abine ; mais, quandil vit qu'elle était vraiment peinée, 
irfut pris de remords. Gomme presque tous les hommes éner- 



22 REVUE DES DEUX MONDES. 

giques et courageux, il devenait timide eu face du chagrin d'une 
femme, !^t il crut dans ce moment voir briller une larm.^ dans les 
yeux de Sabine. Lui aussi, tout en riant de ses boutades, avait conçu 
une très sincère estime pour cette nature fran he et honnête. Il fut 
désolé de l'avoir froissée; il s'assit auprès d'elle sur ce canapé où 
elle avait pris place, parce que M'"*" d'Essé, toujours attentive à 
ménager des coins mystérieux, propices aux confidences, l'avait 
isolé derrière un paravent de verdure. Il changea de ton et de 
manière, et la regardant avec une expression oîi Sabine, peu expé- 
rimentée en matière de sentiment, crut voir beaucoup plus de ten- 
dresse que de regret de l'avoir olfeusée : 

— Vous ne vous êtes pas trompée, mademoiselle, et si l'assu- 
rance d'avoir trouvé un ami peut vous dédommager de quelques-unes 
des illusions que vuus avez perdues, je suid heureux de pouvoir 
vous la donner. 

Elle eut un élan de surprise joyeuse. 

— A. la bonne heure! s'écria-t-elle. J'accepte votre amitié et j'y 
comj)te. 

Elle lui tendit bien franchement la main, sa belle main,, un peu 
brune, un p 'U grande, mais aux doigts bien modelés, et serra la 
sienne en bon camarade. 

Roger se sentit rassuré par cette étreinte sans façon ; miis tout 
au fond de son esprit il se demanda si œ manque absolu de, coquet- 
terie n'avait pas ses dangers tout co «me rexcè;3 contraire. 

— Et maintenant, reprit Sabine, j'ai le droit, n'est-ce [)ms, de 
vous demander un conseil? Rétli^chissez bien avant de me le d »n- 
ner, car je vous préviens que c'est la première fois de ma vie que 
pareille chose m'arrive. Jus [u"ici j- me suis toujours dirigée d'après 
mes propres lumières et ne m'en suis j)as repentie; mais je mi 
trouve sur un terrain nouveau, j'ai peur d^. faire fauss". i-o it.e et je 
serai heureuse de pouvoir rejeter sur quelqu'un la re-!pon<abiliié 
de la d cision que je vais prendre, le vais vous parler fraflcheme^^t. 
J'avais amené ma petite sœur ici, dans l'espoir que ma tante s'at- 
tacherait à elle e:t se chargerait de son é lucaiion. Vous reconnais- 
sez comme moi les inconvéniens de ce plan. Que me conseillez- 
vous? J'habite seule avec mon père un château perdu an milieu 
des cultures, sans aucune ressource de société ou d'éducation. Nos 
seuls visiteurs sont les compagnons de chasse de mon père, nips 
seules a;nies deux vieilles fil !t;s oubliées par le siècle d^^-rnier. Dois-je 
ramener mon enfant d'adoption dans ce désert, lui donner al^e 
éducation incomplète comme celle que j'ai reçue, l'élever dans 
l'ignorance de toutes les choses du monde et de la vie? 

— Dieu vous en. préserve! ne put s'empêcher de s'écrier Roger. 



lE MENSONGE DE SABINE. 23 

Sabine sourit. 

— Elle risquerait de devenir une seconde édition de moi-même, 
n'est-ce pas, une espèce de sauvageon rude, gauche, indécrot- 
table? Qiie V'iulez-vous! ce n'est pas de ma faute. J'avais qualojze 
ans quand ma mère est nîoite. Depuis lors personrje ne s'est plus 
occupé de ïuoi, et il m'a fallu, au contraire, m'occuper de mille 
choses peu féminines, il m'a fallu surtout veiller avec soin, afin 
d'étabUr f't de conserver mon autorité sut- ma petite sœur pour avoir 
le dn»ii de l'élever comme bon me semblerait. Maintenant que j'ai 
cette autorité et ce droit, je ne sais |)lus qu'en faire. 

— Écoutez, dit Roger, si je me suis récrié si vivement contre 
votr« ppojf^t d'ensevelir votre so3ur au fond d'une solitude absolue 
comm.' celle où s'est éroulée votre [)remière jeunesse, ce n'est pas 
une pi usée peu flatteuse poin- vous qui m'a guidé. Dieu fasse que 
beaucoup de jeunes filles conservent votre rectitude de jugement, 
vatre saiiite horreur du mal et du mensonge sous toutes leurs 
formes! Mais, croyez-moi, une trop grande suscepiii'iliiémoialepeut 
avoir aussi des dangers. Il esi bon qu'une fen,me s'habitue à ne 
pas trop se scandaliser de choses qu'elle doit rencontrer chaque 
jour sur sa route; il est indispensable à mon avis pour tout être 
humain destiné à vivre en compagnie de ses semblables de subir 
de bonne heure le contact des opinions et des oaractères différens 
du sien. Savez vous ce que je ferais si j'étais à votre place? Je 
mettrais ma petite sœur dans \m de ces couvens de Paris qui ne 
ressemblent pas plus aux couvens d'-autrefois que la manière de 
voyager d'aujourd'hui ne ressemble à celle d'alors, et... 

Il «'interrompit. 
Elle acheva pour lui : 

— Et je retournerais dans ma solitude. 

— Je n'ai pas voulu due cela. 

— Ayez au moins la franchise de votre opinion. Merci du bon 
conseil, je l'accepte sans ranc me. 

xMais, quand il s'agit de le nteiire en pratique, Sabine ne se trouva 
plus le courage d'en exécuter qu'une partie. La petite Flore fut 
installée au couvent, M. de la iRullière n'ayant pas mis d'autre 
opposition à ce projet (^ue. le chilire élevé de la sonime que Sabine 
réclamait de lui. L'enfani s'y habitua sans peine, s'y trouva même 
très heureuse, beaucoup plus qu'à l.t R;illière ou chez M'"" d'Essé, 
mais Sabine ne parlait plus de retourner chez son père. 

lil. 

Chaque jour elle trouvait, un prét^xt^e nouveau pour excuser ce 
retard à ses propres yeux. Pour la première fois de sa vie, elle se 



24 REVUE DES DEUX MONDES. 

surprenait en duplicité vis-à-vis d'elle-même. Il lui était arrivé une 
chose qu'elle n'avait jamais prévue dans ses calculs. Dans sa vie 
prosaïque où le rêve n'avait pas trouvé place, elle n'avait jamais 
songé à interroger son cœur pour savoir s'il renfermait une faculté 
latente, qui se développerait un jour ou l'autre. La maladie de 
l'idéal n'avait pas effleuré son imagination, le besoin d'aimer et 
d'être aimée n'avait pas encore tourmenté son âme peu expansive. 
La grande activité de son existence, la nature positive et absor- 
bante de ses occupations l'avaient tenue naturellement éloignée de 
toute idée d'amour et de mariage. D'ailleurs, à la Rullière, elle n'a- 
vait jamais rencontré personne qui pût l'y faire songer. A. Paris, tout 
était changé. L'absence de ses occupations habituelles la forçait 
au désœuvrement, et son esprit ne pouvait éviter de suivre le cou- 
rant habituel des conversations qu'elle entendait. 

Presque avant de savoir ce que c'était qu'aimer, elle aima de 
toute l'ardeur de sa forte nature, sans réticences, sans calculs. 
Son affection, qui avait commencé par l'estime et l'admiration, ne 
connut pas de bornes; elle ne prit même pas beaucoup de peine 
pour la dissimuler et garda mal son secret. Roger n'avait jamais 
pensé à l'aimer quand il s'aperçut du sentiment qu'il lui inspirait. 
Il en fut d'abord presque effrayé. Certes, il estimait Sabine, il la 
respectait, il avait pour elle une sincère et franche amitié de frère 
ou de camarade. Elle était belle, intelligente, dévouée, il aurait 
aimé l'avoir pour sœur et pour amie, il lui aurait confié sans hési- 
ter l'honneur de son nom, mais il n'avait jamais songé à lui deman- 
der le bonheur de sa vie. Il ne se fit pas un instant l'illusion de 
croire que ce qu'il éprouvait pour elle fût de l'amour. Il échan- 
geait avec elle de bonnes poignées de mains, sans jamais songer à 
retenir dans la sienne cette main fraîche et ferme qui répondait si 
cordiale.nent à son étreinte, il soutenait la fixité de son regard sans 
éprouver le moindre trouble. 

Roger, dans ses rêves de jeune homme, s'était plu souvent à 
tracer le portrait idéal de celle qui devait être sa femme, la moitié 
de son être. Il l'avait rêvée pleine de poésie, douce, timide, un peu 
faible. Ce serait un être délicat auquel serait indispensable la pro- 
tection de sa force, elle serait le sourire de son foyer, le parfum de 
sa maison. Il ne trouvait rien de cet enivrement chez Sabine. S'il 
se liait à elle, un besoin de sa nature demeurerait à jamais inas- 
souvi. Elle pouvait devenir la compagne de sa vie et n'en serait 
jamais le roman. Il y avait en elle une verdeur qui l'agaçait, 
quelque chose d'âpre et d'inculte qui froissait son goût d'homme du 
monde. Quand il causait avec elle, il lui prenait des envies subites 
de grincer des dents, comme s'il eût mordu dans une pomme acide. 
Sa beauté même, incontestable, lui paraissait trop austère. C'était 



LE MENSONGE DE SABINE. 25 

celle de la vertu, mais il lui cherchait vainement les charmes 
dont il eût voulu la voir parée. Il aurait souhaité cette beauté 
moins régulière, mais plus séduisante. 

11 ne put cependant rester insensible à l'amour qu'il savait lui 
inspirer. Il en fut touché et surtout flatté. Il ne feignit jamais une 
tendresse qu'il n'éprouvait pas, mais il manqua de courage pour 
repousser ce cœur qui se donnait si naïvement à lui. Sabine avait 
une de ces natures généreuses qui trouvent plus de bonheur à don- 
ner qu'à recevoir. Plus heureuse d'aimer que d'être aimée, elle ne 
s'aperçut pas que le sentiment de Roger pour elle n'était fait que 
de compassion et d'amour-propre flatte. Elle fut parfaitement satis- 
faite de la bienveillance qu'il lui témoignait, et ne tarda pas à se 
persuader qu'elle était aimée. 

M'"' d'Essé avait bien trop d'expérience matrimoniale pour ne pas 
s'apercevoir du roman qui s'ébauchait dans son salon. Elle voulut 
même se donner le mérite de l'avoir préparé longtemps à l'avance 
et mit, tous ses soins à ménager aux deux jeunes gens les occasions 
de se rencontrer. Elle finit par trouver que la situation se prolongeait 
un peu, et comme elle était trop fine pour ne pas comprendre que 
les hésitations venaient de la part de Roger, elle lui parla ouverte- 
ment. 

Il ne lui dissimula pas les craintes qui le retenaient. M"" d'Essé 
ks calma et sut ti bien s'y prendre, qu'elle lui persuada même que 
l'estime et la très calme aflection que lui inspirait sa nièce offraient 
plus de chances de bonheur que ces engouemens passionnés qui ne 
peuvent pas se maintenir dans leur effervescence première et finis- 
sent inévitablement par dégénérer en indifférence, quelquefois en 
dégoût. Et puis Roger se dit que peut-être l'avenir lui réservait ces 
extases qu'il rêvait et ne trouvait pas dans le présent. Sabine était 
jeune, sa nature sévère et positive pouvait changer sous l'influence 
du bonheur et de l'amour, comme le fruit acide peut, devenir meil- 
leur et succulent à la chaleur du soleil. — Qui sait si elle n'était 
pas destinée à réaliser un jour le rêve qui lui avait fait désirer de 
rencontrer dans le mariage tous les enivremens d'un amour où son 
imagination aurait autant de part que son cœur et sa raison? Il se 
laissa persuader et demanda la main de Sabine. 

Elle accepta avec une joie mélangée de reconnaissance touchante 
le bonheur qui s'offrait à elle. Elle eut un mouvement d'humilité 
naïve qui contrasta singulièrement avec sa rudesse habituelle. 
Roger se féliciia sincèrement d'avoir fait taire ses hésitations, et 
comme il avait un cœur tout aussi généreux que celui de Sabine, 
si elle se trouva plus heureuse d'aimer que d'être aimée, lui, se féli- 
cita plus du bonheur qu'il donnait que de celui'qu'il eût pu rece- 



26 RETUE DES DEUX MONDES. 

voir. Et puis ce bonheur donnait à la beauté de Sabine quelque 
chose d'ému et d'attendri qui lui prêtait précisément le charme; 
dont elle avait manqué jusqu'alors. Bref, ils eurent quelques jours 
de bonheur parfait. 

Sabine, dont la première pensée n'était jamais égoïste, s'était dit 
que ce mariage^ serait une bonne chose pour Flore. Elle manque- 
rait bien un peu à son père, mais il se consolerait très facilement 
surtout s'il avait la bonne chance de rencontrer un régisseur intel- 
ligent pour la remplacer. 

Naturellement M. delà Rulliôre s'emporta en recevant la lettre 
cérémonieuse dans laquelle M'"* d'Esté lui transmettait la demande 
de son protégé. Mais comme il n'avait personne sur qui passer sa 
colère, elle dura peu. Parmi les renseignemens qu'on lui dotmait 
sur son futur gendre, il en était un qui entr'ouvrit à son esprit des 
horizons nouveaux, M. de Bargemont était orphelin, il avait vingt- 
quatre ans; sa fortune administrée par un tuteur devait s'être con- 
sidérablement augmentée pendant sa long le minorité. A vin<j;t-cinq 
ans, il devait entrer en possesson de cette fortune; naturellement 
il y aurait des placemens à faire, naturellement il consuherait son 
beau-père, et il y aurait peut-êt e moyen de lui faire acheter des 
terres dans le voisinage, M. de la Rulli^re se chargerait de les 
administrer. D'avance il se frottiit les mains de satisfaction. De la 
même plume qu'il avait trempée dans l'encrier pour tracer un refus 
catégorique, il écrivit donc une lettre presque polie dans laquelle 
il annonçait sa prochaine arrivée à Paris. 

Il regarda à peine son futur gendr^ , qu'il se souciait fort peu de 
connaître, et aborda immédiatement la seule question qui eût de 
l'intérêt pour lui : celle du contrat. 

Il chicana comme un Norman ! sur la dot de Sabine et n'aurait 
jamais songé au trousseau si, furt heureusement pour sa nièce, 
M"" d'Essé ne s'en fut chargée. Sabine vivait dans un rêve, son 
amour l'avait métamorphosée, cha jue nouvelle émotion la rendait 
plus femme, plus semblable à l'idéal rêvé par Roger. Tout était prêt 
poar le mariage; le contrat rédigé, on n'atten^lait plus pour le signer 
que l'arrivée du tuteur de R)g'^r, oi du moins celle des papiers, 
lorsqu'une terrible nouvelle vint foudroyer tout cet édifice de bon- 
heur. Le tuttur s'était suicidé laissant ses papiers dans un déso; dre 
inextricable, oti l'on ne put d'abord constater qu'une chose : la 
disparition complète de la fortune confiée à ses soins. Sans ombre 
d'hésitation, M. de la Rullière retira à l'instant son conserïtement 
et se disposa à regagner au plus vite ses pénates emmenant S bme 
avec lui. Son seul regret fut pour la dépense qu'avait occasionnée 
tout ce déplacement. Pour se consoler un peu, il fit l'acquisition 



LE MENSONGE DE SABINE. 27 

d'une faucheuse mécanique qui le tentait depuis longtemps et s'é- 
tonna rlu peu d'intérêt que Sabine prenait à cette machine. Il ne 
co . prir rien à la douleur de sa fill-'. Qu'y avait-il de changé après 
tout? Klle ne se trouvait pas malheureuse auparavant, elle repren- 
drait sa vie d'autrefois. Voilà tout. 

Roger, en homme d'honneur, s'était hâté de déclarer que Sabine 
était lil)re de tout engagement envers lui. M™^ d'Essé l'approuva.. 
Sabine seule ne voulut pas entewire parler de reprendre cette libprté. 
EMe se déclara prête à épouser Rog^-r quand même, à partager sa 
pauvreté, à travailler avec lui s'il le fallait. Il refusa avec une invin- 
cible ob>tiiialion. Sabine n'y vit d'abord qu'un excès de délicatesse. 
Roger eut vite pris son parti. Au fond, la lutte avec la vie n'effrayait 
pastrop ce jeune esprit énergique qui se sentait la force de vaincre 
letnallieur. Il résolut de partir pour l'Auiprique. Il mettrait à profit 
ses brill.intes études et se ferait ingénieur. Sabine l'aimait si ardem- 
ment qu'elle crut que son cœur allait -se briser quand il lui annonça 
ce projet. Elle se fit toute humbl^^. et toute timide pour lui offrir 
de le suivre. Une femme ne lui serait-elle pas un aide plutôt qu'un 
obstacle dans la lutte qu'il allait entreprendre? Il refusa énergi- 
queuient son dévoûment, trop énergiquement au gré de la pauvre 
Sabine, qui, pour la première fois, eut un cruel soupçon de la vé- 
rité et se demanda avec effroi si elle était aimée autant qu'elle 
air ait. Eli' lui jura fidélité quand même et presque malgré lui. 
Bien que Roger eût abs!)lument refusé de la considérer comme liée 
à lui par aucune promesse, bien qu'il l'eût prévenue qu'il renonçait 
même au bonheur de lui écrire et qu'elle n'aurait de ses nouvelles 
que s'il rentrait en France après être parvenu à se reconstituer 
une fortune, elle refu>a de reprendre sa liberté, jura qu'elle lui 
resterait fidèle jus qu'cà la mort et ne porterait jamais d'autre nom 
que le sien. Il la savait obstinée dans ses affections comme dans 
ses idées et comprit qu'il ne pouvait pas compter avec elle, comme 
il l'aurait fait avec une autre femm^, sur l'action du temps, qui use 
tout, et de l'absence, qui finit par effacer tant de choses. Il accepta 
Uîalgré lui ces promesses et ces sermens d'un amour auquel il 
répondait mal et partit. — Il y avait dix ans de cela. Depuis lors 
Sabine n'avait plus entendu prononcer son nom. M"" d'Essé était 
morte, Flore toujours au couvent. 

Tous les ans, à l'époque des vacances, Sabine allait passer quel- 
ques jours auprès d'elle et se logeait au couvent, ne coimaissant 
personne à Paiis. 

Elle ne fit jamais aucune démarche pour avoir des nouvelles de 
Roger, n'essaya pas même de lui écrire et, mesurant son amour à 
celui qu'elle 'prouvait pour lui, elle attendit son retour avec une 
inébranlable sécurité. 



28 REVUE DES DEUX MONDES. 

Malgré la grande solitude dans laquelle elle vivait, elle aurait 
trouvé à se marier si elle l'eût voulu. Cette seule pensée la faisait 
rougir de honte. Devant son cœur et sa conscience, elle était la 
femme de Roger. 

Son amour, loin de s'affaiblir, n'avait fait que s'enraciner plus 
profondément par l'absence. Dans la générosité de son large cœur, 
elle trouvait des excuses au seul grief qu'elle eut jamais eu contre 
Roger : le trop grand empressement qu'il avait mis à lui rendre sa 
liberté, et l'exaltait jusqu'aux proportions d'un héroïque désinté- 
ressement. 

A trente ans, la beauté de Sabine n'avait plus cette fraîcheur 
éblouissante qui l'avait fait admirer dans le salon de M'"' d'Essé. 
L'air des champs, qui hâle vite les fleurs et les femmes, avait rendu 
un peu moins blanche sa peau, un peu trop accentué ses traits 
réguliers. Ses épaules s'étaient élargies , ses belles mains avaient 
bruni, l'ampleur et la décision de sa démarche avaient dégénéré en 
brusquerie, l'habitude de commander à des inférieurs avait rendu 
le timbre de sa voix sonore un peu rude. Au demeurant, c'était 
une fort belle personne, imposante d'allure, ayant grand air et un 
aplomb imperturbable. De la beauté de ses vingt ans elle n'avait 
conservé intacts que son opulente chevelure sombre et l'éclat de 
ses beaux yeux noirs. Elle apportait un grand soin à sa toilette, se 
disant que Roger pouvait revenir d'un moment à l'autre. Elle ne 
voulait pas être surprise à son désavantage et se soignait pour lui. 
C'était sa seule faiblesse féminine. Du reste, le cachet d-^ son carac- 
tère positif et heurté se retrouvait jusque dans cette faiblesse. Ce 
qui lui paraissait être l'élégance aurait semblé d'un goût douteux 
à la majorité des femmes. Elle aimait les couleurs franches et vives, 
les lourdes étoffes qui font des plis cassans et accrochent vivement 
la lumière, les bijoux brillans et massifs. Pour dîner en tête-à-tête 
avec son père, qui ne quittait même pas sa veste de chasse et ses 
bottes crottées, dans ce château perdu au fond des cultures, elle 
s'habillait avec autant de soin qu'elle eût pu le faire à Paris chez sa 
tante et portait les bijoux préparés jadis pour son trousseau. 

Sa toilette formait un contraste étrange avec son entourage. M. de 
la Rullière la raillait sans répit. Ses sarcasmes glissaient comme 
l'eau sur le marbre. Sabine attendait Roger, qui ne devait pas la 
trouver en négligé, C'^^tte petite manie féminine dans ce grand 
cœur viril et courageux av.iit quelque chose de pathétique qui 
échappait complètement aux yeux de M. de la Rullière. 

IV. 

Ce soir-là, Sabine s'était parée d'une robe d'un vert chatoyant 
sur lequel la flamme du foyer traçait des arabesques d'or. A ses 



LE MENSONGE DE SABINE. 29 

doigts scintillaient des bagues aux pierreries éclatantes. Elle for- 
mait le centre lumineux de ce grand salon triste et nu, dans lequel 
l'architecte semblait s'être donné la tâche de créer le type d'une 
pièce peu confortable et ennuyeuse. Il fallait que Sabine fût bien 
absorbée par ses souvenirs ou ses réflexions, car elle laissa passer 
sans le remarquer le moment du réveil de M. de la RuUière. 
Il sortit de sa somnolence avec un grognement : 

— Qu'y a-t-il? Pourquoi t'arrêtes-tu? Lis toujours. 

— Mon, dit Sabine. J'ai à vous parler. 

— Fais-le vite alors. 

Sabine hésita. Ses souvenirs l'avaient attendrie. Elle ne trou- 
vait plus sa décision habituelle. 

— J'ai à vous parler de Flore,., dit-elle. 

— Ah! c'est toujours pour cette fameuse batteuse à vapeur qu'elle 
veut me faire endosser. Une vieille machine qui ne marche plus 
qu'à force de bras et consume du charbon comme une locomotive. 
Une belle acquisition de cet imbécile de Jacques! Il s'est laissé 
mettre dedans comme un grand niais qu'il est, et Florimonde, qui 
voit des inventions du diable dans toutes les machines nouvelles, 
est bien excusable si elle juge les autres d'après celle-ci. Non, non, 
je n'en veux pas. Je m'étonne que tu m'en parles. Tu sais aussi bien 
que moi ce qu'elle vaut... Je te dis que je ne veux plus en entendre 
parler. 

— Aussi n'ai-je jamais eu l'intention de le faire. Ce n'est pas de 
Florimonde des Allais que je voulais vous parler, mais de sa filleule, 
votre fille Flore, dont vous avez peut-être oublié l'existence. 

— Non certes ! Tu te charges assez de me la rappeler à chaque 
trimestre. C'est insensé ce que coûte l'éducation de cette pécore! 
Quand je pense que tu ne m'as jamais coûté un centime ! Ah ! çà, 
est-ce que tu ne vas pas bientôt la retirer de ce couvent? Jusqu'ici, 
je t'ai laissé carte blanche, mais il serait temps que cela finît. 

— C'est précisément ce que j'allais vous dire. J'ai décidé que je 
vous l'amènerais ici. 

— Ici ! Par exemple ! Jamais de la vie ! Nous avons bien assez de 
tracas et d'euibarras comme cela. 

— Alors que voulez-vous en faire? 

— Hum ! je ne sais pas trop. La confier à Florimonde. En résumé, 
c'était le meilleur parti. 

Sabine eut un sourire indéfinissable. 

— C'est précisément ce que j'allais vous dire. 

— A la bonne heure ! Je crois que c'est la première fois que nous 
tombons d'accord sans discussion préalable. 

— A qui la faute? demanda Sabine. 



30 BEVUE DES DEUX MONDES. 

— Parbleu ! la belle question ! Je donne des ordres; est ce que 
tu devrais jamais te permettre de les discuter? 

— Il ne s'agit pas de cela, dit brusquement Sabine. Nous par- 
lions de Flore. Avez-vous jamais song^ que la terre des Allais?.. 

M. de la Rullière l'interrompit vivement. 

— Pas de questions saugrenues. Tu sais parfaitement ce que j'en 
pense. Il est absolument impossible de me su.g'rer une idée nou- 
velle sur ce chapitre. J'ai tourné et retourné la situation en tous 
sens. Tu sais f^.ussi bien que moi que, du vivant de ce malheureux 
des Al'ais. je lui ai intenté pro es sur procès, espérant le dégoûter 
de sa terre, lui prouver qu'il n'en récoltait que des désagrémens, 
le pousser à bout. Il en est mort, le pauvre homme ! Depuis lors 
c'est bien pis. Je n'ai même plus le plaisir de faire enrager Jacques 
comme je faisais enrager son père. Il a les deux talons plantés sur 
le do;! aine patrimonial, il est aussi insensible à mes taquineries 
qu'à celles des mouches qui se posent sur son long nez. Il n'y a 
rien à faire de ce garçon- là. Et c'est pitié de voir ce beau domaine 
péricliter sous l'administration de ces deux vieilles folles et de ce 
grand nigaud qui collectionne des papillons et n'admire un champ 
deb1é jup quand il est empesté de • luets et de coque'icots. Jac [ues 
ne vendra jamais les Allais, cela est certain. 11 aimerait mieux 
manger l'herbe de ses prairies pour ne pas mourir de faim. Restait 
l'autre solution. Celle-là était la seule possible. A qui la faute si 
elle n'a pas réussi? 

— Ne parlons plus de cela. Vous savez bien que c'est inutile, dit 
Sabine avec un geste d'impatience. 

— Ça ! j'avoue que je ne comprendrai jamais cette folie de la 
part d'une jeune fille raisonnalle et sensée con^me toi. Ton beau 
m.onsieur de Paris ne reviendra jamais, sois bien tranquille ! Il a 
mis bien trop d'empressement à partir. Et refuser pour un tel 
motif!.. 

— D'abord, je n'ai jamais eu l'ennui de refuser ma main à Jac- 
ques pour la meilleure des raisons : il ne me l'a pas demandée. 

— Poiirquoi?Parcequ'iln'a jan aisGsé, il a bien trop peur de toi. 

— Enfin laissons ce sujet de côté, voulez-vous? Il y a encore une 
autre manière de réunir les Allais et la Rullière. 

— J'avais bien songé un moment à épouser moi-même l'une 
des deux vieilles filles... — Sabine sentit un frisson lui courir sous 
la peau. Elle n'avait jamais prévu cette possibilité-là. — Ydoiue 
est celle qui me conve:)3it le rnienx, parce qu'elle est aux trois 
quarts idiote, continua M. de la Rullière, qui tenait évidemment à 
taquiner sa fille. Elle te serait une société agréable, l'aiderait à tenir 
la maison. Mais enfin ce n'est pas une solution. 



LE MENSONGE DE SABINE. SI 

Sabine fit un geste d'impatience. 

— Je venais vous proposer un projet raisonnable, dit-elle. Que 
diriez-vous d'un mariage entre Jacques des Allais et Flore? 

— Hum ! ce ne serait pas une mauvaise combinaison , mais la 
petite est une enfant, et Jacques a... 

— Trente et un ans comme moi. 

— C'est une idée, une excellente idée, répéta M. de la Rullière, 
Mais je mettrai des conditions à ce mariage. Quand Jacques sera 
mon gendre , il faudra qu'il dessèche ce malheureux lac auquel il 
tient comme à ses yeux et qui donne de l'humidité à tout le pays. 
Je ferai planter une vigne sur cette p<^nte qu'il a infectée de rosiers, 
situation excellente... au sud du château... Je ferai défoncer et 
labourer le jardin d'Ydoine,.. une terre qui donnerait des bette- 
raves supérieures... Je ferai couper les grands cèdres du Levant... 
bon bois de construction... donnant trop d'ombre au potager... Je 
ferai... 

— Vous ne ferez rien de tout cela! Jacques, tout bonhomme de 
paille qu'il, vous semble, est aussi eotêté qu'il est timide. Croyez- 
moi, je connais ce garçon-là, et si je vous parle de lui donner Flore, 
c'est que je le juge digne d'elle sous tous les rapports. Je ^uis par- 
faitement d'accord avec vous pour convenir qu'il serait avantageux 
aux deux terres d'être réunies sous une même administration. Mais 
cela n'arrivera pas de votre vivant ni peut-être du mien, et ce sera 
fort heureux. Voulez -vous savoir poui'quoi? Quand Jacques a un 
fermier qui ne p^-ut pas le payer, il lui tape sur l'épaule et dit : 
— Ce sera pour une autre fois, mon ami. — Quand il sait qu'un 
de ses ouvriers est obligé de vendre ses outils pour donner du pain 
à sa famille, il les achète au double de leur valeur et les lui rend. 
Tout cela, c'est de la mauvaise adaiinistiation. Ce n'est ()as comme 
cela que nous entendons les alTtires, vous et moi. Aussi on nous 
déteste. Allez demander aux paysans des Allais ce qu'ils pensent de 
leur maître! Tous l'adorent. Jacques est fier de cetie affection 
et ne changerait pas son système pour tous les beaux -pères du 
monde. 

— Alors quel avantage me procurerait ce mariage ? 

— Le bonheur de Flore. 

— Peuh ! la belle affaire! Je suis sûr que tu me demanderas 
encore de lui dunner une dot. 

— Vous en avez bien reçu une de ma mère!.. Mais nous n'en 
sommes pas encore là. Pour le moment, je vais retirer Flore de 
son couvent et vous l'amener ici. Elle verra Jacques. Je ferai tout 
mon possible pour qu'il lui plaise, et s'ils se conviennent, vous ne 
mettrez pas d'opposition à leur mariage. Mais s'ils ne se plaisent 



32 REVUE DES DEUX MONDES. 

pas, j'entends que Flore reste absolument libre et que vous ne refu- 
siez pas de la garder ici toute sa vie si elle le veut, — même si je 
vous quittais un jour. 

— Tu me dictes des conditions, je crois? ricana M. de la Rul- 
lière. Je te préviens que j'ai perdu beaucoup de ma confiance on 
ton habileté depuis qu'elle a si sottement échoué auprès de ta tante 
d'Essé. J'ai bonne mémoire. Tu m'avais leurré de l'espoir d'un 
héritage à recueillir, etqu'est-il résulté de ce voyage à Paris? Beau- 
coup de dépenses, un mariage manqué et quelques milliers de 
francs qu'elle vous a laissés, comme par charité, et auxquels je 
n'ai pas même le droit de toucher. Une insulte d'outre-tombe ! Tu 
as fait là une bévue, ma pauvre fille ! Je te souhaite plus de chances 
dans ta nouvelle combinaison. Moi, je m'en lave les mains. Je con- 
sens seulement à donner l'hospitalité sous mon toit à ta sœur, à la 
condition que je la verrai le moins souvent possible, qu'elle ne fera 
pas de tapage, ne jouera pas du piano, ne laissera pas traîner d'ou- 
vrages sur les tables... 

— Je crois que je peux reprendre ma lecture, dit Sabine. 



11 pleuvait; non pas une de ces bonnes averses dont les larges 
gouttes s'aplatissent en tombant lourdement sur la terre altérée, 
donnant aux feuilles un vernis brillant, portant la fécondité aux 
graines enfouies sous le sol, d'où s'exhale une bonne odeur saine 
et vivifiante, mais une de ces petites pluies d'arrière-saison, aga- 
çantes, inutiles, sentant le moisi, que le soleil trouve installées 
quand il commence péniblement à luire et laisse à son déclin en 
possession d'un ciel uniform émentgris, sans la moindre zébrure de 
nuages. Les feuilles tombaient lentement, une à une, non plus arra- 
chées par le vent, brillantes et colorées dans leur chaude parure 
d'automne, mais flasques, moisies, uniformément brunes. Elles 
tombaient lourdement, chargées d'humidité, pour achever de pour- 
rir dans les flai^ues d'eau boueuse qui se formaient sous les arbres. 
Dans les buissons, les petits oiseaux, les ailes pendantes, les plumes 
trempées, se cachaient piteusement, les hirondelles étaient parties, 
les crapauds et les limaces jouissaient seuls de ce temps le plus 
triste qui se puisse imaginer. 

Certes, on ne s'était pas mis en frais pour fêter le retour de 
Flore de la RuUière à la maison paternelle; la nature elle-même 
avait pris son air le plus maussade. C'était ce qu'elle se disait en 
regardant, le front collé à une vitre, tomber cette pluie qui donnait 
envie de pleurer comme le ciel. Elle avait le cœur très gros, car si 



LE MENSONGE DE SABINE. 33 

le couvent est une terre d'exil, une cage, une prison pour les enfans 
qui ont échangé pour sa calme routine les caresses d'une mère, les 
gâteries des grands parens, la chaude atmosphère de tendresse du 
foyer de famille; aux yeux de la petite orpheline qui n'avait jamais 
connu sa mère et n'avait vu son père qu'irrité ou indifférent, le 
couvent représentait la vraie famille, ses joies innocentes, la suprême 
félicité. Sabine, qu'elle voyait une fois par an, lui faisait l'effet d'être 
une tante de province, une cousine éloignée plutôt qu'une sœur. 
En arrivant dans ce grand château qu'elle reconnaissait à peine, 
elle crut entrer chez des étrangers. Flore avait une de ces natures 
délicates qui ont besoin de s'attacher comme le lierre et qui, comme 
lui, enlacent de mille fibres imperceptibles les objets de leurs affec- 
tions. C'est une des conditions essentielles de leur existence. On 
l'avait brusquement arrachée de cette serre tiède du couvent, où 
elle végétait au milieu d'une bienveillance que son titre d'orpheline 
et sa douce et poétique nature avaient rendue plus grande, on l'avait 
transportée dans ce froid milieu, entre l'indifférence maussade de 
son père et l'affection peu expansive de Sabine : elle grelottait et 
souffrait. 

Au physique et au moral, il eût été impossible de trouver deux 
sœurs se ressemblant moins que Sabine et Flore. La nature sem- 
blait s'être fait un jeu de créer en elles les deux types les plus 
opposés de la beauté féminine. Elle avait doué Sabine des qualités 
viriles et positives qui se rencontrent le moins fréquemment chez 
la femme, réservant pour sa sœur cadette cet irrésistible mélange de 
grâce et de faihlesse qui attire et attache, charme subtil qui finit par 
désarmer la malveillance elle-même. Sabine pouvait inspirer la sym- 
pathie, mais ce sentiment une fois éveillé ne manquait jamais de 
venir se heurter à quelqu'un des nombreux angles de sa nature. 
On l'estimait, on l'admirait, on rendait hommage à sa valeur mo- 
rale, il lui manquait l'art de se faire aimer. Ce cœur profond, aux 
affections inébranlables, n'avait pas le talent d'exprimer ce qu'il 
sentait pourtant si bien. C'était un foyer qui se consumait sans jeter 
de flamme; le don de réchauffer et d'éclairer lui avait été refusé. 
L'ardeur du brasier n'en était peut-être que plus intense. Elle était 
au nombre de ces êtres fatalement destinés à être méconnus. Aucun 
accord ne semble exister entre les sentimens qu'ils éprouvent et 
ceux qu'ils expriment, et, comme ils sont inévitablement jugés d'a- 
près les apparences, on passe auprès d'eux indifférent, presque 
hostile, les accusant de froideur, de rudesse, d'égoïsme. Flore, 
avec la sensibilité presque maladive de son âme qui vibrait à la 
moindre émotion, avec ses grands yeux gris de cette adorable cou- 
leur, la plus poétique de toutes parce que, n'étant pas une cou- 
tome XL. — 1880. 3 



3i REVUE DES DEUX MONDES. 

leur elle-même, elle reflète toutes les nuances de la création, avec 
sa chevelure vaporeuse sur l'or pâle de laquelle un rayon de soleil 
semblait s'être fixé, n'avait qu'à se montrer pour se faire aimer. 
Le délicat ovale de son visage avait conservé toute la candide 
pureté de l'enfance; ses lèvres rosées, quand le sourire ne les 
entr'ouvrait pas, avaient une expression de vague tristesse, et 
les teintes nacrées des pétales de l'églantier coloraient sa peau sati- 
née. Mais son plus grand charme était d'ignorer qu'elle fût char- 
mante. 

Quand elle arrriva à la Rulliôre, elle illumina le vieux château 
de sa présence. C'était le printemps avec sa poésie, la jeunesse 
avec son sourire. Elle y était depuis deux jours et ne souriait déjà 
plus. Son père l'avait à peine regardée. — Tu n'es pas très grande 
pour ton âge, — avait-il dit, comme il aurait pu le dire à un enfant 
de quatre ans. Il avait ajouté : — Tes cheveux sont toujours jaunes. 
— C'était tout. Sabine avait dû reprendre les comptes accumulés 
pendant son court séjour à Paris, elle n'avait pas le temps de s'oc- 
cuper d'elle. Que faire alors? Quand elle eut rangé son mince 
bagage de pensionnaire, elle examina les livres de Sabine, — des 
traités de droit rural, d'agriculture, auxquels elle ne comprit rien. 
Se trouvant seule au salon, elle ouvrit le piano. C'était jadis celui 
de sa mère. Les touches d'ivoire avaient jauni. En cherchant bien, 
on aurait découvert des champignons entre les cordes brisées et le 
bois moisi. Sous les doigts de Flore, celles des notes qui vibraient 
encore rendirent un son rauque et plaintif comme un sanglot. Elle 
tressaillit et referma vivement l'instrument mourant. Sortir? mais 
il pleuvait toujours. Elle resta longtemps appuyée à la fenêtre, 
regardant droit devant elle. Pourquoi Sabine l' avait-elle retirée du 
couvent? Personne ne l'aimait ici, personne n'avait besoin d'elle; 
elle n'y trouvait ni intérêt ni occupation, et prévoyait avec terreur 
la longue série de jours sans but, sans tendresse qu'elle allait voir 
se dérouler. Les larmes finirent par gonfler ses paupières et glis- 
sèrent le long de ses cils. La première jeunesse a de ces inexpli- 
cables angoisses qui semblent être un pressentiment des tristesses 
de la viej ou peut-être n'est-ce que l'inconscient ennui d'un cœur 
qui souffre du développement même de ses facultés et ne sait pas 
encore ce qu'elles demandent de lui. 

Et puis, l'horizon qui s'étendait devant Flore était d'une si 
décourageante monotonie qu'elle n'essuya même pas les larmes qui 
le lui voilaient. 

En vérité, le château de la Rullière était bien la bâtisse la plus 
ennuyeuse qui se pût voir, avec sa longue façade plate et sans 
ornemens, percée de deux étages de fenêtres régulières et lourde- 



LE MENSONGE DE SABINE. 35 

ment coiffée d'un grand toit d'ardoise. A droite et à gauche, bor- 
dant une vaste cour carrée, s'étendaient les communs. Une grille 
massive séparait cette cour de la grande route. De l'autre côté, 
Flore apercevait le potager, ses allées tirées au cordeau, ses carrés 
de choux, ses plates-bandes bordées de persil et de thym, ses 
longues rangées d'espaliers ; au-delà, à perte de vue, les champs 
labourés dont la terre, nouvellement ensemencée, ne portait aucune 
trace de végétation. Tout cela était si triste, sous cet uniforme 
manteau de pluie, qu'elle ferma les yeux pour ne plus voir. 

Un pas fit crier le sable de la cour. Elle avait déjà vu passer 
deux garçons de ferme et une fille de basse-cour. — Un paysan, 
sans doute, pensa-t-elle en regardant distraitement celui qui s'a- 
vançait vers le château. 

Il avait une étrange allure. Tout ruisselant de la pluie qui glis- 
sait sur son vaste manteau, la tête couverte d'une casquette de 
loutre d'où sa chevelure et sa longue barbe blonde s'échappaient 
comme un flot, il faisait d'immenses enjambées, portant soigneu- 
sement à la main un petit panier recouvert de feuilles vertes à 
travers lesquelles Flore aperçut des roses. Il marchait vite, en- 
voyant bien loin devant lui ses jambes maigres et longues com^ie 
celles d'un échassier. Flore pensa que c'était un fermier de son 
père. Elle le vit entrer dans le vestibule du château et ne s'occupa 
plus de lui. Un instant après elle se retourna vivement en enten- 
dant la porte du salon s'ouvrir. 

Un individu parut sur le seuil et s'y arrêta bouche béante, la 
regardant de ses yeux démesurément ouverts et si clairs qu'ils 
paraissaient sans prunelles. L'eau découlait de ses vêtemens et de 
ses immenses bottes qui laissaient de larges empreintes sur le par- 
quet, sa barbe ruisselait comme celle d'un dieu marin. Il tenait 
d'une main sa casquette de loutre, de l'autre son petit panier; il 
était mal coiffé, mal habillé. Il aurait fallu un bon tailleur, quelques 
coups de ciseau dans cette barbe exubérante, un coiffeur intelli- 
gent et quelques semaines de frottement du monde pour faire de 
ce gauche personnage un homme à peu près présentable dans un 
salon. Tout paraissait d'une longueur exagérée chez lui : les mains, 
le nez, l'ovale du visage qui exprimait une innocence voisine de la 
naïveté. Mais un seul trait suffisait pour racheter ce que cette 
figure avait d'étrange et la sauver du ridicule : le front haut, 
large, admirablement modelé, était celui d'un rêveur, d'un poète 
même. Pour le moment, il avait l'air si surpris... si surpris que 
Flore ne put s'empêcher de sourire. Il continua à la regarder en 
silence, avec ébahissement. Flore trouva que cet étonnement se 
prolongeait trop. 



36 BEVUE DES DEUX MONDES, 

— Vous vouliez quelque chose? demanda- 1- elle. 

Au son de sa voix, il se réveilla de son extase. Car c'était bien 
dans l'extase que l'avait plongé la vue de cette ravissante fleur 
humaine, lui qui s'oubliait des heures entières dans la contempla- 
tion d'un bouton de rose. 

— Pardon ! dit-il comme à regret, je venais... Je croyais... M"® de 
la Rullière n'est pas ici? 

— Si c'est ma sœur Sabine que vous cherchez, je vais la préve- 
nir, dit Flore très embarrassée, car elle ne savait à quelle catégorie 
appartenait son visiteur et si elle devait lui offrir de s'asseoir dans 
le salon. 

— Oh! merci! c'est inutile! je peux... je peux attendre, balbutia 
le malheureux, qui, rougissant jusqu'aux oreilles et trébuchant 
comme un homme ivre, alla gauchement s'asseoir sur le bord d'une 
chaise, près de la cheminée où flambait un feu clair. 

Par terre, auprès de lui, il plaça son petit panier, qu'il couvrit 
soigneusement de sa casquette. Puis il posa ses deux mains sur ses 
genoux et continua à regarder Flore, vaguement et comme s'il 
écoutait une mélodie lointaine. Flore vit seulement qu'il avait l'air 
bien niais et se demanda qui ce pouvait être. Jamais, au grand 
jamais, elle n'eût soupçonné que c'était le fiancé que lui destinait 
sa sœur Sabine. 

Quand Sabine parut, elle cria de loin, s'avançant la main tendue 
vers lui : 

— Bonjour, Jacques! Vous vous êtes reconnus, j'espère? Flore, 
quand tu étais petite, je me souviens que tu avais peur de lui. 
J'espère que maintenant il sera ton meilleur ami comme il est le 
mien, 

— Merci! merci! dit Jacques, essayant vainement de reprendre 
un peu d'aplomb et frottant l'une contre l'autre ses grandes mains 
rouges pour se donner une contenance. 

On fit Ci^rcle autour du feu, on parla du voyage de Sabine à 
Paris, le grand événement du jour; on parla surtout de la pluie, 
cet inépuisable sujet de conversation entre gens qui habitent la 
campagne. 

Sabine aperçut le petit panier. 

— Qu'avez-vous là? demanda-t-elle. Des roses? Donnez-les à 
Flore. Gela lui fera plaisir. 

Jacques les tendit gauchement à la jeune fille, en ayant bien soin 
de laisser les feuilles de choux dans le panier, qui paraissait conte- 
nir encore autre chose : 

— Ce sont les dernières de la saison, les seules que j'aie pu sau- 
ver de la pluie, dit-il. 



LE MENSONGE DE SABINE. 37 

Flore les reçut avec un gracieux remercîment qui illumina d'un 
éclair de plaisir la physionomie de Jacques. 

— Ce sont les premières fleurs que je vois depuis que je suis ici, 
dit-elle avec un soupir. 

Jacques sourit. 

— M. de la Rullière ne les tolère pas chez lui, dit-il. 

Et il ajouta très bas et comme malgré lui : — Il lui a bien fallu 
en laisser pénétrer une cependant, une plus belle et plus suave 
que toutes les miennes... — Il s'arrêta, étonné lui-même de sa 
hardiesse. Flore le regarda stupéfaite, s'apercevant à peine que le 
compliment s'adressait à elle, ne remarquant que le contraste 
étrange qui existait entre l'allure de ce jeune homme et les paroles 
qu'il prononçait. Cet étonnement de la jeune fille ne fit qu'aug- 
menter pendant tout le courant de la conversation. Plus Jacques 
parlait, plus elle était émerveillée de son érudition profonde. Ce 
n'était pas un savant, c'était un penseur. Il s'était fait un choix 
d'esprits d'élite avec lesquels il vivait en société intime, il en par- 
lait comme de personnages vivans qu'il aurait connus et fréquentés. 
Fénelon, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, — tous ces au- 
teurs dont le style attendri parle surtout au cœur et à l'imagination, 
et porte à la rêverie plutôt qu'à la spéculation, — étaient ses favoris. 
Les romans de chevalerie l'enchantaient à trente ans comme les 
contes de fées de sa tante Ydoine avaient jadis enchanté son enfance. 
A force de vivre en compagnie de ses héros bien-aimés, il avait fini 
parles prendre pour des êtres vivans. Lorsqu'il lut Don Quichotte^ 
une seule chose le frappa : le touchant enthousiasme du pauvre 
hidalgo; le reste demeura lettre morte pour lui. Jacques des Allais, 
la tête pleine de ses romans favoris, parcourait ses terres en com- 
pagnie de Lancelot et de Roland sans se douter qu'il aurait lui- 
même fourni à Cervantes un type accompli de son héros. Certes 
cette éducation, à laquelle avait complètement manqué le contact 
des hommes et des événemens du siècle, était défectueuse. La 
somme d'enthousiasme qui s'était amassée dans ce cœur n'en était 
que plus considérable. Ce caillou brut n'attendait que le premier 
choc pour faire jaillir l'étincelle. Jacques, au milieu de la routine 
mesquine de sa vie de hobereau de province, était tourmenté d'un 
mal sublime, il rêvait l'idéal : il voulait être lui-même un de ces 
héros dont les hauts faits et les belles actions le transportaient. 
H avait beau interroger sa destinée, aucun point de son horizon 
borné ne lui faisait entrevoir l'occasion qu'il appelait de tous ses 
vœux. Alors le découragement le prenait et, ne pouvant rencon- 
trer hors de lui cet idéal qui était un besoin pour lui, il le cher- 
chait dans son propre esprit. M. de la Rullière accusait bruta- 



38 REVUE DES DEUX MONDES. 

lement son voisin de mettre dans ses cultures trop de poésie et 
pas assez de fumier. Les cultures en souffraient certainement, 
mais l'esprit de Jacques avait fini par ressenjbler à un merveilleux 
jardin où toutes les fleurs de la poésie s'épanouissaient, couvrant 
de leur ombre tous les germes du dévoûment. 

Sabine n'avait jamais compris Jacques, qu'elle appelait un rêveur. 
Flore devina mieux qu'elle ce que ce cœur renfermait d'enthou- 
siasme latent et d'exquise délicatesse. Le premier sentiment qu'elle 
éprouva pour lui fut de la pitié; le voyant si timide et si gauche, elle 
comprit que cet esprit ailé et ce cœur d'où s'exhalait une perpétuelle 
mélodie, devaient souffrir, dans cette grossière et maladroite enve- 
loppe, le supplice de l'oiseau en cage. Jacques lui fit l'effet d'un être 
malade qu'il faut plaindre et traiter avec douceur et compassion. 

Involontairement sa voix prit des intonations caressantes en s'a- 
dressant à lui, et Jacques, qui ne s'était jamais senti si heureux, versa 
largement les trésors de son cœur et de son esprit. Il fut intéressant, 
pathétique, brillant. Sabine ne le reconnaissait plus et se félicitait 
de l'excellente idée qui l'avait poussée à réunir ces deux êtres. Elle 
les voyait déjà mariés et ne prêtait qu'une oreille distraite à la con- 
versation, qui l'intéressait peu. On parlait de livres, sujet inépui- 
sable pour Jacques, mais sur lequel plus que sur tout autre les 
lacunes de l'éducation première de Sabine se faisaient vivement 
sentir. 

Le jour commençait à baisser, la flamme du foyer, devenue la 
seule lumière du salon, allongeait d'une manière fantastique les 
ombres sur les murs couverts de tapisseries. Flore écoutait tou- 
jours, oubliant peu à peu les bottes crottées de Jacques assis auprès 
d'elle, ses longues mains rouges, ses yeux décolorés. Elle souriait 
à demi, aspirant le parfum de poésie qui s'exhalait de ses paroles 
et le parfum tiède que la chaleur de la chambre distillait de son 
bouquet de roses. 

Un léger mouvement imprimé aux plis de sa robe du côté où 
elle touchait à la chaise de Jacques la surprit. Instinctivement, par 
un de ces mouvemens naturels aux femmes, elle glissa légère- 
ment la main pour ramener ces plis autour d'elle. Soudain elle 
poussa un cri d'effroi, et, retirant vivement sa main, elle se leva 
en sursaut. De longues traînées de bave, que la lumière du foyer 
faisait ressembler à un réseau d'argent, rayaient sa robe noire de 
pensionnaire. Une douzaine d'escargots se promenaient majestueu- 
sement sur cette robe. 

Jacques poussa un cri de désespoir, et, rouge comme un écolier 
surpris en flagrant délit, se précipita vers son petit panier. Les 
feuilles qui le recouvraient s'étaient écartées, livrant passage à 



LE MENSONGE DE SABINE. 39 

toute une armée de colimaçons. Dans sa casquette de loutre, ils 
s'étaient promenés en tous sens, et, trouvant l'espace trop étroit, 
s'étaient répandus de là tout alentour, sur les meubles, sur le 
tapis, partout, et pas un seul n'était resté dans le malencontreux 
panier. 

Jacques leva vers Sabine un regard suppliant. 

— Pardon ! dit-il humblement. Ils étaient tous rentrés dans leur 
coquille. Je n'avais pas prévu que la chaleur du feu les ferait 
sortir... Vous savez.,, c'est pour le sirop pectoral de ma tante 
Ydoine... 

Il s'était adressé à Sabine. Son instinct lui disait que ce trivial 
incident la trouverait plus indulgente que sa sœur. Mais il n'en fut 
rien. 

— Maudits colimaçons! ne put-elle s'empêcher de murmurer, 
ils vont tout gâter! 

— Oh! que non! dit naïvement Jacques, ils n'abîment rien, un 
peu d'eau suffît. 

Mais ce n'était pas au tapis que pensait Sabine. 

— Yous pouviez bien les laisser dans l'antichambre, continuâ- 
t-elle duremCiit du ton qu'elle aurait pris pour gronder un enfant 
méchant. 

— Pardonnez-moi! balbutia Jacques. 

Il avait l'air si malheureux que Flore en voulut à Sabine de sa 
sévérité et, lorsque se retournant vers elle, il répéta son humble : 
— Pardonnez-moi ! — elle n'écouta que son cœur et lui tendit la 
main. Il la prit entre ses grandes pattes, n'osani pas la serrer, la 
retenant délicatement comme une chose fragile qu'il eût craint de 
briser. Flore, émue sans savoir pourquoi, se détourna en rougissant. 

— Pour vous prouver que je suis sans rancune, dit-elle en riant, 
je vais vous aider à retrouver vos fugitifs. 

Quand Sabine les vit tous deux occupés à suivre les traces vis- 
queuses des escargots et entendit le rire argentin de Flore se 
mêler aux excuses réitérées de Jacques, elle se dit : — Après tout 
il avait raison : les colimaçons n'ont rien gâté. 

P"^ 0, Gantacdzène-Axtiew. 

{La seconde partie au prochain numéro.) 



LES 



NOUVEAUX JACOBINS 



Nous assistons à un spectacle que la France a peine à comprendre, 
et que l'Europe ne comprend pas du tout. Que s'est-il donc passé 
dans notre malheureux pays pour que les partis soient plus achar- 
nés à la lutte, les esprits plus excités, les âmes plus émues que 
jamais? Pourquoi cette guerre à tous, au clergé qui ne demande 
que la liberté de continuer en paix son œuvre de foi, d'éducation 
et de charité, aux administrations qui seraient trop heureuses qu'on 
les laissât servir en paix l'état comme par le passé, aux partis mo- 
narchiques qui se résignent à la république, ne réclamant d'elle 
que le droit de se souvenir et d'espérer? Quand le gouvernement 
de la défense nationale a fait appel au patriotisme de tous, sans 
distinction de classes, d'ordres et de partis, est-il un seul patriote 
qui n'ait pas répondu? Peuple, bourgeoisie et clergé, citoyens et 
fonctionnaires, conservateurs cléricaux, orléanistes, légitimistes, 
bonapartistes, aussi bien que républicains libéraux et radicaux, les 
princes comme les partis, n'ont-ils pas accouru prendre leur part 
de la guerre sainte contre l'étranger? A-t-on eu besoin, comme 
en 92, d'une dictature violente, pour comprimer la guerre civile 
pendant la lutte avec l'ennemi du dehors ? Si plus tard cette guerre 
impie a éclaté, on sait de quel côté elle est venue, et comment la 
commune a été domptée par un gouvernement légal qui n'a pas 
songé un instant à la dictature. Et si l'étranger revient jamais, 
peut-on douter que ces partis, ces ordres, ces classes, ne montrent 
le même patriotisme devant l'ennemi? 

Après le plus grand désastre qui se soit vu dans notre histoire, 



LES NOUVEAUX JACOBINS. il 

un de ces désastres qu'un peuple n'oublie jamais s'il a du cœur, 
et dont il souffre tant qu'il ne l'a pas réparé, il semblait que, de- 
vant l'étranger vainqueur et toujours menaçant, la grande famille 
française ne dût avoir qu'un souvenir, une passion, une œuvre à 
poursuivre en commun : le souvenir de son malheur, la passion de son 
honneur, l'œuvre de sa régénération. La France l'espérait; l'Europe 
sympaihiquel'attendait. Quand l'assembléeinationale se mit à l'œuvre, 
sous la présidence du grand patriote que la France a plus que jamais 
peut-être l'occasion de regretter, tous les partis acceptèrent sans 
hésiter la trêve qu'il leur proposa. L'empire qui n'a pas trouvé 
de défenseurs contre la révolution de septembre, avait laissé de 
trop rares regrets dans l'assemblée et dans le pays pour que la pro- 
clamation parlementaire de sa déchéance pût provoquer une pro- 
testation sérieuse. Quant aux autres partis, républicains ou monar- 
chiques, ils s'oubliaient pour le moment dans l'unique préoccupation 
de l'œuvre nationale. Lorsque le jour vint de donner à ce pays si 
éprouvé et si troublé un gouvernement définitif, la lutte reprit entre 
les partis. Comment allait-on sortir du provisoire ? Serait-ce par la 
république ou par la monarchie ? C'était le droit et le devoir de 
chaque parti de chercher par les voies légales à faire prévaloir sa 
solution. Il n'y avait [point à s'irriter des sympathies et des espé- 
rances des amis de la monarchie traditionnelle. Il y avait simple- 
ment à leur demander si ce n'était pas une bi.^n téméraire entre- 
prise que celle de rétablir cette monarchie sans être bien assurés 
que le pays ratifierait leur choix, et s'il n'était pas plus sage d'en 
appeler à une véritable assemblée constituante? Toujours est-il que 
l'assemblée nationale finit par user du pouvoir constituant à la 
complète satisfaction du parti républicain. Elle lui rendit même, 
selon nous, un grand service, en établissant la république sur une 
constitution qui contenait à peu près, toutes les garanties du régime 
parlementaire. 

Devant un dénoûment aussi heureux et aussi inespéré de la crise 
qui avait tant ému et inquiété le parti républicain, il semblait que 
toutes les colères et toutes les défiances dussent tomber, et que, 
sur le terrain de la constitution, les partis n'eussent plus autre chose 
à faire qu'à reprendre la situation et le rôle des partis parlemen- 
taires qui, dans d'autres pays, se disputent le pouvoir, sous les 
noms de whigs et de tories, de libéraux et d'autoritaires, de con- 
servateurs et de radicaux. Le premier ministère qui reçut la mis- 
sion de gouverner, sous la république constitutionnelle, essaya de 
circonscrire, dans les élections, la lutte entre la politique conserva- 
trice et la politique radicale. Il n'y réussit point. Le pays, qui 
voyait avec méfiance d'anciens monarchistes en grand nombre 
dans le camp conservateur, n'entendit que le mot d'ordre du parti 



j2 revue des deux mondes. 

républicain ; république ou monarchie. Et l'équivoque fut telle que 
des conservateurs constitutionnels furent battus par des radicaux 
qui ne cachaient point leur peu de goût pour une constitution aussi 
contraire à leurs principes et à leurs aspirations. Et pourtant le 
pays ne voulait, dans ces élections, pas aulre chose que la répu- 
blique avec la constitution. Il y avait, il est vrai, une clause de 
révision, clause que, par parenthèse, le parti conservateur ne se- 
rait guère tenté aujourd'hui d'invoquer, et qui laisse la porte ouverte 
plutôt à une convention qu'à une monarchie. Il n'y avait pas là de 
quoi inquiéter le parti républicain ni le pays sur l'avenir du gou- 
vernement nouveau. Le pays n'en nomma pas moins des républi- 
cains, comme tels, sans se demander si ces républicains étaient 
conservateurs ou même constitutionnels. La lutte avait été vive. 
Gomme toujours et partout, on avait prodigué dans tous les partis les 
épithètes les plus malsonnantes du vocabulaire politique. Mais il n'y 
eut rien, dans cette lutte légale, qui pût donner au para vain- 
queur le droit de représailles. Et déjà pourtant la majorité répu- 
blicaine inaugura une politique de passion et de combat que la 
sagesse des ministères Dufaure et Jules Simon ne put arrêter. On 
comprend mieux l'irritation d'une majorité renvoyée brusquement 
devant ses électeurs, avant que le conflit entre les deux chambres 
fût assez éclatant pour que la constitution fît au président de la 
république une nécessité de la dissolution. Toute arme parut bonne 
de part et d'autre dans une lutte à outrance où les uns croyaient 
combattre pour le salut de la république, et les autres pour le salut 
de la société. Mais enfin, pas plus sous ce ministère que sous 
l'autre, il ne s'agissait du salut de la république. Quoi qu'on ait 
pu dire, le 16 mai fut une campagne entreprise, sous le drapeau 
de la constitution, contre une politique dont on croyait entrevoir 
le prochain avènement. La crise terminée par la victoire du parti 
républicain, par la résignation du maréchal, et par l'avènement 
d'un nouveau ministère Dufaure, on pouvait croire que la paix 
allait sortir d'une lutte où l'opposition avait montré sa force et le 
gouvernement son impopularité. Il est si facile aux vainqueurs 
d'être sages et généreux! Qu'y avait-il à faire? Révoquer les fonc- 
tionnaires véritablement compromis, invalider les élections enta- 
chées de fraude, de violence, de corruption, faire justice par les 
tribunaux des actes qui sont des délits électoraux, rappeler leur 
devoir à tous les fonctionnaires conservés, ramener les partis au 
respect des institutions consacrées par la volonté nationale. On fit 
bien autre chose, et ce que nous voyons en ce moment ne semble 
malheureusement pas la fin de la politique dans laquelle on s'est 
engagé. 
Pourqu ci avons-nous tenu à rappeler cette histoire bien connue 



LES NOUVEAUX JACOBINS. 43 

des premières années de la troisième république? Pour faire voir 
combien les faits expliquent peu les excès de la politique qui pré- 
vaut aujourd'hui. Jamais gouvernement établi n'a eu moins de 
causes d'irritation et d'emportement. La restauration, la monarchie 
de juillet, le second empire, ont connu des conspirations, des in- 
surrections, des assassinats. La république de 1870 n'a rien eu de 
pareil à supporter, si ce n'est de la part de ses criminels amis. Mise 
en question un moment, alors qu'elle n'avait pas encore d'exis- 
tence constitutionnelle, de simple gouvernement révolutionnaire 
reconnu seulement pour un pouvoir légal à titre provisoire elle est 
devenue le gouvernement définitif du pays, grâce au vote des mo- 
narchistes sensés et patriotes. Quand donc on nous dit que le parti 
républicain ne fait qu'user de représailles contre les mortels ennemis 
de la république, on abuse vraiment de l'ignorance et de la crédu- 
lité populaires. La vérité est que ce parti a eu toutes les faveurs de 
la fortune, servi à point par les fautes et les divisions de ses adver- 
saires, et ne trouvant à gouverner le pays le plus docile du monde 
en ce moment d'autres difficultés et d'autres obstacles que ceux 
qu'il sème comme à plaisir sur ses pas. C'est donc ailleurs qu'il faut 
chercher l'explication de l'attitude militante de nos nouveaux jaco- 
bins. Sous les grands mots de conspiration monarchique et de péril 
clérical, qui trompent bon nombre de gens naïfs, se cache une 
politique que nous voudrions mettre dans tout son jour. 11 est temps 
que le public sache le vrai mot de la comédie qu'on lui joue en ce 
moment sur le ton du drame. 

I. 

En s' entendant appeler jacobins, les républicains qui approu- 
vent l'article 7, la dispersion des congrégations, l'épuration sans 
trêve et sans fin des fonctionnaires, sourient d'étonnement, comme 
s'ils voulaient dire : Que pouvons-nous bien avoir de commun avec 
ces terribles hommes? Et si l'on dit à des ministres du tempéra- 
ment de nos gouvernans actuels qu'ils pratiquent une politique 
jacobine, ils se récrient et répondent avec une entière bonne foi : 
« Est-ce bien nous qu'on accuse d'être violens, nous qui ne par- 
lons que de concorde, et qui convions tous les partis aux fêles de 
la paix et du travail? » Il faut leur rendre cette justice qu'une telle 
politique n'est guère de leur goût. Le ministère actuel n'est pas 
le premier, hélas ! qui ait accepté le pouvoir pour faire une autr^ 
volonté que la sienne, avec les meilleures intentions du monde. 
Nous convenons volontiers aussi que nos nouveaux jacobins ne 
ressemblent guère à leurs pères de 92 et de 93. Ceux-ci avaient 



l^[^ REVUE DES DEUX MONDES. 

deux passions dominantes, l'amour de la révolution et l'amour de la 
patrie. A l'origine de la grande société, on ne leur en voit guère 
d'autres. Les premiers jacobins qui fondèrentle club des Amisdela 
Constitution étaient d'ardensamisde la liberté, qui prirent plus tard 
le nom de l'ancien couvent où ils tenaient leurs séances. C'est seule- 
ment quand l'émigration eut commencé, quand la Vendée se leva, 
quand l'étranger entra en France, que le véritable esprit jacobin 
éclata tout à coup sous l'impression de ces événemens. Que l'émi- 
gration, la guerre civile et la guerre étrangère aient été provoquées 
par les excès du parti de la révolution, c'est un point sur lequel les 
avis diffèrent encore. Ce qui n'est pas contestable, c'est l'extrême 
gravité de la situation. En peu de mois, la révolution changea de 
caractère. La peur prit les faibles; la colère saisit les violens. La 
grande voix du salut public fit taire toutes les voix qui pouvaient 
protester au nom de la liberté, de la justice, de la conscience, de 
l'humanité. La convention nationale, chauffée à blanc par les ardentes 
passions des partis, devint une fournaise oii tous ont vu rouge, où la 
peur a livré à la fureur les plus innocentes, les plus nobles, les plus 
touchantes victimes. On déclara la patrie en danger ; on cria mort 
aux traîtres. 11 y eut de grands, d'abominables crimes qui nous font 
horreur, mais que l'on ne peut bien juger qu'en les voyant à tra- 
vers les circonstances où ils furent commis. C'est alors que le 
patriotisme devint féroce, que le dogmatisme républicain devint 
intolérant. C'est alors que le parti de la révolution devint ombra- 
geux, défiant, inquisiteur, voyant et dénonçant partout des traîtres 
autour de lui et dans son sein. C'est le moment du vrai jacobinisme, 
qui domina bientôt toutes les fractions du parti révolutionnaire, 
absorba toutes les sociétés de salut pubhc, couvrit la France en- 
tière de clubs affiliés à la société jacobine de Paris. 

Notre politique, que nous n'avons jamais séparée de notre morale, 
ne croit point à la nécessité du crime. Nous ne pensons donc pas 
que la révolution ait eu besoin de la terreur et de l'échafaud pour 
triompher de ses ennemis du dehors et du dedans. La grande âme 
de la France y suffisait, prompte à tout effort, prête à tout sacri- 
fice, dès qu'il s'agissait de liberté, de justice, de l'honneur et du 
salut de la patrie. Mais en un moment où il ne restait plus rien des 
institutions de l'ancien régime, où toute hiérarchie, toute admi- 
nistration, toute autorité locale avait disparu, n'est-ce point jus- 
tice de reconnaître que le zèle, l'activité, le dévoûment de cette 
société passionnée pour la chose publique ne furent point inutiles 
pour l'exécution des décrets d'une assemblée qui avait concentré en 
elle tous les pouvoirs, et réuni toutes les attributions? A cette tête 
tout occupée du grand but et des moyens sommaires de son œuvre. 



LES NOUVEAUX JACOBINS. 45 

ne fallait-il pas des yeux pour veiller, des bras pour aider au succès 
de l'œuvre suprême? On peut convenir que le zèle fut parfois fana- 
tique, l'activiLé fébrile, la vigilance inquiète et tracassière, la 
défiance cruelle. 11 n'en reste pas moins difficile de comprendre 
comment la convention eût pu être autrement obéie et servie avec 
cette promptitude et cette précision qui ont assuré l'accomplisse- 
ment de ses volontés, en tout ce qui touchait aux grands intérêts 
du pays. Quant aux crimes de la terreur, c'est sur le comité de 
salut public, sur la commune de Paris, sur les meneurs des fau- 
bourgs, sur la convention elle-même, plus coupable de faiblesse 
que de violence, qu'en retombe la responsabilité, bien plus que sur 
ces honnêtes et patriotes jacobins de province qui n'ont vu que la 
patrie et la révolution à défendre, dans le concours qu'ils ont 
prêté au gouvernement de la convention. 

Deux espèces de révolutionnaires, ayant chacune son esprit, son 
tempérament, sa praiique de gouvernement, ont été les acteurs 
de ce terrible drame, les montagnards et les purs jacobins, ceux-ci 
plus doctrinaires, ceux-là plus patriotes. Deux hommes qui ont 
joué les premiers rôles, Danton et Robespierre, en furent les types 
les plus accentués. DaiUon fut l'homme d'action , d'audacieuse 
initiative, d'improvisation violente. Le théâtre de son activité fut 
encore plus la place publique que la convention. La nature l'avait 
plus fait pour remuer les foules que pour diriger les partis. C'est 
dans les grandes agitations populaires qu'il montrait sa force et sa 
puissance plutôt que dans les grands débats parlementaires. A la 
convention, il fit plus de motions que de discours;, il lança plus 
d'apostrophes qu'il ne composa de harangues. Il lui fallait de véri- 
tables tempêtes dans le parlement pour provoquer son initiative 
endormie par les longues discussions. C'est alors que Danton se 
retrouvait tout entier dans la furieuse mêlée où dominait sa voix 
formidable. On ne peut dire qu'il fût beau dans sa laideur, comme 
Mirabeau. Le crayon de David, un jour qu'il le prit sur le fait, 
en fît une figure qu'on ne peut regarder sans pâlir. Il eut d'affreux 
moraens de délire révolutionnaire où il fit et laissa tout faire 
contre la justice et l'humanité. Du reste, humain et bon au fond, 
ami tendre et dévoué, facile et joyeux compagnon, tout aux affec- 
tions de la famille, où il oubliait ses passions de parti. Quand la haine 
d'un rival qui n'oubliait jamais vint le chercher dans sa retraite, 
elle le trouva profondément dégoûté de la politique de sang et 
désarmé par un iriésistible besoin de repos et de clémence. Le lion 
ne se réveilla que devant ce tribunal de mort où ses rugissemens 
firent tressaillir la foule et trembler les juges. 

Robespierre, au contraire, fut l'homme de la doctrine, sans gêné-» 



46 REVUE DES DEUX MONDES. 

reuse passion et sans grande audace, patient dans ses desseins, 
tenace dans ses haines, aussi correct dans sa conduite et sa tenue 
" que dans ses discours, maître de lui et de son auditoire dans les 
débats de la convention et du club des jacobins, faible devant l'im- 
prévu, irrésolu au moment décisif de l'action. On le vit bien le jour 
où il ne sut pas répondre à l'arrêt de mort de la convention par un 
coup de force populaire. Peut-être en fût-il resté à la doctrine, s'il 
n'eût eu à ses côtés Saint-Just, l'inflexible exécuteur de ses des- 
seins. Il eut l'âme d'un sectaire bien plus que d'un patriote. Disciple 
fanatique de Rousseau, dont le Contrat social était son évangile, il 
ne soufl'rit pas d'autre foi que la sienne, d'autre parti que la société 
des jacobins, où il essaya d'enfermer la France tout entière. Il avait 
l'esprit toujours tendu vers le but qu'il voulait atteindre, le regard 
toujours fixé sur l'obstacle qu'il voulait supprimer. Il lui eût fallu 
une petite France pour laquelle il avait rêvé une république ver- 
tueuse, sentimentale et même religieuse à sa façon, dont il eût été le 
grand prêtre plutôt que le président. C'est pour cela qu'il trouvait 
trop grande la France de nos souvenirs et de nos traditions, et qu'il 
parut désespérer, vers les derniers jours de la terreur, de la rame- 
ner sous son étroite et insupportable discipline. Il était resté froid, 
avec ses idées fixes, au brûlant foyer de la révolution. Il n'a jamais 
prêché la guerre à l'étranger, comme les girondins et les monta- 
gnards, au milieu desquels il se sentait isolé. En d'autres temps, 
ce lettré sensible et rêveur n'eût pas été un homme de sang, et 
n'eût point songé à gouverner par la guilloiine. Chef de parti, l'in- 
corruptible Maximilien eût toujours été inquiet, défiant, inquisi- 
teur. Chef de gouvernement, il eût été impitoyable dans sa poli- 
tique d'épiration. Ami, on pourrait dire apôtre de la paix, il eût fait 
partie de la société qui porte ce nom, et eût présidé avec bonheur 
à nos fêtes du travail. N'a-t-il pas présidé la fête de TÉtre suprême, 
pendant que les jacobins patriotes allaient dans les camps mener 
nos armées à l'ennemi? 

Ces temps héroïques sont loin de nous. Nos générations ont vu 
encore de grands événemens, de grands désastres, de grands 
crimes; elles n'ont pas revu les passions et les vertus de nos pères. 
S'ils venaient à revivre, les jacobins de 92 et de 93 renieraient leurs 
fils. C'étaient des révolutionnaires et des patriotes avant tout, et, à 
vrai dire ... leur jacobinisme n'était que le paroxysme de la passion 
révob^ .onnaire et de la passion patriotique. On le vit bien par la 
iïi"i'iière dont a fini cette sanglante histoire. Le pays délivré de l'é- 
tranger, la révolution faite, et la France nouvelle assurée de la 
pleine possession des droits et des biens pour lesquels elle avait 
combattu l'ennemi du dehors et l'ennemi du dedans, cette espèce 



LES NOUVEAUX JACOBINS. 47 

politique n'avait plus de raison d'être. Ce fut un jacobinisme de cir- 
constance ; il ne devait pas survivre aux événemens qui l'ont fait 
éclore. Il s'est énervé dans la corruption du directoire, ou s'est 
aplati devant le despotisme impérial. On s'est étonné de voir trop 
de ces farouches jacobins parmi les fonctionnaires ou les digni- 
taires du consulat et de l'empire. Sans parler des intrigans et des 
courtisans qui se rencontrent partout pour profiter des faveurs du 
gouvernement nouveau, on doit reconnaître parmi les anciens jaco- 
bins ralliés à l'empire plus d'un patriote et plus d'un révolution- 
naire qui n'ont pas vu avec trop de déplaisir un régime donnant 
au pays, en même temps que la gloire, la sécurité extérieure et 
intérieure pour les conquêtes de la révolution. La liberté man- 
quait, il est vrai; mais cette race d'hommes qui avaient fait ou 
subi la terreur ne l'a peut-être pas regrettée autant qu'on a pu le 
croire. Et, par parenthèse, n'est-ce pas ainsi qu'on pourrait expli- 
quer la molle et passive attitude de nos populations devant l'inva-; 
sion de 1870? Elles étaient pauvres en 92, et elles avaient uno 
révolution à défendre. Elles jouissaient des bienfaits de cette révo- 
lution en 70, et elles n'avaient que la patrie à sauver. La France 
est restée riche après sa défaite, et l'Allemagne pauvre après sa 
victoire. Cette revanche, dont beaucoup de nos pacifiques jacobins 
semblent satisfaits, eût-elle suffi à leurs pères ? 

II. 

C'est dans les circonstances où l'on pouvait le moins s'y attendre 
que cette race semble sortir du tombeau pour reparaître avec ses 
colères, ses haines, ses défiances, toutes ses passions de guerre, 
au moins apparentes. Où est la Vendée à dompter? où est l'étran- 
ger à repousser? où sont les émigrés à proscrire, les traîtres à sur- 
veiller et à punir? La patrie est-elle en danger? avons-nous encore 
une révolution à faire? où sont les hommes d'action qui la déchaî- 
nent et les hommes de doctrine qui la dirigent? La république 
n'est-elle pas en paix avec tous nos voisins, presque en amitié 
avec le voisin qui garde nos provinces conquises? où est l'en- 
nemi? « Comment! où est l'ennemi? nous dit- on. C'est parce que 
vous ne regardez que la frontière que vous ne le voyez pas. 
L'ennemi, c'est le jésuite, le prêtre, le fonctionnaire, le monar> 
chiste. Ce monde d'ordres religieux que vous croyez unique- 
ment occupé à prier, à enseigner, à soigner les malades, à con- 
soler les allligés, il conspire dans les retraites où il se tient caché. 
Cette classe de fonctionnaires de tout ordre et de tout rang qui 
vous paraît abso rbée dans sa besogne de bureau ou dans sou tra- 



AS REVUE DES DEUX MONDES. 

vail de cabinet, elle conspire sous les yeux de ses chefs. Cette société 
de monarchistes de tout parti s'entend, dans ses salons, pour nous 
ramènera bret délai tel ou tel prince, on ne sait lequel, mais qu'im- 
porte? En ce moment, ce qui presse le plus, c'est de courir sus à 
l'ennemi clérical, en ayant toujours l'œil sur les autres. C'est contre 
cet ennemi qu'il faut aller en guerre, enlever ses postes avancés, 
le déloger de toutes ses positions, emporter d'assaut ses forte- 
resses, autrement dit ses collèges, ses couvens, ses écoles commu- 
nales ou libres, aux accens de la Marseillaise et du Chant du 
départ. L'état, la société, la civilisation, la patrie, sont en péril. 
Voilà cinquante ans qu'on s'endort dans une fausse sécurité. On a 
laissé pénétrer dans la place, où toutes ces choses sont gardées, 
l'ennemi qui n'a plus qu'un pas à faire pour mettre la main des- 
sus. Sus au cléricalisme! souvenons-nous de nos pères ! » 

Aux orateurs, aux écrivains qui enflent leur voix ou leur style 
pour débiter de pareilles fables, il n'y aurait rien à répondre, s'ils 
ne trouvaient un trop nombreux public, assez naïf ou assez pas- 
sionné pour prendre au sérieux toute cette fantasmagorie. Est-il 
besoin de dire que personne ne songe à conspirer contre la répu- 
blique, ni dans les partis monarchiques, ni dans les administrations, 
ni dans le clergé, ni dans ce prétendu parti clérical dont on fait le 
grand agent, l'ame même de la conspiration? Ce qui est vrai, c'est 
que,si personne ne conspire, tout le monde entend user de ses droits, 
sous une république que ses meilleurs amis disaient être venue pour 
les garantir. Les partis monarchiques ont désarmé devant la victoire 
définitive du parti républicain et devant la constitution qui en fut la 
consécration. Ils n'ont point désarmé devant la politique radicale et 
jacobine, dont les actes deviennent de plus en plus inquiétans pour 
la liberté et la paix intérieure du pays. Ils entendent compter pour 
quelque chose dans la lutte que les conservateurs de tout parti 
soutiennent en ce moment contre cette politique. Restés peut-être 
monarchistes pour l'avenir, les hommes des anciens partis ne sont 
plus que des conservateurs pour le présent. N'est-ce pas leur droit, 
et serait-ce là conspirer contre la république? Les lonctionnaires, 
habitués à servir l'état sous tous lesgouvernemens, n'aiment point 
à être troublés par les passions pohtiques dans l'exercice régulier 
de leurs fonctions. Ils n'apprennent pas avec plaisir des révo- 
cations auxquelles la politique n'est pas étrangère. Ils voient sur- 
tout avec elfroi les épurations qui peuvent à chaque instant les 
atteindre, et ne peuvent se sentir beaucoup d'enthousiasme pour 
un régime où ils ne vivent point en paix. Doit-on s'étonner de leur 
îiédeur, et y voir un mauvais vouloir contre la république? 

Quajid m pous montre le parti clérical, jésuites en tète, montant 



LES NOUVEAUX JACOBINS. /j9 

à l'assaut de nos institutions, dans la campagne du 16 mai, on 
abuse étrangement de l'hyperbole. Sans doute le prêtre ne s'est 
point abstenu aux élections de 1876 et de 1877. Il a soutenu de son 
vote et de son influence les candidats qui avaient sa confiance et 
ses sympathies. N'était-ce pas son droit et son devoir de citoyen? 
Du moment qu'il n'a pas compromis le prêtre dans l'exercice de ce 
droit, dans l'accomplissement de ce devoir, qu'il n'a usé de son 
influence ni dans la chaire ni dans le confessionnal, qu'a-t-on à lui 
reprocher? Et s'il y a mis tout le zèle de sa foi religieuse, qui peut 
s'en étonner ou s'en indigner? Est-ce qu'on a songé à lui contes- 
ter ce droit sous la république de 1858 et sous le second empire? 
N'a-t-il pas assez payé sa dette à la patrie, dans cette fatale guerre 
de 1870, pour être compté parmi les citoyens actifs de notre pays? 
Quant au parti clérical , un orateur du sénat dans la discussion 
sur l'article 7, M. Buffet, a fait justice des déclamations dont il est 
le sujet perpétuel. Qu'est-ce que les cléricaux, sinon des catholiques 
qui prennent au sérieux leurs droits et leurs devoirs de citoyens? 
On nous dit que cette espèce de catholiques est d'origine toute 
.'écente, qu'on n'en parlait pas sous les gouvernemens de la restau- 
ration et de la révolution de juillet. La raison en est très simple : 
«'est que nous ne jouissions pas du suffrage universel sous ces deux 
régimes du gouvernement parlementaire. Le clergé avait peu d'in- 
fluence sur la classe moyenne qui formait le corps électoral de 
Cîtte époque, et la presque totalité des prêtres ne prenait point 
pirt au scrutin. Le clergé ne fut puissant qu'à la cour et dans ce 
perti ultra- royaliste qui a perdu la restauration. C'est la révolution 
de lSZi8 qui lui a rendu son influence politique; c'est elle qui a 
crté ce qu'on nomme le parti clérical. Tant que le suffrage univer- 
sel subsistera, la politique devra compter avec ce parti. On pourra 
feraer au prêtre la salle du scrutin et le renvoyer à son église. 
Le^ comices resteront ouverts à tout ce peuple de catholiques qui 
entendent user de leurs droits pour la défense des intérêts qui leur 
sort le plus chers. Quoi qu'on puisse dire, ce n'est point encore là 
corspirer contre la république. 

^oilà, au fond, l'explication des bruyantes colères d'un parti qui 
ne croit ni à la conspiration des partis monarchiques, ni à l'oppo- 
sition des fonctionnaires, ni aux entreprises du clergé contre les 
droits de l'état. Il veut un clergé servile, une administration dé- 
vouée, un parti conservateur qui se désintéresse des affaires publi- 
ques. Toute résistance l'irrite, même dans les limites de la loi et 
de la constitution. Toute initiative qui n'est pas la sienne lui fait 
ombrage. Toute force politique, sociale, religieuse qui tend à se 
constituer, à s'organiser, à se développer par elle-même, Fin- 

TOME XL, — 1880. i 



50 REVUE DES DEUX MONDES. 

quiète. Il ne veut rien de vivant, de résistant, de puissant autour 
de lui. Voilà pourquoi il dénonce partout des ennemis de la répu- 
blique à un public crédule et à un gouvernement faible. 

Il est naturel qu'un parti qui a réussi à conquérir le pouvoir 
cherche à le conserver. Seulement, il y avait pour le parti républi- 
cain deux manières de s'y prendre. On pouvait gouverner, adminis- 
trer le pays, en ne songeant qu'à sa grandeur, à sa puissance, à sa 
prospérité, à sa sécurité. C'était la grande manière, et aussi la plus 
sûre. « Cherchez le royaume de Dieu, a dit l'Évangile, et le reste 
vous sera donné par surcroît. » « Ne cherchez que le bien de l'é- 
tat, pourrait-on dire au gouvernement républicain, et la répu- 
blique ne s'en trouvera que mieux. » C'est, en effet, le grand art 
de conservation pour un gouvernement, en tout pays, et particu- 
lièrement dans le nôtre, que de bien faire ses affaires. Il n'y a rien 
qui décourage plus de la lutte les partis hostiles que les succès 
d'une bonne politique, comme il n'y a rien qui les y encourage 
davantage que les échecs d'une mauvaise politique. Si le parti répu- 
blicain voulait gouverner et administrer dans l'unique intérêt du 
pays, il verrait tout le monde venir à la république, sans qu'il eût 
besoin de gagner ou de menacer personne. Le clergé, qu'il aurait 
respecté, serait trop heureux de faire librement, sous son drapeau, 
son œuvre de paix et de salut des âmes. Les administrations qui' 
aurait protégées, ne demanderaient qu'à bien servir l'état. Les par- 
tis, qu'il n'aurait point poursuivis dans leur retraite désarmeraient 
devant une politique aussi heureuse qu'habile. Les bons citoyens 
de tous les partis, et ils sont en très grand nombre, s'honoreraiert 
de seconder un gouvernement vraiment national dans l'accomplis- 
sement de sa tâche patriotique. C'est ainsi que Thiers entendât 
acclimater la république sur un sol où jusqu'ici elle n'avait m 
prendre racine. Quand il parlait d'une république libérale, conso-- 
vatrice, ouverte à tous, il comprenait les vraies conditions de foice 
et de durée de la troisième république. S'il eût conservé le pouvoir 
et qu'il eût vécu assez longtemps pour laisser la forte tradition de ce.te 
politique, on pouvait espérer la résignation, sinon l'abdication ces 
partis, et en tout cas la pacification du pays. On pouvait d'autmt 
mieux concevoir cet espoir que, sur le terrain de la constitution, 
un nouveau classement des partis et des groupes devenait plus 
facile. Comme la répubhque avait été mise hors de cause, les vieilles 
classifications de républicains et de monarchistes n'avaient plus de 
raison d'être. C'était sortir de la constitution que de les rappeler, 
en réveillant toutes les passions et toutes les ambitions qu'elles 
avaient suscitées. Thiers, pendant sa trop courte présidence, n'avait 
pas seulement enseigné cette politique; il l'avait pratiquée en 



LES NOUVEAUX JACOBINS. 51 

ouvrant la porte du pouvoir aux hommes de gauche et de droite, 
qu'il savait rapprocher et réconcilier dans l'œuvre commune de la 
réorganisation nationale. Il avait un mot pour caractériser cette 
manière d'entendre le gouvernement : c'était la politique d'état. 
C'est la seule, du reste, qu'il ait pratiquée au pouvoir, dans 
toute sa carrière parlementaire. La politique de parti ne lui semblait 
bonne tout au plus que dans l'opposition, où il est toujours resté 
un homme de gouvernement. 

On a pu croire que c'est la réaction conservatrice du 2^ mai 
1873 et du 16 mai 1877 qui a inspiré au parti républicain cette 
politique de défiance et d'exclusion à l'égard des conservateurs 
monarchistes qui ont franchement accepté la république constitu- 
tionnelle. C'est une erreur. Une minorité seulement dans ce parti, 
le centre gauche, comprenait et acceptait les idées de Thiers sur 
ce point. La majorité n'a fait que les subir en nourrissant tou- 
jours le dessein de garder pour elle le pouvoir tout entier, quand 
elle en serait absolument maîtresse. Déjà, sous la présilence de 
Thiers, l'homme qui est aujourd'hui le chef de cette majorité, dans 
un discours célèbre où il annonçait l'avènement des nouvelles 
couches sociales, signifiait aux conservateurs qu'ils n'avaient plus 
de place dans le gouvernement de cette république qu'ils avaient 
contribué à établir. C'est qu'en effet le parti qui tient aujourd'hui 
le pouvoir a toujours entendu gouverner et administrer seul la 
république qu'il avait été seul à rêver, à préparer, à ioiposer au 
pays par des révolutions que le pays n'a fait que sanctionner. 
Quand il dit et répète qu'il ne veut pas introduire l'ennemi dans la 
place, il est possible qu'il soit de bonne foi dans l'expression d'un 
sentiment d'incurable défiance qui lui est propre. Mais il y a une 
autre raison qu'il ne dit point : c'est que l'intérêt de la cause ne 
lui fait jamais oublier l'intérêt d « parti. Que la républiijue prenne 
de la force et de la consistance par le concours des conservateurs 
qui ont servi d'autres régimes, ce n'est point là son premier souci. 
Il n'y a qu'une république qui soit de son goût : c'est celle où il est 
tout, fait tout et dispose de tout. 

Avec cette façon d'entendre la république, ce parti devait 
avoir sa manière de la gouverner et de la conserver. Gouverner 
et administrer le pays en se préoccupant outre mesure des con- 
venances du parti au nom duquel on gouverne; chercher ses sûre- 
tés contre un retour de fortune en prenant pour devise : Qui n'est 
pas pour nous est contre nous; ne voir dans ses anciens adver- 
saires que d'^s ennemis qu'il faut surveiller, écarter de toute fonc- 
tion administrative ou municipale, de toute participation à la vie pu- 
blique, qu'il faut combattre enfin et poursuivre sans trêve ni merci : 



52 REVUE DES DEUX MONDES. 

ce n'est plus la politique d'état, c'est la politique de parti. Et qu'on 
ne se méprenne point sur le sens des mots. Le gouvernement d'un 
parti n'est pas nécessairement un gouvernement de parti. Un parti 
peut gouverner et administrer le pays de manière à donner satis- 
faction à tous les principes d'ordre, de justice et de liberté, à tous 
les intérêts vraiment nationaux. Si le gouvernement républicain se 
faisait ce mérite et cet honneur, il ne serait 'point un gouverne- 
ment de parti. Il le devient en faisant le contraire, en sacrifiant 
aux passions, aux préjugés, aux intérêts mal entendus d'un parti 
ces principes de justice administrative, de liberté religieuse, de 
paix sociale dont l'avènement de la république devait être le 
triomphe. Voilà la politique qui a prévalu dans le parti républi- 
cain depuis que l'esprit de sagesse semble avoir disparu avec 
l'homme d'état qui l'inspirait et le dirigeait. 

La politique d'état peut être plus ou moins noble, plus ou moins 
correcte dans l'emploi des moyens. Elle a un idéal, puisque son but 
domine toute ambition de personne ou de parti. Elle a un horizon, 
puisqu'elle se place à la hauteur de l'intérêt national pour voir et 
juger toutes choses. La politique de parti n'a pas de but, à pro- 
prement parler, puisque la possession du pouvoir, qu'elle vise 
uniquement, n'est qu'un moyen pour toute politique digne de ce 
nom. Elle n'a pas d'horizon, puisqu'elle regarde et juge tout au 
point de vue de la conservation personnelle. Ce n'est point là cet 
art de gouverner où Royer-Collard, parlant sur la tombe de Casi- 
mir Perier, croyait retrouver des parties divines. Le mot était trop 
beau peut-être; mais s'il n'y a rien de vraiment divin dans un tel 
art, il y a quelque chose qui le rehausse singulièrement, c'est la 
grandeur du but et la noblesse des moyens. En se préoccupant de 
ces deux choses, la politique perd son caractère personnel et trop 
souvent peu moral. Elle devient cet art dont Royer-Gollard voulait 
parler. C'est la politique d'état à sa plus haute puissance. La poli- 
tique de parti n'a pas de telles allures : elle ne marche point vers 
un grand but; elle ne choisit pas les plus nobles moyens. Elle 
se résume tout entière en expédiens où les convenances du parti 
prévalent sur les intérêts du pays. En continuant cette politique, 
le parti qui est le maître de nos destinées en ce moment peut gou- 
verner quelque temps, si c'est là gouverner; mais il n'aura point 
l'honneur d'avoir relevé la fortune de la France. Il ira ainsi dans la 
voie d'un despotisme sans grandeur et sans gloire, qui ne livre 
pas sans doute le pays au hasard des aventures, mais qui le désor- 
ganise et l'énervé par un régime où la violence se mêle à la fai- 
blesse, et l'arbitraire à l'anarchie. Voilà un jacobinisme qui n'a 
rien de terrible, mais dont l'histoire ne dira pas, comme de l'an- 



LES NOUVEAUX JACOBINS. 53 

Gien,que, si les actes ont été souvent odieux, le but était grand 
puisqu'il s'agissait de sauver la révolution et la patrie. Que pourra- 
-elle dire de nos jacobins actuels? Que leur vigilance n'a signalé 
que des dangers imaginaires; que leur vaillance n'a exterminé que 
des ennemis qui n'ont fait aucun acte d'hostilité; que, dans cette 
triste et soite guerre, on a oublié l'étranger qui nous regarde et 
nous prend en pitié. Gela nesuffîtpas pour leur assurer une grande 
place dans nos annales républicaines. 

III. 

C'est bien une politique jacobine que celle qui porte atteinte au 
droit commun. Mais c'est tout ce qu'elle a retenu de l'ancienne 
tradition. Qu'elle n'ait d'autre passion que l'amour du pouvoir, 
d'autre but que la pensée de le conserver, d'autre doctrine que 
l'égoïsme de parti, d'autre conduite que la pratique des expédiens ; 
c'est ce qu'une revue rapide de ses actes suffira à nous montrer. 
Ces expédiens varient selon les besoins de cette politique plutôt 
subie qu'acceptée de nos ministres actuels. Tantôt ce sont des 
concessions aux partis exlrêmes ; tantôt ce sont des satisfactions 
données aux amis; tantôt ce sont des diversions imaginées pour 
distraire l'opinion publique; tantôt ce sont des réclames de popu- 
larité électorale. Le mobile reste toujours le même : l'intérêt de 
parti. 

S'agit-il de l'amnistie plénière ? Pour un parti qui aurait souci 
avant tout de l'ordre et de la paix intérieure du pays, une pareille 
question ne devait pas même se poser devant le parlement. Tout 
ce qui peut ressembler à une réhabilitation de la commune de 1 871 
a de quoi révolter ou troubler le sens moral du pays. On sait bien 
que cette thèse n'est point de son goût, et que, si son sentiment 
d'humanité s'accommode de la grâce, son sentiment de justice ne 
peut accepter l'amnistie. Le gouvernement le sait, et c'est pour 
cela que, sans s'expliquer sur le fond de la question, il en avait 
jusqu'ici ajourné la solution. Mais pourquoi a-t-il accepté l'amnistie 
partielle, et vient-il de se résigner à l'amnistie plénière? Parce que 
l'amnistie, partielle ou plénière, était réclamée par un groupe par- 
lementaire dont le parti républicain ne veut pas se séparer, et 
que ce groupe est lui-même entraîné par une faction qui, hors 
du parlement dispose d'une portion considérable du peuple des 
grandes villes et des grands centres de notre population indus- 
trielle, avec lesquels il faut compter dans les élections. C'est donc 
l'intérêt électoral d'un groupe peu nombreux, qui a empêché de 
clore une question que l'opinion publique ne voit jamais rouvrir 
sans inquiétude et sans trouble. Ici, non-seulement le parti repu- 



54 REVUE DES DEDX MONDES. 

blicain n'agit pas en vue du bien du pays, mais il n'est pas même 
libre d'agir dans son propre intérêt, puisque sa popularité ne peut 
que souffrir d'une pareille concession. 

S'agit-il de la dispersion des congrégations non autorisées, et 
particulièrement des jésuites? C'est ici surtout qu'on peut juger 
combien le parti qui nous gouverne sacrifie l'intérêt du pays à un 
intérêt de popularité ou à une rancune électorale. Les congréga- 
tions non autorisées fussent-elles seules en jeu, ce serait tou- 
jours une chose bien grave pour un parti qui n'est rien, s'il n'est 
libéral, de violer un principe tel que la liberté d'enseignement. Les 
habiles politiques qui avaient la prétention et l'espérance de sépa- 
rer la cause des congrégations, et surtout des jésuites, de la cause 
même du clergé et de l'église tout entière, doivent voir en ce mo- 
ment à quel point les jésuites, les congrégations de tout ordre, le 
clergé tout entier, la France catholique, la papauté et l'Europe reli- 
gieuse se tiennent par la main sur cette redoutable question. Com- 
ment donc le parti et le gouvernement républicain ont -ils pu jeter 
dans le pays un tel brandon de discorde civile? Comment ont- 
ils pu semer l'inquiétude dans tant de familles françaises pour le 
mince résultat d'empêcher quelques prêtres de vivre, de prier, 
de prêcher, d'enseigner ensemble? Comment ont-ils pu provoquer 
une sorte de conflit entre les chambres du parlement, en répon- 
dant au rejet de l'article 7 par des décrets plus rigoureux que 
la loi Ferry? C'est que les jésuites ne sont point populaires dans 
notre pays, et que leur nom, on l'espère du moins, pourra faire une 
excellente réclame électorale pour le parti qui a soulevé la ques- 
tion, et qui s'applique à la maintenir à l'ordre du jour. Hélas ! nous 
craignons bien, pour la paix du pays et pour le salut de la répu- 
blique, que cette malheureuse question n'y reste plus longtemps 
que ne le désirent ceux qui l'ont introduite dans la politique du 
gouvernement républicain. Non, elle ne sera pas toujours popu- 
laire, cette violation du droit commun, cette proscription de gens 
qui n'avaient que le désir de rester étrangers à nos luttes poli- 
tiques, dans l'accomplissement de leur tâche, toute de paix et 
d'enseignement. Le jour viendra, et peut-être avant peu, où un mot 
d'ordre plus sérieux, le mot d'ordre de la liberté et de la paix so- 
ciale, couvrira l'autre de son impérieuse nécessité. Quoi qu'il arrive, 
faut-il prendre au sérieux cette subite passion pour des lois qui 
dormaient dans la poussière de nos archives, et que toute une légis- 
lation nouvelle sur la liberté d'enseignement avait virtuellement 
supprimées? Et faut-il, comme M. Ferry nous y convie dans un 
beau mouvement oratoire, sauver l'unité nationale mise en péril 
par quelques collèges de pères, et leur arracher Vâme de la France, 
comme si cette unité demandait l'unité de foi, et comme si l'âme 



LES NOUVEAUX JACOBINS. 55 

de la France n'était pas partout où est le dévoûraent, le patriotisme 
et l'honneur de la patrie? Nous préférons la noble éloquence de 
M. Lamy rappelant à son parti que la nouvelle république aurait 
mieux à faire que de reprendre les traditions de l'ancien régime et 
de la révolution dans leurs plus mauvais jours. Une politique sage et 
vraiment nationale n'eût jamais souffert qu'une pareille question fût 
mise à l'ordre du jour. 

S'agit- il de réformer la magistrature? Le parti qui gouverne 
ne tient nullement à la suppression de l'inamovibilité; ce qu'il 
propose, c'est une réforme qui lui assure le dévoûment des ma- 
gistrats. L'investiture ne lui déplairait pas, parce qu'elle lui permet- 
trait d'éliminer tous les magistrats qui lui sont suspects, pour les 
remplacer par des magistrats dont l'indépendance républicaine 
aura, le cas échéant, l'inamovibilité pour garantie. Mais le ministère 
actuel ne va pas même jusqu'à proposer l'investiture. Il l'acceptera 
de bonne grâce s'il le faut. Gomme il craint la résistance du 
sénat, il se contente pour le moment de réduire le nombre des 
tribunaux, en se réservant le droit de conserver les magistrats 
dévoués et de mettre à la retraite ceux sur le zèle desquels il ne 
pourrait compter. En attendant, on révoque bon nonibre de ma- 
gistrats absolument irréprochables. Pourquoi ces réformes et ces 
révocations? D'abord parce qu'on veut avoir des places libres pour 
ses amis, mais surtout pour s'assurer par l'intimidation une ma- 
gistrature qui, au besoin, puisse rendre des services encore plus 
que des arrêts. Et c'est ainsi qu'on ruine le prestige d'un corps 
aussi resj)ectable, qu'on lui enlève la confiance et le respect, sans 
lesquels les jugemens rendus n'ont plus d'autorité. Compromettre 
à ce point la première, la plus nécessaire de nos institutions, est-ce 
là gouverner pour le bien du pays? Une vraie politique d'état se fût 
fait un devoir sacré de respecter cette chose supérieure à tous les 
gouvernemens qui passent, l'éternelle, l'inviolable justice. C'est 
ce qu'oublie la politique de parti, dans la préoccupation de ses 
petits intérêts. 

S'agit-il de l'épuration de nos administrations? 11 a là un autre 
intérêt, bien grand encore de notre société fiançaise, qui est en 
jeu. S'il est un pays qui ait besoin d'être administré, c'est le nôtre, 
où la faiblesse de l'initiative privée laisse une si large part à l'ac- 
tion de l'état. Que l'administration centrale d'un pays tel que les 
États-Unis soit mobile, livrée à l'inexpérience et à l'incapacité 
d'une classe d'hommes que les meilleurs citoyens regardent comme 
le fléau de la grande république, c'est un mal, mais un mal qui 
n'atteint pas les forces vives d'un pays où chaque état de l'Union 
a son administration complète, aussi fixe que le permettent les 



56 REVUE DES DEDX MONDES. 

vicissitudes électorales. Mais dans une société centralisée comme 
l'est la France, l'administration est, sinon le ressort, tout au moins 
le grand régiilatHur de l'activité nationale. Si l'on y introduit le 
changement, l'arbitraire, l'injustice, l'inexpérience et l'incapacité 
par l'invasion de la politique, on la désorganise. Et quand l'admi- 
nistration, chez nous, ne fonctionne plus, ou fonctionne mal, la 
société française tout entière se sent atteinte dans sa vie normale. 
C'est là l'œuvre de désordre que la politique de parti est en train 
d'accomplir par le système d'épuration perpétuelle qu'elle pour- 
suit. En ce faisant, elle n'entend pas réformer les abus, corriger 
les vices de la machine administrative. Elle veut simplement chan- 
ger le personnel des administrations, qu'elle reconnaît capable et 
appliqué à ses fonctions, mais qu'elle tient pour suspect, unique- 
ment parce que ce personnel a fonctionné sous des gouvernemens 
ou des partis différens. Et pourquoi attache-t-elle tant d'importance 
à ce renouvellement du personnel? Parce qu'elle entend s'en servir 
comme d'un puissant agent d'élection. Ce que le parti républicain 
a tant reproché aux anciens gouvernemens et aux anciens partis, 
l'intervention des fonctionnaires dans les luttes électorales, il le 
pratique lui-même sans plus de scrupules ni de ménagemens. Non 
content de le faire, il l'érigé en principe de gouvernement, quand il 
leur demande, non pas seulement le respect des institutions du 
pays, ce qui est son droit et son devoir, mais encore pour le gou- 
vernement sous lequel ils servent un dévoûment qu'ils ne doivent 
qu'à l'état. C'est-à-dire qu'il veut qu'on lui prête un concours actif 
dans toutes les circonstances où il le réclamera. Plusieurs circu- 
laires ministérielles s'expriment en termes formels sur ce point 
délicat. 11 faut ajouter que le parti qui nous gouverne va plus loin, 
dans sa politi jue d'exclusion, que tous les gouvernemens qui l'ont 
précédé au pouvoir. Tous ont plus ou^moins demandé le concours 
des fonctionnaires de tout ordre dans les élections. Les plus hon- 
nêtes et les plus libéraux l'ont fait avec plus de discréiion, et en 
respectant la liberté de leurs agens. L'empire réclamait leur zèle 
dans des circonstances où il n'était pas prudent de lui résister. Mais, 
du reste, peu lui importait l'origine des fonctionnaires qui le ser- 
vaient, qu'ils fussent bonapartistes, légitimistes, orléanistf^s, répu- 
blicains. Il tenait même particulièrement à être servi par des fonc- 
tionnaires éprouvés des anciens gouvernemens. Et quand des 
républicains voulaient bien accepter des fonctions dans l'adminis- 
tration impériale, le chef de l'état en était trop heureux. Le gou- 
vernement républicain est beaucoup moins large dans sa tolérance 
administrative. 11 ne lui faut pas seulement des gens disposés à le 
servir. Il lui faut des serviteurs dont l'origine ne lui laisse aucun 



LES NOUVEAUX JACOBINS. 57 

doute. Il tient pour suspects tous les fonctionnaires qui ont servi 
d'autres gouvernemens, et ne manque aucune occasion de les rem- 
placer par des amis et des coreligionnaires. En un mot, tandis que 
l'empire laissait la porte des administrations ouverte à tous les 
partis, comprenant fort bien que c'était le servir que de bien servir 
l'état, la république, sous la domination de nos jacobins, la ferme 
à tous les partis, moins encore parce qu'elle Us tient pour suspects 
que parce qu'il lui faut beaucoup de places pour ses nombreux 
amis. Et voilà comment cette république n'est plus la chose de 
tous, comme le veut son beau nom, mais la chose d'un parti, une 
espèce de domaine exploité par une race de politiciens qui font de 
la politique une industrie. Nous avions souvent entendu parler des 
illusions naïves et de la généreuse indignation des républicains 
sous les gouvernemens monarchiques, dont ils dénonçaient la cor- 
ruption et l'appel aux appétits. Nous pensions toujours à la belle 
définiiion de Montesquieu : La république est le gouvernement de 
la vertu. A la manière dont il traite les affaires du pays, le parti 
républicain ne passera plus longtemps pour le plus honnête et le 
plus désintéressé des partis. 

Veut- on encore des exemples de la préoccupation électorale qui 
domine toute la politique de nos gouvernans? Pourquoi la conver- 
sion des rentes, qui rapporterait hO millions au trésor, n'a-t-elle 
pas encore été proposée par le gouvernement? Parce qu'il y a un 
intérêt électoral à ménager. On se souvient de l'impopularité de 
l'impôt des A 5 centimes en 18Ù8. On sait que la fureur d'épura- 
tions n'a nulle part autant sévi que dans l'administration des 
finances. Pourquoi là plus qu'ailleurs? C'est ce qu'il serait curieux 
de rechercher. Ne serait-ce point que les agens du fisc ont des 
devoirs à remplir envers et contre tous, qui gênent singulièrement 
certaine classe d'électeurs très influons dans les élections faites par 
le suffrage universel? Nous ne disons pas que les nouveaux agens 
manqueront à leur devoir; mais il faut convenir qu'anciens et nou- 
veaux, tous auront bien du mérite à le faire sous le coup des dénon- 
ciations des gens qui se trouvent trop surveillés. Autre exemple : 
quand M. le président du conseil, alors qu'il était ministre des 
travaux publics, a proposé et fait voter par les deux chambres ses 
grands projets de chemins de fer à racheter ou à faire, il n'a certes 
pas pensé à autre chose qu'à couvrir le pays de voies de communi- 
cation qui, par le nombre et la supériorité d'exploitation, doivent 
accélérer les progrès de notre commerce et de notre industrie. 
Mais il n'est pas défendu de soupçonner que les politiques qui ont 
secondé son ardeur y voyaient une armée de fonctionnaires nou- 
veaux au service du gouvernement républicain, dans les futures 
élections. Et comment veut-on qu'il n'en soit pas ainsi, quand on 



58 REVUE DES DEUX MONDES. 

voit ce parti mettre partout la politique, même dans les adminis- 
trations qui la comportent le moins, comme la magistrature, l'uni- 
versité et l'armée? En tout cas, un ministre des fmances de la 
vieille école n'eût point consenti à grever le trésor public de nou- 
velles charges, et Thiers eût bondi à la seule annonce de pareils 
projets. 

IV. 

Nous savons qu'on pare de noms avantageux et de raisons spé- 
cieuses cette politique sans idéal, sans doctrine, sans autre but que 
la conquête et la conservation du pouvoir, sans autre plan de con- 
duite que de saisir toutes les occasions de réclame pour la popu- 
larité du parti qui la pratique. On nous dit que la politique des 
grands principes et des grands desseins est fort belle, mais qu'il 
s'agit avant tout de se bien rendre compte de ce que pense et de 
ce que veut le pays, de ce que le gouvernement de la ré])ublique 
peut ou ne peut pas supporter pour le moment. Il y a bien des 
choses qu'on aimerait à faire tout de suite, mais qu'il faut réserver 
pour le jour où la république n'aura plus à craindre pour son exis- 
tence; car c'est là le mot dont un use et abuse à tout propos. On 
se flatte d'avoir une politique pratique pour laquelle on a inventé 
un barbarisme qui trouvera sa place un jour dans le dictionnaire 
de l'Académie. On a bien raison de célébrer la politique de mesure 
et d'à-propos ; mais il vaudrait mieux encore la pratiquer. Elle a 
été la politique de tous les vrais hommes d'état. Sans pailer des 
grands politiques dont l'histoire a conservé les noms, de nos jours 
Cavour, Bismarck et Thiers ont excellé dans cet art. Ils avaient, les 
deux premiers, la politique des grands desseins, le troisième celle 
du bon sens et du patriotisme. Ils surent profiter des occasions 
pour atteindre le but défini. Parfois même ils ont su les faire naître, 
Cavour et Bismarck surtout. La politique que nous venons de mon- 
trer dans ses actes a-t-elle rien qui ressemble à celle-là? A voir se 
produire tant de décrets inutiles à la chose publique, tant de me- 
sures contre les personnes et si peu de réformes touchant aux 
choses, on est conduit à se demander si le parti qui gouverne en ce 
moment a un autie souci que de changer simplement le personnel 
de nos administrations. Où voit-on une politique de progrès dans 
cette initiative passionnée de nos députés qui touche atout? n'est-ce 
pas surtout l'intérêt électoral qui la provoque et l'inspire? Vraiment 
on a tort d'accuser la politique qui domine d'être révolutionnaire. 
On ne peut dire qu'elle soit conservatrice, dans le bon sens du mot, 
puisqu'elle trouble et agite le pays; mais il faut reconnaître que, 
sauf le personnel, elle tient plus à conserver qu'à changer. Nos jaco- 



LES NOUVEAUX JACOBINS. 59 

bins opportunistes sont dans l'état comme dans une propriété con- 
quise dont on défend l'entrée à tout venant, et où l'on aimerait 
à se reposer, si l'on n'avait un incommode voisin qui vous crie aux 
oreilles que vous n'êtes pas là pour dormir. 

C'est là, en effet, la plus grosse^difficulté de la politique oppor- 
tuniste. Ce serait mal comprendre le jacobinisme actuel que de le 
réduire à cette politique de conservation personnelle dont nous 
avons rappelé le programme. Il y a un jacobinisme vraiment radical 
qui veut bien qu'on fasse les choses à propos, mais qui entend 
qu'on les fasse sérieusement et selon un programme complet de 
réforme politique et sociale. Aller plus vite serait plus dans son 
tempérament : il ferait volontiers table rase de bien des institutions 
dont s'accommodent nos gouvernans. Mais il comprend qu'avant tout 
il faut réussir, et pourvu qu'on ne s'arrête pas dans la voie des des- 
tructions nécessaires, il accorde pour le moment crédit à la poli- 
tique qui prend pour règle de conduite l'opportunité en toute chose. 
Seulement, comme il trouve que les hommes qui tiennent le pouvoir 
sont trop disposés à ne faire que ce qui est strictement indispen- 
sable pour le conserver, il montre des impatiences et des exigences 
qui ne laissent pas d'inquiéter, parfois même d'agacer nos gouver- 
nans. Il voit avec plaisir qu'on s'attaque à tout, au clergé, à la ma- 
gistrature, aux diverses administrations du pays, qu'on foule aux 
pieds le régime parlementaire qui n'est point de son goût, qu'on 
travaille à faire de la constitution une lettre morte par la manière 
dont on traite le sénat. Mais tout cela est loin de lui suffire, et il 
n'y voit que la préface d'une œuvre tout autrement révolution- 
naire. Sur toutes les questions mises à l'ordre du jour, et résolues 
ou en voie de l'être par le ministère actuel, il a des solutions autre- 
ment radicales. 

Ainsi, .-ur la question de l'amnistie, le parti des jacobins radicaux 
n'a jamais voulu entendre parler de grâce. Il lui a fallu l'amnistie, 
l'amnistie plénière. Déjà il avait arraché l'amnistie partielle à la fai- 
blesse du cabinet Waddington. Cela ne lui suffisait point. Et quand il 
réclamait à grands cris l'amnistie plénière, ce n'était point seulem.ent 
pour en finir avec les souvenirs de la guerre civile et de la com- 
mune, comme le veulent nos jacobins politiques ; c'était pour une tout 
autre raison. L'amnistie n'est, pour lui, ni une question d'huma- 
nité, ni une question d'opportunité ; c'est une question de justice. 
La commune avait sa raison d'être, à son sens, et dans cette affreuse 
lutte, où le droit de la force a prévalu, il ne voit que des combat- 
tans, des vainqueurs et des vaincus. S'il ne réserve pas tentes 
ses sympathies pour ces derniers, comme les insensés qui veulent 
relever le drapeau de la commune, il reconnaît que tous les torts, 



60 REVUE DES DEUX MONDES, 

tous les excès ne sont pas du côté des vaincus, et que ceux-ci ont 
droit à une sorte de réhabilitation. 

Sur la question des jésuites et des congrégations non autori- 
sés, le jacobinisme radical ne voit dans l'application des vieilles 
lois et des vieux décrets qu'un expédient, bon tout au plus pour 
sortir d'un embarras présent, mais tout à fait insuffisant, même 
d'une insuffisance ridicule. Qu'aura- t-on fait en dispersant les 
jésuites et autres congrégations, et en leur interdisant d'enseigner? 
Rien ou à peu près, en admettant même qu'on obtienne ce mince 
résultat. Aucune de leurs maisons ne sera fermée. Ils y seront 
remplacés par des congrégations autorisées, par des prêtres sécu- 
liers, par des laïques qui en conserveront l'esprit. Tout se bornera 
à un petit déménagement des pères, dont la direction et l'influence 
se feront toujours sentir, puisqu'ils pourront rester à la porte des 
collèges qu'ils auront quittés. Ce n'est donc encore qu'une politique 
d'expédiens. La vraie question n'est pas là. Elle est tout entière 
dans la guerre à mort à une institution contraire à la république, 
à la philosophie, à l'état, à la société, au droit moderne. Ce ne sont 
pas seulement les jésuites et les congrégations non autorisées qu'il 
faut exclure du droit commun, ce sont toutes les congrégations, 
c'est le clergé tout entier. Le plus éloquent organe de ce parti nous 
l'a montré avec une logique égale à sa conviction. Et ce n'est pas 
seulement le droit d'enseigner qu'on veut enlever au clergé; il y 
en a bien d'autres qui se résument tous dans le droit de vivre. Voilà 
comment le radicalisme jacobin entend la solution de la question 
des jésuites et des congrégations non autorisées. 

Sur la réforme de la magistrature, le jacobinisme radical a de 
tout autres visées que le jacobinisme que l'on pourrait considérer 
comme relativement conservateur. Ce n'est ni le nombre des révo- 
cations, ni la réduction des tribunaux, ni même la suspension de 
l'inamovibilité par l'investiture qui pourrait le satisfaire. Ce ne sont 
làquedesexpédiens, et il lui faut l'application d'un principe, c'est- 
à-dire la suppression de l'inamovibilité. C'est un principe de la 
logique démocratique que tous les fonctionnaires d'un état répu- 
bhcain ne puissent s'aifranchir de la tutelle et de la surveillance 
du peuple souverain. C'est un autre principe de la même logique 
que les fonctions judiciaires sont électives, comme toutes les autres. 
Il faut donc au radicalisme de ce parti une magistrature amovible, 
et une magistrature élue. Pour lui, toute réforme qui ne va pas 
jusque-là n'est qu'un expédient, qui peut donner satisfaction à 
des intérêts ou à des passions de parti, mais qui méconnaît les 
principes. Il est encore une réforme que rêve la démocratie radi- 
cale ; c'est d'appliquer l'institution du jury à tout, à la justice cor- 



LES NODVEAUX JACOBINS. 61 

rectionnelle, h la justice civile comme à la justice criminelle. Ce 
serait là le triomphe de la logique démocratique : le peuple exer- 
çant en tout et partout son pouvoir souverain, faisant office d'élec- 
teur, de juge, d'administrateur. Il ne manquerait plus pour com- 
plément du système que de faire élire les officiers de l'armée par 
leurs soldats, absolument comme les officiers de l'ancienne garde 
nationale, ou de la mobile de 1870. 

Sur la réforme des administrations, le même parti a aussi ses 
idées qui, par parenthèse, n'eussent pas été du goût des anciens 
jacobins. Il se rapprocherait en cela beaucoup plus de la gironde 
que de la montagne. Il veut une décentralisation qui mette entre 
les mains d'un conseil municipal, dans chaque commune, à peu 
près tous les services de l'administration locale, de façon à laisser 
la moindre part possible à cette autorité centrale qu'on nomme 
l'état. Ce serait à peu près le système américain, avec cette diffé- 
rence que partout les conseils municipaux, maîtres absolus dans 
leur commune, seraient eux-mêmes les serviteurs d'un parti qui 
couvrirait le pays de ses comités, comme autrefois le parti jacobin 
de ses sociétés. Ce serait l'idéal de l'anarchie couronnée par la 
dictature. A côté d'une aussi grande conception, que deviennent 
les petites combinaisons de la politique d'expédiens, telles que 
l'épuration ou l'intimidation des administrations publiques? 

Mais il est une question sur laquelle les deux fractions du jaco- 
binisme actuel montrent surtout, l'une sa prudence, l'autre son 
audace. Il s'agit de la constitution, que la fraction opportuniste a 
contribué à faire, et que la fraction radicale s'est résignée à subir. 
Que veut la première sur la question constitutionnelle? Ne rien 
changer à la lettre de la constitution de 1875, sauf à en oublier, 
au besoin, l'esprit dans la pratique. Ainsi on ne songe nullement 
à supprimer le sénat; mais on s'arrange de façon à s'en passer. On 
lui reconnaît en principe le droit de voter et même de discuter le 
budget; mais on s'y prend de façon à ce qu'il n'ait que le temps 
strictement nécessaire pour le voter sans pouvoir l'amender sérieu- 
sement. On lui reconnaît aussi le droit de discuter et de repousser 
les lois déjà votées par l'autre chambre; seulement, s'il a le mal- 
heur d'en rejeter un seul article, on trouve dans les archives de 
notre vieille législation des lois ou des décrets qui permettent au 
gouvernement de ne tenir aucun compte du vote du sénat. On fait 
plus, on aggrave par l'application de ces lois l'atteinte portée aux 
libertés de droit commun par l'article 7. Nos jacobins radicaux 
applaudissent à cette manière de pratiquer la constitution ; mais 
ils veulent encore autre chose. Ils trouvent que ce n'est pas là une 
satisfaction suffisante aux principes de la logique démocratique. 
Pourquoi conserver une constitution qui en est la négation mani- 



62 REVDE DES DEUX MONDES. 

feste? A quoi bon un sénat qui résiste ou peut résister aux volon- 
tés du peuple souverain signifiées par la chambre qui est la seule 
expression directe, vraie par conséquent, du suffrage universel? A 
quoi bon un président qui peut la dissoudre avec le consentement 
du sénat? A quoi bon diviser l'autorité déléguée par le souverain? 
La partager entre plusieurs pouvoirs, n'est-ce pas l'affaiblir, l'user 
en perpétuelles contradictions qui finissent par des conflits? Il n'est 
que temps de supprimer cette cause de faiblesse, d'irrésolution, 
d'anarchie dans le gouvernement du peuple, et de lui rendre la 
prompte, ferme et vigoureuse initiative qui est nécessaire pour 
accomplir les volontés du souverain. A quand donc la révision 
démocratique de cette malencontreuse constitution? A quand la 
convention? 

Tout cela n'est que la partie politique du programme des jaco- 
bins radicaux. Ils ont aussi sur les questions sociales des solutions 
auxquelles la prudence des jacobins opportunistes n'est point pré- 
parée. Ceux-ci admettent que les quesiions sociales ont leur place 
dans la politique générale du parti républicain ; ils ne connaissent 
point ce qu'une certaine école appelle la question sociale. Ce n'est 
pas l'ophiion des jacobins radicaux qui ont à leur tête M. Louis 
Blanc, et qui entendent résoudre toutes les questions sociales de la 
même façon, en vertu d'un principe qui les domine toutes. Sans 
entrer dans l'énumération des quesiions, ni dans l'examen des solu- 
tions dont se compose cette partie du programme du jacobinisme 
radical, il suffit de dire que cette école de jacobins a beaucoup plus 
de goût que l'autre pour ce qu'on nomme le sociahsme. Quoi qu'il 
en soit, il est clair qu'avec le temps et les embarras croissans du 
gouvernement actuel, ces différences s'accentueront de plus en plus 
et finiront par éclater en récriminations et en luttes dont la presse 
ultra-radicale nous fait déjà entrevoir la vivacité. 

La victoire restera-t-elle aux jacobins radicaux? Touchent-ils au 
pouvoir? On pourrait le croire, si la logique était tout dans le 
gouvernement des choses hum.aines. Il est certain qu'elle est 
pour eux. Les jacobins opportunistes qui tiennent le pouvoir ont 
ouvert la voie, par les tristes expédiens de leur politique, aux me- 
sures et aux solutions révolutionnaires que réclament les jacobins 
radicaux. Quand le moment de résister viendra, leur tâche sera 
difficile, d'autant plus lourde que tous les partis conservateurs 
qu'ils ont accablés d'injures et d'outrages, les laisseront, non sans 
quelque satisfaction peut-être, se débattre sous l'étreinte des intran- 
sigeans. Nous ne croyons point à l'avenir prochain de leurs vio- 
lens amis. Si l'avènement au pouvoir des jacobins radicaux deve- 
nait imminent, la révolution apparaîtrait aux masses qui n'y sont 
pint encore préparées, et aussitôt s'y produirait une réaction qui 



LES NOUVEAUX JACOBINS. 63 

pourrait bien ne pas s'en tenir à la résistance des républicains libé- 
raux et conservateurs. Le radicalisme jacobin ne peut compter sur 
le suffrage universel pour le moment. S'il a déjà pour lui des 
bataillons nombreux et serrés dans le peuple des villes, il aurait 
encore contre lui les plus gros bataillons du peuple des campa- 
gnes. Les aura-t-il un jour pour lui? Ceci est une autre question, 
que l'activité de sa propagande et la faiblesse de nos gouvernans 
rendent fort douteuse. 

En attendant, une autre chose peut arriver, qui nous semble très 
probable: c'est qu'au lieu de résister, nos jacobins opportunistes ne 
se maintiennent au pouvoir qu'en cédant toujours. Les progrès 
croissans qu'ils laissent faire à leurs violens amis doivent leur 
donner à réfléchir, surtout en ce moment. Entre les conservateurs 
de tous les partis, réunis contre eux pour la défense du droit com- 
mun, et les jacobins radicaux qui frappent déjà à la porte du pou- 
voir, comment pourraient-ils résister ? Ils ne peuvent se flatter de 
retrouver dans le camp conservateur les forces qu'ils perdent 
chaque jour par la défection des électeurs qui vont aux partis 
extrêmes. Ils n'ont donc guère qu'un parti à prendre, c'est de s'en- 
tendre, quoi qu'il leur en coûte, avec leurs redoutables amis. Le 
duel entre les partis révolutionnaires, du temps de nos pères, 
finissait par la guillotine. Nous vivons à une époque où les luttes 
politiques entre les amis de la veille finissent d'une façon moins 
tragique. On s'attaque, on s'injurie même en public, sauf à s'em- 
brasser en famille. La camaraderie est si forte dans le parti répu- 
blicain, et la discipline si rigoureuse qu'on va jusqu'à y oublier 
les principes pour rester fidèle aux amis. Pourquoi le chef des jaco- 
bins opportunistes n'a-t-il pas saisi l'occasion, pendant les vacances 
parlementaires, de répondre au chef des jacobins radicaux qui a si 
malmené sa politique? C'est un secret qu'il garde, depuis qu'il pra- 
tique la maxime de la sagesse orientale : Si la jmrole est d'ar- 
gent, le silence est d'or. On s'entendra donc encore, en sacrifiant 
les intérêts du pays aux intérêts de parti. On s'entendra surtout en 
vue des élections prochaines. JN'est-ce pas pour cela, par parenthèse, 
qu'on s'est mis enfin d'accord sur l'amnistie plénière ? On confondra 
ses enseignes, comme par lepass?, sous le drapeau de la république, 
et on partagera la victoire ou la défaite. Notre prévision est qu'à 
moins de grandes démonstrations populaires qui décideraient les 
jacobins radicaux à rompre entièrement avec les jacobins modérés, 
l'alliance des deux partis se maintiendra à l'aide de concessions 
qui tendront à rapprocher de plus en plus la politique opj)ortuniste 
de la politique radicale, parce que celle-ci aura pour elle le courant 
révolutionnaire. Quoi qu'il arrive, le pays n'a rien à attendre de 



64 REVUE DES DEUX MONDES. 

bon du jacobinisme opportuniste ou radical. Plus de calcul d'un 
côté, plus de passion de l'autre: qu'importe à la liberté, à la justice, 
à l'intérêt national? Nos empiriques ne feront guère moins de mal 
avec leurs expédiens que nos doctrinaires avec leurs théories. 



V. 

Si le parti de la république libérale et conservatrice n'avait affaire 
qu'aux jacobins radicaux, il ne lui serait pas difficile d'en avoir 
raison en ce moment, parce qu'il aurait bien vite rallié le pays et 
la majorité républicaine elle-même autour de son drapeau. Mais le 
suffrage universel, qui finit toujours par ouvrir les yeux, ne les a 
pas encore ouverts sur les conséquences inévitables de la politique 
qui domine en ce moment. Assurément, il se fait beaucoup de 
choses qui sont de nature à inquiéter l'opinion publique et à trou- 
bler les classes dans lesquelles elle se forme. Mais ces choses-là, 
qui ne touchent qu'aux droits de la conscience religieuse ou de la 
justice administrative, n'atteignent pas encore les masses popu- 
laires. Les lois Ferry et les décrets contre les congrégations non 
autorisées les émeuvent fort peu. De ces congrégations, elles ne 
connaissent guère que les jésuites, dont le nom sonne mal à leurs 
oreilles. Elles ne voient donc pas avec trop de déplaisir les mesures 
qui les frappent. Ce serait différent si l'on touchait aux prêtres. A 
l'exception d'une minorité peu nombreuse qui applaudirait à cette 
guerre au clergé, le grand peuple de France se lèverait encore pour 
le défendre, pourvu qu'il ne s'agît pas de défendre sa domination. 
Le parti qui gouverne comprend trop l'inopportunité d'une telle 
entreprise pour la tenter. Il se risque bien à porter atteinte à la 
liberté religieuse, mais seulement dans la mesure qui convient 
pour donner satisfaction aux passions et aux rancunes électorales, 
sans révolter les populations qui tiennent encore à leurs prêtres. 
En livrant les jésuites, il entend garder le clergé, qu'il espère 
gagner en augmentant son budget, et qu'il compte, au besoin, 
dominer. Le peuple est également peu sensible aux vexations et 
aux épurations subies par les fonctionnaires de nos diverses admi- 
nistrations, il en est de ces questions de justice comme des ques- 
tions de liberté; elles passent par-dessus la tête du suffrage uni- 
versel. Les républicains libéraux et conservateurs auront donc 
fort à faire pour ouvrir les yeux au pays, avant que la politique 
jacobine ait eu toutes ses conséquences, avant que la désorga- 
nisation des services publics soit complète, avant que la magis- 
trature ait perdu son indépendance et son autorité, avant que la 



LES NOUVEAUX JACOBINS. 65 

guerre aux jésuites soit devenue la guerre au clergé, avant que 
l'amnistie plénière ait amené la réhabilitation, mieux que cela, la 
glorification de la commune. Le parti qui tient le pouvoir ne manque 
ni de sens, ni de tact, ni d'habileté, quand il s'agit de saisir les 
occasions de plaire au suffrage universel et d'éviter les occasion-; de 
lui déplaire. On peut compter qu'il ne sera point à court d'expédiens 
pour esquiver ou ajourner les difficultés qu'il rencontrera sur ses 
pas. S'il ne s'est pas montré jusqu'ici fort habile à exercer le pou- 
voir, il faut convenir qu'il a déployé un talent admirable pour le 
conquérir et le conserver, dans les conditions du gouvernement 
démocratique. 

Conquérir et conserver le pouvoir, c'est vraiment l'art où excelle 
le parti qui domine en ce moment. Nous ne voudrions pas lui 
appliquer un mot qui, dans notre langue politique, est devenu 
synonyme d'anarchie. Mais si l'on prend le mot dans son sens ori- 
ginel, ce n'est pas faire injure à ce parti que de dire qu'il est passé 
maître dans l'art de cette démagogie qui consiste à gagner la faveur 
populaire. Aristophane a fait du démagogue un portrait qui restera 
vrai dans tous les pays et dans tous les temps où règne la démo- 
cratie. Dans cette satire immortelle, il n'y a que l'esprit qui soit 
au poète. Tout le reste n'est que l'expression d'une vérité univer- 
selle. Seulement, entra l'art de la démagogie ancienne et l'art de 
la démagogie moderne, il y a toute la différence qui distingue la 
démocratie grecque de la nôtre. Le peuple est partout un maître 
ignorant, simple et crédule, dont il est plus facile de gagner la con- 
fiance en caressant ses préjugés, en flattant ses passions, en étu- 
diant ses goûts et ses instincts qu'en se faisant un devoir de l'in- 
struire, de l'avertir, de le modérer, de le diriger dans la voie de la 
sagesse, de la justice et de la vérité. Le mot de Tacite sera tou- 
jours vrai : servir pour dominer. Instruire, avertir, diriger le 
peuple ! de tout temps ses faux amis ont protesté contre une pré- 
tention aussi aristocratique. Est-ce que le peuple souverain a 
besoin de mentors? Est-ce qu'il n'est pas, de sa nature, sage, intel- 
ligent, instruit de tout ce qu'il doit savoir pour exercer sa souve- 
raineté? Est-ce qu'il s'est jamais trompé, tant qu'il n'a obéi qu'à 
ses propres inspirations? N'est-ce point manquer de respect au sou- 
veraiH que de douter de son infaillibilité? Et de tout temps les 
vrais amis du peuple ont répondu que la meilleure manière de res- 
pecter le peuple, et surtout de l'aimer, c'est de lui dire la vérité. 
Ils ajoutent qu'avec des conseillers sincères, la démocratie peut 
être le meilleur des gouvernemens, mais qu'avec des courtisans 
qui trompent le maître, elle en devient le pire. 

Nos grandes nations modernes ne connaissent plus de démago- 

TOME XL. — 1880, 5 



66 RETUE DES DEUX MONDES. 

gues, dans le sens antique du mot, tenant sous leur parole insi- 
nuante ou entraînante tout un peuple réuni sur une agora ou un 
forum. II y a bien encore des réunions populaires où l'éloquence 
d'un tribun peut avoir beau jeu. Mais combien est peiit ce nombre 
d'électeurs en comparaison des multitudes qui se pressent autour 
des urnes! Ce n'est pas là qu'il faut chercher les démagogues de 
notre temps. Rendons cette justice aux partis démocratiques de 
notre pays qu'ils méritent leur succès par leur habile et forte orga- 
nisation en matière d'élection. La tête du parti est un grand comité 
directeur qui médite et formule le mot d'ordre des élections; nous 
disons le mot d'ordre, qu'il a toujours soin de choisir le plus simple 
et le plus populaire, et non un programme plus ou moins compli- 
qué qui ne serait ni à la portée de l'intelligence ni du goût du 
suffrage universel. Ce mot d'ordre est transmis à des comités de 
département, si c'est le scrutin de liste, d'arrondissement, si c'est 
le scrutin uninominal. Et ce sont ces comités, encore aides par 
des sous-comités, qui sont chargés de le faire accepter des masses. 
C'est particulièrement dans cette tâche que se déploie tout l'art de 
la démagogie moderne. Nul ne connaît mieux les goûts, les instinct-^, 
les préjugés, les passions, les impressions du peuple souverain 
qu'un comité local; nul ne sait mieux lui parler le langage qu'il 
entend et qui le persuade. L'éloquence de nos tribuns n'a ni cette 
adresse, ni ce tact, ni cet à-propos. Elle peut frapper de grands 
coups en s'adressant aux grandes passion^, aux grandes ambitions, 
aux grands intérêts de la démocratie nationale. Elle ne pénètre pas, 
comme la propagande des comités, dans les petites passions, les 
petits intérêts, les petites ambitions de la démocratie locale. En 
cela, les plus humbles délégués de ces comités en remontreraient 
aux plus haj>iles orateurs dont la parole ne descend pas jusqu'à 
ces détails si importans pour le succès d'une é'ection. Voilà un art 
que, par parenthèse, les partis parlementaires n'ont jamais connu 
dans notre pays. Ils ont des orateurs qui font de beaux discours à 
la tribune. Ils ont des comités généraux qui adressent de nobles, 
d'excellentes circulaires aux électeurs. Tout cela tombe de haut, 
mais ne descend guère dans les profondeurs des masses populaires. 
Il n'y a qu'un parti qui ait pratiqué l'art des élections populaires 
avec la môme adresse, la même ardeur et le même succès que 1-^ 
parti républicain : c'est le parti de la démocratie césarienne. Les 
autres parlent au suffrage universel la langue qui sied au suffrage 
restreint; ils confondent l'opinion publique avec le sentiment popu- 
laire; ils pratiquent les élections sous le régime de la démocrati'. 
comme ils les pratiquaient sous le régime de la monarchie consti- 
tutionnelle. 



LES NOUVEAUX JACOBINS. 67 

Si le parti républicain s'entend moins à gouverner le pays qu'à 
manier le corps électoral, cela ne tiendrait-il pas, entre autres causes, 
à la supériorité même de l'organisation à laquelle il doit la con- 
quête et la conservation du pouvoir? Toute-puissante pour vaincre 
aux élections, cette organisation n'est-eîie point un obstacle à la 
direction ferme, indépendante, vraiment nationale des affaires pu- 
bliques, en ce qu'elle place le gouvernement sous la dépendance des 
élus, et les élus eux-mêmes sous la dépendance des comités d'élec- 
tion? C'est ce que l'expérience démontre déjà et démontrera de plus 
en plus, si les choses suivent leur cours. Depuis que le parti répu- 
blicain est le maître incontesté du pouvoir, on voit ce qu'est devenue 
l'autorité, l'initiative, l'indépendance des cabinets devant les vo- 
lontés des élus du suffrage direct. On le voit par cette politique de 
concessions, de transactions, d'expédiens pratiquée par les minis- 
tères qui se succèdent. Ce qu'on sait moins, c'est que nos ministres 
n'ont pas plus d'indépendance dans leur administration que dans 
leur gouvernement, et que les exigences individuelles de nos élus 
ne sont pas moins impérieuses que leur prétentions parlementaires. 
En réalité, si c'est la majorité républicaine du parlement qui gou- 
verne, c'est elle également qui administre. Les fonctionnaires de 
tout ordre et de tout rang dépendent bien plus des sénateurs, et 
surtout des députés que des ministres, leurs chefs naturels, envers 
lesquels ils sont responsables. Ce sont les membres du parlement 
qui décident le plus souvent des questions de personnes et des ques- 
tions d'affaires, lesquelles ne passent dans le cabinet ou au conseil 
des ministres que pour recevoir la confirmation officielle. Mais ce 
qu'on ne sait pas du tout, c'est qae les maîtres des ministres ont 
eux-mêmes leurs maîtres dans les comités électoraux qui ont fait 
leur élection. Ces comités signifient leurs volontés individuelles ou 
générales aux élus qui les transmettent aux ministres, qui ne 
font guère que les enregistrer. Voilà comment fonctionne la machine 
gouvernementale et administrative sous le régime actuel. C'est le 
gouvernement d'en bas substitué au gouvernement d'en haut. Il y a 
des républicains qui estiment]que c'est là l'idéal du gouvernement 
démocratique. D'autres pensent, au contraire, que toute initiative, 
en fait du gouvernement et d'administration, doit partir d'en haut, 
que c'est là l'essence même du gouvernement, sous une république 
comme sous une monarchie, que toute autre manière de gouver- 
ner et d'administrer est l'antipode du gouvernement et de l'admi- 
nistration, c'est-à-dire la pure anarchie. Sans vouloir pénétrer dans 
les desseins du chef de la majorité républicaine, nous ne nous ris- 
querons pas beaucoup en affirmant que la première manière d'en- 
tendre le gouvernement et l'administration ne peut être de son 



68 REVUE DES DEUX MONDES. 

goût. Serait-ce pour cela qu'il songerait à renouveler prochaine- 
ment par le scrutin de liste cette majorité trop occupée de ses 
petites affaires, et trop livrée à ses petites passions pour former 
une véritable majorité de gouvernement? Mais s'il a le goût de la 
politique d'état, pourquoi ne fait-il que de la politique de parti ? Et 
si son patriotisme rêve une France forte et grande encore après nos 
désastres, pourquoi commence-t-il parla diviser et l'affaiblir par ses 
mots d'ordre de guerre à l'ennemi intérieur? 



VI. 



La politique d'expédiens mène parfois plus loin qu'on ne veut. 
On sait où elle a mené l'empire. Car c'était aussi une politique 
d'expédiens bien plus que de desseins mûrement conçus et nette- 
ment définis, attendant l'occasion pour passer à l'exécution. Si nous 
avons bien saisi l'esprit dans lequel ont été conçues et exécutées 
les grandes entreprises du second empire, presque toutes n'ont été 
que des expédiens imaginés pour occuper la vive imagination de 
notre peuple et pour faire diversion à des besoins, à des aspirations 
que l'empire ne pouvait satisfaire. La guerre d'Orient fut un expé- 
dient pour faire oublier son origine dans la gloire militaire. Qu'y a 
gagné la France? C'est ce que les évcnemens postérieurs n'ont que 
trop montré. La guerre d'Italie fut un autre expédient pour retrou- 
ver une popularité que l'on commençait à perdre. Si elle eût été 
entreprise dans un dessein vraiment politique, elle eût été poursui- 
vie jusqu'à la complète libération du territoire italien. Alors on eût 
évité l'alliance de l'Italie avec la Prusse et le désastre de Sadowa. 
La guerre du Mexique ne fut encore qu'un expédient plus roma- 
nesque, imaginé pour distraire l'esprit public. La guerre d'Alle- 
magne fut un dernier expédient où la fortune de la France faillit 
sombrer avec celle de la dynastie. « C'est notre guerre, » a dit 
la malheureuse femme qui devait en souffrir si cruellement. Rien 
n'était plus vrai; on sentait le besoin de se relever par un nouveau 
Solferino d'un Waterloo diplomatique. La monarchie des Napoléons 
était de celles qui ne peuvent vivre sans expédiens, parce qu'elles 
ne peuvent se passer de popularité. La monarchie des Bourbons n'a 
jamais cru en avoir besoin, et si elle n'en est pas moins tombée, 
du moins elle n'a pas entraîné le pays dans sa chute. 

Les expédiens de notre gouvernement ne sont pas, grâce à 
Dieu, d'aussi grosses aventures. Ses expéditions ne passent pas la 
frontière ; elles se bornent à la faire passer à quelques citoyens 
français que leur nom de jésuite prive du droit de fonder ou de 



LES NOOVEAnA' JACOBINS. G9 

conserver des collèges dans leur patrie. Les assauts à nos administra- 
tions ne sont meurtriers que pour d'honnêtes et pacifiques fonc- 
tionnaires. Seulement, voit-il oii il va avec cette politique de 
transactions, de concessions, de diversions, de petits moyens de 
conservation personnelle? Ne comprend-il pas que les difficultés 
grandissent avec les obstacles qu'elle lui suscite? Cette question, 
par exemple, des congrégations, qui semblait peu de chose au 
début, vient de prendre des proportions qui ne laissent pas d'in- 
quiéter les amis de la paix publique aussi bien que les amis de la 
liberté. On croyait n'avoir affaire qu'à quelques ordres réguliers. 
On se met sur les bras tout le clergé et tout un peuple qui le suit. 
On pensait que cet article 7, glissé adroitement dans un projet de 
loi où il n'avait pas sa place, passerait sans difficulté au sénat 
comme à la chambre des députés. L'article a été repoussé par le 
sénat; et pour ne pas rester sous le coup d'un échec, on provoque, 
par des mesures violentes, un conflit que le sénat a eu, il est vrai, 
la sagesse d'écarter, en s'en tenant à la leçon de liberté et de 
justice qu'il vient de donner au gouvernement. Et comme on s'a- 
perçoit en fin de compte qu'on a fait beaucoup de bruit pour rien 
ou à peu près, on en est à chercher une mesure vraiment efficace 
contre les collèges du clergé. Ne médite-t-on pas en ce moment 
l'expédient inique et odieux de la fréquentation obligatoire des lycées 
ou collèges de l'état, au moins quant aux dernières classes, 
pour tous les candidats aux administrations publiques? Mais alors 
comment s'y prendra-t-on pour n'appliquer ce règlement qu'aux 
maisons du clergé? On est donc conduit par la politique des 
expédiens à la suppression totale de la liberté d'enseignement. 
On ne voit pas non plus qu'en épurant, ainsi qu'on le fait, toutes 
nos administrations, sans règle ni mesure, pour satisfaire des ran- 
cunes ou des ambitions, on arrive fatalement à une désorganisation 
dont le pays se ressentira et s'apercevra tôt ou tard. On n'a pas vu 
que cet expédient de l'amnistie partielle ne pouvait suffire au 
parti dont on aura de plus en plus besoin, et qu'il fallait en venir à 
cette amnistie plénière qu'on avait eu jusqu'ici la fortune d'ajourner. 
Alors, quand le pays ne se sentira plus ni gouverné ni administré, 
mais exploité, quand il entendra nos jacobins radicaux réclamer 
les dépouilles mêmes de V ennemi qui porte soutane, quand il verra 
reparaître, par l'amnistie plénière, dans ses comices, et peut- 
être dans ses assemblées, les noms les plus tristement célèbres de 
la commune, il s'irritera et s'effraiera tout à la fois de cette poli- 
tique qui sème partout le désordre et la division : il finira par y 
mettre ordre. 

Gomment ? Voilà ce qui devrait faire réfléchir tous les républi- 



70 REVUE DES DEUX MONDES. 

cains que la passion n'aveugle point. Le mal dont la France souflre 
en ce moment, comme la république, la France en guérira par un 
remède quelconque. Mais la république peut en mourir. Sera-ce 
d'une fièvre aiguë ou d'une fièvre lente? Qu'importe! Gomme nous 
sommes de ceux qui n'ont aucun goût pour l'homéopathie politique, 
et que nous voulons la guérison par les contraires, non par les sem- 
blables, nous comptons que le despotisme jacobin sera vaincu par la 
liberté, non par une dictature césarienne. La république vivra donc ; 
mais elle ne vivra qu'en rentrant dans les voies de liberté, de justice, 
de paLx: sociale où seulement elle peut trouver le salut et l'honneur. 
Dans la campagne qui vient de s'ouvrir sous le drapeau de la répu- 
blique libérale, on aura besoin d'une énergique initiative, d'une 
persévérante activité, d'un suprême effort pour réussir. A quoi sert 
de le dissimuler? Cette campagne sera rude et laborieuse. Il y faut 
l'union de tous les républicains libéraux qui ne veulent du jacobi- 
nisme sous aucune de ses formes. Il y faut l'entente des conserva- 
teurs de toute origine devant le péril commun. Rien n'est possible, 
s'ils veulent entrer dans la lutte avec un autre drapeau que celui 
de la république. Il y faut l'organisation et la disciphne qui ont fait et 
pourraient faire encore le succès de leurs adversaires. Il y faut enfin 
cette propagande vraiment populaire qui ne se borne point à des 
circulaires et à des discours, mais qui descend et pénètre dans les 
plus humbles couches du suffrage universel pour y porter le mot 
d'ordre vainqueur. 

Quel sera ce mot d'ordre? Il y a tout lieu d'espérer que la poli- 
tique jacobine se chargera elle-même de nous le fournir. Le parti 
qui la pratique a excellé jusqu'ici dans l'art de choisir les mots 
d'ordre. Il a jeté dans les masses, aux dernières élections générales, 
les antithèses de république et de monarchie, de guerre et de paix, 
de cléricaux et de libéraux, de révolution et de contre-révolution. 
Il n'est pas douteux qu'il ne les mette encore en avant; il ne man- 
quera pas surtout d'évoquer de nouveau le vieux spectre noir. On 
sait à quoi s'en tenir, dans le parti, sur tous ces mots-là. On sait 
que ces jésuites, ces dominicains, ces prêtres de tout ordre, n'ont 
plus d'autre rôle, aujourd'hui, en pohtique, que celui de martyrs. 
On sait qu'ils ne se glissent plus dans les conseils des princes et 
des chefs de gouvernement. On sait que les familles ne les trouvent 
que dans leurs églises et leurs écoles et que s'ils y parlent beau- 
coup de Dieu, ils n'oublient pas la France. On saii que, si les élèves 
qui ont reçu leur enseignement sont chrétiens, ces chrétiens sont 
d'honnêtes gens, de bons citoyens, au besoin de vaillans soldats. 
On sait tout cela, et l'on n'en crie pas moins sus à l'ennemi. Sus à 
l'ennemi qui n'est pas l'étranger, — quelle langue parlons-nous 



LES NOUVEAUX JACOBINS. 71 

donc maintenant, et où est le patriotisme des partis? Nous n'avons 
pas, nous autres républicains libéraux et conservateurs, de ces 
mots-là à jeter au peuple ; nous ne savons lui parler que de liberté, 
de justice, de la paix des âmes, de l'union des cœurs dans un com- 
mun amour de la patrie. Voilà des mots d'ordre qui s'adressent 
aux nobles sentimens, aux vrais intérêts du pays; s'ils ne suffisent 
point à l'imagination populaire, à laquelle il f;iut autre chose que 
des vérités abstraites, nous n'aurons pas besoin d'évoquer le 
spectre rouge contre le spectre noir. Nous n'aurons qu'à lui ii'on- 
trer la hideuse réalité de la commune qui a profané nos églises, 
démoli nos monumens, fusillé nos généraux, nos soldats et nos 
prêtres, incendié nos maisons. Celle là est encore vivante dans le 
cœur de ceux qui reviennent de l'exil pour la glorifier. Bien des 
insensés sont rentrés la tête haute et tout fiers de leurs œuvres. Et 
comment en auraient-ils le regret quand ils voient accourir des 
foules pour saluer les victimes de la justice des conseils de guerre? 
Nous ne crierons point au pays, comme nos jacobins : Voilà l'en- 
nemi ! en montrant des Français. Nous dirons seulement : Voilà le 
danger ! il est où l'on menace, non où l'on prie. Le pays ouvrira 
enfin les yeux et les oreilles. Au cri jacobin : Guerre à l'église ! paix 
à la commune ! il répondra : Guerre à la commune! paix à l'église! 
S'il en était autrement, tout serait dit; les vrais amis de la répu- 
blique n'auraient plus qu'à attendre, dans une inquiète et dou- 
loureuse ré.siguation, les dernières leçons de l'expérience. Dieu 
veuille que ces leçons ne coûtent pas trop cher à notre pauvre 
pays ! Nous ne pouvons croire que la bienfaisante fée qui a si riche- 
ment doté ce peuple, qui lui a donné l'inteliigence, l'esprit, le 
talent, un courage porté jusqu'à l'héroïsme, ait oublié à ce point 
le bon sens, qui seul sait faire usage de tous ces dons. 

E. Vacherot. 



L'EMPEREUR JULIEN 



I. Adrien Naville, Julien l'Ajiostat et sa Philosophie du polythéisme. — II. F. Rode, 
Geschichte der Reaction Kaiser Julians. — III. Sievers, das Leben des Libanius. 

Il y a des personnages, dans l'histoire, dont on ne se lasse pas 
d'entendre parler; quelque connus qu'ils soient, on recomnience 
sans cesse à interroger leur vie et leurs œuvres dans l'espoir de les 
mieux connaître. L'empereur Julien est de ce nombre : depuis des 
siècles qu'il occupe et divise les historiens du christianisme et de 
l'empire, on pouvait croire que tant de débats auraient à la fin 
fatigué la curiosité du public; mais ce qui prouve qu'elle n'est 
point encore satisfaite, c'est que dans ces dernières années on a 
publié sur lui des livres nouveaux et qu'ils ont été lus avec inté- 
rêt. Est-ce à dire que M. Sievers, M. Rode ou M. JNaville (1) aient 
découvert des faits entièrement ignorés et qu'ils nous révèlent un 
Julien inconnu? Non, sans doute. Je ne pense pas que pour l'en- 
semble et l'essentiel rien soit à changer dans le jugement que 
Gibbon portait, il y a un siècle, sur ce caractère singulier. Ce sont 
seulement quelques points de détail qui ont été éclaircis, mais les 
moindres détails ont leur importance dans une histoire aussi déli- 
cate. Reprenons donc, à notre tour, ce portrait tant de fois 
tracé, et cherchons à connaître de quelle façon Julien nous appa- 
raît sous cette lumière nouvelle. 

I. 

Les événemens de la vie de Julien sont si connus qu'il est inu- 
tile de les raconter. On les trouvera exposés longuement et d'une 
façon fort intéressante dans l'ouvrage de M. de Rroglie sur l'Église 

(1) Je pourrais encore citer les noms de M. A. Miicke, de M. Kellerbauer, de M. Ren- 
dall, qui se sont occupes aussi du même sujet; mais les trois ouvrages que j'ai 
placés en tôte de cette étude me semblent suffire pour montrer ce que les travaux 
récccs ajoutent à nos connaissances sur Julien. 



L EMPEREUR JULIEN. 73 

Cl V Empire au iv® siècle. Rappelons seulement qu'il était le neveu 
de Constantin, qu'à la mort de son oncle il échappa par une sorte 
de hasard au massacre de sa famille, ordonné sans doute par le 
nouvel empereur, Constance, qu'il vécut ensuite près de vingt ans 
dans des inquiétudes mortelles, tantôt retenu au fond d'un châ- 
teau désert, tantôt interné clans quelqu'une des grandes villes de 
l'empire, toujours surveillé et menacé par un prince ombrageux et 
faible, qui ne pouvait se résoudre à le tuer, ni se décider à le laisser 
vivre. Pour se faire oublier, il se plongea dans l'étude et il y trouva 
la consolation de tous ses malheurs. Nommé césar par Constance, 
qui n'avait plus d'autre héritier, il fut élevé par ses troupes à la 
dignité d'auguste, et périt à trente-deux ans dans une expédition 
contre les Perses, après deux ans et demi de règne. 

Ce qui frappe d'abord, dans cette courte existence, c'est la faci- 
lité avec laquelle Julien sut se plier aux événemens, se transfor- 
mer lui-même, devenir propre aux situations diverses où l'éleva 
la fortune et donner au monde des spectacles imprévus. Il n'avait 
encore vécu que dans les écoles et fréquenté que des sophistes, 
quand l'empereur l'envoya commander l'armée des Gaules, qui était 
aux prises avec les Germains. Cet ami passionné des livres, qui 
voyageait toujours en traînant une bibliothèque après lui, devint 
aussitôt un homme d'action. Il s'improvisa soldat; on vit ce philo- 
sophe, à peine arrivé dans les camps, s'initier à la manœuvre, dont 
il n'avait aucune idée, et, pour commencer par les premiers élé- 
mens, apprendre à marcher au pas au son des instrumens qui 
jouaient la pyrrhique. Ammien MarcelUn raconte que, comme il 
éprouvait d'abord quelque peine à y réussir, on l'entendit souvent 
invoquer le nom de Platon, ce maître chéri, qu'il regrettait d'avoir ' 
quitté, et dire avec découragement : « Ce n'est pas mon affaire : 
on a mis une selle à un bœuf. » Mais ce découragement ne dura 
guère ; en quelques jours, l'apprentissage était fini, et quelques 
semaines plus tard cet écolier devenu maître remportait des vic- 
toires. N'était-ce pas l'instinct d'une race militaire qui se réveillait 
tout d'un coup chez le petit-fils de Constance Chlore? On sait qu'en 
peu de temps il rendit confiance aux armées, qu'il prit c'es places 
fortes, qu'il gagna des batailles, qu'il chassa les barbares, et qu'on 
le regardait, quand il mourut, non pas seulement comme un de ces 
capitaines de génie qui trouvent, en présence de l'ennemi, des in- 
spirations heureuses, mais comme un manœuvrier habile qui con- 
naît à fond tous les secrets de l'art de la guerre. C'est en combat- 
tant qu'il les avait appris. Je ne crois pas que l'histoire offre 
beaucoup d'exemples d'une transformation aussi brusque et d'une 
aptitude qui se soit si vite révélée. 

Si l'on avait été fort étonné de voir cet élève des sophistes rlevenir 



Ih 3EVUE DES DEUX MONDES. 

tout d'un coup un grand général, on le fut bien davantage quand 
©n apprit que le jeune prince, qui venait de célébrer, dans une 
église de Vienne, les fêtes de l'Epiphanie, rouvrait les temples, 
immolait des victimes et se déclarait ouvertement païn. Cette 
sorte de coup de thf^âtre causa partout une émotion qu'il est facile 
de comprendre. C'était un spectacle rare que de voir le paganisme 
faire des conquêtes. On restait païen par indifférence et par habi- 
tude, mais on ne le devenait plus. L'ancien culte gardait des par- 
tisans parmi ces conservateurs obstinés qui ne veulent pas renon- 
cer aux traditions antiques ; il n'en gagnait guère de nouvr'aux. On 
fut donc très surpris qu'un homme qui avait reçu le baptême, et 
dont le père était un chrétien fervent, revînt ainsi avec fracas à 
l'ancienne religion, et ce qui ajoutait à la surprise, c'est que cet 
homme était un prince, le propre neveu de celui qui avait placé 
le christianisme sur le trône des Césars. — Quelle était donc la 
cause de ce changement inattendu; et pouvons-nous, à la distance 
où nous sommes, nous rendre compte de raisons qui déterminèrent, 
en cette circonstance, la conduite de Julien? 

Comme il fît précisément cet éclat au moment où il allait com- 
battre Constance et où il marchait à la conquête de l'empire, la 
première pensée qui vienne à l'esprit, c'est qu'il avait quelque 
intérêt à le faire et qu'il voulait attirer à lui ce qui restait de païens. 
Beaucoup d'historiens pensent que Constantin n'avait pas d'autre 
motif, quan lil se fit chrétien, que de se mettre à la tête d'un parti 
puissant qui l'aidât à vaincre Maxence,etLibanius nous dit en pro- 
pres termes « qu'il ne changea de Dieu que parce qu'il espérait en 
tirer quelque profit. » Je ne crois pas qu'on puisse le dire de Julien. 
Il me semble qu'un prétendant à l'empire courait alors beaucoup 
plus de risques en soulevant les chrétiens contre lui qu'il ne trou- 
vait d'avantage à gagner la faveur de leurs adversaires. Les païens 
sans doute étaient encore fort nombreux; mais ils avaient montré, 
depuis Constantin, qu'ils étaient résignés à tout et peu disposés à 
des résistances vigoureuses. La jeunesse, l'ardeur, l'éner^^ie, l'es- 
poir du succès, l'assurance de l'avenir, toutes ces forces qui pous- 
sent aux grandes entreprises et les font réussir, n'étaient plus de 
leur côté. Ils se sentaient blessés au cœur, et leurs prêtres eux- 
mêmes, si l'on en croit Eunape, annonçaient que les temples allaient 
disparaître, « que les sanctuaires les plus vénérables seraient bien- 
tôt changés en un amas de ruines que rongerait le ténébreux onbli, 
tyran fantastique et odieux, auquel sont soumises les plus belles 
choses de la terre (1). » Il n'y avait donc pas à compter sur un 

(1) Je citerai, en général, les Yies des philosophes et des sophistes, d'Eunape, 
d'après la traduction qu'en a donnée M. Stéphane de Rouville (Pari?, Rouquette\ 



L EMPEREUR JULIEN. 75 

culte qui s'abandonnait lui-même, qui prédisait et acceptait sa fin 
prochaine, et ce n'était guère la peine de se ménager l'appui de 
gens courbés sous les outrages dont on les accablait depuis cin- 
quante ans et qui les supportaient sans révolte. La seule politique 
adroite pour combattre Constance, qui avait fatigué tous les partis 
de tracasseries inutiles, c'était d'annoncer une large tolérance dont 
personne ne serait exclu. Les païens, accoutumés à voir un chré- 
tien sur le trône, ne songeaient plus à reconquérir l'empire; ils ne 
demandaient que la permission d'adorer leurs dieux en liberté, et 
en leur accordant ce droit on était certain de les satisfaire. Au con- 
traire, les chrétiens, qui se croyaient sûrs d'une victoire définitive, 
ne pouvaient supporter sans un mécompte amer et une violente 
colère de retomber sous le joug d'un prince païen. Ce n'était donc 
pas un bon calcul pour Julien d'étaler comme il le fît sa nouvelle 
croyance, et l'on peut assurer qu'il avait beaucoup à y perdre et 
rien à y gagner. Mais il n'agissait pas par calcul; c'était la convic- 
tion seule, une conviction profonde et passionnée, qui le poussait 
à déserter la religion de sa famille, et l'ardeur môme de sa foi nous 
est un garant de sa sincérité. S'il est vrai que sa conversion n'ait 
pas été le résultat de vues ambitieuses ou de nécessités politiques, 
comme celle de Henri IV, il ne suffit pas, pour savoir comment elle 
se fit et les causes qui l'ont amenée, d'étudier les événements dont 
l'empire fut alors le théâtre. Il faut pénétrer dans la conscience du 
jeune prince et tâcher d'y découvrir les crises qu'elle a traversées 
pour passer d'une croyance à l'autre. Ce sont des secrets qu'un 
homme emporte le plus souvent avec lui et qu'après des siècles il 
est presque impossible de bien savoir. Ici pourtant nous sommes 
plus heureux qu'à l'ordinaire; si nous ne connaissons pas tout à 
fait cette histoire intime et cachée, grâce au témoignage des amis 
de Julien, et surtout aux confidences qu'il laisse quelquefois échap- 
per dans ses ouvrages, nous pouvons en deviner quelqiie chose (1). 
Ammien Marcellin, qui l'a bien connu, nous dit que, dès ses pre- 
mières années, il se sentit attiré vers le culte des dieux (2). Nous 

,1) Pour les ouvrages de Julien, je lenvoie au texte que vient d'en publier M. Hert - 
lein. Je me sers d'ordinaire de la traduction qu'en a publiée M. Talbjt. 

1,2) Il est vrai que Libaaius semble dire le contraire. Dans un de ses discours à 
Julien, il lui rappelle le tera.js de son arrivée à Nicoraédie, et comment il y trouva 
quelques païens obstinés qui pratiquaient en secret l'art divinatoire. « C'est alors, lui 
dit-il, que, gagué par les oracles, vous avuz renuncé à votre haine violente contre les 
dieux. » Il détestait donc les dieux avant de venir à Nicoraédie. Je remarque pour- 
tant qu'à cette même époque on lui faisait solennellemont promettre de ne pas voir 
Libanius, ce qui prouve qu'on trouvait sa foi mal affermie et qu'on craignait que la 
parole d'un rhéteur habile ne pût l'ébranler. Saint Grégoire de Nazianze rapporte que, 
pendant sa jeunesse, dans ses discussions avec son frère, qui était^ un grand dé ■, ot, 
Julien prenait toujours le parti des pûeas. C'était, prétendait-il, pour s'exercera plaider 



76 REVUE DES DEUX MONDES. 

savons que le spectacle de la nature et surtout la contemplation du 
ciel lui a toujours causé les plus vives émotions. C'est de là peut- 
être que lui vint cette sympathie secrète pour la religion qui a le 
mieux compris la nature et qui en adore les phénomènes et les 
forces divinisées. <f Dès mon enfance, nous dit-il, je fus pris d'un 
amour violent pour les rayons de l'astre divin. Tout jeune, j'éle- 
vais mon esprit vers la lumière éthérée; et non-seulement je dési- 
rais fixer sur elle mes regards pendant le jour, mais la nuit même, 
par un ciel serein et pur, je quittais tout pour aller admirer les 
beautés célestes; absorbé dans cette contemplation, je n'écoutais pas 
ceux qui me parlaient et je perdais conscience de moi-même. » On 
reconnaît, à ces paroles émues, celui qui plus tard devait s'appeler 
lui-même « le serviteur du Roi-Soleil. » Je ne doute pas que ces 
premiers germes n'aient été cultivés en lui de bonne heure par 
quelqu'un de ceux qui l'approchaient. Parmi les gens qui vivaient 
alors dans la domesticité des grandes familles chrétiennes, il devait 
s'en trouver plus d'un qui, sans qu'on le sût, était resté païen et 
qui essayait de faire naître le regret de l'ancienne religion dans 
les cœurs qu'il voyait mal disposés pour la nouvelle. On a beau- 
coup remarqué la tendresse avec laquelle Julien parle de Mardo- 
nius,son premier maître : c'était un eunuque qui, après avoir élevé 
sa mère, fut mis près de lui dès son enfance et qui lui apprit à 
comprendre et à aimer les poètes grecs. Il est probable qu'en lui 
faisant lire l'Iliade et l'Odyssée^ il lui donna le goiàt des fictions 
charmantes dont ces beaux poèmes sont remplis et des dieux qui 
en sont les héros ordinaires. Sa jeune imagination s'habitua dès 
lors à les fréquenter, et ils devinrent les premiers compagnons, les 
plus chers confidens de son enfance solitaire et persécutée. 

Quand il eut grandi et qu'on lui laissa suivre les cours des pro- 
fesseurs en renom, il trouva partout autour de lui un préjugé puis- 
sant que partageaient ses maîtres et ses camarades , et auquel il 
ne pouvait pas échapper : c'était, chez tous les élèves des sophistes, 
une sorte d'enivrement pour la gloire de leur pays, un sentiment 
profond de la supériorité de la race hellénique, qui se manifestait 
par le mépris de toutes les autres. Rome a vaincu la Grèce, mais 
elle n'a jamais pu la dominer. Comme elle lui était inférieure 
par l'esprit, elle n'est pas parvenue à lui imposer sa civilisation et 
sa langue. II y a toujours eu, dans ce vaste empire soumis au même 

les causes difficiles. En réalité, répond saint Grégoire, il cherchait déjà des armes 
contre la vérité. Je suis donc tenté de croire que Libanius, suivant ses habitudes de 
rhéteur, a ici forcé les expressions, et que, fier de la conquête de cette jeune âme, il a 
voulu rendre la victoire du paganisme plus diflScile pour la rendre plus belle. Il est 
probable qu'Ammien Marcellin a raison et que, bien avant le voyage à Kicomédie, 
J (lien n'était qu'un chrétien assez tiède. 



l'empereur julien. 77 

maître et gouverné par la même administration, deux mondes sépa- 
rés qui vivaient d'une vie distincte. Jusqu'à la iin de la république, 
la résistance de l'Orient à l'esprit romain fut humble et discrète; 
mais, depuis Auguste, on le voit s'enhardir et profiter peu à peu 
des complaisances et des égards que l'autorité témoigne pour les 
provinces. Vers l'époque des Antonins, la Grèce avait tout à fait 
repris sa confiance en elle-même et elle osait parler légèrement de 
ses vainqueurs. C'est surtout dans le JSigrinus de Lucien que se 
montre cette attitude nouvelle ; Rome y est fort maltraitée, c'est le 
pays de la flatterie et de la servitude, c'est le rendez-vous de tous 
les vices, c'est le séjour qui convient à ceux qui n'ont jamais goûté 
l'indépendance, qui ne connaissent pas la franchise, dont le cœur 
est rempli d'imposture, de fourberies et de mensonges. Long- 
temps les Romains ont dit « un Grec » pour désigner un débauché ; 
chez Lucien et ses successeurs, « un Grec » signifie un honnête 
homme, et quand Libanius veut complimenter quelqu'un de sa 
générosité, de sa sagesse, de sa vertu, il lui dit a qu'il se conduit 
comme un Grec. » Les rôles dès lors sont changés : c'est Rome qui 
caresse et qui flatte, c'est la Grèce qui prend des airs arrogans. 
Tandis que les Orientaux ignorent en général le latin, les Romains 
se piquent de parler et d'écrire la langue d'Homère et de Démo- 
sthène. A partir d'Hadrien, les empereurs se font à demi Grecs; ils 
le deviennent tout à fait avec Constantin. Pendant plus de cinquante 
ans, le centre de l'empire est placé sur le Bosphore et Gonstan- 
tinople domine Rome. A ce moment, qui nous paraît triste et sombre, 
l'activité littéraire de la Grèce semble se réveiller; elle reprend 
cette force de propagande et de conquête qui a fait sa gloire sous 
Alexandre et attire de plus en plus à elle l'extrême Orient. Elle 
achève de civiliser la Batanée, l'Auranite, la Nabatène, qui plus 
tard sont redevenues des déserts. Depuis longtemps, l'Egypte lui 
envoie des orateurs et des poètes. Les Arabes se pressent dans 
ses écoles, ils viennent apprendre la jurisprudence à Beryte et l'élo- 
quence à Antioche. La Perse elle-même est entamée, et Eunape nous 
raconte tout au long que le terrible Sapor reçut un jour, avec une 
admiration profonde, l'ambassade d'un sophiste et se laissa char- 
mer par ses beaux discours. Il faut avouer que ce spectacle était 
fait pour causer quelque illusion aux Grecs et qu'ils avaient alors 
beaucoup de raisons d'être fiers de leur pays. 

Cette fierté, personne peut-être ne l'a plus éprouvée que Julien. 
Libanius lui disait dans une de ses harangues solennelles : « Son- 
gez que vous êtes Grec et que vous commandez à des Grecs; » il 
n'avait pas besoin qu'on l'en fit souvenir. On peut dire que cette 
idée n'a jamais quitté son esprit et qu'elle a été la règle de toutes 
ses actions. Rien n'est plus frappant, quand on lit ses œuvres, que 



78 RETUE DES DEUX MONDES. 

de voir combien l'Occident tient peu de place dans ses préoccupa- 
tions. Rome, quoiqu'il en parle toujours avec respect, n'est pas 
véritablement sa patrie. 11 ne l'a jamais visitée et n'en exprime 
nulle part le regret. Ammien Marcellin nous dit a qu'il ne parlait 
le latin que d'une manière suffisante, » tandis qu'en grec il est un 
des meilleurs écrivains de son temps. La littérature latine semble 
ne pas exister pour lui. Il n'a jamais prononcé le nom de Gicéron 
ou de Virgile; on dirait qu'il ne les connaissait pas. Au col traire, 
il est familier avec Platon et cite Homère presque à chaque page. 
11 n'a aucun souci de respecter les vieux préjugés des Romains et 
soutient sans hésiter « que si Alexandre avait eu Rome à combattre, 
il lui aurait bien tenu tête. » Mais quand il dit : « Nous autres 
Grecs » ou qu'il parle de « son Athènes bien-aimée, » on sent qu'il 
se redresse avec orgueil dans sa petite taille. De ce passé glorieux 
de la Grèce, il ne veut rien laisser perdre; tous les souvenirs lui en 
sont chers, sa religion surtout, qui tient tant de place dans son his- 
toire et qui a inspiré ses plus grands écrivains. Il s'y attache d'abord, 
et avant tout examen, par fierté nationale. Quand il veut montrer 
qu'elle doit être supérieure à celle des chréiiens, il lui paraît suffi- 
sant de rappeler que c'est la religion de la Gièce, et que l'autre 
est sortie d'un canton obscur de la Palestine; pour indiquer par un 
seul mot cette ciifférence d'origine qui les sépare et qui les juge, 
il affecte, dans toute sa polémique, d'appeler les chrétiens « des 
galiléens , » tandis qu'il donne toujours à l'ancien culte le nom 
« d'hellénisme. » 

L'hellénisme, nom glorieux entre tous, que Julien dut être heu- 
reux d'inventer et sur lequel il comptait sans doute, comme sur un 
talisman, pour assurer le succès de son œuvre ! Je crois pourtant 
qu'il y avait quelque péril à s'en servir. Ce nom désignait la reli- 
gion du plus illustre de tous les peuples, mais c'était celle d'un 
seul pays. Juhen montrait en s'en servant qu'il n'entendait pas sor- 
tir du cercle étroit des religions locales; il laissait aux chrétiens 
l'avantage de ce Dieu unique et universel qui veille sur toutes les 
nations sans distinction et sans préférence, qui reconstitue au 
miheu de la division et de l'éparpillement des peuples la notion 
de l'humanité; il courait surtout le risque de désintéresser de ses 
réformes rehgieuses tous ceux qui n'avaient pas le bonheur d'être 
Grecs. On le vit bien à l'indifférence singulière avec laquelle l'Oc- 
cident accueillit la tentative de Julien. Il y avait encore beaucoup 
de païens en Italie; le sénat de Rome surtout passait pour une des 
citadelles de l'ancien culte. Il ne parait pas pourtant qu'il ait donné 
aucun encouragement à l'empereur et qu'il se soit associé à' son 
entreprise. Les villes it:.liennes, quoique païennes en partie, sem- 
Lieiit assister froidement b. ce dtii-ier eilcrt du pagaiiisme. L'his- 



l'empereur julien. 79 

toire ne dit pas que chez elles il ait soulevé ces passions et amené 
ces luttes qui ensar-glantèrent l'Asie. N'est-il pas probable qu'elles 
ont p ensé que la réfoi me de Julien concernait surtout l'Orient et 
ne les touchait guère? C'est ainsi que ce grand nom d'hellénisme, 
dont il était si fier, ne l'a pas autant servi qu'il le croyait. Il le 
regardait comme une force invincible qui devait lui donner la vic- 
toire ; peut-être a-t-il été un des motifs de sa défaite. 

Ce préjugé d'orgueil national régnait surtout dans les écoles, 
et c'étaient les écoles n ênes qui lui avaient donné l'occasion de 
naître. Les Grecs étaient très fiers de l'enseignement qu'y recevait 
la jeunesse; ils lui attribuaient leur supériorité sur le reste du 
monde : aussi épiouvaient-ils une très grande reconnai'^sance et 
une très vive admiration pour les mairres qui apprenaient à leurs 
enfans cet art de bien parler qui semblait l'art grec par excel- 
lence. Nous sommes sévères aujourd'hui pour ces exercices d'é- 
cole, et il ne nous semble pas qu'il y eût tant de gloire à y 
réussir. Peut-être serions-nous moins prompts à les mépriser, si 
nous songions qu'ils ont été le dernier éclat d'une civilisation bril- 
lante et qu'ils ont donné à un grand peuple ses dernières joies litté- 
raires. Libarius soutient que c'est par la rhétorique seule que la 
Grèce se distingue des autres nations. « Si le talent de la parole se 
perdait chez nous, disait-il, nous deviendrions semblables aux bar- 
bares. » Julien va plus loin encore; il attribue aux leçons des maî- 
tres de rhétorique et de philosophie, à la lecture des grands écri- 
vains de la Grèce, des effets merveilleux sur l'âme, et affmiie « que 
ces études sont indispensables pour donner le courage, la sagesse, 
la vertu. » Il dit aux chrétiens avec une imperturbable assurance : 
« Si les jeunes gens que vous appliquez à la lecture de vos livres 
sacrés arrivés à l'âge d'homme valent mieux que des esclaves, je 
consens à passer pour un maniaque et un insensé, tandis que chez 
nous, avec notre enseignement, tout homme, à moins d'avoir une 
nature entièrement mauvaise, devient nécessairement meilleur. » 
Ce qui est plus surprenant, c'est qu'au fond les chrétiens pensaient 
comme lui, et nous verrons plus tard qu'ils n'imaginaient pas qu'on 
pût se passer de l'éducation qui se donnait dans les écoles. 

Cependant cette éducation était restée toute païenne, et c'est dans 
les écoles, par l'influence des maîtres, qui presque tous pratiquaient 
encore l'ancien culte, que s'est achevée la conversion de Julien. Ces 
maîtres, nous leur donnons à tous le niême nom, celui de sophistes : 
c'est ainsi qu'on appelle ordinairement Libanius etThémistius, aussi 
bien qu'J^désius, Chrysanthe, Maxime d'Éphèse, et il est certain 
que, quelle que soit la matière qu'ils enseignent, au premier abord 
ils ne paraissent guère différer les uns des autres : tous cultivent 
la rhétorique et se piquent d'être de beaux parleurs. Eunape, à pro- 



80 REVUE DES DEUX MONDES. 

pos d'un philosophe célèbre, nous dit que « sa parole exerçait une 
séduction voisine de la magie, que la douceur, la suavité, florissaient 
dans ses discours, qu'elles se répandaient avec tant de grâce que 
ceux qui écoutaient sa voix, s' abandonnant eux-mêmes comme s'ils 
eussent goûté la fleur du lotus, restaient suspendus à ses lèvres. » 
Mais si ce souci de l'éloquence, qui leur est commun, et le goût 
qu'ils ont tous d'en donner des représentations publiques, où leurs 
disciples et leurs amis sont appelés à les applaudir, peut les faire 
confondre, en regardant de plus près, on aperçoit entre eux des 
différences importantes : il y a ceux qui ne sortent pas de l'ensei- 
gnement de la rhétorique proprement dite, et ceux qui y joignent 
l'étude de la philosophie. Ce qui est surtout curieux, c'est que, 
païens les uns et les autres, ils ne le sont pas tout à fait de la même 
façon. Libanius peut être regardé comme le meilleur représentant 
du premier groupe. C'est assurément un païen convaincu, qui fré- 
quente les temples, qui fait des sacrifices, qui consulte Esculape 
sur ses maladies et se recommande aux prières des hiérophantes. Il 
gémit doucement quand le culte qu'il préfère est persécuté, et, quoi- 
que de sa nature il soit timide et soumis, il a l'audace d'en prendre 
la défense. Lorsque ce culte triomphe avec Juhen, sa joie éclate et 
déborde. « Nous voilà, dit-il, vraiment rendus à la vie; un souffle 
de bonheur court par toute la terre, maintenant qu'un Dieu véri- 
table, sous l'apparence d'un homme, gouverne le monde, que les 
feux se rallument sur les autels, que l'air est purifié par la fumée 
des sacrifices ! » Mais cette religion qu'il aime, qu'il célèbre, qu'il 
est si heureux de voir renaître, c'est l'ancienne, c'est la religion 
calme, sage, officielle dont les cités grecques se sont contentées 
pendant tant de siècles; il la conserve pieusement en souvenir du 
passé et n'éprouve pas le besoin d'y rien changer. Les philosophes 
au contraire y ajoutent beaucoup de nouveautés. Porphyre et Jara- 
bhque faisaient des miracles; leurs disciples sont des illuminés, 
qui ne se contentent plus de prier les dieux en employant les for- 
mules verbeuses des anciens rituels et qui veulent communiquer 
directement avec eux par l'extase. On raconte d'eux des prodiges 
étranges. « On dit que, quand ils prient, ils semblent s'élever du 
sol à plus de dix coudées, et que leurs corps, comme leurs vête- 
mens, prennent une éclatante couleur d'or. » Ils invoquent fami- 
lièrement les démons et les génies et les forcent à leur appa- 
raître. Ils pratiquent surtout la divination sous toutes ses formes, 
et c'est la principale raison de leur succès, car jamais on n'a sou- 
haité plus passionnément de lire dans l'avenir. Malgré les défenses 
terribles de la loi, tout le monde veut connaître sa destinée ; les 
supplices dont on punit les devins et ceux qui les consultent ne font 
qu'yen accroître le nombre. Voilà ce qui attire dans les écoles de 



L EMPEREUR JDLIEN. 81 

ces sophistes, qui sont à la fois des philosophes, des "magiciens et 
des prophètes, toutes les imaginations malades, avides d'inconnu, 
éprises de divin, comme il s'en trouve tant dans les grandes crises 
religieuses. Ceux qui s'y pressent ne sont pas des disciples ordi- 
naires, qui viennent écouter avec recueillement les leçons d'un 
maître; ce sont des dévots, des fanatiques dont il faut satisfaire 
à tout prix les ardeurs emportées. Eunape raconte qu'un de ces 
sages s'étant un jour enfui dans une solitude, « ses élèves le sui- 
virent à la piste et, hurlant comme des chiens devant sa porte, ils 
le menacèrent le le déchirer s'il persistait à garder sa science pour 
les montagnes, les arbres et les rochers. » 

Julien a fréquenté successivement ces deux classes de sophistes. 
Ce furent les rhéteurs qui l'attirèrent d'abord. Quand on l'envoya 
étudier à Nicomédie, on lui fit promettre de ne pas suivre les cours 
de Libanius, dont l'enseignement semblait dangereux pour un 
chrétien. C'était précisément celui qu'il souhaitait le plus entendre, 
et il est probable que la défense qu'on lui faisait rendait encore son 
désir plus vif. Il tint pourtant sa promesse, mais s'il n'assistait pas 
de sa personne aux leçons du célèbre rhéteur, il envoyait des gens 
pour les recueillir et les lisait avec passion, quand il était seul. 
Aussi Libanius se regardait-il comme un des maîtres de Julien, et il 
pouvait se rendre ce témoignage qu'il lui avait enseigné bien autre 
chose que l'art de parler: on ne peut guère douter que ses discours 
tout pleins de paganisme n'aient souvent réveillé, dans cette âme 
pieuse et ouverte aux impressions du passé, le souvenir et le regret 
de l'ancien culte. Libanius avait donc raison de lui dire plus tard : 
« C'est la rhétorique qui vous a ramené au respect des dieux. » Mais 
la rhétorique ne pouvait pas longtemps lui suffire. Après avoir fré- 
quenté les rhéteurs, il souhaita connaître les philosophes a et s'eni- 
vrer auprès d'eux à satiété de toute sagesse et de toute science. » 
Eunape raconte qu'il s'adressa d'abord au vieil Jjldésius, le chef de 
l'école. Mais ^Edésius, que l'âge rendait prudent, craignit de se 
compromettre en lui révélant des connaissances suspectes et le 
renvoya à ses disciples. Julien, (jue tous ces retards ne faisaient 
qu'enflammer davantage, alla chercher jusqu'à Éphèse le plus cé- 
lèbre d'entre eux, Maxime, et se mit sous sa direction. C'est de lui 
qu'il apprit toute la doctrine secrète des néo-platoniciens, l'art de 
connaître l'avenir et de se rapprocher des dieux par la prière et 
l'extase. Quand Maxime le vit sous le charme, pour achever de le 
conquérir, il adressa « l'enfant chéri de la philosophie, » comme on 
l'appelait, à l'hiérophante d'Eleusis, qui l'initia à ses mystères. — 
Ce fut comme le baptême de nouveau converti. 

Voilà ce que nous savons de la manière dont s'est accomplie la 

TOMB XL. - 1880. 6 



82 REVUE DES DEUX MONDES. 

conversion de Julien, Ce ne fut pas un de ces coups subits qui, en un 
moment, changent un homme; elle se fit lentement, peu à peu, et 
nous pouvons rétablir presque tous les degrés par lesquels il est 
revenu à l'ancienne religion. On nous dit, et nous n'avons pas de 
peine à le croire, qu'il a toujours eu pour elle, au fond du cœur, une 
préférence instinctive; son orgueil de Grec le disposait à croire que 
les dieux que la Grèce avait si longtemps servis étaient les véri- 
tables. Il fut encore rapproché d'eux par l'éducation qu'il reçut 
dans les écoles, l'étude de la rhétorique, la lecture des livres où 
ils tenaient tant de place ; mais tout le monde s'accorde à recon- 
naître que ce furent les leçons des philosophes qui achevèrent de 
le décider. On doit en conclure que leur enseignement répondait à 
quelque besoin de son âme que le christianisme n'avait pas pu 
contenter. Cet enseignement, nous l'avons vu, ne se composait pas 
seulement d'une métaphysique hardie, d'un mélange de raisonne- 
mens subtils et de rêveries audacieuses qui donnent le vertige à 
l'esprit; il prétendait fournir le moyen de communiquer avec la 
divinité, d'aller vers elle ou de l'attirer à soi, d'entendre sa voix 
dans les songes ou dans les oracles, et de savoir d'elle-même sa 
nature tt ses desseins. Voilà ce que Julien ne trouvait pas au même 
degré dans la religion des chrétiens. Quelque part qu'elle ait voulu 
faire aux surexcitations de la dévotion, il y a toujours eu des âmes 
à qui son dogmatisme a paru froid et qui n'ont pas pu se passer 
du charme des révélations et des extases. De là sont nées ces sectes 
mystiques que l'église a tantôt tolérées avec méfiance, tantôt re- 
poussées sévèrement de son sein. C'est le même besoin qui a jeté 
Julien dans les bras de Maxime d'Éphèse et de ses amis. On se 
trompe souvent sur les motifs de sa conversion; on la regarde comme 
une sorte de révolte du bon sens contre les excès de la supersti- 
tion ; c'est une profonde erreur : il y avait certainement plus de 
croyances et de pratiques superstitieuses dans la doctrine qu'il 
adoptait que dans celle qu'il a quittée, et, s'il a changé de foi, ce 
n'est pas en haine du surnaturel, c'est qu'au contraire il ne trou- 
vait pas assez de surnaturel à son gré dans le christianisme. 

II. 

Julien a dit quelque part « qu'il a été chrétien jusqu'à vingt 
ans. )) On a vu qu'il ne faut pas prendre ces mots à la lettre. Chré- 
tien fervent et sincère, il est bien probable qu'il ne l'a guère été; 
mais il faisait au moins profession de l'être. Il avait, pendant vingt 
ans, vécu parmi les fidèles, fréquenté les églises, lu les livres sacrés, 
écouté l'enseignement des évêques, lorsqu'il fut tout à fait conquis 
par le paganisme. 



l'emperedr jclien, 83 

C'est ce qui précisément a causé à quelques bons esprits une 
surprise profonde: on s'est demandé comment une âme si hon- 
nête, si élevée, si religieuse, avait pu traverser le christianisme 
sans être jamais frappée de ce qu'il y a de grand et de pur dans 
sa doctrine. D'où peut venir que, l'ayant connu de près et pratiqué 
pendant plus de la moitié de sa vie, non-seulement il lui a préféré 
une religion décrépite, mais qu'il n'a conservé pour lui qu'un impla- 
cable mépris? Ce qui est surtout incroyable, ce qui montre le plus 
bizarre aveuglement, c'est qu'il ait tout à fait méconnu sa supé- 
riorité morale, qa'il ne le trouve bon « qu'à faire des âmes d'es- 
claves, » et qu'il affirme avec la plus singulière assurance « que 
jamais aucun homme ne saurait devenir, chez les chrétiens, coura- 
geux et honnête. » On s'explique pourtant un peu ces assertions 
étranges quand on songe aux spectacles que Julien avait sous les 
yeux et dont il devait être plus frappé que personne. Depuis la 
victoire du christianisme, les mœurs publiques n'étaient pas deve- 
nues beaucoup meilleures. On n'en est pas fort surpris quand on 
songe que l'humanité, prise dans son ensemble, ne change guère, 
que le bien et le mal s'y mêlent toujours dans des proportions à 
peu près semblables, et qu'aucune doctrine, si pure, si élevée 
qu'elle soit, n'aura jamais assez de force pour rendre tous les 
hommes parfaits. Mais les chrétiens avaient souvent annoncé que, 
quand leur religion arriverait à triompher des autres, le monde 
serait renouvelé. Elle avait remporté la victoire, et le monde était 
toujours le même. Ne venait-on pas de voir Constantin, le prince 
qui avait mis le christianisme sur le trône, assassiner successive- 
ment son beau-père, son beau- frère, sa femme et son fils? A quoi 
lui servait donc de bâtir des églises, de s'entourer d'évêques, de 
présider des conciles, s'il se conduisait comme Néron? Et plus 
récemment encore, l'avènement de Constance n'avait-il pas été 
ensanglanté par le massacre de presque tout ce qui restait de sa 
famille? Les grandes espérances, quand elles ne se réalisent pas, 
amènent de grands découragemens, et il est probable que beau- 
coup de ceux qui comptaient le plus sur le retour de l'âge d'or, 
voyant que rien n'était changé et que les princes chrétiens sui- 
vaient l'exemple des autres, furent tentés d'accuser le christianisme 
d'impuissance. C'est l'impression que Julien a recueilHe et qu'il 
exprime. Peut-être aussi le caractère de ceux qui furent chargés 
de lui apprendre la doctrine de l'église n'était- il pas de nature à 
le bien disposer pour elle. M. Naville fait remarquer que c'étaient 
des évêques ariens, hommes de" cour, plus occupés d'intrigues poli- 
tiques que riches de vertu, et qui lui donnèrent sans doute une mau- 
vaise idée de l'éducation chrétienne. Mais ce qui, dès ses pre- 
mières années, a dû l'éloigner plus que tout le reste du christianisme 



8A REVUE DES DEUX MONDES. 

et l'empêcher de le comprendre, c'est qu'il était la religion de ses 
persécuteurs. On le forçait surtout à la pratiquer, parce qu'on 
espérait qu'étant chrétien plus fidèle, il serait sujet plus soumis. 
On la lui imposait comme une discipline, il l'accepta comme un 
châtiment. 11 savait bien d'ailleurs que, parmi ceux qui la lui 
enseignaient, il y en avait qui étaient chargés de surveiller ses 
actions et de pénétrer dans ses pensées pour en instruire l'empe- 
reur. Ils lui semblaient moins être des professeurs que des espions 
et des geôliers, et la haine qu'il ressentait pour eux s'étendit à leur 
doctrine. Il ne prêtait guère à leurs leçons qu'une oreille malveil- 
lante. 11 raconte qu'il prenait plaisir à les troubler de ses objec- 
tions et qu'il avait la générosité de leur fournir des argumens 
quand ils étaient embarrassés pour répondre. Ils le félicitaient sans 
doute quand ils le voyaient plongé dans la lecture de leurs livres 
saints ; ils ne savaient pas qu'il ne les étudiait que pour les com- 
battre, et qu'il préparait ainsi sous leurs yeux, et peut-être avec, 
leur aide, sa grande réfutation du christianisme. 

Ainsi la principale raison qu'il avait pour détester cette doctrine 
qui lui était imposée par le meurtrier de sa famille, c'est qu'elle 
représentait pour lui la servitude. L'autre, au contraire, lui sem- 
blait être la liberté. Il secouait le joug, il reprenait possession de 
lui-même, il croyait échapper à ses tyrans en reniant leur foi. Dès 
lors le christianisme se confondit pour lui avec le souvenir des 
plus tristes années de sa jeunesse, et il se rappela toujours qu'au 
milieu de ses humiliations et de ses misères le paganisme lui était 
apparu comme une consolation et une délivrance. C'est ce qui 
explique qu'il l'ait embrassé avec tant d'ardeur. Libanius raconte 
qu'il pleurait quand il entendait dire que les temples étaient ren- 
versés, les prêtres proscrits, les biens des dieux distribués à des 
eunuques ou à des courtisanes ; il nous le montre heureux d'immoler 
des victimes sur ces autels délaissés « et qui avaient soif de sang.» 
Quelques amis étaient seuls confidens de ses croyances nouvelles 
et assistaient à ses sacrifices ; cependant le bruit s'en était répandu 
au dehors, « parmi ceux qui cultivaient les muses et qui adoraient 
encore les dieux. » Ils venaient voir le jeune prince, s'entretenaient 
avec lui quand il était seul, et, séduits par sa piété et par sa 
sagesse, ils priaient les dieux de le garder pour le bonheur de l'em- 
pire. Ces communications discrètes, cet air de conspiration et de 
mystère, le charme du secret, l'attrait du péril, le plaisir de braver 
des maîtres ombrageux et de résister à leurs ordres, tout rattachait 
Julien au culte persécuté, et il attendait avec impatience, il appe- 
lait de tous ses vœux le jour où il pourrait le pratiquer en liberté 
et lui rendre les honneurs qu'il avait perdus. 

Ce jour se fit attendre dix ans entiers. Pendant dix longues 



l'j-mpereur julien. 85 

années, pleines de terreurs et de tristesses, il lui fallut tromper le 
monde, mentir à sa conscience, pratiquer un culte qu'il détestait, 
et même, pour désarmer tout à fait les inquiétudes de Constance, 
entrer dans les ordres inférieurs de la hiérarchie sacerdotale et 
lire au peuple les livres sacrés dans les églises. Il est vraiment 
difficile de comprendre qu'un jeune homme si ardent, si convaincu 
ait été capable d'une si longue dissimulation. On la lui a quelque- 
fois reprochée, ce qui me semble bien injuste, quand on sait sous 
quelle sévère tutelle il passait sa vie, et que, s'il avait ajouté au 
crime impardonnable d'être neveu de Constantin la faute de déser- 
ter le culte de sa famille, il était perdu. Il lui fallut donc dissi- 
muler pour vivre, et si cette hypocrisie nous déplaît, n'oublions 
pas qu'il y était condamné sous peine de mort, et qu'il faut moins 
la reprocher au jeune prince qui s'y résigna qu'à ceux qui la lui 
rendaient nécessaire. 

Devenu césar et chef de l'armée des Gaules, il ne fut pas beau- 
coup plus hbre. L'empereur, même éloigné, continuait à peser sur 
lui. Il le surveillait toujours avec méfiance et s'empressa de rap- 
peler son préfet Salluste, quand il s'aperçut qu'ils s'entendaient 
trop bien ensemble. Julien, qui le vit partir tristement, lui adressa 
une lettre que nous avons conservée et qui est un de ses meilleurs 
ouvrages. Sans qu'il se plaigne ouvertement de l'empereur, on y 
sent une secrète amertume; tout y fait soupçonner sa foi nouvelle, 
quoique rien ne la trahisse : on devine aisément que Salluste la 
partageait, qu'il était un de ces amis sûrs qui priaient avec lui le 
Roi-Soleil ou la Mère des dieux, et auxquels il confiait ses projets 
pour la restauration de l'ancien culte. La fin, pleine de tendresse 
et de gravité, nous attache à ce jeune prince, qui aimait si vive- 
ment ses amis, et qui, selon le mot d'Antonin, tout césar qu'il était, 
savait être homme avec eux. « Pour toi, lui dit-il, car il est temps 
que je t'adresse des paroles d'adieu, puisse la divinité propice te 
guider partout où doivent aller tes pas! que le dieu des hôtes te 
fasse accueil, que le dieu des amis te ménage partout la bienveil- 
lance! qu'il aplanisse la route par terre, et, si tu dois naviguer, 
qu'il abaisse les flots devant toi ! Sois chéri, sois honoré de tous ! 
que la joie accueille ton arrivée, que les regrets accompagnent ton 
départ ! » 

On'^éprouve beaucoup moins de plaisir à lire les panégyriques 
qu'il a composés vers la même époque pour l'empereur Constance 
et rimpératrice'_,Eusébie. Ils sont pourtant, quand on les regarde de 
près, bien plus curieux que la consolation à Salluste. On y trouve 
sans doute des éloges fort hyperboliques et qui ne pouvaient pas 
être sincères; mais Julien a soin de nous prévenir qu'un des privi- 
lèges ilu genre, c'est qu'il y est permis de mentir. « Ce n'est pas 



86 BEVDE DES DEUX MONDES. 

une honte pour l'orateur que de donner de fausses louanges à des 
gens qui n'en méritent aucune. On dit, au contraire, qu'il a tiré un 
bon parti de son art, quand sa parole a su grandir ce qui est petit, 
rapetisser ce qui est grand, et, pour tout dire en un mot, opposer 
à la nature des choses la force de son éloquence. » Nous voila pré- 
venus, et c'est notre faute si nous ajoutons quelque foi à ces hyper- 
boles officielles. Laissons donc de côté tous ces mensonges pom- 
peux, qui se trahissent par leur exagération même ; ce qui mérite 
de nous arrêter, ce qui est véritablement étrange et inattendu dans 
ces panégyriques, c'est la liberté avec laquelle Julien y touche à 
des sujets religieux et laisse voir ses opinions véritables, qu'il 
cachait ailleurs avec tant de soin. On ne peut l'accuser ici d'être un 
hypocrite; aucune allusion n'y est faite aux doctrines chrétiennes, 
rien n'y révèle le prince qui fréquentait les églises et qui avait lu 
au peuple les livres saints. Il y est partout question de Platon et 
d'Homère, jamais de l'Évangile. Les sages de la Grèce tif^nnent la 
place que devraient occuper les docteurs de l'église; c'est Platon 
seul que l'auteur nous cite, quand il veut prouver « que l'homme 
doit tendre à s'élever vers le ciel, d'où il descend; » pour établir 
(( qu'il vaut mieux pardonner une injure que de se venger, » il ne 
s'appuie que sur une maxime de Pittacus. Dans ce discours des- 
tiné à louer un prince chrétien, les vieux récits de la mythologie 
abondent, et non-seulement il les raconte avec plaisir, mais il les 
justifie. « Gardons-nous de croire, dit-il, ceux qui prétendent que 
ce sont des mensonges inventés par des ignorans; » et, pour prou- 
ver qu'ils se trompent, il nous donne une explication de la légende 
d'Hercule'qui la rend très morale et fort raisonnable. Vers la fin du 
second discours, il est amené à tracer ce qu'il regarde comme l'idéal 
d'un bon roi : le portrait est beau, mais c'est celui d'un prince 
païen. Son premier devoir est la piété, c'est-à-dire « le culte des 
dieux. » Pour te bien conduire, « il faut qu'il ait l'œil sur le roi des 
dieux dont un vrai prince doit être l'organe et le ministre. » S'il se 
règle sur ce modèle, ses sujets l'aimeront et appelleront toutes les 
prospérités sur lui. a Les dieux à leur tour devanceront leurs 
prières, et tout en lui accordant d'abord les dons du ciel, ils ne le 
priveront pas de ceux de la terre. Enfin, quand la fatahté l'aura 
fait succomber aux chances inévitables de la vie, ils le recevront 
dans leurs chœurs tt dans leurs festins et répandront sa gloire 
parmi tous les mortels. » Ne dirait-on pas qu'il voulait tracer 
d'avance le programme de son règne? 

Ainsi ces discours officiels, destinés à être prononcés dans des 
cérémonies solennelles, devant les principaux officiers de l'empire, 
sont pleins ^de souvenirs et de sentimens païens. On a quelque 
peine à coinprendre qu'un prince suspect comme Julien ait osé les 



l'empereur jruEN. 87 

prononcer, et qu'un prince dévot comme Constance, qui mettait 
sa gloire à feniier lus temples et à convertir ses sujets, ait pu les 
entendre ou les lire. Il faut évidemment que ce genre d'éloquence 
ait joui de privilèges particuliers: de même qu'il y était permis de 
mentir effrontément, on pouvait y employer cette phraséologie 
païenne sans danger. Elle était consacrée par des chefs-d'œuvre ; les 
rhéteurs s'en servaient depuis des siècles, et c'était comme une 
ancienne mode qu'on tolérait par habitude et par respect. Il n'eu 
est pas moins étrange que, dans un moment où les deux cultes se 
disputaient encore les âmes, on ait permis à l'homme qui faisait 
profession d'être chrétien à l'église de rester païen à l'école. Julien 
pouvait donc à la rigueur, sans étonner les indilï'érens, sans même 
trop effaroucher les dévots, invoquer Jupiter (I) et trouver un sens 
très moral à la légende d'Hercule dans ses panégyriques- mais l'em- 
pressement qu'il mit à user de la permission et la manière dont il en 
profita méritent d'être remarques. On voit bien qu'il était heureux 
d'avoir quel'jue occasion d'exprimer ses sentiments véritables. La 
gêne dans laquelle il était forcé de vivre lai pesait, et il soulageait 
son cœur dans ces exercices oratoires où il pouvait au moins être 
plus libre. Aussi sa joie dut elle être très vive quand il put jeter le 
masque et pratiquer sa religion au grand jour. C'était au moment où 
tout espoir de s'accommoder avec Constance était perdu et où il par- 
tait avec son armée pour aller le combattre. 11 écrivit alors à son 
maître, Maxime d'Éphèse : « Nous adorons publiquement les dieux, 
et toute l'armée qui me suit est dévouée à leur culte. Nous leur 
sacrifions des bœufs pour les remercier de leurs bienfaits, et nous 
immolons en leur honneur de nombreuses hécatombes. Ces dieux 
m'ordonn-^nt de tout maintenir, autant que possible, en parfaite 
sainteté. Je leur obéis, et de grand cœur. Ils me promettent de 
m' accorder de grands fruits de mes efforts, si je ne faibhs pas. » 
Il était alors, comme on le voit, plein d'enthousiasme et d'espoir; 
mais l'avenir lui gardait beaucoup de mécomptes. 

m. 

Ce qui fait l'originalité de la tentative de Julirn pour restaurer 
l'ancienne religion, c'est qu'étant à la fois un philosophe et un 
empereur, il avait deux moyens de lutter contre le christianisme. 
Comme philosophe, il pouvait l'attaquer par ses écrits, le réfuter, 
le confondre, essayer de le perdre dans l'opinion publique; il pou- 
vait prendre, comme empereur, toutes les mesures qui lui sem- 

(I) Dans le paiaégyrique de riinpératrice Euscbie, on lit cotte exclamation : « Par 
Japiter, dieu des amis! » 



88 REVUE DES DEUX MONDES. 

blaient les plus efficaces pour le détruire. Nous allons le suivre 
successivement dans ces deux genres de combat qu'il lui a livrés. 
Il avait composé un grand ouvrage contre les chrétiens, qui ne 
nous est plus connu que par la réfutation qu'en a faite saint 
Cyrille. C'était une œuvre remarquable que Libanius préfère au 
travail de Porphyre sur le même sujet et dont saint Cyrille dit 
« qu'elle a ébranlé beaucoup de personnes et fait beaucoup de 
mal. » On trouve, dans ce qui en reste, une polémique vive, habile, 
quelquefois profonde, toujours nourrie par la connaissance des 
livres saints. En le forçant à les lire et à les méditer, on lui avait 
mis dans la main une arme qu'il a tournée contre eux. Il a fait 
durement payer aux évoques et aux prêtres chargés de l'instruire 
les longs ennuis que lui avait coûtés cette théologie dont on lui in- 
fligeait l'étude. Non-seulement il reproduit les anciens argumens de 
Celse, mais il semble qu'il ait prévu la plupart de ceux dont la 
critique se sert le plus volontiers aujourd'hui : ainsi il fait remar- 
quer les traces de polythéisme que contient le récit de la création 
dans la Bible; il indique en passant que l'évangile de Jean ne 
ressemble pas aux trois autres ; il affirme que le christianisme s'est 
formé d'emprunts maladroits faits aux Grecs et aux Juifs, « mais 
que, comme les sangsues, il a tiré le mauvais sang et laissé le bon. » 
Il devance les railleries de Voltaire, il est amusant et spirituel 
comme lui quand il analyse les récits des livres saints et qu'il en 
fait ressortir les contradictions et les bizarreries. « Dieu dit : Il n'est 
pas bon que l'homme soit seul, faisons-lui une aide à sa ressem- 
blance. Cependant cette aide, non-seulement ne l'aide en rien, 
mais elle le trompe et devient pour tous les deux la cause de leur 
expulsion du paradis... Quant au serpent dialoguant avec Eve, de 
quelle langue dirons-nous qu'il se servit?.. Et la défense imposée 
par Dieu à l'homme et à la femme qu'il avait créés de faire la dis- 
tinction du bien et du mal, n'est-ce pas le comble de l'absurdité? 
peut-il y avoir un être plus stupide que celui qui ne sait pas dis- 
tinguer le mal du bien, pour fuir l'un et chercher l'autre? Dieu 
était donc l'ennemi du genre humain, puisqu'il lui refusait ce qui 
est le fond même de la raison, et le serpent en était le bienfai- 
teur. » Le seul inconvénient de ces railleries, c'est qu'on pouvait 
les retourner contre les légendes païennes, que Julien trouvait 
dignes de respect, qu'il essayait d'expliquer et de défendre. Il 
faut avouer que, quand on vient de se moquer de la tour de Babel, 
il est difficile de traiter sérieusement ce qu'Homère raconte des 
Aloades qui s'avisèrent de mettre trois montagnes l'une sur l'autre 
a afin d'escalader le ciel. » Mais c'est le propre de ces querelles 
théologiques que ceux qui s'y livrent avec plus d'ardeur que de 
prudence ne sont plus capables de voir chez eux les imperfections 



l'empereur julien. 89 

qu'ils discernent chez les autres. Ils dirigent contre leurs adver- 
saires des argumens dont on peut se servir contre eux-mêmes, de 
façon que les deux partis sortent également blessés de la lutte et 
qu'en réalité ce sont les incrédules qui en recueillent tous les fruits. 

Julien ne croyait pas travailler pour les incrédules, il espérait 
bien ramener le monde aux anciens dieux ; mais il n'ignorait pas 
que, pour y réussir, un grand effort était à faire. La polémique 
chrétienne avait porté des coups terribles aux religions populaires, 
elle en avait montré d'une manière victorieuse les faiblesses et le 
ridicule, et il n'était plus possible de revenir tout à fait au poly- 
théisme naïf d'autrefois. Aussi était-ce véritablement une religion 
nouvelle que Julien essaya de composer avec les débris de l'an- 
cienne. Malgré son enthousiasme pour Homère, il comprit qu'on 
n'était plus au temps de la guerre de Troie, que la société nouvelle 
avait de nouveaux besoins religieux et qu'il fallait trouver quelque 
moyen de les satisfaire. Les religions de l'antiquité se composaient 
de pratiques qu'on était tenu d'accomplir rigoureusement et de 
légendes que chacun pouvait interpréter à sa façon; elles n'avaient 
pas de dogmes et ne connaissaient pas d'orthodoxie. Le monde 
s'était fort bien accommodé pendant des siècles de ces croyances 
indéterminées, qui ne gênaient la liberté de personne; mais, avec 
le temps, on était devenu plus difficile. De grands problèmes s'é- 
taient posés à l'esprit d'une façon impérieuse, il fallait qu'ils fus- 
sent résolus, et l'on ne voulait plus se contenter d'une religion qui 
n'apprenait rien de la nature des dieux, de leur action sur le 
monde et des secrets de l'autre vie. Julien se chargea de combler ce 
vide avec la philosophie de Platon. Ce fut son premier travail de 
créer une doctrine religieuse, de donner ce qu'on pourrait appeler 
des dogmes à ces cultes qui n'en avaient pas. C'est ce qui est visible 
dans ce long discours u sur le Roi-Soleil » qu'il composa en trois 
nuits d'insomnie et qui est un de ses plus importans ouvrages. 

Ce discours n'est pas facile à comprendn', et Julien y est souvent 
fort obscur. C'est une sorte d'improvisation où il ne s'est pas donné 
le temps de préciser ses idées. Il y traite d'ailleurs de questions 
métaphysiques et parle pour des gens nourris des mêmes opinions 
que lui, qui l'entendent à demi-mot. Heureusement pour nous, 
M. Naville a pris la peine de rendre clair ce que Julien s'était con- 
tenté d'ébaucher. Je n'ai donc rien de mieux à faire que d'analyser 
son travail, en lui laissant la parole le plus que je pourrai. 

Le Dieu véritable de JuHen, c'est le Soleil. Il est le principe de 
la vie pour toute la nature; sur la terre il fait tout naître et grandir, 
il préside à tous les mouvemens des sphères et des corps célestes, 
il est le centre et le principe de l'harmonie incomparable des cieux; 
« les planètes règlent leurs mouvemens sur les siens, et le ciel 



90 REVUE DES D£DX MONDES. 

entier est plein de dieux qui lui doivent leur naissance. » Mais ce 
soleil, auquel Julien adresse tous ses hommages, n'est pas tout à 
fait celui dont nos yeux suivent le cours, que nous voyons tous les 
jours se lever et disparaître. Cet astre matériel est seulement l'image 
et comme le reflet d'un autre soleil que nos yeux ne peuvent sai- 
sir et qui, dans une région supérieure, au-dessus de la portée de 
nos regards, « éclaire les races invisibles et divines des dieux intel- 
ligens. » Il faut un effort d'abstraction pour comprendre les idées 
de Julien sur ces mondes qui s'étageiit hiérarchiquement les uns 
au-dessus des autres et nous mènent de la sphère que nous habi- 
tons à celle où résident l'idéal et l'absolu. Mais les explications de 
M. NavUle vont nous rendre ce travaU plus facile. « L'univers visible, 
nous dit-il, est l'image d'un monde supérieur qui est son modèle, et 
l'on peut d'après l'image se faire une idée du modèle. De l'univers 
visible enlevez la matière et toutes les imperfections qui résultent 
de la matière; augmentez au contraire par la pensée, élevez à l'ab- 
solu tous les élémens de perfection qu'il coniient, et vous serez en 
chemin de vous faire une notion du monde supérieur. Là aussi, un 
principe central est le foyer d'où l'harmonie rayonne sur les prin- 
cipes subordonnés. z\pijeloiis-le, dit Juhen, ce qui est au-dessus 
de l'intelligence, ou l'Idée des êtres, c'est-à-dire du T jut intelligible, 
ou l'Un, ou, selon l'usage de Platon, le Bien. De même que le 
soleil est entouré da l'armée des cieux et que les planètes dansent 
en chœur autour de lui, de même le Bien est entouré de principes 
intelligibles auxquels il distribue l'être, la beauté, la perfection, 
l'unité, en les enveloppant de l'éclat de sa puissance bienfaisante. 
Aux « dieux visibles » de l'univers correspondent les u dieux intel- 
ligibles » du monde supérieur. Ce monde supérieur est le monde 
absolu, la région des principes primitifs et des causes premières ; 
l'univers visible en prooèle et en reproduit l'ordonnance, mais il 
n'en procède pas directement. Entre ces deux mondes, entre l'Dn 
absolu et l'Un divisé, en're l'immatérialité absolue tt la matière, 
entre ce qui est absolument immuable et ce qui change incessam- 
ment, entre ce qu'il y a de plus haut et ce qu'd y a de plus bas, la 
distance est trop grande pour que l'un puisse sortir de l'autre 
immédiatement. Il faut un intermédiaire. Entre le monde intelli- 
gible (vo-/iTo;) et le monde sensible se trouve le monde intelligent 
(voep'ç). Le monde intelligent est une image du monde intelligible 
et sert à son tour de modèle au monde sensible, qui est ainsi 
l'image d'une image, la reproduction au second degré du modèle 
absolu. » M. Naville fait remarquer que la doctrine de Julien a la 
forme générale de la plupart des doctrines aîexandrines; elle est 
trinitaire. Sa triade se compose de ces trois termes: le monde intel- 
ligible, le monde intelligent, le monde sensible ou visible. A cha- 



l'empereur julien. 91 

cun d'eux correspond un soleil particulier, qui est le centre du 
système. Il y a donc trois soleils, répondant à ces trois mondes 
divers, et qui ont une importance et des attributions différentes. 
Celui du monde intelligible, c'est-à-dire le premier principe, l'Un, 
le Bien, est surtout pour Julien un objet de spéculations philoso- 
phiques, que sa pensée aime à entrevoir dans le lointain, mais qui 
ne se laisse guère aborder. Le soleil du monde sensible, celui que 
nous voyons et dont nous jouissons, est trop matériel pour être 
le dernier terme de ses adorations. C'est donc sur le Dieu central 
du monde intelligent qu'il concentre surtout ses hommages. Il l'ap- 
pelle (( le Roi-Soleil, » et le regarde comme une sorte d'intermé- 
diaire par qui les perfections se transmettent du monde intelligible 
au monde sensible et qui co;nmunique à ce dernier les quaUtés qu'i! 
a reçues lui-même du Bien absolu. M. Naville a raison de dire que, 
dans ces conceptions, Julien s'est inspiré d'abord de Platon, mais 
qu'il s'est aussi souvenu de la théologie chrétienne. « 11 y a une 
parenté évidente entre le Roi-Soleil et ce Dieu secondaire, organe 
de la création, que les ppres du u' siècle avaient proclamé sous 
le nom de Logos et le concile de Nicée sous le non) de Fils, et les 
expressions dont Julien se sert pour définir sa nature rappellent 
quelquefois celles que les docteurs ecclésiastiques appliquent au 
deuxième terme de leur Trinité. Julien espérait peut-être substituer 
le Roi-Soleil a;i Verbe-Fils dans l'adoration du peuple. » 

Je crois que cette analyse rapide suffit pour nous donner une 
idée de ce que Julien voulait faire. Il part ici du plus important 
des cultes populaires, celui du Soleil, qui avait peu à peu effacé 
tous les autres et dans lequel semblaient se concentrer eu ce mo- 
ment toutes les forces vives du paganisme. Par ses origines loin- 
taines, ce culte se rattachait aux vieux mythes d'Apollon, le dieu 
national de la Grèce, mais il s'était rajeuni et renouvelé par l'intro- 
duction d'élémens orientaux. Au moment même où Julien écrivait, 
c'était une autre incarnation du « Soleil invincible, » le dieu persan 
Mithra, qui, grâce à ses associations secrètes et à ses mystères, atti- 
rait et passionnait la foule. A cette dévotion ardente, sur laquelle 
tout le système de Julien repose comme sur une base solide, il veut 
donner ce fond de théologie dogmatique qui lui manquait. Il prend 
à Platon ses spéculations les plus audacieuses et les plus séduisan- 
tes sur la hiérarchie des différons mondes, sur l'émanation, qui les 
fait sortir les uns des autres, sur le Beau absolu, sur les idées, etc., 
et il espère qu'en appuyant les croyances naïves du peuple sur 
les doctrines des philosophes, il leur donnera la force de tenir 
tête au christianisme. L'œuvre était grande assurément et tout à 
fait digne de cet esprit ingénieux et hardi, mais il n'était pas aisé 
d'y réussir. Quand on la regarde de près et qu'on la compare au 



92 REVUE DES DEUX MONDES. 

travail qu'accomplissait en même temps la théologie chrétienne, on 
distingue vite les imperfections qui en compromirent le succès. 

D'abord on est très frappé de voir combien les raisonnemens de 
Julien sont subtils et obscurs. Il fallait, pour saisir son système et 
le suivre dans tous ses détails, un esprit rompu à la dialectique des 
écoles et familier avec les théories les plus délicates des platoni- 
ciens. Il s'en est bien aperçu lui-même et n'en paraît pas fort affligé. 
« Peut-être, dit-il, les idées que je viens d'exposer ne seront-elles 
pas comprises par tous les Grecs ; mais ne faut-il rien dire que de 
vulgaire et de commun? » On voit clairement ici à quel public il 
veut s'adresser, et qu'il écrit seulement « pour les heureux adeptes 
delathéurgie.» En le faisant, il était fidèleàl'ei^pritde la philosophie 
antique, qui ne se communiquait pas à tout le monde, qui choisissait 
et éprouvait ses disciples, qui avait un enseignement extérieur et 
superficiel pour la foule, un enseignement secret pour les privilé- 
giés. Mais le christianisme n'acceptait pas ces distinctions aristo- 
cratiques. Il prêchait à tous le même évangile, et ce qui attirait 
surtout le peuple dans ses églises, c'est que tous les fidèles s'y sen- 
taient unis dans la même foi et qu'on leur reconnaissait à tous un 
droit égal à la vérité. Julien avait tort de se consoler si aisément 
de n'être pas compris du vulgaire : il faut bien songer au vulgaire, 
quand c'est une religion et non pas une philosophie qu'on prétend 
fonder. 

C'était donc pour lui un premier désavantage : en voici un second 
qui n'est pas moins grave. Toutes ces belles théories qu'il déve- 
loppe avec tant de plaisir ne sont après tout que les spéculations 
d'un esprit isolé, des idées philosophiques qu'on discute comme 
les autres et non des dogmes qui s'imposent à la foi. Julien pré- 
tendait pourtant en faire des dogmes véritables, et il leur en donne 
le nom dans un passage curieux où il les compare aux systèmes 
créés par les astronomes pour expliquer les cours des planètes. Ce 
sont ces systèmes qui lui paraissent n'être que des hypothèses, 
c'est-à-dire « des probabilités en harmonie avec les phénomènes ; » 
tandis qu'au contraire les théories de Platon, qu'on appelle quel- 
quefois des hypothèses mystiques, sont pour lui des dogmes « attes- 
tés par les sages qui ont entendu la voix même des dieux ou des 
grands démons, » Nous saisissons ici, à ce qu'il me semble, la pen- 
sée véritable de Julien. Il sait bien qu'un dogme a besoin de s'ap- 
puyer sur une révélation, et c'est aussi sur une révélation qu'il 
fonde la certitude des siens. Il reconnaît qu'on ne parvient pas à 
découvrir la nature divine sans le secours des dieux, mais il croit fer- 
mement que les dieux se communiquent à ceux qui les cherchent, 
qu'ils se mettent en rapport avec eux par les rêves et l'extase, qu'ils 
font entendre leur voix secrète au cœur qui veut les connaître, en 



l'empereur julien. 93 

sorte que les résultats auxquels arrivent les sages occupés à scruter 
les mystères de la nature divine peuvent être regardés comme dictés 
par les dieux eux-mêmes. On pourrait, je crois, comparer ce système 
à celui des théologiens protestans, quand ils soutiennent que les 
fidèles peuvent interpréter les livres sacrés par leur inspiration 
personnelle et que le Saint-Esprit leur communique les lumières 
nécessaires pour les comprendre. La seule diiïérence, et par malheur 
elle est très grave, c'est qu'il n'y avait pas de livres sacrés chez les 
païens. Il était difficile d'attribuer beaucoup d'autorité aux poèmes 
d'Homère, et les philosophes s'accordaient trop mal ensemble pour 
qu'on pût tirer d'eux une doctrine commune (1). Le système de 
Julien manquait donc d'une base solide. Comme il était obligé de 
partir de légendes vagues ou de fantaisies philosophiques, tout y 
était livré aux caprices de l'interprétation individuelle. Ce qu'un 
sage avait trouvé ne s'imposait pas suffisamment aux autres, et 
chacun était obligé de reprendre le travail pour son compte. On 
voulait alors autre chose : les esprits fatigués d'erreurs cherchaient 
une doctrine fixe et sûre pour s'y reposer en paix, et Julien ne pou- 
vait pas la leur donner. 

Il était aussi très difficile que sa doctrine, qui se composait 
d'élémens très divers, formât un tout bien uni. C'était du reste 
l'inconvénient de toutes les restaurations qu'on essayait alors du 
vieux paganisme. Comme on prétendait relever les religions popu- 
laires par des interprétations philosophiques, il était nécessaire de 
mêler des spéculations très sérieuses avec des légendes ridicules, 
ce qui ne produit jamais un effet heureux; il fcdlait surtout trouver 
quelque moyen de passer du monothéisme des gens éclairés au 
polythéisme de la foule, et c'était là un problème encore plus em- 
barrassant que tout le reste. Julien a rencontré devant lui les 
mêmes difficultés et il ne les a pas tout à fait résolues. On ne voit 
pas nettement s'il accorde aux mille divinités de la fable une 
existence réelle et une personnalité distincte. M. Naville fait 
remarquer que, lorsqu'il parle d'elles, sa pensée est souvent 
indécise, que tantôt il semble les regarder comme des forces de la 
nature ou de simples conceptions de l'esprit, tantôt il les repré- 
sente comme des personnes animées qu'il croit voir et entendre, 
dont il invoque le secours, et « pour lesquelles il a les mêmes senti- 
mens que pour des parens et de bons maîtres. » Je ne sais s'il s'est 
bien entendu lui-même sur ce point important, et je n'oserais pas 
dire avec autant d'assurance que M. Naville « que l'anthroporaor- 

(1) M. Naville a très bien montré que le système de Julien repose sur cette idée que 
les philosophies antiques aboutissent toutes aux mêmes résultats, et que cette idée 
n'est pas exacte. 



9l\ REVUE DES DEUX MONDES. 

phis^me lai est tout à fait étranger. » Mais supposons que M. Naville 
ait raison, et que Julien parle par métaphore lorsqu'il nous raconte 
d'un ton si pénétré les apparitions d'Esculape et les voyages de 
Bacchus : s'il se rapprochait par là des philosophes, du même coup 
il s'éloignait du peuple. Il arrive donc que cette fusion qu'il a pré- 
tendu faire des idées philosophiques avec les religions populaires 
n'est qu'une vaine apparence, que les ignorans et les lettrés, qu'il 
réunit dans les mêmes temples, ne s'adressent pas en réalité aux 
mêmes dieux, qne tandis que les uns les prient comme des êtres 
vivons , les autres ne les regardent que comme des allégories ou 
des symboles. Ce sont de ces malentendus qui finissent un jour ou 
l'autre par se découvrir et qui ruinent, en se découvrant, le sys- 
tème qui prétendait s'appuyer sur eux pour vivre. 

C'étaient là de grands inconvéniens et qui ressortent davantage 
quand on compare la théologie de Julien à celle de l'église. Mais 
il ne semble pas les avoir aperçus. Il croyait fermement que cette 
façon d'interpréter 1 îs fables mythologiques par la philosophie de 
Platon donnerait naissance à un véritable enseignement religieux 
qu'on pourrait communiquer au peuple. C'est ce qui ne s'était 
encore jamais fait. On ne prêchait pas dans les temples, on n'y 
exposait aucune doctrine, on n'y faisait pas de leçons de morale. 
Ce furent les philosophes qui s'avisèrent les premiers d'une sorte 
de prédication populaire : après s'être contentés longtemps de déve- 
lopper leurs i'^ées devant quelques disciples choisis, ils appelèrent 
la foule à les entendre. Devant elle, ils prononçaient de véritables 
sermons qui ont quelquefois amené des conversions éclatantes. La 
parole avait bien plus d'importance encore et produisait des effets 
plus merveilleux dans les églises chrétiennes, et il est naturel que 
Julien ait tenté de mettre cette force au service du culte qu'il res- 
taurait. Saint Grégoire de Nazianze nous dit qu'il avait l'inten- 
tion « d'établir dans toutes les villes des lectures et des expli- 
cations des dogmes helléniques qui participeraient à la fois de 
la morale et de la théologie. » C'était une prédication véritable 
qu'il se proposait d'instituer; il voulait l'aller reprendre à la philo- 
sophie pour la rendre à la religion, et la transporter des écoles 
dans les temples. Il n'est pas douteux que ce projet n'ait été réa- 
lisé : nous savons qu'un rhéteur célèbre, Acacius, prononça un 
jour un sermon sur Esculape dans un temple qui avait été pillé 
par les chrétiens et qu'on venait de rouvrir. « Votre discours, lui 
écrivait Libanius, son ami, est d'un bout à l'autre comme le miel 
des muses, brillant par son élégance, persuasif par ses raisonne- 
mens, accomplissant tout ce qu'il se propose. Tantôt, en effet, vous 
prouvez la puissance du dieu par les inscriptions que des conva- 
lescens lui ont consacrées, tantôt vous décrivez tragiquement la 



l'empereur julien. 95 

guerre des athées contre le temple, la ruine, l'incendie, les autels 
insultés, les supplians punis et n'osant plus demander la guérison 
de leurs maux. Vous forcez la conviction par vos argumens, vous 
charmez par votre style, et la longueur même du discours est une 
beauté de plus, car elle répond à la gravité des circonstances. » 
Cette prédication devait se proposer d'enseigner au peuple la nature 
vraie des dieux, le sens caché des mythes et les leçons morales 
qu'on en peut tirer. Il est probable aussi que la vie future y tenait 
une grande place, comme dans celle des chrétiens : Julien en était 
fort préoccupé, et c'est par des pensées d'iannortalité que se ter- 
mine son discours sur le Roi-Soleil et celui sur la Mère des dieux. 
Quand on le ramena mortellement blessé dans sa tente, son der- 
nier souci fut pour un de ses officiers, Anatolius, qu'il aimait ten ire- 
ment et qui venait de périr dans la mêlée. Julien s'étant enquis de 
son sort, on lui répondit « qu'il avait été heureux, beatum fuisse-, » 
il comprit qu'on voulait lui dire qu'il n'était plus et oublia son propre 
sort pour gémir sur celui de son ami ; puis, comme il voyait que tout 
le monde pleurait autour de lui, il blâma cette faiblesse, « disant 
qu'il n'était pas convenable de pleurer un prince qui était près de 
monter au ciel (1). » Il est donc mort avec la certitude absolue 
qu'il allait recevoir dans une autre vie la récompense de ses tra- 
vaux, et que les dieux qu'il avait servis et honorés lui réservaient « un 
séjour éternel dans leur sein. » Nous sommes loin, comme on voit, 
des espérances timides que Plaion exprime à la fm du Phèdon. 
Aussi n'est-ce pas sur la doctrine des philosophes que Julien pré- 
tend s'appuyer pour être sur que tout ne périt pas avec la vie. 
« Les hommes, dit-il, sont réduits sur ce sujet à des conjectures; 
mais les dieux en ont une connaissance complète, » et ce sont les 
dieux, qui, en se communiquant à lui, lui ont révélé la vérité. 

Un enseignement religieux suppose un clergé instruit et caj>able 
de le donner ; or il n'existait pas de clergé véritable, au sens où 
l'entend le christianisme, dans les religions antiques. Les prêtres 
y étaient en général des magistrats ordinaires, nommés comme les 
autres, et l'on n'exigeait d'eux, pour leur confier ces graves fonc- 
tions, ni éducation préalable ni dispositions particulières. Cette façon 
de recruter les sacerdoces de citoyens qui restaient citoyens et ne 
prenaient pas un esprit différent avec leurs fonctions nouvelles, 
avait eu certainement quelques avantages : les anciennes religions 
lui doivent de n'être jamais devenues des théocraties étroites et 



(1) Le fameux mot qu'on lui prête à ses derniers moments : « Galiléen, tu as 
vaincu ! » se trouve pour la première fois dans Thcodoret, qui écrivait près d'un siècle 
après les évènemens qu'il raconte. Il est contraire à tout ce que nous dit Ammien 
Marcellin, qui fut témoin de la mort de Julien, et n'a aucune authenticité. 



96 REVUE DES DEUX MONDES. 

intolérantes, et d'avoir évité ces conflits fâcheux entre l'église et 
l'état qui ont affaibli et déchiré de puissans royaumes; mais elle 
avait aussi de grands inconvéniens dont on s'aperçut quand on eut à 
lutter contre le christianisme. Un clergé mondain, politique, indiffé- 
rent n'était pas une défense suffisante pour ces cultes menacés. Aussi 
la pensée vint-elle aux empereurs, surtout à Julien, d'en changer le 
caractère. Le premier de tous, il prit au sérieux ce titre de grand 
pontife que ses prédécesseurs portaient depuis Auguste et qu'ils ne 
regardaient que comme une décoration de leur pouvoir. Il sembla 
à Julien que cette dignité lui créait des devoirs sévères, et il nous 
dit « qu'il priait les dieux de le rendre digne de les bien remplir. » 
Il voulut d'abord établir entre tous ces sacerdoces divers et isolés 
une sorte de hiérarchie. Les grands prêtres des provinces, qui prési- 
daient au culte des empereurs divinisés, furent chargés de surveiller 
les autres. Ils eurent le droit de les destituer « s'ils ne donnaient pas, 
avecleurs femmes, leurs enfans et leurs serviteurs, l'exemple du 
respect envers les dieux. » Il prit l'habitude de les choisir non plus 
comme autrefois parmi les citoyens riches, importans, magnifiques, 
dont la fortune pouvait suffire à des jeux coûteux, mais parmi les 
philosophes, les sages, les gens éprouvés par leur fermeté, leur 
constance, dans les dernières luttes du paganisme. Dans des lettres 
qui sont de véritables encycliques, il leur recommande de vivre 
honnêtement, de fuir les théâtres, de ne pas fréquenter les comé- 
diens, d'éviter les mauvaises lectures, de prier souvent les dieux ; 
il veut qu'ils ne négligent aucune vertu, surtout la charité, dont le 
christianisme a tiré tant d'honneur et de profit. « Il est arrivé, dit 
Julien, que l'indifférence de nos prêtres pour les indigens a sug- 
géré aux impies galiléens la pensée de pratiquer la bienfaisance, et 
ils ont consolidé leur œuvre perverse en se couvrant de ces dehors 
vertueux. » Ce qui a propagé si vite leur doctrine, « c'est l'humanité 
envers les étrangers, le soin d'inhumer honorablement les morts, 
la sainteté apparente de la vie. » Il faut faire comme eux, s'occu- 
per des pauvres, des malheureux, des malades, a II serait honteux, 
quand les juifs n'ont pas un mendiant, quand les impies galiléens 
nourrissent les nôtres avec les leurs, que ceux de notre culte 
fussent dépourvus des secours que nous leur devons. » 

Cette religion ainsi modifiée, avec un clergé bien organisé et sur- 
veillé sévèrement, un enseignement moral et des dogmes, des hos- 
pices dépendant des temples et tout un système de secours chari- 
tables dans la main des prêtres, était en réalité une religion 
nouvelle. Julien le comprit, puisqu'il éprouva le besoin de lui 
donner un nouveau nom. Nous avons vu qu'il l'appela V hellénisme. 
C'est l'hellénisme qui allait prendre la place du paganisme vieilli 
et essayer à son tour de soutenir l'assaut victorieux de l'église. 



l'empereur julien. 97 



IV. 



Voilà de quelle manière Julien essaya de réformer et de rajeunir 
le culte des anciens dieux. C'est assurément la partie la plus cu- 
rieuse et la plus intéressante de son œuvre. Mais ce philosophe et 
ce théologien se trouvait être aussi le maître du monde. En sa qua- 
lité d'empereur, il avait à régler la situation des deux religions 
qui se partageaient l'empire ; il pouvait mettre son pouvoir souve- 
rain au service de celle qu'il voulait rétablir, et employer, pour 
ruiner l'autre, toutes les forces dont il disposait. Peut-on lui repro- 
cher d'avoir tenté de le faire? A-t-il été véritablement un persécu- 
teur, comme l'ont prétendu les chrétiens, ou mérile-t-il les éloges 
que les ennemis du christianisme ont accordés à sa sagesse et à sa 
modération? C'est ce qu'a voulu savoir M. F. Rode, c'est ce qu'il 
cherche à nous apprendre dans un mémoire solide, impartial, où 
il dégage la vérité de toutes les exagérations des partis Sans ren- 
trer dans la discussion qu'il a faite des textes contraires, je me con- 
tenterai de résumer ici les résultats de son travail. 

Julien a toujours prétendu être un prince tolérant. Au moment 
même où il rouvrait les temples, il annonçait par des édits solen- 
nels qu'il n'entendait gêner en rien les autres cultes. « J'ai résolu, 
disait-il, d'user de douceur et d'humanité envers tous les galiléens; 
je défends qu'on ait recours à aucune violence et que personne 
soit traîné dans un temple ou forcé à commettre aucune autre 
action contraire à sa volonté. » Loin de paraître courir après les 
conversions forcées et de vouloir grossir le nombre des païens par 
des abjurations rapides, il annonçait fièrement que les nouveaux 
convertis ne seraient admis aux cérémonies sacrées « qu'après avoir 
lavé leur âme par des supplications aux dieux et leur corps par des 
ablutions légales. » Il persista jusqu'à la fin dans ces principes, et 
il écrivait encore vers les derniers temps de sa vie : « C'est par la 
raison qu'il faut convaincre et instruire les hommes, non par les 
coups, les outrages et les supplices. J'engage donc encore et tou- 
jours ceux qui ont le zèle de la vraie religion à ne faire aucun tort 
à la secte des galiléens, à ne se permettre contre eux ni voies de 
fait ni violences. Il faut avoir plus de pitié que de haine envers des 
gens assez malheureux pour se tromper dans des choses si impor- 
tantes. » 

Ce sont là de belles paroles, et je conçois que Voltaire les ait 
plusieurs fois citées avec admiration. Par malheur, à côté de celles-là, 
il y en a d'autres où les chrétiens sont traités avec le dernier mé- 
pris. Une tolérance qui s'exprime d'une manière si insultante cause 

TOMB XL. — 1880. 7 



98 REVUE DES DEUX MONDES. 

quelque inquiétude, et l'on ne peut s'empêcher de craindre qu'un 
homme si violent, si emport<^, ne reste pas toujours maître de lui. 
Ces gens envers lesquels il promet de se montrer juste et modéré, 
il ne peut prononcer leur nom sans les outrager cruellement ; il les 
appelle des insensés, des impies, des athées, des fous furieux, 
« la lèpre de la société humaine. » Quand il est amené à les me- 
nacer ou à les punir, il y joint toujours quelque amère raillerie où 
éclate sa haine. S'il les dépouill(3de leurs biens, il déclare que « c'est 
pour leur rendre le chîrain du ciel plus facile; » s'il refuse de châ- 
tier les magistrats qui les maltraitent, il leur rappelle « que leurs 
livres les exhortent à supporter leurs maux avec patience. » Ce sont 
là des sarcasmes de théologien enragé, ce n'est pas le ton d'un 
juge et d'un prince. Il abondait trop dms sa propre opinion, il se 
croyait trop sûr de la vérité de sa doctrine pour ne pas mettre hors 
du bon sens et de la raison tous ceux qui ne pensaient pas comme 
lui. C'est un grand danger de trop mépriser ses adversaires. Il est 
rare que des gens qui considèrent ceux qui ne partagent pas leurs 
sentimens comme des fous et des malades n'arrivent pas à croire 
que l'humanité commande de leur faire un peu de violence pour 
leur rendre la santé. On voit bien que cette pensée a traversé un 
moment l'esprit de Julien : « Peut-être serait-il plus convenable, 
dit-il dans une de ses lettres, de guérir les galiléens malgré eux, 
comme on fait pour les frénétiques. » Il est vrai qu'il s'empresse 
d'ajouter « qu'il leur accorde la liberté de rester malades ; » mais 
il est bien possible que }tlus tard, s'il avait vu sa tolérance impuis- 
sante et ses ennemis lui tenir tête, il fût revenu à sa première idée 
et qu'il se fût dit que, puisqu'ils refusaient obstinément tous les 
remèdes, il fallait bien essayer de « les guérir malgré eux. » C'est 
le prétexte dont se couvrent toutes les persécutions. 

N'oublions pas d'ailleurs que Julien a promis d'être tolérant, 
mais non pas d'être impartial. Il ne traînera personne dans les 
temples, il ne forcera pas les chrétiens à sacrifier aux dieux, comme 
faisaient ses prédécesseurs; voilà tout. Jamais il ne s'est engagé 
à traiter tous les cultes de la même façon et à leur accorder 
une faveur égale, La religion qu'il pratique est celle de Tlitat, il 
est bien juste qu'elle soit la préférée. Sa partialité pour elle est 
visible et lui paraît toute naturelle. Les mêmes actions changent 
pour lui de caractère, suivant le culte qu'on professe. Les païens 
qui n'ont pas voulu renier leur foi sont des martyrs ; les chrétiens 
qui refusent d'abjurer sont des impies. S'ils résistent avec courage 
aux sollicitations de l'empereur, il les maltraite et les accuse de lui 
manquer de respect. Tandis qu'il défend aux évêques de faire des 
prosélytes, il cherche par tous les moyens à propager sa doctrine; 
il attire à elle tous les ambitieux par l'appât des dignités publi- 



l'empereur julien. 99 

qnes. « Je ne veux, dit-il, ni massacrer les galiléens, ni permettre 
qu'on les maltraite : je dis seulement qu'il faut leur préférer les 
hommes qui respectent les dieux, et cela en toute rencontre. ^> C'é- 
tait annoncer que les dignités publiques leur étaient absolument 
réservées, et je ne doute pas que, s'il eût vécu, il n'eût plus laissé 
aucun chrétiea dans l'administration civile et militaire de l'empire. 
Les mêmes procédés furent employés sans plus de scrupule pour 
ramener à lanclen culte des populations entières. Dans ce vaste 
empire, qui se composait d'une agglomération d'anciens états 
libres, les villes voisines étaient. souvent rivales. Elles voulaient 
dominer l'une sur l'autre, ou se disputaient ave*, acharnement 
quelpies lambeaux de territoire. C'était une occasion pour l'empe- 
reur d*^ se les attacher en prenant parti pour l'une ou pour l'autre. 
M. Rode a montré, par l'histoire de Nisibe et de Gaza, que Julien 
faisait profession de se déclarer toujours pour celles qui partageaient 
sa foi. « Si l'on honore les dieux, disait-il, il faut honorer aussi 
les hommes et les villes qui les respectent. » C'est un principe qui 
peut men^r loin. Quand Pessinonte, célèbre par son temple d ,- Cybèle, 
s'adresse à lui pour obtenir une faveur, Julien laisse entendre à 
quel prix il l' accordera. « Je suis disposé, dit-il, à venir en aide à 
Pessinonte, à la condition qu'on se rendra piopice la Mère des 
dieux. Faites donc comprendre aux habitans que , s'ils dési- 
rent quelque chose de moi, ils doivent tous enseiuble s'agenouiller 
devant la déesse. » Voi! . qui est clai.- : Julien conuaiss.iit les 
hommes , il savait qu'on en trouve toujours qui sont d^''cidés h sacri- 
fier l 'ur foi à leur fortune; mais il ne pouvait pas ignorer non plus 
qu'il ne faut guère compter sur ces recrues que l'intérêt ou l'am- 
bition amènent aux religions qui triomphent, et que ce sont des 
conquêtes dont elles ne tirent pas beaucoup plus de profit que 
d'honneur. 

Ses projets en général étaient fort habilement conçus , mais ils 
n'eurent pas tout le succès qu'il en attendait. Il avait pris, dès son 
arrivée à Constantinople, une mesure généreuse et qui devait bien 
disposer l'opinion pour lui. Il rappela tous ceux que Constance avait 
exilés pour des motifs religieux et rendit les biens qu'il avait con- 
fisqués. Parmi ces exilés, il y en avait de toutes les sectes chré- 
tiennes; ma'3, comme Constance était arien, c'était principalement 
sur les catholiques qu'il avait frappé. On vit donc revenir dans leur 
pays un grand nombre d'évêques victimes des tracasseries du régime 
précédent, et, parmi eux, l'invincible Athanase. Julien était très 
fier de cet acte de clémence dont ses amis durent lui faire beau- 
coup de compUmens. Il en parle souvent dans ses lettres et se 
plaint avec amertume que les chrétiens ne lui en aient pas témoi- 
gné plus de reconnaissance. C'est que les chrétiens, comme tout le 



100 REVDE DES DEUX MONDES. 

monde, s'étaient bien vite aperçus que le bienfait de Julien cachait 
un piège et qu'en ayant l'air de les servir, il travaillait contre eux. 
S'il avait fait revenir les proscrits, c'était uniquement dans la pen- 
sée que leur retour ranimerait les querelles tliéologiques. « Il 
savait, nous dit Âmmien Marcellin, que les chrétiens étaient pires 
que des bêtes féroces, quand ils disputaient entre eux, » et il 
comptait qu'affaiblis par leurs luttes intérieures, ils lui opposeraient 
moins de résistance. C'était sa tactique de diviser ses ennemis pour 
les vaincre. En même temps qu'il essayait d'exciter les diverses 
sectes les unes contre les autres, dans les mêmes églises il voulait 
séparer les fidèles de leurs chefs. Toutes les fois qu'il se produisait 
dans une ville chrétienne quelque émotion populaire, il affectait 
d'en rejeter la faute sur le clergé. Les coupables, pour lui, c'étaient 
toujours les prêtres, « qui ne pouvaient se consoler qu'on leur eût 
ôté le pouvoir de nuire. » Un jour l'évêque de Bostra et ses clercs, 
qu'il accusait d'avoir fomenté quelque révolte, lui adressèrent une 
lettre dans laquelle on lisait ces mots : « Quoique les chrétiens 
soient chez nous en nombre égal à celui des Hellènes, nos exhor- 
tations les ont empêchés de commettre le plus léger excès. » Julien 
s'empressa de renvoyer la lettre aux habilans avec un commentaire 
perfide, où il dénaturait les intentions de l'évêque. « Vous voyez, 
leur disait-il, que ce n'est pas à votre bon vouloir qu'il attribue 
votre modération ; il dit que c'est malgré vous que vous êtes restés 
tranquilles et que vous n'avez été contenus que par ses exhorta- 
tions. Ghassez-le donc de votre ville sans hésiter comme étant votre 
accusateur. » La mauvaise foi de Julien est ici manifeste. Il est 
pourtant probable que ses excitations furent écoutées, puisque 
Libanius nous apprend que de graves désordres, dus à des motifs 
religieux, troublèrent alors la tranquillité de Bostra. 

Il avait d'autres moyens encore d'atteindre les chrétiens et de 
leur nuire. Le décret qui rendait à leurs anciens possesseurs tous 
les biens confisqués sous prétexte de religion s'appliquait à tout le 
monde, et les païens devaient en profiter comme les autres. Sous 
les derniers règnes, un grand nombre de temples avaient été dé- 
pouillés de leurs richesses ; on avait pris les terres qui leur appar- 
tenaient, et souvent on s'était approprié sans façon le temple lui- 
même pour le faire servir à des usages profanes. Julien ordonna 
que tout serait restitué. C'était une loi juste, mais dont l'exécu- 
tion présentait beaucoup de dangers. Gomme les faits remontaient 
quelquefois asî^ez haut et qu'il n'était pas facile, après un long 
temps, de retrouver les vrais coupables, la porte était ouverte à 
toutes les délations ; on pouvait toujours perdre un ennemi en l'ac- 
cusant d'avoir pris sa part des biens sacrés. Les lettres de Libanius 
prouvent que beaucoup d'excès furent commis à cette occasion. 



l'empereur julien. loi 

qu'on envahit de riches maisons chrétiennes sous prétexte d'y aller 
chercher le trésor des temples qui ne s'y trouvait pas et qu'on les 
mit au pillage. « Prenez garde, disait le sage rhéteur à ses amis, de 
mériter vous-même le reproche que vous adressez aux autres. 
Les dieux ne ressemblent pas à de cruels usuriers : si on leur res- 
titue ce qui leur appartient, ils ne réclament pas davantage. » Mais 
ces conseils de modération n'avaient alors aucune chance d'être 
écoutés. Partout les esprits étaient émus, les haines ravivées. Dans 
les villes qui se partageaient entre les deux religions, la population 
païenne, qui se sentait soutenue, se jeta sur les chrétiens. Les gens 
qu'on accusait de s'être signalés par leur zèle contre l'ancien culte 
furent poursuivis, battus, jetés en prison, quelquefois déchirés par 
la foule. Les écrivains ecclésiastiques ont raconté longuement toutes 
ces vengeances, etxM. Rode pense qu'en général ils ont dit la vérité. 
Julien lui-même se plaint qu'en certains endroits on ^oit allé trop 
loin. « Le zèle de mes amis, dit-il, s'est déchaîné sur les impies 
plus que ne le souhaitait ma volonté. » Sur un mot imprudent 
qu'on rapporta de l'évêque Georges, la populace d'Alexandrie, la 
plus indisciplinée de toutes celles qui peuplaient les grandes villes 
de l'empire, massacra l'évêque et deux de ses amis. Julien blâma 
cette exécution, mais il n'osa pas la punir. Il écrivit une lettre fort 
singulière aux Alexandrins, dans laquelle il déclarait qu'après tout 
Georges méritait son sort, que l'indignation du peuple était natu- 
relle, et que, « comme il ne voulait pas guérir un mal violent par 
un remède plus violent encore, » il se contentait de leur envoyer 
quelques reproches et quelques conseils. Les chrétiens ne s'en 
seraient pas tirés à si bon compte. Le sang a donc coulé sous le 
règne de ce prince qui faisait profession d'être tolérant; tout ce 
qu'on peut dire pour le défendre, c'est qu'il n'a pas coulé par son 
ordre. 11 est coupable sans doute de n'avoir pas assez fait pour 
prévenir ou pour venger ces violences, mais au moins est-il sûr 
qu'il ne les avait pas commandées. 

Ce qui lui appartient tout à fait, ce qui est véritablement son 
œuvre, c'est le fameux édit par lequel il défendait aux rhéteurs 
aux grammairiens et aux sophistes chrétiens d'enseigner dans les 
écoles. 11 est aisé de voir quels motifs le décidèrent à prendre cette 
mesure grave. C'était l'éducation qui l'avait ramené au paganisme, 
et il comptait bien qu'elle aurait sur les autres la niême influence 
que sur lui. (( Le chrétien, disait-il, qui touche aux sciences des 
Grecs, n'eût-il qu'une lueur de bon naturel, sent aussitôt du dégoût 
pour SIS doctrines impies. » L'admiration qu'il éprouvait pour 
Homère et pour Platon lui faisait croire qu'on ne pouvait pas les 
lire sans partager les croyances qui les avaient si bien inspirés. 
Mais pour que cet enseignement produisît tout son effet, il ne fal- 



J02 R vu-. DES DEUX MONDES, 

lait pas qu'on pût le dénaturer. Le rhéteur ou le sophist® devenu 
chrétien étnit forcé d'opposer une autre doctrine à celle des phi- 
losophes qu'il faisait lir -^ à ses élève?, de donner un sens nouveau 
aux légendes racontées par les poètes et d'affaiblir par des expli- 
cations ou des réserves l'impression de ces beaux récits. C'est ce 
que Julien ne voulait à aucun prix permettre; c'est ce qui lui donna 
la pensée d'interdire à tous ceux qui avaient quitté l'ancienne reli- 
gion de la Grèce de lire les poètes ou les philosophais grecs devant 
la jeunesse. L'édit dans lequel il k leur défendait, et que nous avons 
conservé, est plein d'une bienveillance hypocrite pour eux qui n'est 
au fond qu'une cruelle ironie. 11 a l'air vraiment de prendre leurs 
intérêts; il déclare qu'il veut leur rendre un grand service et 
mettre enfin d'accord leurs sentimens et leurs paroles. Est-il con- 
venable que des gens qui font profession de form3r leurs élèves 
non-seulement à l'éloquence, mais à la morale, soient forcés d'ex- 
pliquer devant eux des auteurs dont ils ne partagr-nt pas les croyances 
et qu'ils accusent d'impiété? « Jusqu'ici, dit-il, on avait beaucoup 
de raisons pour ne pas fréquenter les temples, et la crainte siis- 
pendue de toutes parts sur les têtes faisait excuser ceux qui 
cachaient les opinions les plus vraies au sujet des dieux. Mais 
puisque les dieux nous ont rendu la liberté, il est absurde d'ensei- 
gner aux hommes ce qu'on ne croit pas bon. » La tolérance doit 
amener avec elle la sincérité. Chacun étant libre dans ses opinions, 
personne ne doit plus agir ou parler contre ses croyances. Si les 
professeurs pensent qne les grands écrivains de la Grèce se sont 
trompés, ils doivent cesser d'interpréter leurs ouvrages; « autre- 
ment, puisqu'ils vivent des écrite de ces auteurs et qu'ils en tirent 
leurs honoraires, il faut avouer qu'ils font preuve de la plus sor- 
dide avarice et qu'ils sont prêts à tout endurer pour quelques 
drachmes. » Ils ont donc le choix ou de ne pas enseigner ce qu'ils 
croient dangereux, ou, s'ils veulent contijuer leurs leçons, de com- 
mencer par se convaincre eux-mêmes qu'Hésiode et Homère, qu'ils 
sont chargés de faire aduiirer aux autres, ont dit la vérité. La 
conclusion de tout ce raisonnement, c'est qu'il faut qu'ils reviennent 
à l'ancienne religion « ou qu'ils aillent dans les églises de> gali- 
léens interpréter Mathieu et Luc. » 

Cet édit, qui déplut aux païens modérés, souleva une colère vio- 
lente chez les chrétiens. Ils en furent même plus irrités que de 
beaucoup d'autres mesures qui auraient dû, à ce qu'il semble, leur 
être plus désagréables. Il ne s'agissait après tout que de ces écoles 
où ils savaient bien que le paganisme régnait en maître, et l'on 
éprouve quelque surprise de les trouver si attachés à un enseigne- 
meiît hostile à leurs croyances. Nous avons vu de nos jours des 
docteurs rigoureux effrayer les âmes timides du danger que pré- 



L'EMPEtîE.R JULIEN. 1C3 

sente la lecture des auteurs païens pour les jeunes gens et deman- 
der qu'on les bannisse de nos collèges. L'édit de Julien leur don- 
nait satisfaction, et il est probable que, loin de s'en plaindre, ils 
auraient été fort contens qu'on forçât les maîtres chrétiens derenon- 
cer aux chefs-d'œuvre antiques et « d'interpréter Mathieu et Luc. » 
Mais on pensait autrement au iV siècle. Quoique le chri-tiauisme 
fût encore dans la ferveur de sa jeunesse, l'église n'avait pas ces 
scrupules exagérés. Autant que la société païenne, elle tenait à 
l'éducation, et elle ne croyait pas qu'on pût élever quelqu'un, lui 
apprendre à penser et à parler sans lui faire lire ces giands écri- 
vains qui étaient les maîtres de la parole et de la pensée. On ne 
renonçait pas à les étudier et à les admirer en devenant chrétien. 
Ils étaient le bien commun de toutf la race grecque, et quand Julien 
voulait en faire le monopole d'un seul culte, saint Grégoire répon- 
dait fièrement à cette insolente prétention : a N'y a-t-il donc d'autre 
Hellène que toi? » Cette insistance nous prouve que l'église, sur- 
tout en Orient, entrait dans une phase nouvelle. Le temps des 
luttes ardentes avec la société païenne allait finir. 11 n'ét.dt plus 
question de conibattre le vieux paganisme, qui était vaincu; il fal- 
lait prendre sa place, et l'on sentait bien qu'on ne pouvait pas le 
remplacer sans faire un peu comme lui. Depuis qu'il était moins à 
craindre, on s'apercevait que tout n'était pas à répudier dans son 
héritage. On devient vite conservateur quand on est le maître. Au 
lieu de se donner la peine de créer de toutes pièces une société 
nouvelle, on trouvait plus sûr de ne pas détruire ce qui pouvait 
se garder du passé. 11 s'agissait seulement d'accommod r ce qu'on 
gardait avec l'esprit du christianisme, ce qui ne paraissait pas 
nnpossible. Il y avait déjà des sophistes chrétiens, Prohaerese à 
Athènes, Victorinus à Rome; on allait avoir des poètes qui essaie- 
raient d'appliquer les procédés de l'art antique à des sujets tirés 
de l'Évangile et de la Bible. On peut donc dire que, dès ce moment, 
commençait à se faire cette union de la sagesse grecque et de la 
doctrine chrétienne, ce mélange d'idées anciennes et nouvelles sur 
lequel repose la civilisation moderne. Il semble qu'on avait, autour 
de Julien, le sentiment confus que ce mélange achèverait de perdre 
l'ancienne religion en !a rendant inutile. Aussi prétendait- il l'em- 
pêcher en chassant les maîtres chrétiens des écoles. Plus ses enne- 
mis souhaitaient conserver, pour leurs rhéteurs ou leurs sophistes, 
le droit de lire et d'expliquer Homère ou Platon, plus il tenait à 
les en priver. Il croyait assurer par là le succès définitif de son 
entreprise. Les autres mesures qu'il avait prises contre les chré- 
tiens leur nuisaient dans le présent, celle-là leur enlevait l'avenir. 
Ou bien leurs enfans continueraient à suivre les écoles de rhéto- 
rique et de philosophie redevenues tout à fait païennes, et ils ne 



^0^ REVUE DES DEUX MONDES. 

pouvaient manquer de se laisser séduire à cet enseignement qui les 
ramènerait à l'ancienne foi; ou ils cesseraient de les fréquenter, 
et, après quelque temps, privés de cette éducation salutaire qui fait 
l'homme, ils perdraient peu à peu les belles qualités de l'esprit 
grec et deviendraient des barbares. De cette façon, la secte achè- 
verait de s'éteindre dans l'ignorance et l'obscurité. 

\. 

Ces espérances, on le sait, furent tout à fait trompées. De toutes 
les entreprises dirigées contre le christianisme, aucune n'a été 
mieux conçue et plus habilement conduite que celle de Julien; 
aucune n'a produit de plus médiocres résultats. Une des principales 
raisons de cet éclatant insuccès, c'est qu'il trouva moyen de s'alié- 
ner les deux cultes, et qu'en réalité il ne contenta personne. On 
est d'abord tenté de croire que les partisans des anciens dieux ont 
dû applaudir de tout leur cœur à la restauration de l'ancien culte 
et qu'ils faisaient tous des vœux pour le prince qui leur rendait 
leurs temples et leurs cérémonies. Il n'en est rien pourtant, et l'on 
s'aperçoit vite qu'il rencontra, parmi les gens même de son parti, 
des résistances obstinées dont il dut être fort chagrin. Beaucoup 
d'entre eux n'avaient pas d'autre raison de rester païens que leur 
goût pour une certaine facilité de mœurs que le paganisme tolérait. 
Celaient des gens du monde dont l'honnêteté n'était pas très austère, 
qui aimaient le plaisir et n'y trouvaient pas de crime, qui attachaient 
plus de prix à la vie présente qu'à cette immortalité problématique 
qui suit l'exi>tence et regardaient plus volontiers la terre que le ciel. 
Julien voulait en faire à toute force des mystiques et des dévots. 
Ils ne s'y résignèrent pas, et tous ses efforts vinrent se briser contre 
le scepticisme léger de ces personnes d'esprit qui ne voulaient pas 
plus être traînées au temple qu'à l'église. Des raisons semblables 
éloignèrent de lui la populace des grandes villes, amoureuse des 
jeux et des fêtes. Parmi ces habitans d'Antioche, qui chansonnaient 
si gaîment l'empereur, qui se moquaient de son petit manteau et 
de sa barbe de bouc, les chrétiens étaient nombreux sans doute; 
mais il y avait des païens aussi, puisque Libanius nous apprend 
qu'on a proféré ces insultes dans le désordre d'une cérémonie 
sacrée. O.i lui en voulait surtout de négliger les jeux publics et de 
n'avoir pas l'air de s'y plaire. On ne le voyait presque jamais à 
l'hippodrome, ou, s'il y paraissait un instant, il y portait une figure 
ennuyée, et, après quelques courses, s'empressait d'en sortir. Les 
mimes ne le retenaient pas plus longtemps, et il se gardait bien de 
passer ses journées, comme faisaient ses prédécesseurs, « à regar- 
der danser des femmes sans honte ou des garçons beaux comme des 



L EMPEREUR JULIEN, 105 

femmes. » Ce sont des crimes que nous pardonnerions aujourd'hui 
très volontiers, mais on les trouvait alors irrémissibles. Souve- 
nons-nous qu'une des raisons qui avaient irrité le plus la populace 
païenne contre les premiers chrétiens, c'est qu'on ne les voyait 
jamais au théâtre, et qu'en évitant d'y paraître ils avaient l'air de 
le condamner. Julien prenait plaisir à vivre autrement que le 
peuple, et il s'en faisait gloire. « Nous sommes ici, disait-il aux 
gens d'Antioche, sept étrangers, sept intrus. Joignez-y l'un de vos 
concitoyens cher à Mercure et à moi-même, habile artisan de paroles 
(Libanius). Séparés de tout commerce, nous ne suivons qu'une 
seule route, celle qui meneau temple des dieux. Jamais de théâtre, 
le spectacle nous paraissant la plus honteuse des occupations, l'em- 
ploi le plus blâmable de la vie. » C'est la conduite d'un sage, mais 
le peuple en était choqué et le laissait voir. Quand on veut agir 
sur la foule, il ne faut pas trop vivre en dehors d'elle. Un homme 
qui est trop étranger à ses goûts et qui méprise trop ses plaisirs ne 
la comprend pas et n'a guère de chance d'en être compris. Julien 
s'enfermait trop volontiers avec les sept ou huit personnes qui 
partageaient tous ses sentimens, il ne tenait pas assez de compte 
de l'opinion du reste. C'est une grande maladresse pour un prince 
qui attaquait le christianisme de n'avoir pas mis d'abord tous les 
païens de son côté. 

Réussit-il au moins à gagner beaucoup de chrétiens? C'est ce 
qu'il n'est pas aisé de savoir, les historiens de l'église étant plutôt 
occupés à nous faire connaître ceux qui résistèrent avec courage 
que ceux qui eurent la faiblesse de céder. On ne peut guère douter 
que les indifférens et les ambitieux, qui sont toujours prêts à sacri- 
fier leurs convictions à leurs intérêts, les parfaits fonctionnaires 
qui font profession de suivre en tout les préférences du maître, ne 
se soient décidés vite pour la religion de l'empereur. De ceux-là 
il y en a toujours assez dans un vaste empire, où le prince dispose 
d'un grand nombre de places, pour que Julien ait pu avoir quelque 
illusion, au début de son règne, sur le succès de son entreprise. 
On vit donc alors tout ce peuple de flatteurs qui avait docilement 
suivi Constantin, quand il quitta le paganisme, se retourner vers 
les anciens dieux avec la même unanimité. Quelques années plus 
tard, un évê jue, dans un sermon contre l'ambition et l'avarice, 
rappelle que ces vices ont toujours fait les apostats, qu'ils ont été 
cause que beaucoup ont changé de religion comme d'habit, et il en 
donne pour exemple les faits dont on venait d'être témoin. « Quand 
un empereur, dit-il, déposant le masque dont il s'était couvert, 
sacrifia ouvertement aux dieux et poussa les autres à le faire par 
l'appât des récompenses, combien ne quittèrent pas l'église pour 
aller dans les temples! combien furent séduits par les avantages 



106 REVUE DES DEUX MONDES. 

qu'on leur offrait et mordirent à l'hameçon de l'impie ! » Le païen 
Themistius, en d'autres termes, parle comme révêtjue et flétrit avec 
autant de force cette honteuse versatilité : « Misérables jouets des 
caprices de nos maîtres, c'est leur pourpre, ce n'est pas Dieu que 
adorons, et nous acceptons un nouveau cul Le avec un nouveau 
règne! » Il y eut donc, au début, un graad nombre de transfuges, 
mais il est probable que ce n'était pas ceux auxquels l'empereur 
tena't le pi :s. Les honnêtes gens restèrent fermes, et ce furent 
seulement les décriés et les suspects qui vinrent en foule. Julien 
aurait beaucoup désiré ramener au culte des dieux le sophiste Pro- 
hœrese, la gloire de l'école, qui venait de se faire chréiien; mais il 
résista à toutes ses avances. En revanche, il n'eut pas de peine à 
gagner Héc^bole, qui avait séduit Constance par son zèle bruyant 
contre les païens, rhéteur médiocre, au dire de Libanius, flatteur 
éhonté du pouvoir présent, et qu'on vit, aussitôt après la mort de 
Julien, se coucher à la porLe d'une église, en criant aux fidèles : 
« Foulez-moi aux pieds comme un sel corrompu et insipide. » 11 
ramena aussi Thalassius, un délateur, dont le témoignage avait 
perdu son frère Gallus. Julien l'avait fort durement accueilli quand 
il vint le voir à Antioche; mais Thalassius savait le moyen le désar- 
mer : il se fit païen et devint tout d'un coup si zéb^ pour les devins 
et les oracles que le prince ne tarda pas à en faire son familier. 
C'étaient là des conquêtes faciles et dont il n'y avait pas lieu d'être 
fier. 

Julien ne pouvait guère espérer d'attirer àlui les chefs de l'église. 
Il savait qu'il en était détesté, et le leur rendcdt bien. Jamais il ne 
parle d'eux qu'avec un ton de colère et de menace. « Après avoir 
exercé jusqu'ici leur tyrannie, dit-il, ce n'est pas assez pour eux 
de ne pas payer la peine de leurs crimes; jaloux de leur ancienne 
domination et regrettant de ne plus pouvoir rendre la justice, écrire 
des testamens, s'approprier des héritages, tirer tout à eux, ils font 
joupr tou-5 Itis ressorts de l'intrigue et poussent les peuples à se 
révolter. » Nous savons pourtant aujourd'hui que cet ennemi vio- 
lent des évêques eut la chance d'en convertir un. C'est une histoire 
curieuse, que la découverte d'une lettre inédite de Julien vient de 
nous révéler et qui m.'rite d'être connue (1). Il raconte, dans cette 
lettre, qu'à l'époque où il fut appelé par Constance au commande- 
ment de l'armée, il passa par la Troade et s'arrêta dans la ville qu'on 
avait construite sur l'emplacement de l'ancien Ilion. Il demanda à 
voir les monumens du passé, a C'était, nous dit-il, le détour que 
j'employais pour visiter les temples. » L'évêque du lieu, qui s'appe- 

(1) Cfitte lettre a été trouvéee dans un manuscrit grec du British Muséum, qui 
contient un recueil de lettres diverses. L'aatlienticité en est 1; coutestable. Elle a été 
publiée par M. Heaniog; daas le Hermès de BerliU; en 1875. 



l'empereur julien. 107 

lait Pégase, s'offrit à le conduire et le mena aux tombeaux d'Hector 
et d'Achille. « Là, ajoute le prince, comme je u/aperçus que le feu 
brûlait presque sur les autels et qu'on venait à peine de l'éteindre, 
que la statue d'Hector était encore toute brillante des parfums 
qu*on y avait versés, je dis, les yeux fixés vers Pégase ; « Eh quoi! 
les habitans d'Ilion font donc des sacrifices? » Je voulais connaître, 
sans en avoir l'air, quelles étaient ses opinions, lime répondit: 
« Qu'y a-t-il d'étonnant qu'ils honorent le souvenir d'un grand 
homme, qui était leur concitoyen, comme nous faisons pour nos 
martyrs?» Sa comparaison n'était pas bonn*^, mais eu égard aux 
temps la réponse ne manquait pas de finesse. Il me dit ensuite : 
«Allons visiter l'enceinte sacrée de Minerve Troyenne; «et heureux 
de me conduire, il ouvrit la porte du temple. Il me fit voir alors les 
statues et me prit à témoin qu'elles éta ent tout à fait intactes. Je 
remarquai qu'en me les montrant il ne fit rien de ce que font d'or- 
dinaire ces impies dans des circonstances pareiOes ; il ne traça 
pas sur son front le si^ne qui rappelle la mort du crucifié et ne 
siflla pas dans ses dents; car c'est le fond de leur théologie de sif- 
fler, quand ils sont en présence des statues de nos dieux, et de faire 
le signe de la croix. » Voilà, il faut l'avouer, un évêque fort com- 
plaisant. L'habile homme avait deviné sans doute les opinions se- 
crètes de Julien qui ne pouvaient pas échapper à des yeux péné- 
trans, et il voulait d'avance se mettre bien avec l'héritier du trône. 
Quand le paganisuic triompha, Pégase se fit ouvertement païen, et 
d'évèque d'iiion il devint grand prêtre des dieux. Mais il paraît qu'il 
ne fut pas bien accueilli dans son nouveau parti. Un ancien évêque 
était toujours suspect aux ennemis de l'église. Odieux à ceux qu'il 
avait quittés, il n'inspirait aucune confiance aux autres, et l'on 
rappelait, pour le perdre, qu'il avait lui au^si détruit des objets 
sacrés du temps qu'il voulait plaire aux chrétiens. Julien fut obligé 
de le déf' ndre contre i'animadversion publique, et c'est dans ce 
dessein qu'il écrivit la lettre qu'on a retrouvée. Il y parle avec un ton 
de mauvaise humeur visible : « Pensez-vous, dit-il, que je l'aurais 
nommé à un sacerdoce, si j'avais cru qu'il avait jamais commis 
quelque impiété? » Puis il le justifie des crimes qu'on lui reproche : 
s'il a couvert de haillons les statues des dieux, c'était pour leur 
épargner de p'us grands outrages, et il n'a consenti à jeter à bas 
quelques pans de mur insignifîans qu'afin de sauver le reste. Est-ce 
une raison de donner aux galiléens le plaisir de le voir malheureux 
et insulié? « Croyez-moi, dit-il en finissant, il vous faut honorer 
non-seulement Pégase, mais tous ceux qui comme lui se sont con- 
vertis à notre foi, si nous voulons attirer les autres à nous et ne 
pas donner à nos ennemis l'occasion de se réjouir, Si au contraire 



108 REVUE DES DEUX MONDES. 

nous accueillons mal ceux qui viennent d'eux-mêmes nous trouver, 
personne ne sera plus disposé à nous écouter et à nous suivre. » 

11 est sûr qu« l'exemple de Pégase devait donner à réfléchir et que 
ce n'est pas un sort très enviable de se trouver en butte aux haines 
des deux partis, d'être détesté de l'un et suspect à l'autre. Aussi 
peut-on affirmer sans crainte que le clergé chrétien ne se laissa pas 
séduire par ces sacerdoces que Julien offrait si libéralement à ceux 
qui embrassaient sa foi. Dans le peuple, les convertis furent sans 
doute pins nombreux; mais, si quelques hommes cédèrent, les 
femmes paraissent avoir résisté. Julien, qui leur en voulait de la part 
qu'elles ont eue à la propagation du christianisme, les accusait, 
même dans les maisons païennes, « de porter aux galiléens tout 
l'avoir de la famille. » Libanius prétend que, quand on pressait les 
gens d'aller au temp'e, ils répondaient u qu'ils ne voulaient pas faire 
de la peine à leur femme ou à leur mère, » ou que, s'ils se lais- 
saient par hasard entraîner et consentaient à offrir un sacrifice, «de 
retour, chez eux, les prières de leur femme, les larmes qui coulaient 
la nuit, les détournaient de nouveau des dieux. » L'ancien culte ne fit 
donc, malgré lanl d'efforts, que des conquêtes peu solides. Julien, 
qui était si convaincu de la vérité de sa doctrine, qui ne croyait 
pas qu'on pût résister à la lumière de Platon et de Porphyre, éprou- 
vait une sorte d'impatience quand il voyait les gens rester insen- 
sibles aux argamens qui l'avaient conquis. Il avait cru qu'il suffi- 
rait de rouvrir les temples pour que la foule vînt de nouveau s'y 
précipiter. Les temples étaient rouverts, mais la foule n'en savait 
plus le chemin, ou si elle y venait à certains jours, il comprenait 
sans peine que ce n'était pas par dévotion, mais par flatterie, et 
qu'on cherchait à plaire à l'empereur plus qu'aux dieux. Aussi 
trouve-t-on, dans ses derniers écrits, la trace d'un découragement 
qu'il ne peut dissimuler. « L'hellénisme, dit-il dans une lettre, ne 
fait pas encore tous les progrès que nous voudrions. » Et ailleurs : 
« Il me faudra beaucoup de monde pour relever ce qui est si triste- 
ment tombé. » Mais le temps, ni les hommes n'y auraient rien 
fait, le succès n'était pas possible, et il se serait aperçu un jour 
que « ce qui était tristement tombé ne pouvait plus se relever. » 

Est-ce un malheur qu'il n'ait pas réussi, et l'échec de son entre- 
prise mérite-t-i! vraiment quelques regrets? Sur cette question, les 
sentimens sont partagés : tandis que des philosophes, qui ne sont 
pas suspects de bienveillance pour le christianisme, comme Auguste 
Comte, traitent Julien avec la dernière rigueur, d'autres pensent 
qu'il est fàchi^ux pour l'humanité que la mort ne lui ait pas permis 
d'exécuter ses projets (1). Cette diversité d'opinions entre des gens 

(1) S'est l'idée d'Émil Lame, dms ce livre si étrange et si curieux qi;'ii a compoïé 
E«ir Julien l'Apostat. U approuve teut à fait « la tantalàve de Julien de fonder une église 



L EMPEREUR JULIEN. 109 

qui 'appartiennent au même parti ne doit pas nous surprendre et 
peut s'expliquer sans trop de peine. Si l'on a porté sur Julien des 
jugemens opposés, c'est qu'en réalité son œuvre était double : il 
voulait détraire une religion et en fonder un autre; selon qu'on 
est plus frappé de l'un ou d. autre de ces deux desseins, l'idée 
qu'on a de lui change et on lui devient favorable ou contraire. 

Au siècle dernier, on n'apercevait qu'un des côtés de son œuvre; 
on ne voyait en lui que le prince qui avait combattu le christia- 
nisme : c'était donc un allié auquel on était heureux de tendre la 
main à travers les siècles. On avait recueilli dans ses ouvrages 
quelques belles paroles de tolérance qu'on citait avec admiration, 
et l'on se plaisait à tracer de lui les portraits les plus séduisans. 
C'étaient, par malheur, des portraits de fantaisie, où l'on exagérait 
les qualités, où l'on dissimulait les défauts. A dire le vrai, il n'y a, 
chez Julien, que le soldat qui mérite des éloges sans réserve. Ces 
belles camprignes de l'armée des Gaules, cette bataille de Stras- 
bourg, si hardiment engagée, si féconde en résultats heureux, cau- 
sèrent partout une surprise et un enthousiasme dont le souvenir 
a longtemps duré. Plus tard, quand les armes romaines ne furent 
plus victorieuses, quand les barbares ravagèrent l'empire sans 
qu'on pût les arrêter, on songea souvent avec regret à ce jeune 
prince qui les avait si vivement rejetés au-delà da Rliin. C'est alors 
que le poète Prudence, un chrétien zélé, mais un bon patriote, 
disait de lui ce beau mot : « S'il a trahi son Dieu, au moins il n'a 
pas trahi sa patrie ! » 

Perfidus ille Deo, sed non et perfidus urbi ! 

Mais ce n'était pas le soldat qu'admiraient surtout les philosophes 
du xviii- siècle, c'était l'ennemi du christianisme. En le voyant 
animé contre les chrétiens des passions qu'ils éprouvaient eux- 
mêmes, ils se le figuraient semblable à eux dans tout le reste. Ils 
étaient tentés d'en faire un incrédule, un sceptique comme eux, un 

catholique et monothéiste, » il trouve «qu'en projetant d'établir au profit des empe- 
reurs et des dieux helléniques l'unité spirituelle qui s'est établie plus tard au profit 
des papes et des dieux chaldéo-juifs, il s'est élevé à une conception unique, qui fait 
de lui une ficaire unique dans l'histoire. Il nous conserrait ainsi, cachées sous les brous- 
sailles de la théologie, la sagesse et la beauté antiques dont il a fallu après tant de 
siècles recueillir à grand' peine les restes à moitié défigurés par le? chrétiens. » Il lui 
reproche seulement d'avoir perdu sa réforme religieuse, pleine de jeunesse et d'avenir 
en l'ass iciant à la défense d'un empire vieilli et qui ne pouvait plus vivre. Si Julien 
avait abandonné l'Occident aux barbares, en les laissant s'établir dans les villes qui 
ne pouvaient pas leur échapper, s'il avait essayé de les convertir à l'helléuisme, « le 
christiatiisme était perdu et la civilisation sauvée. » Ainsi, selon Lamé, 1'.' succès de 
l'entreprise de Julien aurait fait le bonheur du monde. 



110 REVUE DES DEUX MONDES, 

ennemi du surnaturel et des religions révélées. L'erreur était gros- 
sière, et il est ditricile d'imaginer comment on a pu la commettre. 
Rien ne ressemble moins à un libre penseur que Julien. Il aime beau- 
coup la philosophie, mais celle de Platon et de Pythagore, c'est-à- 
dire « la philosophie qui nous conduit à la piété, qui nous apprend 
ce que nous devons savoir des dieux, et d'abord qu'ils existent et 
que leur providence veille aux choses d'ici-bas. » Quant à celle 
d'Epicure et de Pyrrhon, il n'en veut pas entendre parler. « C'est 
par un bien''ait des dieux, dit-il, que leurs livres sont perdus. » 
Il a eu horreur les athées, et il répète, à leur propos, une parole 
de son maître Jamblique, « qu'à tous ceux qui demandent s'il y a 
des dieux et qui semblent en douter, il ne faut pas répondre comme 
à des hommes, mais les poursuivre comme des bêtes fauves. » 
Voilà un mot qui aurait dû refroidir l'admiration que d'Argens et 
Fréiléric éprouvaient pour lui. Ce prince, dont on voulait faire à 
tout prix an sceptique, un libre penseur, était réellement un illu- 
miné qui croyait voir les dieux et les entendre, un dévot qui visitait 
tous les temples et passait une partie de ses journées en prières. 
« Il tiert moins, disait Libanius, à être appelé un empereur qu'un 
prêtre; et ce nom lui convient. Autant il est au-dessus des autres 
souverains par sa façon de régner, autant par sa connaissance des 
choses sacrées, il dépasse les autres prêtres; je ne dis pas ceux 
d'aujourd'hui, qui sont des ignorans, je parle des prêtres éckirés 
de l'ancienne I^gypte. Il ne se contente pas de sacrifier de temps en 
temps, aux fêtes marquées dans les rituels, mais comme il est con- 
vaincu de la vérité de ce principe qu'il faut se souvenir des dieux 
au commencement de toute action et de tout discours, il offre tous 
les jours les sacrifices que d'autres ne célèbrent que tous les mois. 
C'est par le sang des victimes qu'il salue le soleil à son lever, et 
le sang coule encore le soir pour l'honorer quand il se couche. 
Puis d'autres victimes sont immolées en l'honneur des démons de 
la nuit. Comme il est quelquefois retenu chpz lui et ne peut pas 
toujours se rendre aux temples, il a fait un temple de sa maison. 
Dans le jardin de sou palais, les arbres ombragent des autels et les 
autels donnent plus de charme à l'ombrage des arbres. Ce qui eit 
encore plus beau, c'est que, pendant qu'on offre qu-jlque sacrifice, 
il ne reste pas assis sur un trône élevé, entouré des boucliers d'or 
de ses gardes, servant les dieux par des mains étrangères ; il prend 
part i ..i-même à la cérémonie, il se mêle aux sacrificateurs, il porte 
le bois, il prend le couteau, il ouvre le cœur des oiseaux sacrés et 
sait lire l'avenir dans les entrailles des victimes. » Voilà le Julien 
véritable, décrit dans un panégyrique, par un de ses plus grands 
admirateurs. Il faut avouer qu'il ne ressemble pas à celui qu'ima- 
ginaient Voltaire et ses amis. 



l'empereur julien. 111 

On pense bien que ce dévot, ce mystique, n'avait pas le des- 
sein, en combattant le christianisme, de supprimer les religions 
positives. Il ne voulait le détruire que pour le remplacer; sur 
ce terrain déblayé il entendait établir sa propre religion, qui 
devait y régner sans rivale. Cette seconde partie de son œuvre était 
pour lui la plus importante, c'est sur elle qu'il faut surtout le 
juger. La religion qa'ïl entreprend de restaurer, en apparence, 
c'est l'ancienne ; mais on a vu qu'il l'a tout à fait changée. Quoi- 
qu'il prétende « qu'en toute chose il fuit la nouveauté, » sur ce 
tronc vieilli il a greffé beaucoup d'idées et de pratiques nouvelles. 
Les non)breux emprunts qu'il a faits à la doctrine de l'église sont 
surtout importans à signaler ; ils montrent combien le christianisme 
est venu à son heure, comme il répondait aux désirs et aux besoins 
de cette société, comme il était fait pour elle et devait y réussir, 
puisque Julien, qui le déteste, ne croit pouvoir lui résister qu'en 
l'imitant. Mais l'imitation était mal faite; elle avait le tort de réu- 
nir des principes contraires qui ne pouvaient pas s'accorder en- 
semble. Dans ce mélange incohérent, aucun des deux partis ne se 
reconnut. Julien tentait d'mtroduire dans l'ancien culte ce que le 
nouveau avait de meilleur; l'intention était bonne, mais valait-il la 
peine de supprimer une religion pour la refaire? N'était-il pas 
naturel de lui laisser continuer son ouvrage, si le monde en devait 
tirer quelque profit, et qui pouvait mieux accomplir la tâche du 
christianisme que le christianisme lui-même? II voulait sauver 
d'une ruine com')lète ce qui restait des religions antiques, et il faut 
bien avouer qu'il n'avait pas tort : elles contenaient des élémens 
qui méritaient de vivre et qui devaient servir à constituer les socié- 
tés modernes. Mais ces élémens, le christianisme était en train de 
se les assimiler ; ils s'y insinuaient, ils y pénétraient de tous les 
côtés, depuis qu'il était devenu moins sévère et se mêlait davantage 
au monde ; ils devaient finir par se fondre avec lui, sans en altérer 
le caractère général. L'entreprise de Julien était donc inutile ; elle 
s'accomplissait ailleurs d'une autre manière et dans de meilleures 
conditions. San œuvre pouvait échouer, le monde n'avait rien à y 
perdre. 

Ce fat le dernier effort du paganisme contre son ennemi triom- 
phant. La persécution sanglante et inutile de Dioclétien avait mon- 
tré qu'il ne pouvait pas se sauver par les supplices. L'échec de 
Julien fit voir qu'il lai était aussi iinpossible de se réformer que de 
se défendre. Il ne lai restait plas qu'à disparaître obscurément avec 
ses derniers adeptes découragés. 

Gaston Boissier. 



LA 



MORALE CONTEMPORAINE 



i. 

LA MORALE DE L'ÉVOLUTION ET DU DARWINISME EN ANGLETERRE. 



Herbert Spencer, the Data of Ethics, 1879. — La Morale évoîutionniste ; Paris, 1880. 

La grande doctrine de l'évolution, appliquée par Darwin à l'ori- 
gine et au développement des espèces, par M. Spencer à l'explica- 
tion du monde intérieur comme du monde extérieur, ne devait pas 
seulement transformer l'histoire naturelle : elle ne pouvait man- 
quer de produire une révolution dans la morale. Gomment une 
nouvelle conception de la nature n'entraînerait- elle pas une nou- 
velle conception de l'homme? C'est ce qu'on a compris tout d'abord 
en Angleterre. Outre l'important chapitre de Darwin sur ce sujet 
dans sa Descendance de Vhomme, la nouvelle morale a inspiré le 
dernier et capital ouvrage de celui que Darwin lui-même, résumant 
l'opinion de ses compatriotes, appelle « notre grand philosophe, » 
M. Spencer. Avant de publier le second et le troisième volume de 
ses Principes de sociologie, M. Spencer, peu confiant dans l'état 
de sa santé, a voulu nous donner ses Principes de morale: — 
« Depuis de longues années, dit-il, mon suprême dessein a été de 
trouver une base scientifique pour les principes du bieo et du mal; 
laisser ce dessein sans achèvement après avoir fait un si long tra- 
vail préparatoire en vue de l'achever, ce serait là un échec dont je 
n'aime pas à me représenter la probabilité, et je suis impatient de 



LA MORALE CONTEMPORAINE. 113 

conclure mon œuvre, sinon complètement, du moins en partie. » 
Espérons que les inquiétudes de M. Spencer pour une santé si pré- 
cieuse à la science ne se réaliseront pas et qu'il pourra achever 
une tâche magnifiquement commencée. Avant les Données de la 
morale de M. Spencer, de nombreux travaux, bien inférieurs du 
reste, avaient déjà été publiés en Angleterre sur un sujet analogue : 
nous citerons en première ligne le livre récent de M. 11. Sidgwick 
sur les Méthodes en morale. En outre, des discussions presque 
continuelles se produisent dans les revues anglaises, principale- 
ment dans le Mind, sur ces intéressans problèmes où toutes nos 
idées morales sont engagées. En France, on a d'abord insisté sur 
les conséquences de la doctrine évolutionniste dans l'ordre cosmo- 
logique et même métaphysique, moins sur les changemens que le 
darwinisme entraîne dans les idées morales ou sociales (1). De 
récentes publications ont appelé les réflexions de tous sur ce grave 
problème. Nous ne pouvons nous dispenser de mentionner ici un 
livre auquel nous aurons à faire plus d'un emprunt dans cette 
étude : la Morale anglaise contemporaine, par M. M. Guyau, qui con- 
tient, au dire des Anglais eux-mêmes et en particulier de M. Spen- 
cer, l'exposition et la critique la plus complète des systèmes de 
morale produits par l'Angleterre. 

L'Allemagne n'est pas restée en arrière de ce mouvement général, 
et la morale darwinienne y a inspiré plus d'un écrit (2). L'impé- 
ratif catégorique du vénérable Kant n'a plus aujourd'hui pour 
adeptes que les kantiens orthodoxes ; ceux-ci, nouveaux stoïciens, 
demeurent seuls obstinément fidèles à l'idée du « devoir » absolu, 
au milieu de ce bouleversement des anciennes croyances morales 
qui paraîtra sans doute à nos successeurs une révolution plus con- 
sidérable que toutes les révolutions religieuses accomplies jusqu'à 
ce jour. Ce n'est pas sans raison que Kant lui-même donnait à cer- 
taines « antinomies » de la conscience, où les idées luttent entre 
elles comme les personnages d'un drame intérieur, le nom de tra- 
giques; les combats mêmes de la foi ne sont rien auprès des com- 
bats de la conscience, et les doutes qui ont pour objet le Dieu d'en 
haut ne sont que le faible prélude des doutes qui ont pour objet 
le Dieu intérieur, je veux dire notre moralité. 

(1) Citons à ce sujet le travail très suggestif de M. Radau sur l'Origine de l'homme 
d'après Darwin, dans la Reoue du 1""' octobre 1871, et les éloquentes études de M.Caro, 
qui, après avoir paru ici même, ont été réunies dano les Problèmes de morale sociale, 
M. Caro est un de ceux qui ont le plus contribué, tant par leurs leurs livres que par 
leurs cours, à tourner les esprits vers ces questions. Voir aussi, dans l'Hérédité de 
M. Ribot, le remarquable chapitre consacré aux conséquences morales de l'hérédité. 

i.2) Récemment elle a été exposée avec talent dans un livre de M. Swientochowski sur 
l'Origine des lois morales. 

TOMB XL. — 1880, 8 



114 REVUE DES DEUX MONDES, 



I. 



La doctrine de l'évolution, — celle de Diderot, de Lamarck,. de 
Spencer et de Darwin, — fait chaque jour de nouveaux progrès chez 
les esprits scientifiques; on comprend de plus en plus qu'en dehors 
de cette doctrine il n'y a guère pour le développement des êtres 
d'autre explication possible que le miracle, c'est-à-dire l'abdication 
de la scifnce. Il ne faut pas d'ailleurs identifier absolument la théo- 
rie de l'évolution et de la descendance avec celle de la sélection 
naturelle, qui n'exprime qu'un des procédés possibles de l'évolu- 
tion universelle, procédé essentiellement mécanique dont la fécon- 
dité s'éiend si loin en histoire naturelle. Rien peut-être, remarque 
M. de Hartmann, n'a tant contribué au rapide essor du darwi- 
nisme que « l'ardeur avec laquelle il a été combattu par la théologie 
de toutes les confessions, alliée à la philosophie officielle. » Aujour- 
d'hui, le caractère rationnel de l'évolution et du darwinisme com- 
mence à frapper malgré eux les partisans de la métaphysique tra- 
ditionnelle et de la théologie; on les voit déjà déployer toutes les 
ressources de leur esprit, comme ils le firent jadis à propos des 
découvertes de l'astronomie ou de la géologie, pour mettre les 
doctrines nouvelles en harmonie avec la croyance aux causes finales 
ou avec les dogmes bibliques (1). Il est permis de croire, avec 

(1) Quelques-uns, s'inspirant de Kôlliker, pour mettre d'accord Taftion divine avec 
la loi d'évolution continue, supposent une intervention de Dieu qui, en produisant unç 
légère modification dans le germe ou l'embrj-on au sein d'un animal, par exemple 
d'une guenon, y donnerait ainsi naissance à l'espèce humaine. M. Charles Secrétan, 
tenté lui aussi pnr le darwinisme, s'efforce, sinon de supprimer le miracle dans la 
création de l'homme, du moins de le généraliser et de l'étendre à la création entière. 
Il attribue une « nourrice » simienne à l'espèce humaii)e. «Pour conserver, dit-il, au 
miracle sa grandeur même, il ne faut pas le résoudre en contradiction catérielle. 
Quoi ! le premier homme fut-il créé en possession d'un âge qu'il n'avait pas, O". bien 
n'est il pas sorti d'un germe? Et s'il est sorti d'un germe, dans quelles conditions ce 
germe a-t-il dû se nourrir, grandir et se transformer? Est-ce dans les conditions les plus 
c ompa ibles ou dans les conditions les moins compaiihles à sa nature? La loi du plus 
court chemin ne permet pas Talternative. C'est dans les conditions les plus favorables, 
et ces conditions ne sont- elles pas réunies dans le sein et dans les mamelles d'un être 
le moins différent possible de l'humanité? 11 m'importe peu que celte nourrice eût une 
foi'me assez voisine de celle du singe. » {Discours laïques, p. 71, 72.) — M. Carrau, 
lui, dans ses intéressantes Études sur l'étohition (Paris, IS'/i'), s'tfTorce de conserver 
expressément le miracle enseigné par la foi, tout en le rendant moins visible : c'e.>t à ses 
yeux l'avantage qu'offre l'hypothèse de Kôlliker. «Ne pourrait-on pas, dit M. Cnrrau, 
réduire à un minimum en quelque sorte infinitésimal la quantité d'action directe par 
laquelle Dieu est intervenu pour former Tespèce humaine au sein de l'animalité? Qu'on 
suppose par exem^ile, avec Kôlliker, une impe>ceptibie modification du genne, soit un 



LA MORALE CONTEMPORAINE. 115 

M. Spencer, que le transformisme sera bientôt au nombre des 
hypothèses universellement admises par les savants et par les phi- 
losophes. 

Après avoir fait la genèse des mondes, celle des espèces animales, 
celle de l'homme, la doctrine de l'évolution s'efforce d'y ajouter la 
genèse de la conscience morale au moyen d'élémens physiques et 
sans aucun mélange d'élémens métaphysiques. Si cette explication 
n'épuise pas absolument tout le contenu de la conscience, du moins 
elle s'étend fort loin; il suffira de l'exposer pour le reconnaître. 
Commençons donc par résumer cette doctrine, librement d'ailleurs 
et à notre manière, en la prenant dans son sens le p'us plausible. 

Selon MM. Spencer et Darwin, la cosmogonie des M<iïse et des 
Hésiode, avec ses ciéations successives ou ses générations de dieux, 
n'était pas plus fabuleuse que ne l'est encore cette sorte de cosmo- 
gonie morale des philosophes spiritualistes,qui attribue à la Divinité 
ou à un principe subira-naturel les lois du monde moral et les semi- 
mens de la conscience, — commandemens du devoir, satisfaction 
intime ou remords. Dans les mouvemens de la nature extérieure, tout 
dérive sans aucun miracle d'un principe fondamental, persistai! ce 
de la force sous la variabilité de ses effets; de même, tous les 
mouvemens du monde intérieur s'expliquent, selon le darwinisme, 
par ce principe unique que les prédécesseurs de l'école angl lise, 
la Rochefoucauld, He'vétius, d'Holbach, nommaient l'amour-propre, 
l'iniérèt personnel, la « gravitation sur soi (1). » L'homme tend 
au bonheur comme la pierre tombe vers le centre de la tetre. L'in- 
destructibilité de la force et celle de l'amour de soi sont deux 
conséquences parallèles d'une seule et mênje tendance qui régit 



changement dans !a composition des molécules qui le constituent, soit une légère varia- 
tion dans la direction ou la vitesse des mouvemons qui animent les atomes de ces mo- 
lécules, cela ne suffirait-il pas pour commencer entre l'homme futur et son ancêtre ani- 
mal une divergence qui, insaisissable à l'origine, irait se manifestant de plus en plus, 
à mesure que se développî^rait l'organisme issu de ce germe et que se déploieraient 
les facultés mentale? dont il est la cordition physiologique? Et ainsi, la plus délicate 
pression du doigt divin sur ce merveilleux mécanisme d'où naît l'être vivant serait 
capable de façonm r les espèces anciennes en espèces nouvelles et plus parfaites, sans 
rompre, aux yeux de notre science, l'apparente continuité de la nature » (P. 280.) Pour 
notre part, nous avouons ne pas comprendre ce que gagneraient la philosophie et la 
morale à ce miracle d'un nouveau genre, à cette sorte de clinamen théologique. Les 
auteurs de cette hypothèse nous concéderont que la pression du doigt liivin, qui chan- 
gerait secrètement en homme le germe condamné sans cela à la tnche originelle de !a 
forme simienn»», constituerait (au pied delà lettre et sans aucune métaphore) une im- 
maculée conception deThomme dans le sein d'une guenon; or, un miracle infinitésimal 
est aussi inadmissible pour la science qu'un miracle infiniment i.rand. — Cf. Kôlli- 
ker, dans la Zeitschrift fiir wissenschaftUche Zoologie, tome xiv, 18(34. 

(1) Voir M. M,. Guyau, la Morale d'Épicure et ses rapports avec les doctrines con- 
temporaines, page 271. 



116 REVDE DES DEUX MONDES, 

l'univers et que Spinoza appelait la tendance de l'être à persé- 
vérer dans son être. Attachement à soi, telle est la loi essentielle 
de la nature. Le darwinisme refuse d'admettre une volonté supé- 
rieure au pur instinct de conservation, une puissance quelconque 
de liberté capable de dépasser réellement les limites du moi en 
voulant autre chose. Dans sa physique des mœurs, il s'en tient donc 
à la loi de gravitation sur soi et la retrouve jusque dans les phéno- 
mènes qui semblaient le plus s'y opposer : désintéressement, bien- 
veillance, dévoâment, moralité. De là tant d'analyses tour à tour 
ingénieuses et profondes, tant de précieuses applications des 
sciences naturelles aux sciences morales, tant de découvertes qui, 
si elles ne nous révèlent pas la vérité entière, nous en montrent du 
moins une grande partie et ébranlent à coup sûr bien des préjugés 
admis par l'ancienne philosophie. 

La tendance essentielle de l'être se manifeste sous deux aspects 
en apparence conti aires : l'égoïsme et la sympathie. L'instinct indi- 
viduel de conservation, en s'étendant d'un individu aux autres indi- 
vidus avec lesquels il est en rapport, suffit à former l'instinct social 
de la sympathie, ^'ous savons que la société est un vaste organisme; 
qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'un membre ressente par contre-coup 
et par action réflexe les plaisirs ou les peines d'un autre membre? 
C'est ce que l'école anglaise a parfaitement montré. Nos viscères 
intérieurs, pourrait-on ajouter pour éclaircir et développer sa 
pensée, nous sont personnels et leur uni me loi est l'égoïsme, mais 
notre tête, que nous croyons à nous seuls, a en réalité une foule de 
points de contact avec tous les cerveaux de nos semblables; la vie 
intellectuelle, la vie affective, la vie active de relation, sont à la 
fois personnelles et impersonnelles. Les mêmes courans d'idées et 
de sentimens généraux traversent les diverses têtes comme le cou- 
rant magnétique dont parle Platon, qui aimante successivement une 
série d'anneaux détachés et en forme une chaîne. Les êtres qui nais- 
sent soudés l'un à l'autre, comme les frères siamois, ont des par- 
ties dont la conscience est commune et d'autres dont la conscience 
reste propre à chacun ; nous, membres du même corps social, nous 
sommes tous frères siamois par la tête et par le cœur. M"^' de 
Sévigné disait à sa fille : « J'ai mal à votre poitrine; » quand nous 
sommes choqués en commun d'une même absurdité intellectuelle 
ou d'une même laideur morale, nous pouvons nous dire l'un à 
l'autre : J'ai mal à votre cerveau. Cette sympathie fatale entre les 
hommes, qui s'explique physiologiquement par les lois du mou- 
vement réflexe, s'explique psychologiquement par les lois de l'as- 
sociation des idées, c'est-à-dire par un mécanisme d'images. La 
représentation du mal et la douleur ayant été associées dans notre 
esprit d'une manière indissoluble, l'association a encore lieu même 



LA MORALE CONTEMPORAINE. 117 

quand nous ne sommes plus celui qui souffre : nous ne pouvons 
assister aux convulsions d'un malade sans en être réellement ma- 
lades, surtout si antérieurement nous avons été malades nous- 
mêmes; car, selon M. Spencer, les gens qui ont toujours été bien 
portans ont peu de compassion pour les maladies des autres. La 
pitié est le souvenir ou tout au moins l'image anticipée d'une souf- 
france, image qui, produite en nous par la vue des souffrances d'au- 
trui, cause en nous-mêmes une souffrance analogue. En général, les 
sentimens sympathiques ne sont que des sentimens égoïstes réveillés 
par une contagion intellectuelle ou nerveuse et, pour ainsi dire, 
électrisés par induction. Aimer, disait Leibniz, c'est être heureux 
de la félicité d'autrui ; mais la félicité d' autrui n'est qu'un inter- 
médiaiie par lequel nous poursuivons encore, avec ou sans con- 
science, notre propre félicité. — Et le sacrifice du bonheur, le sacri- 
fice de la vie pour les autres? demandera- t-on. Au point de vue du 
darwinisme, répondrons-nous, le sacrifice est comme une boussole 
dont quelque puissante influence a renversé l'orientation : elle ne 
cesse pas de suivre le courant universel, seulement les deux pôles, 
moi et toi, sont intervertis. 

En combinant la direction égoïste et la direction sympathique 
que peut prendre le désir général du bonheur, l'école de l'évo- 
lution explique, au moins en grande partie, le développement de 
cette faculté en apparence originale que nous nommons la con- 
science. Tous les caractères de la moralité quiseu)bleiit a priori, — 
simplicité, innéité, nécessité, obligation absolue, universalité, immu- 
tabilité, — r école anglaise essaie d'en rendre compte par des rai- 
sons tout expérimentales. 

Le premier caractère que la philosophie classique attribue aux 
idées morales et aux sentimens moraux, c'est d'être sui generis 
simples, irréductibles. Par malheur, les psychologues modernes 
ressemblent aux chimistes, qui cherchent à tout décomposer et qui 
ne considèrent leurs prétendus corps simples que comme des com- 
binaisons réfractaires à nos moyens actuels, mais destinées à se voir 
un jour divisées en leurs parties intégrantes; ainsi l'ont été les 
quatre « élémens » de la science antique : air, eau, feu et terre. 
(7est une entreprise digne d'éloges et conforme à l'esprit scienti- 
fique moderne que d'essayer de tout réduire par l'analyse à des 
formes plus simples : on voit ainsi ce qui cède et ce qui résiste. 
Les philosophes de l'Angleterre donnent ici le bon exemple ; ceux 
de l'Ecosse et ceux de la France, au contraire, ont multiplié à 
l'excès les principes, les axiomes, les idées simples et les vérités 
preinières; ils ont voulu fonder, avec Reid et Victor Cousin, la 
vérité des croyances sur leur prétendue simplicité originale ou 
sur leur prétendue spontanéité^ miroir fidèle de la nature humaine 



1 18 REVUE DES DEUX MONDES. 

non encore viciée par l'i rieur. La psychologie anglaise n'admet 
pas plus en morale qu'ailleurs l'autorité qu'on attribue à cette 
sorte d'état de nature ou d'innocence dans lequel se trouveraient 
nos facultés piimitives. lîartl y a fait voir que ce qui est simple et 
primitif pour la conscience n'en est pas moins composé d'une foule 
de sensations élémentaires, qui non-seulement s'associent de ma- 
nière à se suivre toujours, mais encore se fondent en une combi- 
naison chimique. L'état de conscience qui vous semble le plus 
simple, le plus pauvre, le plus spontané, svippose déjà une syn- 
thèse de termes hétérogènes et est par rapport à eux ce qu'est, 
en chimie, une combinaison à l'égard de ses élémens. Nous savons 
aujourd'hui que les sensations des couleurs élémentaires se fon- 
dent en une sensation qui paraît absolument originale et irréduc- 
tible, celle de la blancheur; comment donc imiterions-nous encore 
Platon, qui plaçait la «blancheur en soi, » 'a blancheur 7; w/r, parmi 
les e-sences simples et éternelles? Le son le plus indécomposable 
en a[)parence a sa hauteur, qui répond au nombre déterminé des 
vibrations compo.^antes; il a son intensité, qui l'épond à leur 
amplitude; il a son timbre indéfinissable, qui résulte fie la fusion 
des sons complémentaires formant avec le son fondamental des 
accords définis (1). Cette « chimie mentale » pénètre jusque dans 
les sentimens moraux qui paraissaient les plus irréductibles : elle 
peut donner même à des sentimens intéressés la forme du désinté- 
ressement. Quand nous croyons aimer la vertu pour la vertu seule, 
n'y a-t-il pas là quelque illusion? L'école anglaise a depuis long- 
temps couiparé l'amour prétendu spouta é et originel du bien pour 
le bien à cette passion acquise et complexe : l'avaiice. M. Spencer 
répète après beaucoup d'autres la même comparaison. Nous prenons 
l'habitude d'associer dans notre esprit l'idée de la fin et l'iJée du 
moyen, par exemple l'idée des plaisirs et l'idée de l'or qui peut 
servir à les procurer; que ces deux idées se rapprochent de plus 
en plus, que la premièje se fonde même avec la seconde et que la 
fin s'absorbe ainsi dans le moyen, ce qui était d'abord désiré pour 
autre chose finira pour être dé.^iré pour lui-même; on aimera l'argent 
pour l'argent. De plus, cette habitude peut se transmettre par l'hé- 
rédité : nos ancêtres, à force d'avoir recherché l'argent pour le plai- 
sir, puis pour lui-même, peuvent nous laisser en héritage une ava- 
rice innée. La vue seule de l'or l'éveillera comme un instinct tout 
prêt à éclater. 11 y en a bien des exemples. Stuart Mill et AL Spencer 
transportent au désintéressement de la vertu une explication ana- 
logue. D'abord recherchée comme un moyen en vue du bonheur, 
la vertu a fini par être précieuse pour elle-même, abstraction faite 

(t) Voir sur Hartley la P.'^ychologie anglaise contemporaine de M. Th. RiLot. 



LA MORALE CONTEMPORAINE. 119 

de son utilité. Notre penchant en apparence « primitif » à aimer 
la vertu pour elle-même, notre sentiment désintéressé du devoir, 
est une sorte d'avarice morale béréiiitaire. Si l'instinct peu ration- 
nel de Ici possession de l'or a lui-même son utilité, l'instinct moral, 
éminemment rationnel, a une utilité bien plus grande : la société 
çntière en profite. C'est le cas de répéter avec la Rochefoucauld 
que les vices mêmes peuvent entrer dans la composition des vertus 
comme les poisons dans celle des remèdes. 

Out^^5 leur simplicité apparente, les idées morales ont un second 
caractère, Viimcitc, qui a la même source que le précédent. Là 
encore l'explication fournie par l'hérédité et l'évolution, si elle 
n'est pas entière, s'étend assurément fort loin. Des expériences 
accumulées et transmises à travers la race peuvent très-bien pro- 
duire des idées et des sentimens qui semblent innés à l'individu. 
Une accumulation d'expériences chez l'individu même peut engen- 
drer des sentimens particuliers et en apparence inexplic^ibles. 
Pourquoi par exemple sommes-nous heureux de revoir le lieu où 
s'est passée notre jeunesse? B^en souvent ce lieu n'a aucune beauté 
qui puisse directement nous causer du plaisir, mais le plaisir vient 
de ce que nous sentons revivre en nous une multitude de jouis- 
sances autrefois associées aux ohjets qui nous entourent. Notre 
émotion, consi-iérée dans sa généralité, n'est pas due alors à tel ou 
tel souvenir particulier, mais à des souvenirs trop nombreux pour 
qu'on les distin^^ue individuellement : c'est comme un murmure 
ou un chant vague dans lequel semblent se confondre toutes les 
voix de la jeunesse. Un effet analogue se produit à travers les siè- 
cles, pourrait-on dire, par l'accumulation des sentimens qui se sont 
répétés de génération en gf^nération. Ce sont des impressions amas- 
sées qui prennent dans l'individu l'aspect de sentimens innés. Notre 
conscience, par exemple, qui nous fait éprouver une si douce joie 
dans les actes sympathiques, est l'effet d'une suite séculaire de 
joies dues au commerce des hommes entre eux. Lorsque nous 
accomplissons des actes honnêtes, nous nous sentons comme dans 
notre patrie et notre lieu natal : c'est une sorte de réminiscence où 
résonnent en sons vagues non-seulement nos plaisirs propres, mais 
les joies de la race entière. Le temp^!, ce grand et patient ouvrier 
de toutes choses, a fait ainsi peu à peu d'un intérêt collectif notre 
intérêt particulier; nous sentons l'injure faite à autrui comme une 
injure personnelle, et c'est ce retentissement d'un intérêt de race 
dans un individu que nous prenons pour un penchant inné au désin- 
téressement. 

Comme la simplicité et l'innéité, VimiversaUté des notions mo- 
rales s'explique, au moins pour la plus grande partie, par l'évolu- 
tion. L'état social est nécessaire à l'homme, certaines conditions 



120 REVUE DES DEUX MONDES. 

élémentaires sont nécessaires à l'état social, par exemple un mini- 
mum de justice, de sympathie, de fidélité aux engagemens, d'obéis- 
sance à la loi; donc ces « conditions d'existence, » comme dit 
Darwin, seront universellement observées. Les peuplades primi- 
tives qui les ont enfreintes n'ont pas tardé à dispaïaître, laissant 
la place à des êtres plus moraux, ce qui veut dire plus intelligens 
et sachant mieux s'adapter au milieu, « Sans doute, si la triste 
histoire de notre race avait été conservée dans tous ses détails, 
nous aurions maint exemple de tribus qui ont péri pour avoir été 
incapables de concevoir un système social ou les restrictions qu'il 
impose (1). » Ce n'est là qu'une application particulière de la lutte 
pour la vie et de la sélection naturelle. 

L'universalité, à son tour, entraîne une certaine immutabilité 
relative. Puisqu'il y a des conditions d'existence toujours les 
mêmes pour toute société, comme il y a certaines règles de 
construction partout identiques pour les maisons, il ne pouvait 
manquer d'en résulter certaines lois immuables de morale. En 
revanche, il y a d'autres lois (et ce sont les plus nonjbreuses) qui 
varient avec les temps et les lieux; de là, selon M, Spencer, 
les variations de la morale. Dans son ensemble, la conscience n'est 
ni plus ni moins fixe que les espèces animales, dont Darwin a 
fait voir la mutabilité. Des «impressions de plaisir» et des « expé- 
riences d'utilité, » accumulées par l'habitude, transmises par 
l'hérédité de génération en génération, lentement modifiées par les 
modifications correspondantes du milieu, tel est le fond de la con- 
science. Les astronomes d'autrefois croyaient qu'au-dessus de notre 
monde corruptible et toujours mouvant s'étendait le monde des 
étoiles fixes, dont la sereine éternité ne connaît ni la génération ni 
la mort; de même les philosophes élevaient au-dessus de nos pen- 
sées ou de nos sentimens mobiles le firmament intérieur des idées 
immuables: vérité, beauté, bonté, justice. Selon la morale nouvelle 
comme selon la moderne astronomie, au lieu de formes fixes, d'es- 
pèces immuables, d'idées immuables, il faut reconnaître partout un 
développement gradué et un progrès ; ce qui paraît immobile n'est que 
du mouvement fixé, et on pourrait appliquer à la nature, quand elle 
semble arrêtée et constante, ce que !a Rochefoucauld disait de la 
constance en amour : « C'est une inconstance qui s'attache succes- 
sivement à toutes les qualités, à toutes les formes, une inconstance 
renfermée dans un même objet. » 

Le darwinisme explique également par l'évolution et la sélection 
des espèces le caractère de nécessité attribué aux idées morales, et 
dont on a fait une sorte de mystère métaphysique. Si l'instinct moral 

(1) Bain, Emotions and WilJ, p, 269. 



Lk MORALE CONTEMPORAINE. 121 

n'est au fond que l'instinct social, il doit lutter aujourd'hui contre 
l'instinct égoïste, qui lui a cependant donné naissance. L'instinct 
moral est pour ainsi dire la force collective emmagasinée dans 
l'individu; quand donc nous voulons opposer la force de notre 
intérêt individuel ou de notre passion passagère à cette sorte de 
puissance sociale qui réside en nous, nous éprouvons un sentiment 
de contrainte, une résistance analogue à celle de l'individu qui lutte 
au dehors contre la société. De plus, tout en subissant l'action de 
cette puissance, nous en comprenons la raison, parce que nous 
sommes intelligens et que les conditions élémentaires de la société 
se justifient aisément à nos yeux. Il en résulte une nécessité à la 
fois sentie et comprise, nécessité toute naturelle et sociale, nulle- 
ment mystique. C'est ainsi que la nature et la société, en entassant 
les siècles sur les siècles, façonnent peu à peu chaque homme à 
leur image et reproduisent la constitution collective dans la consti- 
tution individuelle, si bien que la première devient une nécessité 
pour la seconde. On pourrait encore comparer cette action de plus 
en plus intime à la combinaison qui succède, par l'affinité chimique, 
au simple mélange des élémens mis en présence. Chacun de ces 
élémens conserve d'abord sa constitution propre; puis, quand la 
pénétration est devenue réciproque, la constitution du tout se re- 
trouve dans la constitution de chaque partie : la moindre molécule 
d'eau possède en petit toutes les propriétés de l'eau, comme un 
type naturel dont la nécessité lui est imposée. L'idéal de la morale 
évolutionniste est de produire cette pénétration et cette fusion des 
intérêts qui fera de chaque individu une petite société semblable à 
la grande, et de la société un grand individu semblable aux petits. 
Les mêmes conditions nécessaires d'existence, régissant le tout et 
les parties, finiront par les mettre d'accord. Dès aujourd'hui le 
désintéressement, qui s'impose à l'individu comme une loi morale, 
est au fond le sentiment que l'individu a de son intérêt comme 
membre de la société. L'hom^me ne sort pas pour cela de lui-même ; 
c'est au contraire la société qui entre peu à peu en lui et dont l'in- 
térêt devient le sien, de telle sorte que la satisfaction de la sympa- 
thie universelle trouve sa place parmi les nécessités du bonheur 
individuel. La loi de la société, en pénétrant ainsi peu à peu dans 
l'individu, ne change pas au fond la loi de la nature, qui est l'atta- 
chement à soi. 

Mais, objectera-t-on, d'où vient le caractère non-seulement de 
nécessité physique ou logique, mais d'autorité morale et à'obliffatioti 
qui semble appartenir à la conscience? « L'impératif » moral n'est 
pas la même chose que le nécessaire; l'avarice, qui apparaît comme 
une passion irrésistible, n'apparaît pas pour cela comme un devoir; 
la vertu au contraire, se dégageant de la passion, s'érige en loi. — 



122 REVUE DES DEUX MONDES. 

On connaît la réponse de M. Bain , adoptée par M. Spencer, — 
réponse ingénieuse qui, si elle n'est pas de tout point suffîsaute, a 
cependant sa part de vérité. Selon M. Bain, l'autorité impé; ative qui 
appartient à la conscience n'est pas seulement, comiiie le croyait 
Stuart Mill, une crainte de l'autorité extérieure (explication par 
trop grossière), elle est encore une imitation de cette autorité. Nous 
ne nous conforinons pas seulement au milieu social ; grâce à l'évo- 
lution, nous le reproduisons en nous. Nous ne nous contentons 
donc pas de répondre au commandement du dehors par une sorte 
d'obéissance passive et ci'ainîive; nous finissons par nous comman- 
der à nous-n<êmes. Ce qui n'était qu'une métaphore pour les anciens, 
le tribunal de la conscience, devient pour nous l'expression de 'a 
vérité: les jugemens de la conscience sont en effet l'imitati»,n en 
nous des tribunaux extérieurs. L'individu n'est pas seulement, 
comme nous l'avons vu, un petit monde, ni même une petite 
société, il e^t encore plus précisément un petit état où se retrou- 
vent le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif, le pouvoir judiciaire. 
La nécessité extérieure et sociale prend ainsi la forme d'obligation 
morale ou de commandement intérieur. Encore est-ce une forme 
toule transitoire, destinée à disparaître :n jour. Selon M. Spencer 
comme selon M. Darwin, le caractère impéraiif, impcraiivcnes^, et le 
sentiment de coercition, coerciveness ^ qui s'attachent au devoir, 
viennent de ce qu'il y a lutte en nous entre un penchant supérieur 
et un penchant inférieur; or cette lutte suppose que le penchant 
supérieur n'est pas encore assez puissant, assez inhérent à noire 
nature même pour remplir sa fonction spontanéajent et sans ob- 
stacle. «Ce fait prouve que la faculté spéciale dont un acte a besoin 
pour être accompli n'est pas encore égale à sa fonction, n'a pas 
encore ac [uis ar>sez de force pour que l'activité requise soit deve- 
nue l'activité normale, fournissant son contingent déplaisir. .Vais, 
avec l'évolution, le sentiment de l'obligation finira par n'être plus 
ordinairement présent dans la conscience. Il ne s'éveillei a que dans 
les occasions extraordinaires... Les plaisirs et les p ines engendrés 
par les sentimens moraux seroat devenus, comme les plaisirs et 
les peines corporels, des mobiles d'excitation ou d'aversi .n si par- 
faitement ajustés dans leur force aux besoins mêmes, que la con- 
duite morale sera devenue la conduite naturelle (1). )> En d'autres 
termes, nous aimerons alors aussi naturellement notre famille, 
noire patrie, l'humanité, que nous aimons aujourd'hui naturelle- 
ment la vie, la nourriture, la luniière du jour, les fleurs de la trrre. 
S'il en est ainsi, à quoi bon invoquer en morale ce principe obscur 
qu'on nomme le devoir absolu ou l'impératif catégorique? 11 s'a- 

(1) The Data of Ethics, p. 131. 



LA MORALE CONTEMPORAINE. 123 

gît simplement de faire comprendre à l'individu la marche logique 
de la nature et de la société, p-iis de façonner ses sentimens de telle 
sorte que son bonheur soit inséparable du bonheur d' autrui. 

On le voit, la doctrine de l'évolution , telle que l'entendent 
MM. Darwin et Spencer, remplace l'obligation morale da spiritua- 
lisme par une sorte d'obligation physique ou de nécessité naturelle, 
qui entraîne l'individu d'abord à son bien propre, puis au bien com- 
mun. I! n" s'agit plus de discuter avec les théologiens et les mo- alistes 
sur ce qui doil être; il faut chercher avec les naturalistes et les 
(( socinl()gist''S » ce qui ne peut pas ne pas être et ce qui sera. Erant 
donné l'égoïsme primitif, i! faut découvrir par quelle nécessité phy- 
sique, non plus seulement logique ou morale, il se transformera en 
amour d'autrui. Il faut montrer (et c'est ce qu'a es-^ayé M. Spen- 
cer) par quelle évolution inévitable des êtres dont chacun cherche 
son propre bonheur finiront par chercher nécessairement le bonheur 
de tous. Pour obtenir ce résultat, c'est moins aux préceptes abstraits 
^u'il faut faire appel qu'à l'entraînement de l'édiication, à la puis- 
sance des lois pu^^liques, surtout à l'action lente de l'hérédité et de 
la sélei^tion naturelle ; car ce n'est pas une moralité métaphysique 
qu'il s'agit de produire chez le« hommes, c'est a une moralité orga- 
nique » et en quelque sorte physique, qui sera présente aux organes 
et inhérente à la constitution même du cerveau humain, comme la 
douceur est devenue inhérente aux animaux apprivoisés. Le mora- 
liste et le politique, dans ce système, ressembleront à Jacnb, qui, 
pour amasser le trésor nécessaire à son union avec Rachel, avait 
obtenu de Laban d'abord toutes les brebis noires, puis toutes les 
brebis blanch'^s que la Providence ferait naître dans le troupeau, 
et qui réussissait à ne faire naître que d'^s brebis de la couleur 
voulue. Pour aider la Providence, Jacob usait du procédé familier à 
la zo<"technie moderne et déjà connu des éleveurs dans l'antiquité : 
quand il voulait des agneaux sans tache, il commença''! p ir choisir 
pour la reproduction les brebis qui n'avaient aucune tache sous la 
langue, puis, cachant son secret, il les menait boire à la fontaine, où 
il tenait placées sous leurs yeux des baguettes de différens arbres et 
de différentes nuances. Le naïf Laban pouvait attribuer à la couleur de 
ces baguettes une influence divine sur la couleur des agneaux ; Jacob 
savait à quoi s'en tenir sur le miracle. Moraliser les hommes, c'est 
un uiiracle du même genre : leur proposer des préceptes abstraits 
et des règles toutes logiques, c'est leur mettre sous leurs yeux des 
baguettes sans grande vertu ; le seul moyen, c'est d'exclure de la 
société les brebis noires, d-^ favoriser la multiplication d^s bons, 
de perfectionner h. race par des unions bien assorties, selon toutes 
les règles de cette science des sélections que Darwin voudrait voir 
appliquer méthodiqu-jment à l'humanité. Ainsi s'opère a, avec l'aide 



124 BEVUE DES DEUX MONDES. 

de Dieu et surtout de la science, le perfectionnement moral de 
notre espèce. 

Ce progrès ira si loin qu'il n'aura d'autre terme que la perfec- 
tion même de la race. L'individu et la société, dît M. Spencer, de- 
viendront parfaits et parfaitement adaptés l'un à l'autre; l'homme 
sera vraiment un jour l'animal social et politique dont parlait Aris- 
tote, et par cela même il sera devenu naturellement moral. Telles 
sont les perspectives presque infinies que la doctrine de l'évolution 
ouvre à nos espérances. Les esprits timides peuvent seuls, selon 
l'école anglaise, s'alarmer de voir l'idée d'évolution pénétrer 
dans la science des mœurs comme dans les autres sciences. Si cette 
idée est féconde en conséquences importantes, si elle a sa beauté, 
sa grandeur et sa vérité, pourquoi la craindre (1)? Toute nouvelle 
idée morale ou religieuse qui monte à l'horizon apparaît d'abord 
grossie, étrange, inquiétante; elle est comme l'astre à son lever, 
qui, lorsqu'il est près de la terre, semble énorme et répand une 
lueur d'incendie, mais qui, parvenu à son zénith, illumine et féconde 
tout de sa clarté. 

II. 

La vi'aie méthode scientifique consiste à juger une doctrine d'a- 
près ses principes, en examinant s'ils sont vrais ou faux, et non à la 
condamner d'avance par de prétendues conséquences immorales 
ou antisociales. Nous ne nous arrêterons donc pas à certaines objec- 
tions superficielles contre la théorie de l'évolution, qu'on a voulu 
tirer de ses conséquences pratiques. On a cru voir, par exemple, 
une immoralité dans l'opinion même qui fait descendre l'homme 
d'un animal voisin de l'espèce simienne; et récemment encore Vir- 
chow prêtait l'appui de son nom à cette objection banale. Mais la 
science des mœurs ne dépend pas des questions d'origine, elle 
s'appuie sur notre nature actuelle et sur la fin idéale que nous noas 
proposons à nous-mêmes (2). Si nous possédons aujourd'hui une 
dignité morale, peu importe après tout que nous soyons descendus 
d'un singe perfectionné ou d'un «Adam dégénéré. » Dans le premier 
cas, nous avons devant nous les perspectives d'un progrès qui, ayant 
déjà produit des transformations si importantes , pourra en pro- 
duire de plus merveilleuses encore; dans le second cas, nous som- 

(1) Voir la 31orale anglaise contemporaine, par M. M. Giiyaii, préface. 

(2) i( La vraie question, ea effet, n'est pas de savoir comment a été produite l'espèce 
humaine; la chose qu'il importe de connaître, c'est ce qu'est l'homme et surtout ce 
qu'il doit être. Nous, moralistes, nous n'avons pas besoin de nous enquérir d'uù vien- 
nent les hommes; cherchons, avant tout, où ils vont : occupons-nous moins de leur 
passé que de leur avenir. » M- Guyau, la Morale anglaise contemporaine, p. 3"4. 



LA MORALE CONTEMPORAINE. 125 

mes victimes d'une chute incompréhensible et d'une fatalité quin'est 
pas seulement celle du mal physique, mais encore (chose plas 
grave) celle du mal moral. iNous n'insisterons pas non plus sur les 
fausses conséquences sociales tirées du darwinisme soit par ses 
partisans, soit par ses adversaires : droit historique du plus foit, 
despotisme des aristocraties et apologie de l'inégalité, despotisme 
des masses et socialisme, etc. Toutes ces conséquences contradic- 
toires se détruisent entre elles; elles prouvent que leurs auteurs se 
sont attachés chacun à un point particulier du darwinisme, qui, vu 
exclusivement, leur a paru entraîner telle ou telle conception écono- 
mique ou politique. iNous avons essayé de montrer ailleurs (4) que 
la sélection au profit de la plus grande force n'implique pas néces- 
sairement et éternellement le triomphe de la force brutale dans 
l'humanité : l'intelligence et la science ne sont-elles pas aussi des 
forces même au point de vue matériel ? la justice, le respect du 
droit, l'amour de la patrie et l'amour de l'humanité ne consti- 
tuent-ils pas pour un peuple la plus grande des puissances (2) ? 
Dans la guerre même, la part de l'intelligence et de la science 
devient de plus en plus grande, et un jour peut arriver où la cause 
du droit y devienne la plus forte, car un jour viendra où les peuples 
libres et justes pourront compter sur le concours ou la fédéiaiion 
des autres peuples libres. Cette fédération assurera alors la pré- 
pondérance de la liberté même et du droit, tout comme nous voyons 
assurée dès aujourd'hui la prépondérance de la civilisation sur la 
barbarie. Au reste, signalons avec Hœckel « le danger qu'il y a 
à transporter brutalement des théories scientifiques dans le domaine 
de la politique pratique.» — « Ce que j'ai le droit de demander, ajoute 
Haeckel, moi, naturaliste, aux hommes politiques, c'est qu'avant de 
tirer les conséquences politiques de nos théories, ils prennent d'a- 
bord la peine de les connaître. Ils s'abstiendront alors de tirer de 
ces théories des conclusions précisément contraires à celles que la 
raison en peut tirer. Certes, des malentendus seront toujours com- 
mis, mais quelle doctrine est à l'abri des malentendus? Et de quelle 
théorie vraiment saine et véritable ne peut-on pas tirer les plus 
pernicieuses, les pins absurdes conséquences (3j? » Laissons donc 
de côté toutes les objections extérieures ou , comme disaient les 
anciens, « exotériques. » Il n'est pas une idée nouvelle qui n'ait 
ainsi excité les craintes : lorsque Colomb voulait découvrir l'Amé- 

(1) L'Idée moderne du droit, liv. i et Conclusion. 

(2) M. Garrau ne nous semble donc pas fondé à dire, avec M. Renouvier, que les 
meilleurs au point de vue moral, les plus civilisés, les plus humains, devront être par 
là même les plus faibles et « succomberont inévitablement dans la lutte pour Texis- 
tence » admise par Darwin. 

(3) Les Preuves du transformisme, réponse à Virchow, p. 116. 



126 REVUE DES DEUX MONDES. 

riqup, De lui opposait-on pas, avec saint Augustin, que, si la terre 
était ronde, les hommes des antipodes ne pourraient marcher la 
tête en bas, et que le navire qui arriverait au bord de l'autre 
hémisphère tomberait dans le gouffre infini de l'espace? — Ce qu'on 
peut dire de la morale de l'évolution, c'est qu'elle est comme toutes 
les autres insuffisante en certains points, trop étroite et trop exclu- 
sive ; mais essayons d'élargir le cercle de la doctrine sans en chan- 
ger le centre, et nous reconnaîtrons ainsi qu'elle peut embrasser, 
comme un compas dont on accroît la portée, bien des vérités qui 
semblaient d'a'^ord en dehors d'elle. 

Pour apprécier en elle-même et à sa juste valeur la morale de 
l'évolution, il faut avoir soin de ne pas confondre deux parties très 
différentes de la science des mœurs. L'une, entièrement scienùfique 
et positive, roule toute sur des faits et des idées^ c'est-à-dire sur 
des choses d~ observation ou de raisonnement, — tel es que les lois 
de la sensibilité et de l'intelligence, les lois ou les conditions de la 
vie individuelle et de la vie sociale. L'autre, entièrement métaphy- 
sique et conjecturale, roule sur des hypothèses et des croyances qui 
échappent à la vérificati-n, — telles que l'existence ou la non-exis- 
tence d'un bien absolu, la liberté métaphysique ou la nécessité du 
vouloir, l'immortalité ou la non -immortalité de la personne hu- 
maine, la possibilité ou l'impossibilité d'un progrès indéfini et d'un 
triomphe universel de la justice, etc. La science des mœurs peut- 
elle se construira tout entière et se soutenir jusqu'au bout sans 
avoir recour, à es hypothèses métaphysiques ou à d'autres ana- 
logues? C'est une question que nous aurons un jour à examiner. 
Peuf-être alors trouverons-nous insuffisante sur ce point la morale 
évolut.ionn'ste et positiviste. INous revien Irons sur ce sujet dans 
une autre étude, et nous nous demanderons alors s'il n'y a point, 
dans les notions morales, certains élémens métaphysiques qui seuls 
leur confèrent leur caractère distinctif. P»est -'ns aujourd'hui , avec 
MM. Spencer et Darwin, dans la sphère de la science positive et 
de l'expérience ; ne considérons que ce qu'on pourrait appeler le 
bien naturel et scientifiquement déterminable, sans faire interve- 
nir un bien métaphysique qui est toujours plus ou moins conjec- 
tural. A ce point de vue, tant qu'on n'introduit pas dans la science 
des mœurs les conceptions métaphysiques, tant qu'on se borne au 
positif de l'expérience et de la science, comme nous l'avons fait 
tout à fheure dans notre exposition de la doctrine anglaise, la 
morale de l'évolution paraît exacte en son ensemble et n'a besoin 
que d'être développée sans être radicalement modifiée. Prise en 
son viai sens et poussée plus loin qu'elle ne l'a été encore dans 
sa direction légitime, cette morale naturaliste n'est même pas 
inconciliable avec les principes fondamentaux d'une morale idéa- 



LA MORALE CONTEMPORAINE. -127 

liste bien entendue : nous aurons à constater plus d'une coïn- 
cidence finale entre les deux doctrines sur le terrain commun des 
faits et des idées scientifiques. 

Examinons d'abord en quoi la morale anglaise a besoin d'être 
complétée au point de vue psychologique. Dans la genèse de la 
conscience morale et dans l'histoire de ses développemens, le prin- 
cipal tort de l'école anglaise, à noire avis, est d'avoir trop insisté 
sur l'action de la nature et du milieu extérieur, qui se traduit en 
nous par la sensation, par le plaisir ou la douleur passifs, et de 
n'avoir pas assez vu la réi,ctioa intime de l'intelligence ou des idées, 
grâce à laquelle l'hoiiîme finit par se créer un idéal supérieur de 
conduite, un motif et un mo^/Ze supérieurs àla sensation. N'existe- 
t-il pas une évolution intellectuelle et consciente dont la considé- 
ration doit compléter celle de l'évolution sensible, inconsciente, 
toute mécanique, si làen décrite par M. Spencer? Telle est la ques- 
tion que nous devons examiner pour rapprocher, sur le terrain de 
la psychologie, le point de vue naturaliste du point de vue idéa- 
liste. 

Le ressort fondamental de la volonté, pour la psychologie utilitaire 
etévolutionniste,est l'attachement à soi, la tendance au plaisir ou àun 
« état désirable de la sensibilité appelé d'un nom quelconque, con- 
tentement, jouissance, bonheur. )) Aussi le plaisir, ajoute M. Spen- 
cer, est-il un « élément inexpugnable de la conception morale ; il 
est une forme nécessaire de l'intuition morale tout comme l'espace 
est une forme nécessaire de l'intuition intellectuelle (l). » Bmtham 
allait plus loin : « M'espérez pas, disait-il, faire lever à quelqu'un 
pour un autre le petit bout du doigt s'il n'a quelque 'ntéi-èt, quel- 
que plaisir à le faire : cela n'est pas et ne sera jamais (2) » On recon- 
naît là le développement moderne de la thèse des Hobbes, des 
la Rochefoucauld et des Helvétius. Cette doctrine revient à celle de 
Max Stirner, le matérialiste allemand, qui répète avec Bentham : 
« En réalité^ le moi ne peut pas plus sortir des formes de la vie 
individuelle que de sa peau. En tant que moi, en effet, je ne puis 
vouloir que ma volonté, penser que mes peasées, et mes pen- 
sées seules peuvent être les motifs de ma volonté. » — Sous cette 
forme, c'est assurément là un principe que nul ne conteste, car il 
revient à dire que moi seul puis être le sujet de ma pensée ou de 
ma volonté, c'est-à-dire l'être pensant et voulant; mais la question 
véritable est de savoir si moi seul aussi puis en être l'objet. En 
somme, ne puis-je penser que moi et vouloir que moi, ne puis-je 

(1) Data of Ethics, p. 46. 

(2) Voir le chapitre sur Bentham dans la Morale anglaise contemporaine de 
M. Guyau. 



128 REVUE DES DEUX MONDES. 

pas concevoir un motif supérieur et désintéressé, un motif propre- 
ment intellectuel? — En premier lieu, il est de fait que je pense les 
autres : l'idée même du mni a pour corrélatif nécessaire l'idée A' au- 
trui, à tel point que la seconde est indispensable à la première. 
Bien plus, outre vous et moi, je puis penser encore l'ensemble des 
hommes, l'ensemble de tous les êtres, Vhumanité et l'univers. La 
pensée, elle, en son objet, n'est donc pas égoïste, et le passage du 
moi au non-moi, quoiqu'il soit encore pour les psychologues un 
mystère, n'en est pas moins un fait réel ; on pourrait même dire 
que la pensée, par son caractère impersonnel et objectif, est essen- 
tiellement « altruiste. » En second lieu, si je puis penser les autres 
êtres, ne puis-je pas aussi faire de l'idée d'autrui le « motif de ma 
volonté, » contrairement à l'assertion de Max Stirner et des bentha- 
mistes partisans de l'égoïsme radical ? — Je le puis en effet, et nous 
montrerons tout à l'heure que ce motif est en même temps un 
mobile. L'école anglaise définit trop exclusivement l'homme comme 
un être sensible; il est encore un être intelligent. Or quel est le 
motif capable de satisfaire l'intelligence, c'est-à-dire de lui procu- 
rer son plus parfait « ajustement à sa fonction ou à son milieu? » 
Le caractère essentiel de l'intelligence, c'est, comme nous venons 
de le dire, de tendre à l'objectivité, par conséquent à l'imperson- 
nalité et à l'universalité : ce qui est universel peut donc seul la 
satisfaire dans son exercice. Quand je fais usage de mon intelli- 
gence, je fais par cela même abstraction de mon moi et de masen- 
sibihtâ personnelle; je ne vois plus de raison objective pour que 
mon bonheur soit préférable à celui de tous les autres ; je ne vois 
à cela que des raisons subjectives, raisons de pure sensibilité, dont 
l'intelligence a précisément pour tâche de faire abstraction. Tant 
qu'il reste devant ma raison un être privé de bonheur, elle n'est 
pas satisfaite dans sa tendance à l'universalité : pour que je sois 
vraiment heureux en tant qu'être raisonnable, il faut que tous 
les autres êtres soient heureux. C'est là le motif intellectuel qui, 
selon nous, vient s'ajouter au motif purement sensible, que les 
Anglais ont seul considéré. 

Ainsi, en admettant que l'égoïsme règne primitivement, le psy- 
chologue doit reconnaître que nous arrivons tout au moins à con- 
cevoir un idéal supérieur : le désintéressement de l'être intel- 
ligent, sa tendance au bonheur universel. La conception de ce 
motif idéal n'a d'ailleurs rien d'incompatible avec les principes 
de l'évolution; elle est même la vraie « conciliation de l'égoïsme e-t 
de l'altruisme » que cherche M. Spencer. En effet, au point de vue 
même de l'égoïsme, je jouirai davantage si je jouis, par sympathie, 
du bonheur de tous les autres êtres; en même temps cette jouis- 
sance n'ayant rien d'exclusif et n'étant pas non plus le résultat d'un 



LA MORALE CONTEMPORAIXE, 120 

calcul intéressé, sera essentiellement altruiste. Aussi M. Spencer 
considère-t-il l'harmonie finale de tous les bonheurs comme le 
terme et le but suprême de l'évolution morale. Mais on peut aller 
plus loin encore et concevoir un idéal de désintéressement plus 
complet, qui consisterait à sacrifier par raison (non plus seu- 
lement par sympathie), son bonheur pour le bonheur de tous, au 
cas où il serait démontré que ces deux bonheurs sont inconci- 
liables. On peut même concevoir un tel sacrifice fait sans espoir, 
sans la pensée qu'on jouira un jour personnellement de ce bonheur 
universel auquel on aura sacrifié sa jouissance présente, le bonheur 
de sa vie, sa vie même. Combien Bentham eût trouvé absurde et 
(( ascétique » ce sacrifice sans compensation, cette dépense sans 
profit! Mais Stuart Mill et M. Spencer sont obligés d'avoir recours à 
ce genre de sacrifice, parfois nécessaire dans la pratique : le soldat 
placé en sentinelle qui se fait tuer pour avertir de la présence de 
l'ennemi n'accomplit-il pas un des actes les plus élémentaires de 
la discipline, qui n'en est pas moins un acte d'héroïsme? Seulement, 
pour amener l'humanité à mettre en pratique ce genre de désinté- 
ressement, toutes les fois qu'il sera nécessaire, et à réaliser ainsi le 
plus haut motif intellectuel, M. Spencer ne compte pas sur un autre 
mobile que les habitudes héréditaires d'altruisme et de dévoûment 
sympathique, pro hiites mécaniquement par la solidarité des inté- 
rêts au sein de la société. C'est, en quelque sorte, par la seule sou- 
dure des égoïsmes et des sensibilités qu'il veut rendre l'individu 
altruiste. Nous, sans nier ce qu'il y a de vrai dans cette évolution 
mécanique des intérêt^ qui tendent à se confondre de plus en plus, 
nous la croyons insuffisante pour produire la conciliation finale de 
l'égoïsme et de l'altmisme (1). Nous allons donc faire appel, pour 
réaliser de plus en plus l'idéal du désintéressement, à un autre 
moyen que le frottement mutuel des intérêts. Nous allons montrer 
qu'au lieu de cette action toute sensible, l'idéal, étant intellectuel, 
exerce une action tout intellectuelle aussi, sur laquelle les Anglais 
n'ont point assez insisté et dont nous ferons le point de départ 
d'une évolution d'un nouveau genre. 

Le plaisir sensible n'est pas, selon nous, le seul mobile réel qui 
agisse sur l'homme : nous avons vu tout à l'heure que l'intelli- 
gence, avec ses idées, peut être à elle-même son motif-, ajoutons 
maintenant qu'elle peut aussi, par elle seule et par sa propre vertu, 
devenir son mobile à elle-même. En d'autres termes, l'homme n'a- 
git pas seulement sous l'impulsion du plaisir, il agit aussi par intel- 

(1) C'est un point qu'a bien mis en lumière l'auteur de la Morale anglaise conlem- 
poraine, p. 320 et suiv. 

TOUR XL. ~ 1880. q 



ISO REVUE DES DEUX MONDES. 

ligence et sans avoir besoin d'un autre moteur que l'intelligence, 
parce que celle-ci est déjà action et qu'elle porte en elle-même son 
attrait propre. Il n'y a pas de motif purement abstrait et inerte., 
comme ceux qu'imagine une psychologie vulgaire; tout motif est 
en même temps un mobile, toute idée est une tendance et, indivi- 
siblement, une action. Principe capital dont nous avons, dans les 
sujets les plus divers, montré l'importance. D'après ce principe, 
point d'idée qui ne produise un mouvement cérébral et ne tende à 
s'exprimer dans nos membres, dans nos mouvemens extérieurs, 
dans notre conduite. Parfois la représentation de l'objet est assez 
intense pour imprimer à notre corps un mouvement visible ou, 
comme disent les savans, un mouvement de masse; parfois elle 
est contrariée, affaiblie, entravée dans son développement et ne 
produit alors qu'un mouvement moléculaire insensible. Au fond, 
l'idée n'est qu'une action commencée, réfléchie sur elle-même par 
l'obstacle qu'elle rencontre dans les autres idées qui tendent comme 
elle à l'existence, et prenant ainsi conscience de soi. L'image d'un 
son, par exemple, est un son naissant dans le cerveau et qui se 
transmet jusqu'au larynx, où les muscles se dilatent et se resserrent 
selon le degré d'acuité du son. De là la loi suivante qui est capitale 
en psychologie et en morale : Entre l'intelligence et l'action il y a 
un moyen tenue de siqjprimé, tandis qu'entre l'être inintelligent et 
l'action la nature intercale le mobile du plaisir sensible. Le plaisir 
sensible est un succédané, un supplément, un moyen de remédier 
à l'insuffisance d'une activité inintelligente : c'est le bâton de l'a- 
veugle. Par conséquent, l'idéal moral, l'idéal d'une activité indé- 
pendante du plaisir même, toute rationnelle et en ce sens toute 
libre, a en soi une puissance spontanée de réalisation : l'idée de la 
moralité est la moralité commencée. Cette idée est le premier moteur 
de l'évolution morale telle que nous la comprenons, et dès que 
l'homme l'a conçue, il n'est déjà plus dans le pur égoïsme où il se 
trouvait originellement plongé. La pensée que je pourrais sortir de 
moi et que, pour un être intelligent capable^de concevoir l'univers, 
il serait bon d'en sortir effectivement, n'est déjà plus « la gravita- 
tion sur soi; » le moi qui songe à se désintéresser et à aimer n'est 
déjà plus le « moi haïssable. » Cette pensée et ce désir du désinté- 
ressement ne restent jamais entièrement stériles ni purement pla- 
toniques : ils se traduisent en actes, d'abord quand il n'y a pas be- 
soin pour cela d'un grand effort sur l'égoïsme et qu'on peut faire 
plaisir à autrui sans grande peine ; puis, quand il y a besoin d'un 
effort plus considérable, enfin (l'exercice accroissant la force) quand 
il y a besoin d'un vrai sacrifice. Ainsi l'idée descend dans les actes, 
qui en sont la réalisation progressive et qui se modèlent sur le type 



LA MORALE CONTEMPORAINE. 131 

du désintéressement véritable. Parmi les forces qui luttent en nous 
pour l'existence et entre lesquelles s'établit une sélection inté- 
rieure, MM. Darwin et Spencer n'ont point fait une part suffisante 
à l'idéal même du désintéressement et à l'influence du motif pure- 
ment intellectuel sur nos instincts d'abord sensibles et égoïstes. 

L'influence pratique que nous venons d'attribuer à l'idéal de • 
l'abnégation, c'est-à-dire d'une volonté agissant selon des fins im- 
personnelles, on peut l'étendre avec non moins de raison à toutes 
les notions morales, à toutes les vérités morales, qui ne sont d'ail- 
leurs que des applications de cette idée maîtresse. Les vérités mo- 
rales expriment les conditions de la vie humaine la plus parfaite, 
soit individuelle, soit sociale. Pour l'école anglaise, ces conditions 
se réalisent en s'imposant mécaniquement dans la pratique même 
de la vie et dans le cours de l'histoire ; pour nous, elles peuvent se 
réaliser encore d'une autre manière : en se concevant elles-mêmes 
et par un attrait tout intellectuel. M. Spencer compte surtout sur 
la force des choses, sur l'habitude, sur l'hérédité, sur l'instinct, 
sur les coutumes et les lois positives, beaucoup moins sur l'éduca- 
tion et l'instruction ; nous, nous pensons qu'il faut aussi compter 
sur la force des idées et sur la vertu que la science morale doit 
avoir de s'incarner en nous elle-même. Du reste, à mesure que la 
science en général fait plus de progrès, nous comprenons mieux 
la puissance dont elle dispose pour se soumettre la réalité. Chez un 
être intelligent comme l'homme, toutes les fois que l'action n'est 
pas aveugle et instinctive, elle est déterminée par la science qu'il 
possède. Le temps n'est plus, nous venons de le voir, où on pou- 
vait considérer la science et ses vérités comme de pures abstrac- 
tions, ayant besoin d'une force étrangère pour les réaliser: elles 
se réalisent à la fin elles-mêmes dans la mesure de leur vérité. 
Une idée vraie est un fait, présent, passé ou à venir. Ajoutons qu'in- 
versement un fait n'est qu'une idée visible, car un fait n'es!; que 
le point de rencontre d'une multitude de lois qui s'entre-croisent, 
et les lois se ramènent à des idées. Qu'est-ce que le mouvement 
d'un mobile à travers l'espace? C'est de la mécanique qui se réalise 
elle-même. Qu'est-ce que la formation d'un cristal au sein delà 
terre ? C'est de la géométrie qui se rend elle-même visible aux 
yeux. Au lieu de se manifester ainsi dans un milieu extérieur, la 
science et ses lois peuvent se manifester dans notre intelligence et 
dans nos actions, mais c'est toujours la même force qui se déploie. 
Quand nous agissons sous l'empire d'une vérité géométrique, mé- 
canique, physique, on peut dire que c'est la géométrie, la méca- 
nique, la physique qui se réalise par notre intermédiaire. Considérez 
par exemple l'arpenteur qui parcourt un terrain en divers sens : 
ses jambes et ses bras sont mus par son cerveau ; son cerveau est 



132 BEVUE DES DEUX MONDES. 

mû par des conceptions géométriques; telle conception, tel mou- 
vement, telle science, telle pratique ; on peut donc, en le voyant 
marcher, dire sans aucune métaphore : C'est de la géométrie qui 
marche. Quand nous agissons ainsi sous l'influence de notions 
toutes scientifiques, les théorèmes et les lois de la science ne font 
que se continuer dans nos pensées et nos actes : c'est comme un 
courant mathématique ou mécanique qui nous traverse et, en nous 
traversant, nous fait mouvoir. La pratique n'est donc que de la 
théorie en action, et si la théorie est exacte, la pratique le sera. 

Aussi, quel a été le moyen de réaliser dans la société une géo- 
métrie et une mécanique de plus en plus parfaites, par exemple de 
nous soumettre les objets extérieurs, de nous faire traverser rapi- 
dement l'espace, de nous donner des organes nouveaux par une 
nouvelle industrie ? — La pratique est sortie de la science, dont 
elle n'est que le prolongement. Pour faire de la bonne géométrie, 
la société humaine n'a eu besoin que d'apprendre la géométrie. Le 
véritable enchanteur, qui transforme toutes choses par une magie 
naturelle et finit par se transformer, par s'enchanter lui-même, 
c'est la science. Dans toutes ces actions qui se réduisent à l'appli- 
cation de telle ou telle vérité scientifique, claire ou obscure, nous 
n'avons point besoin de supposer une volonté distincte de l'intel- 
ligence, comme un serviteur prêt à exécuter l'ordre de son maître. 
Ici l'ordre s'exécute lui-même : l'homme pense, il sent, et l'acte 
suit. 

La sensibilité même peut être considérée comme une conscience 
plus ou moins confuse des idées qui agissent et luttent en nous. 
Pascal définissait les passions avec profondeur en les appelant des 
précipitations de pensées. Ce sont, si l'on veut, des pensées au 
moins virtuelles qui se meuvent trop vite et en masses trop com- 
pactes pour s'apercevoir elles-mêmes : la conscience traversée par 
elles, com:ne une eau troublée, perd sa transparence. Sentiment et 
pensée sont au fond identiques et n'expriment que des degrés divers 
d'une même réalité. 

Tel est le délerminisme qui, selon nous, régit tout ensemble et 
l'intelligeiice invisible et ses manifestations visibles sous la forme 
du mouvement. Nous sommes soumis à ce déterminisme dans tous 
les actes qui relèvent du désir ou de la pensée, des passions ou des 
idées. Si tout était pour nous une affaire de savoir positif, une 
question de pure science, la science positive nous régirait d'une 
manière infaiUible. Par exemple, si nous n'avions jamais à faire 
autre chose que des applications de la géométrie, de la méca- 
nique, de la physique, de la biologie, nous n'aurions besoin 
que de perfectionner notre science pour perfectionner l'applica- 
tion et, encore une fois, nous ne serions que le milieu à travers 



LA MORALE CONTEMPORAINE. ISS 

lequel ces sciences se réaliseraient elles-mêmes, selon les lois de 
leur propre nécessité. 

Transportons dans la morale une conception analogue. Nous y 
trouvons d'abord une ^p^vûe positive, où la science est le grand 
ressort : si la pratique de la géométrie n'est que de la géométrie 
qui se manifeste, pourquoi la pratique de la morale, dans ce qu'elle 
a de scientifique et de positif, ne serait- elle pas simplement la 
science morale se manifestant de plus en plus à mesure qu'elle 
prend mieux conscience d'elle-même? Et s'il y a encore dans la 
morale une partie métaphysique, toute spéculative et hypothétique, 
toute tournée vers l'idéal suprême comme l'art est tourné vers le 
beau, pourquoi la réalisation et lu mise en pratique de ces hautes 
hypothèses morales, de ces croyances supérieures à la vérification, 
ne serait-elle pas encore une connaissance réalisée, mais cette fois 
une connaissance du possible ou du probable, non plus du positif 
et du certain ? En un mot, la haute moralité serait non plus de la 
science proprement dite, mais de la métaphysique se réalisant elle- 
même. 

Relativement à cette doctrine des idées et de leur influence, 
M. Spencer nous a fait une réponse du plus haut intérêt, que nous 
devons citer pour l'éclaircissement de la question : u J'acquiesce 
entièrement, nous dit le philosophe anglais, à votre croyance que 
l'idéal moral devient lui-même un facteur dans notre progrès vers 
un état plus moral. Les idées et les émotions appropriées à une 
phase quelconque du progrès social s'aident toujours les unes les 
autres, car les émotions renforcent les idées et les idées donnent 
un cai'actère défini aux émotions ; dans cette mesure, les idées 
arrivent à former une partie de l'ensemble des agens produisant le 
mouvement [the agenry producing movement). Toutefois, à ce que 
je pense, elles ne sont pas elles-mêmes des forces, mais elles favo- 
risent les actions de ces forces qui naissent des émotions, en ren- 
dant leurs directions plus spécifiques, en diminuant le frotte- 
ment, etc. » — L'accord entre l'opinion de M. Spencer et la nôtre 
n'est pas impossible : tout dépend du sens que l'on attacha au mot 
idée. Si on entend par là une forme abstraite et logique, l'idée 
n'est peut-être pas par elle-même une force, quoique après tout 
ce qui contribue à la détermination, à la direction, à la spécifica- 
tion d'une force ne puisse être qu'une force; le cadre même d'un 
tableau est une force, les digues d'un fleuve sont une force , ce qui 
diminue le frottement d'une force contre une autre doit être encore 
une force. Mais l'idée dont nous voulons parler est l'idée réelle, 
l'idée en acte, par conséquent l'action de penser à une chose dé- 
terminée ; cette chose même à laquelle nous pensons est, en morale, 



134 REVDE DES 0EDX MONDES. 

une action que nous concevons comme devant être désintéressée ; 
or l'action de pensera une action, c'est déjà une première réalisation 
de l'acte pensé. Toute action qui est ainsi en voie de se réaliser est 
évidemment une force en activité, une tendance qui se déploie 
ou, pour parler un langage plus psychologique, un exercice de la 
volonté: penser, c'est doue agir et vouloir. En ce sens, M. Spencer 
nous accordera que l'idée, action consciente, est une force, que la 
pensée de l'idéal est déjà une volonté de l'idéal, que par consé- 
quent l'intelligence est active en elle-même et par elle-même, que 
la raison est une puissance executive et non, comme on se la repré- 
sente d'ordinaire, simplement délibérative. La raison n'est pas 
assise comme un juge immobile, elle est elle-même en cause; elle 
accuse ou se défend, elle prend une part active à la lutte. Elle 
n'est pas non plus comme un spectateur au théâtre, elle est un 
acteur qui joue et se voit jouer tout ensemble : c'est à la lettre et 
non-seulement par métaphore que, dans les drames de Corneille, 
la raison et la passion sont aux prises, et il en est ainsi dans tous 
les drames réels de la vie. 

M. Spencer nous écrit encore : u Je pense que, quoique les idées 
morales servent comme agens secondaires, elles ne sont elles- 
mêmes rendues possibles que par la croissance de ces sentimens 
moraux qui résultent de l'adaptation à l'état social. Dans mon pre- 
mier ouvrage : Social Statics, publié en 1850, je vois que j'ai indi- 
qué cette opinion. Au chapitre VI se trouve ce passage : — « Pro- 
portionnellement aux forces de la sympathie d'une part, de l'instinct 
des droits personnels d'autre part, se développera l'inclination à se 
conformer à la loi de l'égale Uberté pour tous. En même temps l'in- 
clination à se conformer à cette loi engendrera une croyance cor- 
respondante en la loi même. Aussi est-ce seulement après que le 
progrès de l'adaptation a fait un pas considérable que peuvent se 
produire, soit la subordination effective à cette loi, soit la percep- 
tion de la vérité de cette loi. » M. Spencer fait ainsi marcher l'idée 
derrière la croyance, la croyance derrière le sentiment, le senti- 
ment derrière l'inclination, enfin l'inclination derrière le fait de 
l'adaptation sociale; l'idée n'est pour lui que la dernière et la 
plus abstraite formule de l'adaptation même, elle en est comme 
l'équation algébrique. Que tel soit l'ordre historique de notre déve- 
loppement intellectuel et moral, nous ne le nions pas ; mais le point 
de vue de M. Spencer n'exclut nullement le nôtre. Une fois produite 
par les faits, l'idée modifie à son tour les faits eux-mêmes et devient 
un mobile capable de réagir sur eux : voilà ce que nous soutenons. 
Une fois engendrée, l'idée engendre à son tour une croyance dans 
la possibilité de sa propre réalisation ; cette croyance produit un 
sentiment, semblable à l'attrait que l'artiste éprouve pour l'œuvre 



LA MORALE CONTEMPORAINE. 135 

d'art dont il se représente la possibilité; le sentiment produit une 
inclination, semblable au besoin de créer que ressent l'artiste; l'in- 
clination enfin suscite les moyens de sa réalisation effective, elle 
entraîne l'acte, et l'idée est ainsi devenue réalité. Le fait objectif et 
extérieur avait produit le fait subjectif et intérieur, l'idée; celle-ci, 
à son tour, reproduit le fait extérieur, mais en le transformant, en 
le perfectionnant, en l'adaptant à elle-même. Ce qu'on app 'lie la 
liberté humaine se réduit, pour l'expérience psychologique et indé- 
pendamment des croyances métaphysiques, à ce pouvoir qu'a 
l'idée de dominer le fait et de se l'assujettir. Nous sommes per- 
suadé d'ailleurs que M. Spencer ne niera pas cette énergie de 
l'idée, quoiqu'il incline plutôt à placer la principale puissance dans 
les faits extérieurs, dans l'état donné de la société, en un mot dans 
le milieu « ambiant. » Mais si sa doctrine est vraie dans son appli- 
cation au passé de l'humanité, la nôtre ne l'est pas moins, si nous 
ne nous trompons, dans son application à l'avenir de l'humanité. 
Ce sont les faits qui ont fini par faire naître l'algèbre dans le 
cerveau de l'homme, soit ; mais l'algèbre est sortie à son tour de 
ce cerveau tout armée et capable de soumettre à sa domination les 
faits extérieurs. De même, l'adaptation à la société a produit la 
morale, mais la morale saura s'adapter la société. Le naturaUsme a 
donc son prolongement nécessaire dans l'idéalisme, et nous pou- 
vons conclure que, parmi les mobiles qui agissent sur l'homme, et 
qui sont des données « positives » de la morale comme de la psy- 
chologie, il faut faire une place à l'idéal. 

En résumé, tout comme la raison peut être à elle-même sa fin, 
sa loi, c'est-à-dire sa raison, ainsi elle peut être à elle-mêine sa 
force, son moyen de réalisation ; de même qu'elle est autonome, elle 
peut être automotrice. Sans doute l'intelligence, en agissant, pro- 
duit encore le plaisir, mais celui-ci n'est plus qu'un résultat immé- 
diat, non le but, ni la cause. En outre, c'est un plaisir d'un nouveau 
genre, une conscience de soi et de son activité raisonnable, une 
jouissance immédiate de soi. Dès que l'être, devenu intelligent, a 
acquis assez d'élasticité pour agir et se déployer immédiatement 
sous l'influence de l'idée, le ^^XdÀ^ÏY phénoménal et passif de la sen- 
sation disparaît au profit de la conscience continue et de la jouis- 
sance active continue. Ainsi est rendue possible la moralité. Les 
évolutionnistes n'ont pas assez compris que chi-z l'homme, êti-e 
pensant, l'idéal même devient une des a conditions d'existence » 
de la réalité. De plus, ils ont considéré trop exclusivement dans 
l'individu l'adaptation au milieu physique ou social, par consé- 
quent l'utilité tout extérieure ou, comme dirait un disciple de Kant, 
la finalité extérieure. M. Spencer nous parle sans cesse du milieu 



136 BEVUE DES DEUX MONDES. 

social, the social envirotmient, et de l'équilibre avec ce milieu 
comme idéal suprême de l'individu. Mais il y a un autre genre 
d'arlaptation qui méritait d'être considéré : c'est l'adaptation de 
l'individu à lui-même, c'est-à-dire à ses vraies « conditions inté- 
rieures d'existence » et de développement. Le maximum de puis- 
sance pour l'activité, le maximum de conscience et de connais- 
sance universelle pour l'intelligence, le maximum de jouissance 
pour la sensibilité, voilà le véritable équilibre intérieur de l'être. Il 
en résulte que l'individu, comme tel, a déjà un certain idéal auquel 
il doit s'adapter pour réaliser en sa plénitude son existence propre ; 
il conçoit cet idéal de puissance, de connaissance et de jouissance, 
qui n'est que sa nature même parvenue au « terme de son évolu- 
tion; )) cette conception se réalise peu à peu et produit ainsi ce 
qs'on peut nommer la finalité intérieure, abstraction faite du milieu 
physique et social. 



IV. 

Nous venons de voir que la doctrine anglaise a besoin d'être 
complétée, au point de vue psychologique, par une conception plus 
large et plus exacte des ressorts de notre nature, motifs ou mo- 
biles; elle n'a pas moins besoin d'être complétée, au point de vue 
cosmologique, par une idée plus juste du rôle qui appartient au 
plaisir dans l'univers. D'ailleurs nous allons voir la morale darwi- 
niste tendre elle-même vers ce point de vue supérieur, vers l'idéa- 
lisme, et se montrer ainsi en progrès sur la morale utilitaire dont 
elle était sortie. 

S^lon l'idéalisme, le plaisir, en tant que phénomène particulier 
et personnel, est un fait qui, pour la science, ne s'explique pas par 
lui-même. Le plaisir, en effet, a une cause, une raison, il est dé- 
rivé; l'intelligence peut concevoir cette cause et cette raison: elle 
peut donc apprécier tel ou tel plaisir particulier au nom de ce qui, 
en général, produit et doit produire le plaisir, explique et justifie 
scientifiquement le plaisir. La jouissance de l'ivrogne, par exemple, 
est un résultat accidentel de circonstances variables et transitoires, 
un phénomène que la science peut juger, et qu'elle juge effective- 
ment anormal, bestial, contraire à la nature générale de l'être rai- 
sonnable et aux lois cosmologiques de la vie. Au point de vue même 
de l'esthétique (que l'école anglaise a d'ailleurs le tort de négliger 
entièrement), le plaisir peut se juger encore; la science n'a-t-elle 
pas le droit de prononcer que le plaisir causé par la Vénus hotten- 
tote est moins rationnel, le plaisir causé par la Vénus de Milo plus 



LA MORALE CONTEMPORAINE. 137 

rationnel? Non-seulement le plaisir n'est qu'un effet de certaines 
causes, mais encore il n'est, peut-on ajouter, qu'un mode de l'être, 
une simple manifestation de l'être à lui-même. Ce mode répond à 
un certain état ou à une certaine action de l'être ; la science, pour 
l'apprécier, doit donc remonter à l'être même et aux lois objec- 
tives de son développement. Bien plus, le plaisir proprement dit 
n'est qu'une partie et non uo to ;t; le tout serait la félicité, comme 
l'école anglaise le reconnaît; mais cette félicité même nous appa- 
raît encore comme une simple manifestation de l'état où. l'être se 
trouve ou de l'action qu'il exerce; la félicité est donc encore une 
conséquence des lois scientifiques de l'univers, non un principe. A 
l'être heureux la science peut toujours demander : Pourquoi es-tu 
heureux? — Le bonheur est la satisfaction de la volonté et de ses 
tendances; on est heureux quand on possède pleinement ce qu'on 
veut; le plaisir suppose donc la tendance, la tendance à son tour 
suppose la vie et l'activité ou, si l'on préfère ce mot, la volonté. 
C'est par conséquent l'activité et la vie qui est primitive pour la 
science, et c'est le plaisir qui, sous tous les rapports, est dérivé. 
Yoilà les principes de l'idéalisme, et ils ne sont pas en contradic- 
tion formelle avec le naturalisme anglais. 

Non-seulement, selon les idéalistes, le plaisir peut ainsi se juger 
au nom de la science, il le peut aussi au nom de la nature même. 
Les deux points de vue sont d'ailleurs inséparables. Ici encore, 
l'école de Darwin et de M. Spencer s'écarte de l'utilitarisme primi- 
tif. La nature, telle que la cosmologie nous la révèle, ne se soucie 
pas autant du plaisir et de la peine que semblai'mt le croire les pre- 
miers utilitaires. Ce ne sont là pour la nature qu^' des phénomènes 
particuliers perdus dans l'ensemble des choses. Elle va devant elle 
sans se préoccuper des êtres qu'elle fait souffrir. La grande roue 
qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu'un, c'est l'évolution. 
Un travail se fait dans l'univers où le bonheur et le malheur des 
individus semblent compter pour bien peu. Le plaisir et la peine 
paraissent jouer le même rôle dans les opérations de la nature que 
la chaleur dans le fourneau du chimiste : il y a des élémens chi- 
miques qui ont beau être en présence, ils ne se combinent pas tant 
qu'on ne les a pas élevés à une certaine température; mais, une 
fois combinés, ils ne se séparent plus, même à la température nor- 
male. La joie et la souffrance individuelles, les catastrophes de la 
nature, les révolutions sanglantes de l'histoire sont comme cette 
chaleur élevée qui produit des combinaisons nouvelles, et ces com- 
binaisons demeurent stables même quand l'effervescence est pas- 
sée, quand l'être est revenu à son état d'indifférence. Plaisir et 
peine ne sont peut-être ainsi que des moyens d'excitation, des agens 
de conbinaison, ou, si l'on aime mieux, des ressorts destinés à 



138 REVUE DES DEUX MONDES. 

faire agir et mouvoir l'être; mais quel est le travail final auquel 
tend la nature, s'il y en a un? Nous l'ignorons : 

Dans vos deux, au-delà de la sphère des nues, 
Au fond de cet azur immobile et dormant, 
Peut être faites-vous des choses inconnues 
Où la douleur de l'homme entre comme élément. 



Ainsi, quand on considère la nature entière, le plaisir apparaît 
comme n'étant peut-être qu'un accident, tout au moins comme 
n'étant qu'un effet. là une sorte d'antinomie entre le point de 
vue sensible et le point de vue cosmologique, entre le subjectif et 
l'objectif : pour la sensibilité le plaisir est tout, pour la science et 
la nature il n'est qu'une partie dans le tout. La morale anglaise 
s'est placée d'abord à un point de vue exclusivement subjectif et 
sensible : Bentham et les purs utilitaires ne parlaient que du plaisir 
et ramenaient finalement tous les plaisirs à ceux du 17201. Les évolu- 
tionnistes, au contraire, après avoir déclaré avec Bentham que le 
plaisir est le seul bien, sont obligés ensuite de prendre le point de 
vue scientifique comme centre de perspective pour contempler 
l'évolution du cosmos : dès lors, le moi et ses plaisirs se trouvent 
rejetés au second plan. Le bonheur même ne doit plus être l'objet 
immédiat de notre poursuite, mais seulement l'objet final. Il est 
hasardeux, disent les évolutionnistes, de se perdre avec les utili- 
taires dans l'évaluation directe du plaisir, soit pour l'individu, soit 
même pour la société : la vraie méthode scientifique consiste à remon- 
ter des faits aux lois qui les régissent (1). Une fois introduit dans le 
système du plaisir, l'élément intellectuel et objectif va grandissant 
d'importance : il fait pour ainsi dire la tache d'huile, et l'épicurisme 
primitif des Anglais finit par des considérations qui rappellent le 
stoïcisme. M. Darwin se voit obligé d'apporter une modification 
importante à la formule de Bentham et des utilitaires, qui était de 
prendre pour but le plus grand plaisir du plus grand nombre. L'il- 
lustre naturalisjte substitue au bonheur du plus grand nombre la 
«préservation de la race sous ses conditions d'existence. » Le terme 
de bonheur lui semble en effet trop subjectif et trop humain; il 
lui préfère un mot plus vague, mais plus objectif, celui de bien- 
être général. « Ce terme, dit-il, peut se définir ainsi : le moyen qui 
permpt d'élever, dans les conditions existantes, le plus grand 
nombre d'individus en pleine santé, en pleine vigueur, doués de 

(1) Voir sur ce. sujet le chapitre de M. Guyau dans la Morale anglaise contempo- 
raine, page 165 et suiv. Voir aussi la critique de Bentham par M. Spencer, dans les 
Data of Ethics. 



LA. MORALE CONTEMPORAINE. 139 

facultés aussi parfaites que possible (1). » Quoique la réalisation de 
cet état de choses, ajoute-t-il, doive avoir pour conséquence le bon- 
heur, cependant le bonheur doit toujours être considéré comme une 
conséquence, non comme un principe. M. Spencer dit à son tour : 
« Les bons et mauvais résultats des actions ne sauraient être acci- 
dentels; ils doivent être les conséquences nécessaires de la nature 
des choses; il appartient à la science morale de déduire des lois de 
la vie et des conditions de V existence quels sont les actes qui ten- 
dent à produire le bonheur et quels sont ceux qui tendent à pro- 
duire le malheur (2). » En un mot, l'homme ne doit plus prendre 
pour but direct le plaisir et le bonheur mêmes, mais seulement les 
actes qui sont les conditions générales et nécessaires du bonheur 
pour tous les hommes. 

Dès lors, la morale naturaliste tend à la même conclusion que la 
morale idéaliste : elle tend à identifier l'idéal moral avec l'achève- 
ment de la nature, avec le dernier terme de son évolution. M. Spen- 
cer admet, comme pourrait le faire un idéaliste, que les actes bons 
sont les actes appropriés à leur fin. Seulement il ne faut pas entendre 
par là, avec le spiritualisme classique, une finalité préétablie par 
une intelligence : il s'agit simplement d'une conséquence harmo- 
nieuse amenée par l'évolution du monde, non d'un principe d'har- 
monie supérieur ou antérieur à cette évolution. Les nageoires d'un 
poisson, par exemple, sont bonnes quand elles sont bien adaptées à 
leur milieu et à leur fonction; cette fonction, étant pour le poisson 
une condition de vie et de jouissance, peut être appelée une fin, 
et fait partie de son bien. Bref, la fin n'est qu'un terme naturelle- 
ment et nécessairement atteint par l'évolution, non un but préconçu 
par une intelligence supérieure à la nature. Ceci posé, la bonne con- 
duite « est celle qui a atteint le plus haut haut degré de l'évolution... 
Le terme idéal de l'évolution naturelle de la conduite est aussi la 
règle idéale de la conduite considérée au point de vue morcd. » Et 
comme le terme de l'évolution humaine, selon M. Spencer, est la vie 
sociale, il en tire cette conclusion : « L'homme idéal peut être conçu 
comme constitué de telle sorte que ses activités spontanées soient 
d'accord avec les conditions imposées par le milieu social formé 
d'autres êtres semblables à lui. » 

Ici encore, sans contredire le principe fondamental de la doctrine , 
ne peut-on et ne doit-on pas aller dans cette voie plus loin que 
MM. Spencer et Darwin? Les lois les plus élevées de l'évolution hu- 
maine sont-elles seulement celles qui assurent le perfectionnement 

(1) Voir la Morale anglaise contemporaine, par M. Guyau, page 160. 

(2) Oa remarquera l'analogie de cette conception avec celle d'un moraliste français, 
M. Gourcelle-SeneuiL 



l!lO SEVOE DES DEUX MONDES. 

et la félicité de la société humaine? L'homme n'étend-il pas son 
idée, son désir de perfectionnement et de bonheur à tous les êtres 
sentans et même aux autres êtres qu'il voudrait appeler à la sensa- 
tion, en un mot, à l'univers? Quoique l'évolution du monde ne soit 
pas le déroulement d'un plan divin, elle n'en offre pas moins une 
direction qu'elle prend d'elle-même, un sens qu'elle fait sortir de 
son chaos apparent : l'homme s'efforce de pénétrer ce sens : il tra- 
duit en son langage, il formule en termes de sentiment, de pensée, 
de volonté, de bonheur, les vœux encore inconsciens de tous les 
êtres ; génie de la nature, il achève et prononce le mot par elle 
ébauché. En poursuivant l'idéal, il suit donc encore la nature : tel, 
d'après un fragment de la courbe décrite par un astre, le savant 
la prolonge et l'achève; c'est en cédant au mouvement commencé 
que sa pensée devance le mouvement à venir. 

Dès lors, un être doué de raison, capable de science, capable 
de concevoir des lois valables pour le monde, n'a plus seulement 
pour « milieu » la société de ses semblables : il a le monde entier. 
M. Spencer nous dira qu'il en est ainsi de tout être, puisque tout 
être fait partie de la nature et est en connexion avec elle : le 
moindre grain de sable n'est-il pas aussi étroitement uni au reste 
des êtres qu'une étoile au monde sidéral? — Sans doute, mais le 
grain de sable ignore cette connexion ; il n'y peut rien changer, il 
ne peut se proposer comme fin de la rendre plus étroite et plus 
consciente; l'homme, au contraire, a conscience de son rapport 
avec l'universalité des êtres et, en prenant connaissance des lois 
universelles de la nature, il peut, dans sa sphèi e d'action, modifier 
la nature même. L'homme est donc le seul être qui, ayant l'idée 
du tout et le désir que le tout soit heureux, vive intellectuellement 
et moralement dam l'univers- les autres n'y vivent que physique- 
ment ; il est le seul être à nous connu en qui le monde semble 
enfin trouver une conscience pour se concevoir. Dès lors, de ce 
point de vue cosmologique, il est permis de croire que la vraie loi 
pour l'homme doit être l'adaptation universelle, non plus seulement 
sociale ou individuelle. La société humaine n'est elle-même qu'un 
symbole d'une société supérieure, d'une unité supérieure embras- 
sant l'univers. 

Sans doute, au point de vue de la pratique et même de la science 
positive, il faut bien se contenter en morale, comme le fait 
M. Spencer, des considérations humaines, soit individuelles, soit 
sociales; mais ce qui donne aux actions les plus particulières un 
caractère moral par excellence, ce n'en est pas moins l'intention 
universelle qu'elles expriment : une simple mesure d'hygiène de- 
vient vraiment morale si je veux conserver dans ma personne un 



LA MORALE CONTEMPORAINE. 141 

membre de la grande société. Il faut aimer en soi-même sa famille, 
dans sa famille la patrie, dans sa patrie le genre humain, dans le 
genre humain la société universelle. La plus haute moralité est 
dans le dernier but que nous nous posons et dont les autres ne 
sont pour nous que les moyens. Les théologiens disaient : « Tout 
acte devient religieux quand il est fait pour Dieu; » traduisant leurs 
mythes dans le langage de la science, le philosophe peut dire : 
u Tout acte devient moral quand il est fait pour l'humanité et le 
monde. » 

Ainsi la morale, quoique se bornant dans sa partie positive à 
formuler les relations des hommes entre eux ou des facultés entre 
elles, c'est-à-dire les conditions de l'existence individuelle ou so- 
ciale, tend néanmoins à ex^.rimer, dans sa partie la plus élevée et 
vraiment morale, les conditions de l'existence universelle. Les lois 
de la morale sont nécessaires, disent MM. Darwin et Spencer, parce 
qu'elles représentent les nécessités mêmes de l'existence sociale, 
soit dans le présent, soit dans l'avenir; l'idéaliste ajoutera: les 
nécessités de l'existence et de l'évolution universelles. Elles sont 
générales, parce qu'elles expriment les lois de la société entière; 
l'idéaliste dira : de l'univers en son futur achèvement. Elles sont 
immuables, parce que certaines règles de la société humaine ne 
peuvent changer, par exemple le respect pour la vie des autres ; on 
peut dire aussi certaines règles : de la société universelle. Elles sont 
absolues, parcQ qu'elles répondent aux conditions premières, ori- 
ginales de toute cité humaine, conditions d'où le reste dépend et 
qui ne dépendent point d'un principe supérieur; mettons ici encore, 
à la place de la cité humaine, la cité du monde. Elles sont obliga- 
toires, impératives, parce qu'elles sont la force de la société accu- 
mulée dans l'individu et résistant à l'individu môme, la tendance 
de la race opposée à la tendance individuelle ; l'idéaliste dira : qui 
sait si elles ne sont pas aussi la force fondamentale de l'univers, 
la tendance primitive de toute existence consciente, raisonnable et 
heureuse, s'opposantaux caprices de la passion? Le remords, ajoute 
Darwin, est le contraste douloureux entre l'inclination individuelle 
ou passagère et l'instinct social qui est permanent; peut-être aussi, 
dira l'idéaliste, entre l'essentiel et l'accidentel de l'existence comme 
de la félicité. Si l'hirondelle attardée qui couve encore en automne, 
au moment où toute la troupe va partir, sacrifiait au soin parti- 
culier de sa famille l'instinct migrateur, nécessaire pour la con- 
servation de toute l'espèce, la persistance du penchant plus général 
sous le triomphe momentané du penchant plus particulier pro- 
duirait en elle, selon le darwinisme, un déchirement intérieur 
analogue à nos remords : eh bien ! l'esprit de l'homme a, lui aussi , 



142 REVUE DES DEUX MONDES. 

un instinct de migration et de progrès sans limites qui l'oblige, 
aux dépens même de ses autres affections, à prendre son vol vers 
la patrie universelle, vers l'immensité. Les combats intérieurs de 
la conscience, remarque encore Darwin, produisent une lutte pour 
la vie entre les diverses idées, les diverses tendances, qui sont'plus 
ou moins sociales ou antisociales; de là sélection naturelle dans le 
domaine de la conscience; l'être moral est celui qui finit par agir 
dans le sens de la société. Pour l'idéaliste, c'est celui qui agit 
dans le sens du monde. Enfin, selon MM. Spencer et Darwin, le 
résultat dernier de cette lutte sans cesse renouvelée est l'évolution 
ou le progrès des sentiraens et motifs moraux, qui se résument 
dans l'altruisme ; — soit, mais le véritable altruisme est peut-être 
plus que social j aux yeux de l'idéaliste, i! est universel et en quelque 
sorte mundamis. 

L'idéalisme arrive ainsi à une conclusion importante. L'homme 
est un être original et à part : il a pour caractère : l** l'unité, dans 
sa pensée, des lois de l'existence en général et des lois de son 
existence propre ; 2° l'unité, dans son désir, des moyens du bonheur 
universel et de son propre bonheur. Etre conscient et raisonnable, 
il tend donc à prendre pour motif des conditions d'existence et de 
développement qui soient celles du monde même. Les êtres forment 
une échelle dont l'homme occupe le sommet. Pour l'animal soli- 
taire, les lois les plus élevées sont celles de la vie individuelle ; il 
ne conçoit pas de motif supérieur; pour l'animal sociable, ce sont 
les lois de la vie sociale; pour l'être pensant, ce sont les lois de la 
pensée et de la vie même, qui sont sans doute les lois de l'univers. 
Le vrai teriJie idéal de révolution, comme dit M. Spencer, par con- 
séquent le véritable idéal moral, n'est donc rien moins que la plé- 
nitude de l'existence individuelle et universelle, dont la conscience 
serait la parfaite félicité. 

C'est ainsi que peu à peu, en introduisant l'intelligence dans 
la question morale, — comme sont à la fin obligés de le faire 
MxM. Spencer et Darwin, — on se trouve entraîné à des considéra- 
tions de plus en plus universelles, qui finissent par toucher à la 
métaphysique. Tant il est vrai que l'intelligence est comme une force 
d'expansion qui nous arrache peu à peu au moi pour nous mêler 
au monde entier : Toti mundo te insère. Mais nous ne voulons point 
ici faire une plus longue excursion dans le domaine métaphysique 
et dans les hypothèses sur l'univers, quoique la doctrine de l'évo- 
lution nous y invite elle-même en nous parlant des lois univer- 
selles de la vie. Quelles que soient les différences qui peuvent sub- 
sister encore, au point de vue métaphysique, entre le naturalisme 
et l'idéalisme, leur rapprochement sur le terrain de la science posi- 



LA MORALE CONTEMPORAINE. 443 

tive, de la cosmologie comme de la psychologie, n'est ni moins 
réel ni moins important. 

En résumé, les bases positives de la morale, dont nous avons 
voulu nous occuper exclusivement avec MM. Spencer et Darwin, 
sont de deux sortes : d'abord les incliimtiom^ égoïstes ou altruistes, 
puis les idées scientifiques, qui expriment les conditions du bonheur 
pour l'individu ou pour la société. En un mot, instinct et science 
sont les deux grands facteurs de l'évolution morale. Le naturalisme 
a insisté principalement sur la force de l'instinct;' l'idéalisme doit 
insister de préférence sur la force des idées et montrer dans la 
science même une puissance qui tend à dominer le monde. Ces deux 
points de vue, loin de s'exclure, s'appellent et se complètent; ils 
sont également nt^cessaires à une morale vraiment positive, qui 
tient compte de tous les faits, y compris ces faits importans qu'on 
nomme les idées humaines. Resterait à savoir si les inclinations et 
les idées scientifiques, «données » de la psychologie et de la cos- 
mologie, épuisent tout le contenu de la morale. Supposez que la 
science positive aboutisse elle-même à démontrer qu'il y a un 
dernier problème qu'elle ne peut résoudre et que cependant la pra- 
tique doit résoudre, et que ce soit précisément le problème moral ; 
il faudra bien dire alors que ce n'est plus la science positive qui se 
réalise elle-même dans les actes moraux les plus élevés : au point 
oii cesseront les idées démontrables ou vérifiables, au point où ces- 
sera la science proprement dite, psychologique ou cosmologique, 
il faudra bien faire intervenir l'hypothèse métaphysique, rejetée 
par MM. Darwin et Spencer. Il faudra reconnaître ce que nous avons 
plus haut laissé entrevoir : que la métaphysique, avec ses conjec- 
tures sur l'univers, est au fond de la morale et que, malgré ses 
obscurités, malgré ses doutes, elle se réalise elle-même dans les 
actions de l'homme comme une spéculation sur l'inconnu dont 
l'obscurité augmente la sublimité. Nous aurons à mieux préciser 
dans d'autres études ce point, négligé par l'école anglaise, où la 
morale, l'art et la métaphysique ne font plus qu'un. La doctrine 
de l'évolution fait profession de s'en tenir, comme dit M. Spen- 
cer, aux (( bases positives de la morale, » malgré les problèmes 
de toute sorte sur les destinées de l'individu, de la société, du 
monde, au bord desquels elle amène et laisse l'esprit. Nous essaie- 
rons de déterminer un jour, en étudiant les écoles contemporaines 
de France et d'Allemagne, quels sont les u fondemens métaphy- 
siques » de la science des mœurs, 

Alfred Fouillée. 



LE 

FAVORI D'UNE REINE 



DON FERNAND DE VALENZUELA 



Colecion de documentos ineditos para la historia de Espana, por el marques de la 
Fuensanta del Valle y D. Sancho Rayon, tomo lîlviij Madrid, 1877. 

L'Espagne poursuit, à travers les révolutions et les orages poli- 
tiques, le mouvement littéraire et historique inauguré, il y a un 
demi-siècle, par la régence de Marie-Christine. L'Académie de 
l'histoire est à la tête de ce mouvement, justifiant ainsi son titre et 
le but formel de son institution sous Philippe V en 1738. Cette aca- 
démie, qui compte dans son sein presque tous les hommes distin- 
gués de la Péninsule dans la politique et dans les lettres, fouille 
assidûment dans sa riche collection de manuscrits, dans les archives 
du cabinet du roi, dans les dépôts de la Bibliothèque nationale, 
sans négliger les dépôts étrangers, ni les archives des grands sei- 
gneurs. Guidées par une critique sévère, ces savantes investigations 
amènent la découverte de documens toujours curieux et nécessai- 
rement du plus haut intérêt, non-seu^ement pour l'histoire politique 
ou littéraire de l'Espagne, mais pour l'histoire générale de l'Europe. 
Ces documens sont publiés, à difîérens intervalles, sous la direction de 
deux ou trois académiciens, dans le recueil entrepris dès 1842, sous 
la régence d'Espartero, sur le modèle de la Collection des documens 
relatifs à l'histoire de France, que nous devons à M. Guizot. Nous 
donnerons une idée de l'importance du recueil espagnol en disant 
qu'il en est à son soixante-septième volume, paru en 1877. 

Ce volume est remarquable par les détails entièrement nouveaux 
qu'il fournit sur un personnage aujourd'hui bien oublié, et pour- 



LE FAVORI d'une REINE. 'i !ib 

tant un moment célèbre, qui, après le renvoi du père Nithard, 
devint favori de Marie-Anne d'Autriche, veuve de Philippe IV, gou- 
verna la monarchie espagnole en qualité de premier ministre et 
'joua quelque temps, à la cour de Charles II, le rôle de Mazarin , 
auquel il n'est pas question de le comparer. Gel homme, dont la 
lestinée rappelle aussi les aventures d'Antonio Ferez, la fortune et 
Its disgrâces tragiques du maréchal d'Ancre, est don Fernand de 
Yilenzuela. Ni la Biographie imioerselle, ni la Biographie géné- 
ràe n'en font mention. Le dictionnaire de Moréri, cité à tort, parle 
d'un Yalenzuela qui fut évêque de Salamanque, vers le milieu du 
xvir siècle. Le sujet a été touché en passant par M. Mignet, et ce 
qu'en dit M""' d'Aulnoy n'a pas été perdu, je crois, pour l'illustre 
auteur de Ruy Blas. Les lecteurs de la Rome trouveront peut-être 
quelque intérêt à connaître les renseignemens inédits que renferme 
sur ce favori d'une reine le dernier volume publié par l'Académie 
de Madrid. 

I. 

La famille de Yalenzuela était originaire de Ronda, la ville mo- 
resque, pittoresquement groupée aux flancs de son rocher, au milieu 
de la sierra de ce nom. Lope de Yega a placé à Ronda les pre- 
mières scènes de sa charmante comédie la Moza de cdntaro, utile 
commentaire de l'histoire que nous allons raconter (1), Ronda est le 
cœur de l'Andalousie, le pays des hardis contrebandiers, des carac- 
tères aventureux et romanes [ues. 

Sans appartenir à la première noblesse, la famille de Yalenzuela 
occupait un certain rang dans le pays, puisqu'elle put faire les 
preuves exigées pour entrer dans l'ordre des chevaliers de Saint- 
Jaoques. Rien n'avait encore attiré l'attention sur cette famille; 
elle vivait dans son honorable médiocrité, lorsqu'une aventure de 
galanterie, qui fit beaucoup de scandale et de bruit, obligea le père 
de notre héros, don Francisco de Yalenzuela, à s'éloigner précipi- 
tamment de Ronda, pour se réfugier à Naples, où il prit du service 
dans l'armée espagnole du sud de lltalie. 11 s'écoula quelques an- 
nées, au bout desquelles don Francisco, lassé de l'exil, céda au désir 
de revoir sa patrie et sa famille. Après s'être tenu caché dans les 
gorges rocheuses qui bordent le lit du Guadairo, au pied de Ronda, 
il pénètre de nuit, bien armé, dans la ville et se présente brusque- 
ment à son père. Le vieillard, surpris, se jette dans les bras de son 
fils, et dans les transports de sa joie il provoque si malheureuse- 
ment la décharge d'un pistolet que l'exilé portait à sa ceinture, 

(1) Voyez OEuvres dramatiques de Lope de Vega, t. ii, p. 345j Paris, Didier, 1879. 

TOUE XL. — 1880. 10 



1A6 REVUE DES DEUX MONDES, 

qu'il tombe frappé d'une blessure mortelle. Étranges commence- 
mens! singulière destinée d'une famille appelée par le sort à con- 
naître les suprêmes faveurs comme les dernières disgrâces de la 
fortune ! 

Il fallut fuir de nouveau, et cette fois sans retour. Don Francisco 
de Valtnzuela reprit son service dans l'armée espagnole. 11 était 
capitaine et gouverneur militaire de la place de Santa-Agata, lors- 
qu'il épousa, à Naples, une personne de qualité, originaire de Ma- 
drid, doua Leonor de Encisa y Avila. De ce mariage naquit, te 
19 janvier 1630, don Fernando de Valenzuela. Le père mourut peu 
de temps après. 

Dona Leonor, comprenant que son fils n'avait à espérer d'autre 
fortune que celle qu'il réussirait à se créer lui même, voulut le 
mettre sur le chemin. Elle le fit entrer, adolescent, comme page 
[criado] dans la maison du duc de l'Infantado, ambassadeur d'Es- 
pagne auprès du saint-siège et vice-roi de Sicile. L'enfant fit pa- 
raître au service de ce noble maître beaucoup d'intelligence, d'exac- 
titude et de dextérité, accompagnées d'un sérieux au-dessus de son 
âge. Peu familier avec ses égaux, hautain même, le jeune page 
faisait quelquefois rire le duc et les officiers de sa maison par ses 
boutadts andalouses, l'entendant quelquefois affirmer avec une 
assurance comique « qu'un jour viendrait où ce serait à lui de com- 
mander à son tour. » 

A l'expiration de sa charge, le duc de l'Infantado, étant retourné 
à la cour, licencia une grande partie de ses serviteurs, et Valen- 
zuela se vit obligé de quitter la maison qui jusqu'alors avait été 
son asile. Ce fut le moment le plus pénible de sa vie, celui sur 
lequel ses ennemis ont jeté quelques ombres équivoques, le repré- 
sentant alors comme paseante in corte, c'est-à-dire réduit à peu 
près à vivre sur le pavé de Madrid. Il n'en était pas tout à fait 
ainsi; Valenzuela trouva aide et protection, en ces jours difficiles, 
auprès de quelques personnes distinguées de la famille de sa mère. 
Il voyait le monde, prenait l'expérience des hommes et des choses, 
formait son jugement et son coup d'œil, étudiant le terrain, épiant 
les occasions favorables. Il avait des dehors agréables, beaucoup de 
politesse et d'aisance de manières, acquises au contact des grands 
seigneurs. A ces avantages extérieurs il ajouta des études sérieuses, 
fortifiant son esprit, cultivant les lettres et les arts, s'occupant de 
musique et de poésie. Mais l'ambition dominait tout. Résolu à faire 
son chemin, le cavaher andalous employait surtout les efforts de son 
intelligence à tâcher de s'ouvrir un accès auprès de quelque per- 
sonnage ayant part au gouvernement. 

Son étoile le servit heureusement. — Gomment, après de tels 
commencemens, l'obscur gentilhomme de Ronda parvint- il à s'élever 



LE FAVORI d'une REINE. iA7 

jusques sur les degrés du trône de sa souveraine et à gouverner en 
maître la monarchie de Charles-Quint? C'est ce qu'il convient d'a- 
bord d'expliquer. 

Philippe IV avait vu successivement disparaître les nombreux 
enfans qu'il avait eus de sa première union avec Elisabeth de France, 
y compris cet infant don Balthasar, sur lequel l'Espagne et son roi 
tondaient de si grandes espérances. On connaît, au moins parla gra- 
vure, son portrait équestre, l'un des chefs-d'œuvre de Velasquez. 
D'un second et tardif mariage avec Maiie-Anne d'Autriche, fille de 
Feidinand III et de sa sœur l'impératrice Marie, Philippe ne laissa 
en mourant qu'un fils, également débile de corps et d'esprit, triste 
rejeton d'un père « âgé, cassé et mal habitué, w selon l'expression 
de Louis XIV, Ce fils était Charles II, parvenu alors (lë65), à l'âge 
de près de quatre ans. A cet âge, le jeune prince était encore si ché- 
tif, qu'il ne' pouvait se passer du sein de sa nourrice ; à peine 
pouvait-il se tenir debout et même parler. Quand l'archevêque 
d'Embrun, ambassadeur de France, se présenta pour saluer le nou- 
veau souverain, il remarqua que sa gouvernante, la senora Miguel 
de Tejada, placée derrière lui, le soutenait par les cordons de sa 
robe. Il ne prononça qu'une seule parole : Cubrios (Couvrez-vous), 
et en se retirant, il fut obligé pour se soutenir de saisir la main 
de sa menina. 

A côté de son légitime héritier, Philippe laissait un fils naturel, 
qu'il avait eu d'une actrice du théâtre del Principe^ la Maria Cal- 
deron, célèbre par son talent et par les séductions de sa personne, 
plus encore que par sa beauté. Ce fils était le prince don Juan, que 
son père avait légitimé de son vivant (16Zi3) et fait grand prieur de 
Castille, — peut-être en souvenir du désintéressement de sa mère, 
qui, loin d'avoir songé à exploiter sa fortune, ce qui lui eût été 
bien facile, avec un monarque aussi prodigue que Philippe IV, prit 
le voile doo mains du nonce, depuis Innocent X, et se retira au 
couvent de Santa Isabel après la naissance de cet enfant. Don Juan, 
né le 7 avril 1629, était alors à la fleur de l'âge. Parfaitement élevé 
dans la sohtude d'Ocafia, par les soins du comte duc d'Olivares, don 
Juan d'Autriche avait de l'esprit, de la culture, beaucoup de cou- 
rage personnel. Il parlait parfaitement plusieurs langues. Son exté- 
rieur avait gardé beaucoup des grâces de sa mère, ce qui, dans un 
pays amoureux de la forme, lui donnait de la popularité, malgré 
ses revers comme capitaine. Il avait perdu la bataille des Dunes 
contre Turenne et avait été battu par les Portugais à la journée 
de Villa- Viciosa (16ô5) avec perte de quatre mille hommes, de ses 
drapeaux et de toute son artillerie. 

Ce prince avait au plus haut degré l'orgueil de sa naissance. S'il 
ne convoitait pas l'héritage de son frère, retenu par le respect de 



148 REVUE DES DEUX MONDES. 

la majesté du trône et peut-être par le souvenir des désordres de 
sa mère, il souhaitait ardemment d'être déclaré infant, ce qui eût 
réglé sa situation à la cour, en lui donnant le pas sur la grandesse. 
Il avait demandé cette faveur à son père avec la présidence du 
conseil d'état. Indigné de celte prétention, l'héritier de Charles- 
Quint y avait répondu en exilant don Juan à son prieuré de Con- 
suegra. Il refusa même de le voir à son lit de mort. Prince sars 
couronne, vassal sans suzerain, don Juan se trouvait né pour une 
situation exceptionnelle uiais fausse, dangereuse pour la monarchie, 
malheureuse pour lui-mênïe. 

Par son testament, Philippe IV instituait comme régente et sou- 
veraine absolue la reine sa femme, nommant pour l'assister, mais 
seulement avec voix consultative, un conseil de régence {junta 
gênerai de gobienio)^ composé de six membres : le comtedeCastrilîo, 
président de Castille, c'est-à-dire chef de la justice et de la poUce 
de la monarchie ; don Christoval Grespi, vice-chancelier d'Aragon; 
le cardinal de Sandoval, archevêque de Tolède; le cardinal d'Ara- 
gon, inquisiteur général; le marquis d'Aytona, représentant la 
grandesse d'Espagne; le comte de Penaranda, comme le premier 
des conseillers d'état. Don Juan fut exclu de ce conseil par la 
prévoyance de la reine, mais il garda ses entrées au conseil d'état. 

La princesse allemande qui recevait de la volonté de son époux 
la redoutable mission de gouverner une monarchie épuisée, en 
présence d'un adversaire tel que Louis XIV, était une femme sans 
capacité et sans expérience, Philippe n'ayant jamais permis qu'elle 
fût associée aux détails du gouvernement. Son unique préoccupa- 
tion était la santé de son fils. Elle ne songeait qu'à le faire vivre 
afin qu'il pût régner. Son instinct maternel l'avertissait que cet 
enfant chétif, au teint blême, à la lèvre pendaate, avait en don 
Juan un rival des plus redoutables. Elle exécrait ce prince comme 
rival et comme bâtard, ne gardant avec lui aucune mesure, ne 
s'exprimant sur son compte qu'en termes grossiers d'injures et de 
mépris {lu'j'o de p., hijo de b.). Toutefois, cette princesse à l'esprit 
borné, absorbée dans les pratiques d'une dévotion bigote, inca- 
pable d'entrer dans le sérieux des affaires, était opiniâtre, entêtée, 
et susceptible de pousser fort loin ses caprices par lesquels surtout 
elle se gouvernait. 

Étrangère et défiante, n'ayant que de l'antipathie pour les Espa- 
gnols, « lesquels, disait-elle, caressent de la bouche et mordent 
avec le cœur, » le premier besoin qu'éprouva la régente fut d'avoir 
auprès d'elle un conseiller exclusivement dévoué à ses intérêts et 
à sa personne, capable de suppléer à son insuffisance dont elle 
avait le sentiment. Ce fidèle et zélé serviteur, elle crut le trouver 
dans un jésuite allemand, le père Nithard, que l'empereur Ferdi- 



LE FAVORI d'une REINE. j/^g 

nand son père lui avait donné pour confesseur et qui l'avait suivie 
en Espagne. Vainement Marie- Anne avait annoncé, conformément 
aux ordres de son époux, qu'elle n'aurait ni valido, ni valida et 
qu'elle gouvernerait de concert avec la junte. Le père Nithard, 
d'abord nommé conseiller d'état, puis inquisiteur-général, ne 
tarda pas à être déclaré premier ministre : mesure imprudente, 
qui heurtait gravement, dès le début, le caractère d'une nation 
particulièrement connue pour sa haine de l'étranger. Le bon père, il 
est vrai, avait commencé par se faire naturaliser Espagnol, et même, 
pour plus de vérité, il avait ajouté un o à son nom. 

Ainsi se trouva porté du confessionnal dans le cabinet un reli- 
gieux plus propre à résoudre des cas de conscience que capable 
de manier les hommes et de diriger les affaires d'une grande na- 
tion. D'un esprit incertain, d'un caractère timide, d'un coup d'œil 
vague et d'un orgueil excessif, le père Nithard, devenu ministre 
d'une femme aveuglément confiante, avait, dit M. Mignet, tout ce 
qu'il fallait pour aider à la ruine de la monarchie espagnole. 

Don Juan fut profondément blessé de ce qu'il regardait comme 
un outrage à ses droits, et la noblesse espagnole partagea ses sen- 
timens. Ces vassaux altiers, descendans des conquérans du sol sur 
les Maures, compagnons à ce titre plutôt que vassaux de leurs rois, 
étaient indignés de voir la délégation du pouvoir souverain confiée 
aux mains d'un prêtre, et surtout d'un prêtre étranger. Don Juan, 
représentant des ressentimens et des griefs de lagrandesse, eut dès 
lors un parti tout formé et des plus redoutables. Dès ce moment 
aussi, entre le bâtard légitimé et le premier ministre de la reine, 
les rapports allèrent s'aigrissant de jour en jour. Le prince, qui 
avait de l'esprit, accablait son adversaire allemand de sarcasmes et 
de ridicule. Il ne laissait passer aucune occasion de faire paraître 
son irritation et son mépris. Le conseil d'état auquel le père Nithard 
était fort assidu, avait ouvert la délibération sur la question du 
commandement des troupes destinées à renforcer l'armée de Flandre, 
dans la guerre que nous appelons des Droits de la reine (1667) : 
« Je pense, opina don Juan, que l'on doit envoyer le père Nithard; 
c'est un saint homme à qui le ciel ne refusera rien. Le poste où 
nous le voyons est déjà une preuve des miracles qu'il sait faire. » 
Le confesseur lui répliqua d'un air chagrin qu'il était d'une pro- 
fession à devoir tout espérer de la miséricorde de Dieu, mais non 
pas d'être général d'armée. « Eh ! mon père, repartit don Juan, 
nous vous voyons faire tous le jours des choses plus éloignées de 
votre profession. » 

Le prince accepta cependant la mission qui lui était offerte. 11 
partit pour la Corogne,oùse rassemblaient les vaisseaux et les sol- 
dats qui devaient former l'expédition; mais, sous prétexte 'jue la 



150 REVUE DES DEUX MONDES. 

flotte française, composée de trente-six vaisseaux et de six brûlots, 
rendait la traversée impossible, il abandonna son commandement 
au marquis de Gastel-Rodrigo, et revint pauvrement conspirer à 
Gonsuegra, plus occupé des prétentions de sa vanité que soucieux 
des intérêts de sa patrie. Plus tard la reine se trouva fondée à lui 
en faire le juste reproche. 

La situation, comme on voit, était fort tendue. Les défiances 
mutuelles engendrant les soupçons, les deux rivaux s'accusaient 
publiquement l'un l'autre de méditer des projets d'enlèvement ou 
d'assassinat, projets que les pratiques du temps ne rendaient nul- 
lement improbables. La cour, poussée à bout, résolut de faire un 
exemple. U y avait à Madrid un Aragonais nommé Malladas, fort 
aimé de don Juan, qui passait pour recruter des partisans à la cause 
du prince. Arrêté à onze heures du soir, on lui donna une heure 
pour se préparer à la mort, et il subit la peine du garrot sur un 
ordre signé de la main de la reine. A ce moment, un officier réformé, 
le capitaine Pinilla, se présentait à la porte de l'appartement de la 
régente demandant instamment à lui parler en particulier. D'abord 
repoussé, puis enfin introduit, il passa une heure enfermé avec 
elle. Il venait se dénoncer lui-même, comme ayant été chargé, 
lui troisième, d'assassiner le père Nithard. A l'issue de cet entre- 
tien, ordre fut donné d'arrêter le nommé Patiîio, frère du secré- 
taire particulier de don Juan. En même temps, cinquante hommes 
de cavalerie, sous le commandement du marquis de Salinas, par- 
taient pour Gonsuegra, avec ordre de s'assurer de la personne du 
prince. « Ils trouvèrent bien la cage, mais l'oiseau était parti. » 

Averti par les amis qu'il avait jusque dans le palais, don Juan 
avait pourvu à sa sûreté en quittant Gonsuegra pour se retirer en 
Aragon, avec le dessein d'y travailler à préparer son retour. Au 
moment de monter à cheval, il adressa à la reine une lettre hau- 
taine, où, tout en protestant de n'avoir en vue que le service de 
Dieu et le service du roi, il appuyait sur ce qu'il appelait l'exé- 
crable gouvernement du premier ministre, qu'il déclarait coupable 
des malheurs de la monarchie. L'Espagne venait de perdre la Flan- 
dre et la Franche-Comté; il qualifiait le père Nithard en termes 
insultans, l'accusait d'avoir prémédité de le faire assassiner, et 
sommait la reine de le renvoyer, lui laissant entendre que, ce qu'elle 
ne ferait pas, il se verrait forcé par le cri public de l'exécuter lui- 
même. 

L'origine de^la fortune de Yalenzuela se trouve dans ces graves 
événemens. 

Depuis les révélations du capitaine Pinilla, le père Nithard vivait 
en des transes continuelles. Il cherchait en même temps des agens 
intelligens propres à le renseigner sur les desseins qu'il prêtait à 



LE FAVORI DUNE REINE, 151 

son adversaire et des valientes capables de protéger sa personne 
contre un coup de main. Yalenzuela vint lui offrir son zèle et son 
épée, accompagnant cette offre des marques de la plus entière 
soumission et des protestations d'un dévoûment sans bornes. Ses 
propositions furent acceptées. Le bon père, ayant fait l'épreuve de 
son courage, de son intelligence, de son activité et de sa discrétion, 
l'attacha secrètement à sa personne, et finit par l'initier aux affaires 
les plus importantes de l'état. 

Le cavalier audalous eut ainsi entrée au palais, d'oii il pouvait 
observer la cour. Son premier soin fut d'étudier le terrain nouveau 
sur lequel le plaçait la fortune ; et il comprit bien vite que^, parmi les 
dames delà reine, aucune n'était plus avant dans ses bonnes grâces 
que doua Maria de Ucedo, d'une famille alliée à la maison d'Albe. Il 
se déclara ouvertement son admirateur, et aspira bientôt à sa main. 
Soins multipliés, attentions et prévenances, vers galans, collations, 
sérénades, il ne négligea aucun moyen pour réussir. Servi d'ailleurs 
par les remarquables agrémens de sa personne, il finit par épouser 
la camarera favorite avec l'assentiment de sa majesté. 

Cependant le père Nithard s'attachait de plus en plus à notre 
gentilhomme à raison des services très réels qu'il en recevait, se 
complaisant dans le succès d'un homme qu'il regardait à bon droit 
comme sa créature. Assuré d'ailleurs de son propre crédit comme 
ministre et comme confesseur, il ne songeait pas même à prendre 
ombrage des progrès de sa fortune. Dans ses conférences avec la 
régente, le père Nithard avait maintes occasions de rendre de bons 
témoignages du zèle éprouvé de son agent particulier. A l'époque 
de son mariage, Yalenzuela était donc favorablement connu de la 
reine par l'intermédiaire du premier ministre. Pour cadeau de 
noces, Marie-Anne d'Autriche le rapprocha de sa personne en le 
nommant son écuyer. 

Il vivait péniblement de ses maigres appointemens assez mal 
payés lorsqu'un soir, en rentrant chez lui calle de Legamlos, il 
reçut un coup d'arquebuse qui lui fracassa le bras. Cette tentative 
d'assassinat fut attribuée au duc de Montalte et peut être considé- 
rée comme la vengeance à l'espagnole d'un mari grand seigneur. 
Les frais de traitement et de médecin eurent bientôt épuisé les 
ressources du ménage, et Maria de Ucedo se vit dans la nécessité 
d'implorer l'assistance de la reine. Des secours lui furent plusieurs 
fois accordés. Craignant alors d'abuser des bontés de sa souve- 
raine, la camai^era prit un moyen détourné de se pourvoir. Il se 
présentait un emploi de peu d'importance, pour lequel un candidat 
offrait 100 doublons. Maria de Ucedo supplia la reine de lui en 
accorder la grâce. Touchée de pitié, la reine y consentit. Tel était 
l'état des mœurs publiques à la cour de Charles II (et des autres sou- 



152 REVUE DES DEUX MONDES. 

verains de l'Europe), tel l'épuisement des fiaaaces, que les ministres 
eux-mêmes trafiquaient à peu près ouvertement des places les plus 
importantes. Vice-royautés, titres de noblesse, ordres de chevalerie, 
entrée aux conseils, étaient donnés au plus offrant. Le roman de 
GilBlas, sous les couleurs de la fiction, peint exactement la réalité 
à cet égard. Dona Maria recevait des sommes de plus en plus con- 
sidérables, dont la reine, comme le duc de Lerme, finit par vou- 
loir profiter. Elle était avare, et le comte de Yiilahumbrosa, prési- 
dent de Gastille, put lui reprocher un jour d'avoir fait passer 
180,000 doublons en Allemagne, sous prétexte de faire bâtir un 
couvent. Il convient d'ajouter que, vu la pénurie du trésor, la 
régente manquait quelquefois d'argent pour son propre service, et 
pour celui du roi son fils. Et le mal ne fit qu'empirer. Quelques 
années plus tard (1681), les livrées de l'écurie du roi désertèrent, 
faute d'être payées. Les rations données à toutes les personnes du 
palais, y compris les femmes de la reine, manquèrent également. 

Ce trafic prolongé finit par acquérir un tel degré d'importance, 
que Maria de Ucedo ne se trouva plus à la hauteur des négocia- 
tions. Son rôle d'intermédiaire échut alors à son mari. Valenzuela 
fut mis par ce moyen en rapports directs avec la reine. La situa- 
tion de doiïa Maria auprès de la régente facilitait les entrevues et 
permettait de les rendre absolument secrètes. Le cavalier andalous 
ne laissa pas échapper ces occasions de s'insinuer dans la confiance 
de Marie-Anne. Possédant l'art et les moyens d'être bien informé, 
il affecta le plus grand zèle à servir ses intérêts, la mettant au cou- 
rant des intrigues de la cour, des visées de don Juan, des cabales 
des grands seigneurs de son parti, des mesures concertées contre 
le gouvernement du premier ministre. La reine, qui portait le deuil 
sévère des femmes espagnoles, qui parlait peu, qui ne voyait per- 
sonne, paraissait cependant informée de tout ; ce qui faisait dire 
aux courtisans qu'elle avait à ses ordres un lutin, un esprit follet 
qui l'avertissait de toutes les nouvelles et de toutes les aftaires les 
plus secrètes. Il y avait trop d'intéressés à démêler la vérité pour 
que celle-ci tardât beaucoup à être connue. On finit par découvrir 
que le lutin en question n'était autre que Valenzuela, et le nom lui 
en resta [el Diiemle .) 

Qaolque admis à conférer secrètement avec la rein°, Valenzuela 
n'était pas pour cela eatré dans son intimité. L'éclatante et sou- 
daine disgrâce du père Nithard lui en ouvrit le chemin. 

II. 

Parti de Gonsuegra après sa lettre insolente à la reine, don Juan 
d'Autriche s'était dirigé, comme nous l'avons dit, vers l' Aragon à 



LE FAVORI d'LjNE REINE. i 53 

la tête d'un petit nombre de partisans. Établi d'abord au château 
de Jaca, reçu ensuite avec acclamation par les habitans de Sarra- 
gosse, il entretenait de là une active correspondance avec ceux des 
grands qui n'occupaient de place ni à la cour, ni dans l'état, qui 
haïssaient par conséquent le premier ministre, comme souverain 
dispensateur de ces places. Cette question des emplois était encore 
moins une affaire de vanité que de nécessité pour les membres de 
la grandesse ruinés par le luxe et les folles prodigalités: de là 
l'extrême importance que garde la question des emplois dans 
l'histi'ire que nous racontons. En conséquence, les mécontens ne 
cessaient de pousser le prince à mettre à exécution les menaces de 
sa lettre et à tenter un coup de force pour délivrer l'Espagne d'un 
étranger et d'un favori également détestés. 

Don Juan n'avait pas besoin d'être excité. Depuis Henri du 
Transtamare, il s'est presque toujours rencontré en Espagne des 
bâtards et des cadets ambitieux pour se mettre à la tête de l'oppo- 
sition et renverser ou essayer de renverser le gouvernement légi- 
time. Charles II, maintenant âgé de huit ans, venait d'être atteint 
d'une maladie qui le mit aux portes du tombeau et fit négocier la 
France avec l'Empire pour le partage anticipé de ses états. Don 
Juan résolut de profiter de l'occasion et se mit en marche pour 
Madrid à la tète de deux ou trois cents chevaux. Le 6 mars 16G9, 
il arrivait sans obstacle à Torrejon de Ardoz, à trois lieues de la 
capitale. Il y prit position, couvert sur son front par le Jarama, 
qui coule du nord au sud dans la direction d'Aranjuez et poussa 
des reconnaissances qui parurent bientôt aux portes de Madrid. 

Cette simple démonstration suffit pour jeter le désarroi dans le 
gouvernement, la consternation à la cour. Le premier ministre 
n'avait rien su, par conséquent rien prévu. Une heure auparavant 
il s'était montré plein de confiance à l'ambassadeur de France. Il 
perdit la tête et ne conseilla rien. La reine et le conseil de régence 
ne songèrent pas davantage à prendre quelque mesure de défense. 
L'imbécillité de ce gouvernement d'un prêtre et d'une femme apparut 
alors tout entière. Le marquis de Villars exprima sa surprise de voir 
don Juan faire trembler la cour avec deux ou trois cents cavaliers 
et une poignée de partisans. Il dit qu'il était honteux que les servi- 
teurs du roi et de la reine n'assemblassent roint leurs amis pour 
lui résister, s'offrant lui-même à monter à cheval avec les Français 
résidant à Madrid. Tout fut inutile. L'idée seule de la guerre civile 
épouvantait les esprits. On résolut de négocier. Le cardinal d'Ara- 
gon, devenu archevêque de Tolède par la mort de Sandoval fut 
chargé de se rendre auprès du prince et de lui demander ses 
conditions. 

La réponse de don Juan fut décisive. Il exigea le renvoi immé- 



154 REVUE DES DEUX MONDES. 

diat du premier ministre, lui domiant trois heures pour quitter 
Madrid, deux heures de plus, disait-il, que lui-même n'avait 
accordé au malheureux Malladas; si ce renvoi était refusé, don 
Juan se déclarait résolu à l'obtenir par la force. 

Ces conditions furent acceptées. Le père Nithard quitta le palais, 
sans même prendre le temps de voir la reine. Craignant les outra- 
ges de la populace, le cardinal d'Aragon le prit dans son carrosse, 
et l'accompagna hors des portes de Madrid, jusqu'au village de 
Fuencarral. Le peuple l'accablant de malédictions sur son passage : 
(( Tout beau, mes enfans, leur disait-il, je pars, je pars. » Il n'a- 
vait emporté que son manteau et son bréviaire. Touché de pitié, 
le cardinal lui offrit mille pistoles, qu'il refusa. La reine réussit à 
lui faire parvenir quelques secours. 

La plus extrême confusion continuait à régner dans les régions 
du pouvoir. En réalité, il n'y avait plus de gouvernement. « Si le 
lendemain , comme l'écrivait au chevalier de Grémonville M. de 
Lionne, qui connaissait le prix du temps et le bonheur ordinaire 
de l'audace, don Juan eût pénétré dans Madrid, non-seulement il se 
fût rendu maître des affaires, il eût établi ses créatures dans les 
conseils et chassé tous ceux qui lui étaient contraires ou suspects, 
mis la reine au couvent de las Descalzas reaies, mais il aurait pu 
se faire proclamer roi, tant il avait pour lui la faveur des peuples. » 
Les portes de Madrid n'étaient point gardées, on n'avait aucune 
troupe. Don Juan ne sut pas profiter de sa fortune. Cet ambitieux 
trop peu résolu révéla tout à coup une prudence extraordinaire. 
Gomme étonné de sa propre audace, en se voyant en face du trône 
de Charles-Quint, il hésita. Il était d'ailleurs ami de ses aises, et 
participait de la lenteur espagnole. Charles II avait été à toute 
extrémité. Une saignée au pied l'avait rétabli; mais ses médecins ne 
se cachaient pas pour déclarer qu'il ne pouvait vivre deux ans sans 
un miracle. Le bâtard se persuada qu'au heu de poursuivre son 
usurpation commencée, il était plus simple d'attendre la succession 
de son débile frère. Nommé vice- roi et vicaire-général d'Aragon, 
Valence, îles Baléares et Sardaigne, il resta jusque vers le milieu 
de juin à Guadalajara. Il en partit le 18 pour son gouvernement de 
Sarragosse, où il alla attendre les événemens. 

Après le renvoi du père Nithard, il n'y eut rien de changé dans^ce 
qui était une nécessité de la situation et surtout du caractère de la 
reine. Marie-Anne d'Autriche s'était montrée fort irritée des mani- 
festations populaires qui avaient accompagné le départ de son con- 
fesseur. Son nom n'y avait pas été épargné, elle le savait, et son 
antipathie pour les Espagnols s'en était accrue. Loin de s'apitoyer 
sur la détresse du peuple de Madrid, qui était extrême, il lui était 
échappé de dire qu'elle ne serait contente que lorsqu'elle les 



LE FAVORI d'une BEINE. 155 

aurait tous réduits à se vêtir de esteras, sorte de sparterie gros- 
sière dont on fait des n attes, et quelquefois des matelas en Espagne. 
Après être restée qu elque temps sans accorder ^ a confiance à per- 
sonne, elle éprouva de nouveau le besoin d'avoir, en dehors des 
conseillers que lui avait donnés le testament de son époux, un 
homme entièrement à elle, prête à payer son dévoûment par une 
confiance sans bornes. Or cet homme était tout trouvé : c'était 
Valenzuela, dont elle avait pu déjà apprécier le zèle à défendre 
ses intérêts. Il n'est guère permis de douter, malgré la discré- 
tion chevaleresque des documens espagnols "sur ce point, que les 
avantages personnels du cavalier andalous, son esprit et l'agré- 
ment de ses manières entrèrent pour quelque chose dans cette 
grave résolution de la reine. On en a la preuve dans la longue 
série d'imprudences que cet attachement lui fit commettre et qui 
finirent par la ruiner entièrement dans l'opinion. Jamais il ne fut 
plus vrai de dire, avec le cardinal de Mazarin, que qui a le cœur a 
tout. 

On vit tout à coup Valenzuela nommé introducteur des ambas- 
sadeurs, titre qui lui donnait l'entrée officielle au palais (12 octobre 
1671). Cette nomination ne tarda pas à être suivie de celle de 
membre du conseil des afiaires d'Italie, l'un de ces grands conseils 
qui, avec ceux de la Nouvelle-Espagne, du Pérou, de l'inquisition, 
des finances, entretenaient seuls encore la grandeur et l'activité de 
la noblesse espagnole. Peu de temps après, une contestation s'éJeva 
entre Valenzuela et le duc de l'Infantado, grand majordome de la 
reine, sur la question de savoir à qui appartenait le droit d'abaisser 
la portière du carrosse de sa majesté. Marie-Ânnne trancha la ques- 
tion par la promotion de son favori au titre de premier écuyer, et 
cela sans prendre l'avis du grand écuyer, de qui dépendait cette 
charge ; premier et grand scandale dans cette cour, mère de l'éti- 
queite, où les infractions de ce genre devenaient de véritables 
événemens. a Les Espagnols, disait lord Godolphin, qui les connais- 
sait bien, parlent des autres matières, mais ils s'intéressent à 
celles-ci. » 

Cependant approchait l'époque de la majorité de Charles II, né 
le 6 novembre 1661, et le moment était venu de pourvoir aux 
grandes charges qui devaient former la maison royale. Au nombre 
des compétiteurs se trouvaient, comme c'était leur droit, les repré- 
sentans des plus illustres familles de l'Espagne, qui attendaient cet 
événement dans une grande anxiété. La cour ignorait encore que 
la question fût à l'étude, quand tout à coup parut la liste des 
nominations. Le duc de Médina Celi était nommé grand chambel- 
lan, le duc d'Albuquerque grand majordome, l'amirante de Cas- 
tille, don Fadrique Henriquez, grand écuyer. Ces choix, qui re- 



156 REVUE DES DEUX MONDES. 

curent d'ailleurs l'approbation générale, vu la grande naissance 
et le mérite des titulaires, avaient été concertés sur le rapport 
de don Francisco de Gamboa, garde des joyaux de la couronne, 
mais tout le monde les attribua au nouveau favori, dont Gamboa 
possédait l'entière confiance. Cette affaire peut être considérée 
comme une des principales causes qui amenèrent les malheurs 
de Valenzuela. Les satisfaits, pleins de l'idée de leurs droits, lui 
en gardèrent peu de reconnaissance, les exclus devinrent pour lui 
d'irréconciliables ennemis: au premier rang, le duc d'Albe qui 
avait été laissé de côté, malgré ses cheveux blancs, ses servi- 
ces et sa grande autorité ; son fils aîné, don Antonio de Tolède, 
n'avait pas même obtenu une clé de chambellan. Vainement on 
chercha à le dédommager en lui accordant la Toison d'or sans 
qu'il l'eût demandée. Il n'oublia jamais ce qu'il considérait comme 
un affront. 

Plus le favori était attaqué, plus la régente s'attachait à le sou- 
tenir. En réponse aux murmures des grands, elle déclarait Valen- 
zuela surintendant du palais (de grands remaniemens s'opéraient 
dans la demeure royale), gouverneur du Pardo et autres mai- 
sons de campagne de sa majesté, place occupée par le marquis 
del Garpio, qui venait d'être nommé ambassadeur à Rome. Charles II, 
dont la santé s'était affermie, commençait à montrer un goût très 
vif pour la chasse. C'était à peu près son unique penchant. Les 
nouvelles fonctions du favori mettaient entre ses mains l'ordon- 
nance et disposition des fêtes de la cour, la mise en scène des bal- 
lets et des comédies, où il avait soin de faire figurer les siennes. A 
lui appartenait également le droit de désigner les lieux et jours des 
chasses royales. Il trouvait ainsi maintes occasions de gagner la fa- 
veur du prince en lui ménageant ses plus chers plaisirs. Le jour de 
la majorité étant arrivé, la proclamation de ce grand événement eut 
lieu avec les solennités accoutumées. Les réjouissances populaires se 
mêlèrent aux cérémonies religieuses. Il y eut des courses de tau- 
reaux dans la Plaza mnynr, et dans les rues des représentations à 
grand spectacle. La veille, avait eu lieu au palais un splendide bal 
masqué. A la tête du cortège figuraient les ducs d'Albuquerque 
et de Medina-Geli. Le défilé était fermé par le comte de Saldaîia, 
fils aîné du duc de l'Infantado, donnant la main droite à Valen- 
zuela. La politique semblait faire trêve dans les plaisirs. La sécu- 
rité de la reine était complète. 

Cependant la cabale ne s'endormait point. Le nombre des mé- 
contens conjurés contre le nouveau favori s'était accru de deux 
personnages considérables : don Francisco Ramos del Manzano, 
précepteur du roi, et don Pedro Alvarez de Monténégro, son con- 
fesseur. Le premier était un grave et savant personnage, particu- 



LE FAVORI d'dNE REINE. 157 

lièrement versé dans la science du droit public. Sa réputation 
l'avait fait choisir pour répondre, au nom de la régence espagnole, 
au manifeste par lequel Louis XIV préluda à la guerre de Dévolu- 
tion. L'opposition de Francisco Ramos à la reine devenait un fait 
de la plus haute importance, en raison de la situation et de la 
grande autorité dont il jouissait. 

En ce moment (1075), la guerre de Hollande mettait l'Europe en 
feu. L'Espagne, l'empereur d'Allemagne, l'électeur de Brande- 
bourg, s'étaient déclarés contre nous. D'ardentes hostilités avaient 
lieu sur terre et sur mer. Messine révoltée après Palerme s'était 
donnée à la France, et le gouverneur de Valence avait reçu du 
cabinet de la régente l'ordre de partir, à la tête d'une escadre, pour 
se joindre à la flotte de l'amiral Ruyter, arracher Messine aux Fran- 
çais, et faire rentrer la Sicile dans le devoir. Don Juan d'Autriche, 
selon son usage, avait paru accepter cette mission et avait même 
annoncé son prochain départ de Vinaroz. 

Triste spectacle que ces intrigues de palais quand la monarchie 
s'en allait en lambeaux! En ce moment critique, ce furent le pré- 
cepteur et le confesseur même du roi qui donnèrent à don Juan le 
conseil de désobéir à l'ordre impératif de son gouvernement, pour 
se trouver à Madrid le jour de la proclamation de la majorité de 
son frère. Unissant leurs efforts, secondés par quelques-uns des 
grands officiers de la couronne , ils profilèrent des revers des 
armes espagnoles pour exagérer à dessein les maux du pays 
et persuader au jeune monarque que son frère, par les grandes 
charges qu'il avait remplies, était seul capable d'y porter remède. 
Ils finirent par obtenir de Charles H une lettre qui appelait don 
Juan à Madrid. Pour écrire cette lettre, le précepteur fut obligé de 
tenir la main de son disciple [llecar-le la mano), tel était le degré 
de son ignorance, amenée par l'état maladif dans lequel le malheu- 
reux prince avait vécu jusqu'alors. La lettre obtenue fut aussitôt 
transmise à don Juan dans le plus grand secret. 

Déployant une activité dont il n'usait guère pour le service de 
l'état, don Juan d'Autriche arriva à Madrid le 6 novembre entre 
huit ou neuf heures du matin, et descendit au Buen-Retiro. Il y 
trouva le carrosse du premier écuyer, comte de Medellin, lequel 
était dans la conspiration, et il se rendit aussitôt au palais. Le roi 
le reçut d'un air troublé, et le quitta, un quart d'heure après, pour 
passer dans la chambre de sa mère. Il n'en sortit que pour se rendre 
à la chapelle, où le suivit son frère, accompagné de toute la gran- 
desse qu'avait réunie à Madrid la solennité de ce jour. 

On devine le coup de théâtre opéré par la brusque apparition 
d'un prince que l'on croyait en ce moment voguant vers les mers 
de Sicile, La cabale triomphait. Déjà se répandait la nouvelle du 



158 aEVUE DES DEUX MONDES. 

supplice prochain de Valenzuela et de la confiscation de ses biens. 
Celui-ci cependant se promenait tranquillement dans Madrid, et 
assistait le soir, d'un visage assuré, à la représentation qui eut lieu 
à la cour. On l'accusa d'avoir tenté de faire assassiner don Juan. 
On racontait que le comte de Montijo, accompagné du comte d'A- 
guilar et du marquis d'Algava, s'était présenté au palais du Buen- 
Retiro, mais que la porte avait été défendue par don Alvaro Aleman, 
lieutenant de l'alcaïde du palais. Ce bruit était bien invraisemblable; 
néanmoins don Juan montra dans la suite qu'il ne l'avait nulle- 
ment oublié. 

Que s'était-il passé dans l'intervalle? La reine, un moment sur- 
prise et déconcertée, avait appelé auprès d'elle le président de 
Castille et lui avait demandé conseil. Le comte de Villahumbrosa 
lui avait répondu « que la même autorité qui avait appelé don Juan 
à Madrid avait seule pouvoir de provoquer son éloignement; que 
pour lui il saurait pourvoir à l'exécution des commandemens de sa 
majesté. » Il ne s'agissait donc que d'obtenir un contre-ordre du 
roi. Les larmes, les supplications d'une mère eurent facilement 
raison d'un monarque de quatorze ans, qui la veille encore était en 
tutelle. 

Don Juan, après le baise-mains, avait quitté Charles II, qui l'avait 
comblé de caresses. Il venait à peine de rentrer au Buen-Retiro, 
lorsque, à sa profonde surprise, il reçut de don Pedro Fernandez 
del Carapo, principal secrétaire d'état, l'ordre écrit de quitter Madrid 
sur-le-champ pour retourner dans son gouvernement de Saragosse. 
Il refusa d'abord, demandant à revoir le roi; l'ordre lui ayant été 
renouvelé par le grand majordome; duc de Medina-Celi,il ne dissi- 
mula ni sa mauvaise humeur ni son dépit ; mais après en avoir 
délibéré toute la nuit avec ses principaux amis, il finit par se déci- 
der à obéir, laissant ses partisans fort inquiets et dans le plus grand 
désarroi. C'était une deuxième tentative avortée : la situation du 
prince devenait ridicule. 

La défaite du parti de don Juan devait avoir pour conséquence 
l'affermissement du pouvoir de Valenzuela , en qui se personni- 
fiaient les craintes, les intérêts, les ressentimens et les passions de 
la reine. D'un autre côté, n'y avait-il pas, dans l'attitude de quel- 
ques-uns des personnages les plus considérables de l'état, l'indice 
d'un mouvement d'opinion dont il fallait tenir compte, s'il n'y a pas 
quelque naïveté à demander de tenir compte de l'opinion à des suc- 
cesseurs de Philippe II. Le respect de la majesté royale était encore 
intact en Espagne, ce qui avait manqué à la France en des circon- 
stances analogues. En continuant à braver la grandesse par l'accu- 
mulation des honneurs sur la tête d'un homme encore si obscur la 



LE FAVORI d'une REINE. 15^ 

veille, fallait -il l'exaspérer au point de risquer la guerre civile, 
peut-être la déchéance de Charles II ? 

Sur l'avis de conseillers que préoccupaient avant tout la dignité 
du trône et l'intérêt de la monarchie, Marie-Anne d'Autriche semble 
avoir compris un moment ce danger. Valenzuela fut fait titulo de 
Gastille, avec le titre de marquis de Villa-Sierra, et nommé ambas- 
sadeur à Venise: mesure excellente si, à l'inspiration de sagesse 
qui l'avait fait prendre, s'était unie la force d'en assurer l'exécu- 
tion. Ici la prudence du favori parut au-dessous du sacrifice que 
faisait la reine. Si, avec la réserve, la modestie calculée de Maza- 
rin, Valenzuela avait su s'effacer pour un temps, s'il avait eu la 
force, très rare il est vrai, de résister aux tentations de la fortune, 
peut-être serait-il parvenu, comme l'habile Italien, à consolider 
son pouvoir et à éviter le sort réservé aux ambitieux vulgaires. 
Mais Mazarin était Mazarin : il n'avait d'ailleurs nul goût pour le 
panache, n'étant pas né Andalous. Ce simple rappro'^hement fait res- 
sortir la différence qui existe entre les deux hommes : comme la 
figure humaine que l'on place quelquefois au pied des pyramides 
en fait mieux saisir l'imposante grandeur. 

Après avoir conféré avec le duc d'Albuquerque sur la conduite à 
tenir, Valenzuela reçut de ce duc, son meilleur appui à la cour, le 
conseil de s'éloigner de Madrid, mais de ne pa-s quitter l'Espagne. 
Il échangea son ambassade de Venise contre le poste de capitaine- 
général du royaume de Grenade et partit pour Velez-Malaga; mais 
il résidait le plus souvent à Grenade. Entre le capitaine-général et la 
cour souveraine de cette ville s'élevèrent bientôt des questions 
d'attributions de pouvoir, d'où s'ensuivit un conflit. La cour se plai- 
gnit vivement à Madrid. Valenzuela se servit de ce prétexte pour 
rentrer dans la capitale, probablement de l'aveu de la reine. Il s'y 
tint caché pendant quelque temps. Mais l'époque du voyage annuel 
de la cour à Aranjuez étant venue, il reparut tout à coup dans 
cette résidence, à la grande joie de ses partisans. Ses ennemis, de 
leur côté , ne se réjouissaient pas moins de son retour, espérant 
qu'un tel acte de désobéissance à l'autorité royale serait le signal 
de sa perte, quand le bruit se répandit que, durant ce séjour à 
Aranjuez, le roi avait nommé Valenzuela gentilhomme de la chambre 
en exercice. Ce bruit était vrai. Alors le duc de Medina-Geli, grand 
chambellan, entre les mains duquel le nouveau gentilhomme devait 
prêter serment, déclara se refuser à accomplir cette formalité. Le 
favori fut obligé, pour recevoir l'investiture de sa charge, de 
s'adresser, non sans humiliation, au prince de Astillano, gentil- 
homme ordinaire, lequel s'y prêta volontiers. 

Ce fut le moment de l'apogée de la faveur de Valenzuela auprès 
des personnes royales. Gharles II ne négligeait aucune occasion de 



160 REVUE DES DEUX MONDES. 

lui en donner des marques publiques. Un jour de chasse, dans le 
parc de l'Escurial, le favori avait pris poste en face du roi. Un san- 
glier étant venu à traverser la voie fut tiré par le porte-arquebuse, 
Gonzalo Mateo, qui se trouvait p^acé derrière sa majesté, de façon 
que quelques dragées atteignirent Valenzue!a, lequel fut blessé légè- 
rement à la jambe. Cette blessure l'ayant forcé de garder la chambre 
pendant quelques jours, il reçut l'insigne honneur de la visite du 
roi et de la reine mère. Le porte- arquebuse fut arrêté. Pour 
avoh' osé faire des représentations au roi sur la vice -royauté de 
Naples, qui avait été accordée sans avis préalable du conseil d'Ita- 
lie, don Pedro Fernandez, secrétaire del despacho iiniversal (1), fut 
révoqué de ses fonctions à la suite d'une vive altercation avec 
Valenzuela, et sa place donnée à don Jeronimo de Eguia, qui d'ail- 
leurs la méritait. 

Le favori semble avoir voulu répondre à des marques de con- 
fiance si aveugles et si touchantes et les justifier aux yeux du public 
en travaillant de toutes ses forces au relèvement de la monarchie. 
Il multipliait les audiences, exigeiit le renvoi des administrateurs 
incapables, trouvait des fonds pour la solde des armées et l'entre- 
tien de la flotte, moyennant la plus-value des douanes, qui était 
son œuvre personnelle. Les vivres étaient hors de prix par le bri- 
gandage des magistrats chargés de l'approvisionnement de la capi- 
tale. Valenzuela donna tous ses soins à cette importante question. 
Grâce aux mesures qu'il prit, les abus cessèrent; une baisse consi- 
dérable eut lieu dans le prix des denrées. En même temps qu'il 
donnait du pain au peuple de Madrid, il lui fournissait les moyens 
de le payer en organisant de grands travaux publics. Un incendie 
avait dévoré une partie de la -plnza Mayor- il en ordonna la recon- 
struction et rebâtit notamment le palais de la Panaderia, d'où la 
cour avait coutume d'assister, entourée des ministres étrangers, 
aux courses de taureaux, aux jeux de bague, et même aux auto- 
da-fé. Doué d'un vrai sentiment de l'art, il fît retirer du Buen- 
Retiro , où elle était perdue pour le public , l'admirable statue 
équestre de Philippe II par Montahes et en orna le fronton du 
palais, où elle faisait le meilleur effet. C'est la même que l'on voit 
aujourd'hui sur la place del Oriente, en face du nouveau palais 
royal édifié par Philippe V. Il éleva la tour de l'appartement de 
la reine, jeta les fondemens du pont de Tolède, sur le Manzana- 
rès, et construisit celui du Pardo. Le public lui sut gré de ces 
efforts, où il fit preuve, cela paraît constant, d'une véritable capa- 

(1) C'est-à-dire chargé du contre-seing et des ordres du roi. Le despacho universal 
est aussi quelquefois appelé la covachuela, à cause d'une pièce voûtée, au rez-de- 
chaussée du palais, dans laquelle se trouvaient les bureaux de la chancellerie. Au des- 
pacho universal aboutissaient les propositions de tous les conseils. 



LE FAVORI d'une REINE. 161 

cité. Bien qu'il n'eût pas ramené la fortune du côté des armes 
espagnoles, beaucoup n'étaient pas éloignés de lui reconnaître les 
talens nécessaires au rôle de premier ministre. En considérant les 
pitoyables résultats de l'administration de don Juan, on ne voit pas 
ce qu'auraient perdu au change les intérêts de cette grande monar- 
chie. Le comte de Castrillo, grand écuyer de la reine, étant venu à 
mourir sur ces entrefaites, la reine récompensa le zèle de son ser- 
viteur en le nommant à sa place, sans plus d'égards qu'à l'ordi- 
naire pour les prétentions des plus grands seigneurs. 

Il était facile toutefois de juger, d'après des symptômes signifi- 
catifs, qu'il s'amassait sur cette tête si chère un orage terrible, 
suscité de longue main par les mécomptes de l'orgueil et la rage de 
l'envie. Un écuyer du roi, don Francisco d'Ayala, rentrait un soir 
de l'Escurial à Madrid. Arrivé à la Casa del Campo, tout près des 
portes de la ville, quatre hommes masqués se présentent et déchar- 
gent leurs carabines dans son carrosse, le prenant pour Valenzuela, 
et accompagnant cet attentat d'obscures allusions à l'on ne sait quel 
mystérieux événement. 

A ces criminelles tentatives, capables de faire trembler les plus 
audacieux, la reine répondit en faisant élever son favori à la dignité 
de grand d'Espagne de première classe. Peu de jours après, Valen- 
zuela, égalant désormais la fortune des ducs de Lerme et d'Oliva- 
rès, était déclaré officiellement premier ministre, avec logement au 
palais, où il occupa l'appartement des infans, «lieu auguste, où ne 
pénétrèrent jamais que les illustres rejetons du sang de nos rois,» dit 
un mémoire du temps, dont l'auteur ne cache pas son chagrin. 
Rien ne blessait plus ce peuple imbu du génie de l'Orient que ce 
défaut de respect pour ses antiques usages. Mais, aussi incapable 
de prévoyance que d'empire sur ses caprices, Marie-Anne d'Autriche 
aimait à faire sentir au monde la force de son pouvoir et les effets 
de sa protection. Par cette nouvelle et plus étrange bravade, la 
mère de Charles II justifia une fois de plus cette maxime que qui 
peut tout est tenté de tout oser. 

Il est inutile de décrire par quelle explosion de surprise et d'in- 
dignation furent accueillies des marques de faveur si exorbi- 
tantes. Les amis de Valenzuela eux-mêmes s'en montrèrent scan- 
dalisés. D'après les usages de la cour d'Espagne, les plus grands 
seigneurs durent fléchir le genou devant le premier ministre, éma- 
nation de la Sacra catholica real Majestad. Les présidens des 
grands conseils eurent commandement de se rendre à son cabinet 
pour y recevoir leurs instructions. Le duc d'Osuna, président du 
conseil des ordres, et le comte de Peîiaranda, président du conseil 
d'Italie, refusèrent d'obéir ; une opposition muette, mais significative, 

lOHB XL. — 1880. 11 



162 REVUE DES DEUX MONDES. 

se déclara à la messe du roi, le jour où le favori se présenta pour 
prendre sa place sur le banc de la grandesse. La plupart des grands 
se dispensèrent d'y assister. Le roi fut à peine accompagné de 
quelques dignitaires gagnés par des faveurs particulières, et les 
loyaux Espagnols constatèrent avec tristesse que la fwicion avait 
eu lieu sans son éclat accoutumé. 

Bientôt le mécontentement ne se déguisa plus. L'explosion en 
devint générale. Des railleries on passa aux propos insultans contre 
la reine. Les pamphlets, les pasquins, les caricatures se multipliè- 
rent, sans être désavoués par leurs auteurs, qui étaient connus. Il 
convient de déclarer que Marie-Anne d'Autriche n'y répondit jamais 
que par le dédain, disant que son rang la mettait au-dessus de ces 
sortes de médisances. Dans le palais on entendait les courtisans 
s'écrier en se rencontrant : « Valenzuela grand d'Espagne ! ô temporal 
ô mores! » Les mécontens tenaient publiquement des réunions que 
présidait don Diego de Velasco, agent déclaré de don Juan d'Au- 
triche, et son ancien menin devenu chambellan. Les principaux 
membres de ces réunions séditieuses étaient les ducs d'Albe, 
d'Osuna et de Medina-Sidonia. On y voyait aussi parmi les plus 
ardens un moine de l'ordre des théatins, homme hardi et entre- 
prenant, nommé Vintimiglia. D'une illustre maison de Sicile, il avait 
suivi en Espagne son frère, le comte de Prades, gouverneur de 
Palernie lors de la révolte de cette ville en lGli7 et venu à Madrid 
pour se purger du crime de haute trahison. La cellule de ce reli- 
gieux intrigant servait le plus souvent de Heu de réunion aux con- 
jurés. 

Le premier acte du premier ministre avait été la dissolution de 
la Jwita gênerai de gobierno, qui le gênait, en se fondant sur cette 
considération que, aux termes du testament de Philippe IV, les 
pouvoirs de ce conseil de régence expiraient à la majorité du roi. 
Valenzuela (il s'en fit plus tard un titre d'honneur) se proposait par 
cet acte audacieux, de rendre à Charles II la plénitude de son auto- 
rité, en le délivrant, disait-il, de cinq ou six vice-rois. Il est évi- 
dent qu'il ne se proposait pas moins sans doute de se délivrer lui- 
même d'un contrôle importun. C'était une mesure des plus graves, 
dans tous les cas, mais particuhèrement imprudente dans la situa- 
tion suraiguë où il se trouvait. Les grands seigneurs qui composaient 
ce conseil, et qui jusqu'alors avaient observé une sorte de neutra- 
lité bienveillante, n'ayant plus de mesure à garder, allèrent natu- 
rellement grossir le parti de la protestation. On décida que pour 
l'honneur de l'Espagne il serait fait appel à l'épée de don Juan. 

Tenu fidèlement au courant de ces révoltes de l'opinion, don Juan 
d'Autriche attendait patiemment à Saragosse l'effet des imprudences 
de la cour. Il suivait d'un œil assez calme la marche ascendante du 



LE FAVORI d'une REINE. 163 

pouvoir de son rival, convaincu avec raison que son parti ne pou- 
vait qu'y gagner. Aux instances de ses amis, qui le pressaient d'agir 
et lui répondaient de tout, il répliquait qu'il ne partirait pour Ma- 
drid que s'il y était appelé, connaissant pour en avoir fait l'expé- 
rience l'empire exercé par la reine mère sur l'esprit de son fils. 
Aux yeux de la nation, il voulait éviter de passer pour rebelle, et ne 
se souciait pas pour lui-même de s'exposer de nouveau à la décon- 
venue qu'il avait essuyée à l'époque de la déclaration de la majo- 
rité. Sa qualité de vice-roi de trois provinces mettait à sa disposition 
des forces assez considérables et lui permettait de s'appuyer sur le 
royaume d'Aragon, qui, bien que dépouillé par Philippe II d'une 
partie de ses privilèges, pesait encore d'un poids considérable dans 
les affaires de la monarchie. L'opinion lui était favorable et il 
comptait de chauds partisans dans ce pays. 

La cour cependant ne le perdait pas de vue. Sans soupçonner 
toute la gravité de la situation, elle prenait quelques mesures de 
défense. Des troupes étaient concentrées à Tolède. Le précepteur 
et le confesseur du roi étaient exilés. Le comte de Medellin était 
chassé de Madrid et perdait sa charge de grand écuyer, qui était 
donnée au marquis de Algava. Des généraux soupçonnés de pactiser 
avec don Juan étaient dépouillés de leur commandement. La me- 
sure la plus sérieuse fut la création d'un régiment de trois mille 
hommes, spécialement destiné à la garde du roi. On l'appelait la 
Chambei-ga, du nom de la casaque que portaient les soldats et dont 
un Français, nommé Ghambert, passait pour avoir inventé la coupe. 
L'ayuntamiento de Madrid protesta contre l'institution de ce corps 
permanent, mais il fut passé outre. Au palais, l'énergie fut un mo- 
ment à l'ordre du jour. L' amirauté de Gastille, le connétable, le 
grand chambellan, lesquels n'aimaient pas plus don Juan que 
Valenzuela et espéraient gouverner seuls, conseillaient forte- 
ment à la reine de faire arrêter le trio de grands seigneurs qui pas- 
saient pour les chefs des jansenistas (partisans de don Juan) et de 
faire étrangler le chambellan don Diego de Velasco. L'ordre en fut 
donné trois fois au président de Gastille, qui trois fois refusa d'o- 
béir. La machine gouvernementale usée, affaiblie, ne fonctionnait 
plus, entravée dans les fds de ces mouvemens contraires. 

Convaincu qu'il ne pourrait arriver à son but par le seul crédit 
de ses partisans, même appuyé de l'opinion, don Juan résolut de 
soutenir ses prétentions par la force. Il parvint à gagner à ses vues 
don Gaspar Sarmiento, lieutenant-général de l'armée, chargée de 
la défense de la Catalogne, lequel fit déclarer pour la cause du 
prince un régiment de cavalerie de cinq cents chevaux, cantonné à 
Barcelone. Ces troupes ayant quitté de nuit leur quartier prirent en 
silence la route de Saragosse. Prévenu aussitôt, le général en chef 



16Ù REVUE DES DEUX MONDES, 

prince de Parme, donna l'ordre au marquis de Leganès, général 
delà cavalerie, de se mettre à leur pour^àuite et de les ramener; 
mais cet ordre fut exécuté si mollement que Leganès parut vou- 
loir moins prévenir que favoriser cette défection. 

L'opinion était divisée en Aragon. Une partie de la noblesse et 
des ministres du royaume se prononçait chaudement en faveur de 
don Juan, mais l'autre partie, ayant à sa tête le gouverneur-prési- 
dent, demeurait fidèle à la royauté. La bourgeoisie déclarait éga- 
lement ne vouloir accepter que les ordres du roi. Le président, don 
Pedro de Urriès, s'empressa de prévenir la cour de Madrid des 
graves événemens qui se préparaient à Saragosse, mais les dépê- 
ches furent interceptées. Mal informé, partagé entre la volonté de 
réprimer la rébellion et le doute sur ce qui se passait à Madrid, le 
président se borna à assembler le conseil de gouvernement {las 
Salas) pour avoir son avis. Trois ministres seulement se montrè- 
rent opposés à don Juan. Dès ce moment la conspiration ne garda 
plus de mesure. Toutes communications furent rompues avec le gou- 
vernement royal et avec l'armée fidèle de Catalogne. Un courrier du 
prince de Parme, porteur de dépêches, fut arrêté au pont du Gal- 
îego et dévalisé. Un laboureur, témoin involontaire de cet acte de 
violence, fut massacré. Désormais, la cause du prince put paraître 
gagnée. 

La nouvelle de la rébellion arriva enfm dans la capitale de l'Es- 
pagne, grossie par l'imagination, par l'intérêt et par la peur. Le 
bruit se répandit que don Juan s'avançait, non-seulement à la tête 
d'une armée, mais que la plus grande partie des provinces s'était 
déclarée en sa faveur. L'attitude de la cour fut aussi misérable que 
lors du renvoi du pèreNiihard. On allait voir se renouveler la même 
tragi-comédie, cette fois seulement un peu plus sérieuse. Le comte 
d'Aguilar, colonel de la Clumiberga^ demandait à réunir ses soldats 
et conseillait la résistance. Une foule d'officiers réformés accou- 
raient au palais et offraient leurs services. La reine, n'étant pas 
encore séparée de son fils, pouvait obtenir les ordres nécessaires, 
et opposer le roi au bâtard. Dans une circonstance analogue, la 
mère de Louis XIV faisait arrêter le vainqueur de Rocroi par son 
capitaine des gardes. Marie-Anne d'Autriche ne sut que gémir, se 
lamenter, et vomir contre don Juan ses injures accoutumées. 

En cette circonstance capitale, l'attitude des loyaux serviteurs 
de la monarchie montra à quel degré de déconsidération était tombée 
la reine mère. Les amis du prince armaient dans Madrid et se décla- 
raient résolus à tout. La plupart des maisons étaient barricadées, 
pourvues d'armes et de vivres, dans l'attente d'une bataille de rues. 
L'archevêque de Tolède et le comte de Yillahumbrosa jugèrent 
que la conservation de Valenzuela au pouvoir ne valait pas le risque 



LE FAVORI d'une REINE. 165 

d'une guerre civile, également funeste à la royauté, que le roi fût 
vainqueur ou qu'il fût vaincu. On décida que la première mesure 
à prendre était de séparer Charles II de sa mère. Soit habitude 
d'obéissance, soit faiblesse de caractère, le jeune monarque se prêta 
sans résistance à cette résolution. Depuis l'époque de sa majorité, 
on s'était attaché à lui faire sentir la honte d'être mené par un 
homme de néant tel que Valenzuela, que l'on rendait responsable 
de tous les malheurs de la campagne de 1675, comme si le prince 
qui conspirait quand il fallait se battre, qui avait refusé de marcher 
contre la révolte de Messine, comme autrefois au secours de la 
Flandre, n'entrait pas aussi pour quelque chose dans les désastres 
de la patrie. Une nuit, Charles II sortit du palais dans le plus grand 
secret, et enveloppé dans son manteau, il se rendit au Buen-Retiro 
sous la conduite du duc de Medina-Celi et du comte d'Aranda. Situép. 
sur le versant opposé du plateau sur lequel s'élève la ville de Ma- 
drid, cette résidence est assez éloignée du palais royal, circonstance 
favorable au dessein des conjurés. On décida en second lieu que le 
roi écrirait à son frère de se rendre à Madrid pour l'assister dans 
son gouvernement. La lettre royale est du 27 décembre 1676. Le 
courrier qui en était porteur partit le 29 pour Saragosse. Mais, ce 
qui est plus extraordinaire, le même courrier portait également 
une lettre de la reine mère déclarant adhérer à la résolution prise 
par le roi. Qu'espérait cette princesse par cette inconcevable dé- 
marche? Qu'on ne la séparerait pas de son fils, ce qu'elle redoutait 
par-dessus tout? Mais pouvait-elle ignorer les sentimens de don 
Juan à son égard, et les prétentions de ses amis, qui mettaient pour 
première condition à la paix son éloignement de la cour ? On est 
confondu de tant de faiblesse inutile. Il est évident que depuis le ren- 
voi exigé du père Nithard, — cette mortelle injure faite aune reine, 

— il s'était établi entre don Juan et Marie-Anne d'Autriche une lutte 
dans laquelle l'un ou l'autre devait infailliblement succomber. 
C'était l'opinion de Louis XIV. Quoi qu'il en soit, la lettre existe, 
mais elle ne sauva rien. Vainement Marie-Anne fit les plus grands 
efforts pour obtenir de voir son fils ou de lui écrire. Cette permis- 
sion lui fut refusée. Vainement elle fît intervenir l'ambassadeur 
d'Allemagne, qui menaça les conjurés de la colère de l'empereur. 

— « Nous nous soucions bien de l'empereur, lui répondit le duc 
d'Albe; ne veut-il pas bien gouverner son empire comme nous vou- 
lons, nous, notre royaume ? Qu'il songe que l'Espagne lui a mis la 
couronne sur la tête et qu'elle sent encore aujourd'hui ce qu'il lui 
en a coûté et le peu qu'il a fait pour elle. » La reine reçut l'ordre 
de quitter le palais et de se rendre à Tolède, dont on lui donnait 
le gouvernement, en lui assignant pour résidence l'Alcazar de cette 
ville. En même temps, le roi envoyait son confesseur à sa mère pour 



166 RETUE DES DEUX MONDES. 

lui expliquer les motifs de sa conduite et lui prodiguer les assu- 
rances de son filial attachement. Cette résolution de Charles II avait 
été accueillie avec des transports de joie par la population de Ma- 
drid. Citoyens et grands seigneurs se portaient en foule au Buen- 
Retiro, pour féliciter le jeune monarque et lui offrir selon l'usage 
de riches présens. 

On se demande avec curiosité quelle fut, dans cette révolution 
de palais, l'attitude du favori. N'ayant pas su ou pu la prévenir, il 
était condamné à la subir. On l'a accusé d'avoir manqué de réso- 
lution. C'est oublier, ce semble, que Valenzuela n'était rien que par 
le crédit de la reine. Par le fait de se séparer volontairement de sa 
mère, par le fait surtout d'appeler don Juan, Charles II déclarait 
ramener à lui le pouvoir qu'il avait délégué jusqu'alors et laissait 
le favori retomber dans son néant. Celui-ci ne pouvait dès lors 
commander quoi que ce fût à qui que ce fut. Imaginez Louis XIV 
majeur se déclarant en faveur du prince de Condé, la veille de l'ar- 
restation de ce dernier. Qu'aurait pu Mazarin? Qu'aurait-il pu sur- 
tout, si Anne d'Autriche avait déclaré approuver la conduite de 
son fils? Privé de tout moyen de se défendre, Valenzuela n'avait 
d'autre ressource que de s'éclipser. Dès le 2A décembre il avait 
quitté Madrid. 

En possession de la lettre du roi, don Juan partit de Saragosse 
le l*^"" janvier 1676, non sans avoir fait ses dévotions à Notre-Dame 
del Pilar. Ce prince offrait un singulier mélange d'ambition et 
d'hypocrisie. Il n'avait à la bouche que le service de Dieu quand il 
s'insurgeait contre l'état, et défendait ses trahisons par des argu- 
mens de théologien. Il marchait accompagné de deux personnages 
fort compromis, un Napolitain, le prince de Monte-Sarcho, qui, en 
débarquant à Barcelone, s'était sauvé auprès de lui pour échapper 
aux poursuites d'un procès criminel, et le comte de Monterey. A 
l'époque de la formation de la maison du roi, ce dernier était accouru 
en poste de la Flandre où il servait, dans l'espérance d'en faire 
partie, se fiant aux promesses qu'il avait reçues, et surtout à Far- 
gent qu'il avait donné. N'ayant obtenu que la direction de l'artil- 
lerie, depuis exilé, il s'était rallié à don Juan avec le titre de mestre- 
de-camp-général. 

Parvenu à Montréal de Ariza, à peu près à moitié chemin de 
Saragosse à Madrid, le prince y étabht son quartier-général. Ariza 
était le point de concentration assigné aux quelques troupes fort mal 
organisées qu'il avait pu réunir en Aragon, et qui, augmentées 
d'un certain nombre de volontaires catalans et valenciens, formèrent 
un corps de trois mille fantassins et de mille cavaliers. C'étaient 
des forces bien médiocres pour lutter contre les ressources de la 
monarchie espagnole; mais ce prince prudent avait maintenant 



LE FAVORI d'une REINE. 167 

d'excellentes raisons de croire qu'il ne serait pas nécessaire d'en 
venir aux mains. Au pis-aller, il comptait sur les levées que lui 
avaient promises les grands de Castille, dont il allait traverser les 
états. Il marchait à petites journées, laissant la révolution s'ac- 
complir d'elle-même, et voulant bénéficier de l'effet moral produit 
sur les indécis par sa tardive hardiesse. 11 arriva le ù à Hita, ville 
appartenant au duc de l'Infantado, l'un des grands seigneurs qu'a- 
vait le plus exaspérés la scandaleuse élévation de Valenzuela. Il 
apprit à Hita la résolution qu'avait prise le roi de se séparer de sa 
mère, et cette nouvelle, qui était un présage de paix, fut accueillie 
avec joie par ses partisans et par lui-même. Les entreprises de ce 
genre, tant qu'elles n'ont pas réussi, sont toujours accompagnées 
de graves inquiétudes, et les conspirateurs étaient loin d'être ras- 
surés, connaissant l'irrésolution naturelle de leur chef. Le prince 
ne tarda pas à voir arriver le cardinal d'Aragon, qui lui renouvela 
l'assurance du plaisir qu'aurait le roi à le voir attaché de plus près 
à son service, mais qui apportait en même temps l'ordre de licen- 
cier sur-le-champ les troupes dont il était accompagné. Don Juan 
répondit qu'il était prêt à exécuter les ordres de sa majesté, à con- 
dition que le roi accordât i'éloignement de la reine sa mère, l'ar- 
restation de Valenzuela, et le licenciement du régiment de la Cham- 
herga. Ces conditions ayant été ratifiées par Charles II, don Juan 
laissa au marquis de Leganès le soin de payer et de congédier ses 
troupes, ne gardant auprès de lui que six cents cavaliers de Cata- 
logne, avec lesquels il se mit en marche pour Madrid, accom- 
pagné d'un petit nombre d'amis et de serviteurs. Il arriva au Buen- 
Retiro, le 25 janvier, à six heures du matin. Il était enfin maître 
de la situation. 

III. 

Qu'était donc dans cet intervalle devenu le favori ? 

Connaissant tout ce qu'il y avait de spécieux dans le personnage 
de don Juan, se fiant encore à l'ascendant qu'il avait si longtemps 
exercé sur le roi et sur sa mère, Valenzuela ne désespéra pas com- 
plètement de sa fortune et garda même l'illusion de croire qu'il 
pourrait la rétablir. Il se déroba de Madrid, comme nous l'avons 
dit, mais il ne quitta pas l'Espagne, se réservant de ne la quitter 
qu'à la dernière extrémité. 11 s'était retiré avec sa famille et ce qu'il 
avait de plus précieux au monastère de l'Escurial, se croyant en 
sûreté sous la protection des immunités de ce lieu vénéré, pan- 
théon des rois, consacré aux yeux de toute l'Espagne par les reli- 
ques qu'y avait réunies en grand nombre la dévotion de Philippe II. 
Il était muni en outre d'un ordre royal (cedula) enjoignant au 



168 REVUE DES DEUX MONDES. 

prieur des hiéronymites de veiller sur sa personne comme sur la 
personne même de sa majesté. Il connaissait mal ses ennemis. 

Don Juan ne perdit pas un moment pour assurer sa vengeance 
et pour satisfaire la haine et l'avidité de ses partisans. Le jour 
même de son arrivée, il obtint un décret qui. d'une part reconnais- 
sait pour loyaux et fidèles sujets tous les seigneurs qui avaient 
épousé sa cause, de l'autre déclarait Valenzuela déchu de tous ses 
droits, titres et dignités, prononçait la confiscation de ses biens, et 
le déclarait en outre prévenu du crime de haute trahison envers 
l'état. Le décret était rédigé dans les termes les plus insultans pour 
le malheureux favori. En ce qui touchait l'octroi de la grandesse, 
il y était dit : « Voulant maintenir la première noblesse de mes 
royaumes, et ceux d'entre les nobles qui ont obtenu les honneurs 
de la grandesse dans l'illustration et l'éclat dont ils n'ont cessé de 
jouir, et considérant que cette illustration serait ternie si I'om fai- 
sait figurer parmi les grands un individu [sujeto] qui ne possède 
à aucun degré les mérites et qualités qui doivent naturellement 
appartenir à quiconque aspire à ce suprême honneur, j'ai résolu et 
décidé que cet octroi de la grandesse serait désormais considéré 
comme un acte absolument nul et non avenu. Moi, le roi. » Quand 
Yalenzuela fut informé de l'arrêt qui le dégradait, il répondit froi- 
dement : « Ce n'est pas le roi qui est l'auteur de ce décret, c'est 
f homme qui lui conduit la main. » 

La petitesse d'âme de don Juan se manifesta bientôt par les 
rigueurs calculées de sa vengeance. Tous les partisans de la reine, 
tous les amis de Valenzuela, tous les personnages connus pour 
avoir été opposés aux prétentions du prince, ou seulement pour 
avoir gardé la neutralité, furent révoqués de leurs fonctions ou 
exilés. L'intègre comte de Villahumbrosa se vit dépouillé de sa 
dignité de président de Gastille, pour avoir refusé de s'engager 
par écrit à servir exclusivement les intérêts de don Juan. Le prince 
de Parme, à qui étaient dus les uniques succès de l'Espagne 
dans la campagne de 1675 (il avait fait lever le siège de Puy- 
cerda, envahi le Roussillon et saccagé le bourg d'ille) perdit le 
commandement de l'armée de. Catalogne. Le comte d'Aguilar et 
le prince de Astillano furent exilés, l'amirante de Gastille relégué 
dans sa ville de Medlna de Rio-Seco. Sous le coup d'un mandat 
d'amener, le comte de Montijo se sauva en Portugal. L'exil attei- 
gnit des prédicateurs pour avoir fait en chaire l'éloge de la reine. 
Le prince s'abaissa jusqu'à proscrire des nains, de misérables bouf- 
fons, dont se servait l'oisiveté de cette triste cour pour entretenir 
la conversation. La terreur devint générale. 

Les conjurés n'avaient pas attendu les ordres de don Juan pour 
se mettre à la recherche de Valenzuela. Le champ était ouvert à la 



LE FAVORI d'une REINE. 169 

trahison, on ne tarda pas à savoir qu'il s'était réfugié à l'Escurial. 
Dès le G janvier, don Fernand de Tolède et le duc de Médina Sido- 
donia, à la tête de deux cents cavaliers, se présentèrent à la porte 
du couvent. Le prieur fut appelé. Sommé de par le roi de livrer la 
personne de Valenzuela, ce religieux répondit qu'il était en pos- 
session d'un ordre contraire et demanda à voir le premier. On lui 
répliqua que cet ordre était verbal. En même temps, on comman- 
dait aux soldats de cerner le couvent et d'intercepter toute com- 
munication avec le dehors. Le prieur, voyant que ses supplications 
étaient inutiles, prit acte de la violation des droits de l'église et 
lança l'excommunication d'usage contre ses agresseurs. Les seigneurs 
embarrassés eurent recours à la ruse. Ils firent entendre au prieur 
qu'il était de l'intérêt de Valenzuela d'être mis en rapport avec 
eux. Le prieur y consentit, à la condition qu'ils se présenteraient 
seuls. L'entrevue eut lieu dans l'intérieur de la noble et superbe 
chapelle. Sommé de se rendre au nom du roi, Valenzuela répondit 
que, n'ayant conscience d'aucun acte contraire au service de sa 
majesté, il était prêt à lui obéir en sujet fidèle; mais, qu'étant à 
l'Escurial par ordre signé du roi, il ne consentirait à en sortir que 
par un ordre contraire, dont il demandait la représentation. C'était 
mettre fin à la conférence. 

Après avoir constaté la présence de Valenzuela à l'Escurial, ce 
qui était au fond le véritable objet de leur expédition, les seigneurs 
essayèrent de vaincre l'obstination des religieux en les prenant 
par la famine. Cette mesure barbare n'obtint pas plus de succès 
que l'intimidation, et don Fernand commençait à désespérer de se 
saisir de sa proie quand une délation vint révéler l'endroit précis 
où était caché Valenzuela. C'était un réduit fort étroit et voûté, 
situé près du sanctuaire de la chapelle : un tableau en dissimulait 
l'entrée. Le délateur était un barbier [sangrador], attaché au dis- 
pensaire du couvent, lequel avait été appelé auprès du malheureux 
prisonnier, que dévorait la fièvre, pour lui pratiquer une saignée. 
On paya sa trahison par deux cents doublons de récompense. Aus- 
sitôt l'ordre est donné aux soldats d'enlever le couvent. Ils se pré- 
cipitent dans les cloîtres, pénètrent en armes dans la chapelle, 
quelques-uns même à cheval, tirent des coups de feu, jurant et 
criant « que le roi en a donné l'ordre, qu'il leur faut Valenzuela 
mort ou vivant. » Les religieux épouvantés cédèrent enfin. Valen- 
zuela fut livré. 

Don Antonio de Tolède procéda immédiatement à la saisie des 
dépouilles de l'ancien favori. Ce furent alors des scènes d'un autre 
genre, mais encore plus odieuses. Les caisses qui renfermaient l'ar- 
gent et les joyaux furent mises à sac, Tolède ne se gênant pas pour 
s'approprier tel ou tel bijou qui était à sa convenance, et il y en 



170 REVUE DES DEUX MONDES. 

avait d'admirables. Les soldats fouillèrent de leurs piques jusqu'aux 
matelas dans la chambre de dona Maria de Ucedo, que gardaient 
douze hommes, sans la perdre un instant de vue. Ils brisèrent les 
châsses d'argent ciselé, chefs-d'œuvre de Juan d'Arce, et disper- 
sèrent les reliques. Ils allèrent jusqu'à forcer le tabernacle, pour 
s'assurer s'il ne renfermait pas quelque trésor. Ils semblaient, dit 
un témoin oculaire, non pas les soldats d'une armée catholique, 
mais une horde de religionnaires déchaînés. Loin de les modérer, 
leurs chefs les excitaient. On était au cœur de l'hiver. Le prisonnier 
réuni à sa famille ne garda exactement que les vêtemens qu'il avait 
sur lui. L'ordre royal destiné à garantir la sûreté de sa personne 
lui fut enlevé. On refusa une mante à sa malheureuse femme, 
grosse de quatre mois. Son fils, un enfant, avait gardé un petit 
manchon : cet objet lui fut retiré. 

De l'Escurial, Valenzuela fut conduit à Madrid sous l'escorte de 
trois cents cavaliers, et ensuite au château de Consuegra, sur 
l'ordre exprès de don Juan. On ne pouvait choisir de prison plus 
sûre. Malgré les mauvais traitemens dont on l'accabla (on ne lui 
épargna pas même les chaînes), l'ancien favori supporta cette acca- 
blante disgrâce avec une force d'âme peu commune. Son sang-froid 
ne l'abandonna point, et sa hauteur étonna ses ennemis. Parmi les 
seigneurs qui se mêlèrent à son arrestation se trouvait le comte de 
Fuentes, lequel en lui adressant la parole le qualifia simplement 
Aq monsieur (sehor). — « Votre grâce, lui répondit Valenzuela, 
aurait bien pu garder pour la circonstance quelqu'une de ces excel- 
lence qu'elle me prodiguait au temps où je n'en faisais nul cas, pas 
plus que de tant de gens que je connaissais très bien pour n'être 
que de serviles adorateurs de la fortune. — C'est à moi que l'on 
ose parler ainsi? interrompit Fuentes. — le bel exploit, continua 
le prisonnier, avec un rire sardonique, le bel exploit vraiment que 
cette arrestation de Valenzuela! On y attache sans doute la restau- 
ration de la monarchie, qu'on la confie à de si grands seigneurs... 
Eh bien! je le jure, si ma tête doit tomber, ma tête ne tombera pas 
seule. — Cette ironie dans le sang-froid suppose une conscience 
assez tranquille. Il avait son secret, qui était celui de bien d'autres, 
et ne le dissimulait point. Gardé à vue nuit et jour, traité comme 
un vil malfaiteur, il eut quelques momens de défaillance, dans les- 
quels on l'entendit s'écrier en soupirant profondément : « Ayl Ani- 
mara (anagramme de Mariana)^ tu me coûtes bien cher! Ay! Ara- 
nîma^ que m'importent tes faveurs si je ne puis être sauvé! » — 
Ces exclamations furent jugées choquantes dans la bouche d'un 
homme qui s'était toujours montré fort avare de paroles et d'une 
discrétion absolue. 

Par ordonnance du procureur général fiscal, don Pedro de 



LE FAVORI d'une REINE. 171 

Ledesma, chevalier de Calatrava, il y eut un commencement 
d'instruction, où furent entendus un très grand nombre de témoins, 
la plupart domestiques de grands seigneurs, qui, eux, se gardè- 
rent bien de comparaître. Leurs dépositions sont vagues, sans 
précision. Presque tous ne font que répéter des on-dit {oyb dccir, 
dice haber oîdo). Interrogé lui-même à plusieurs reprises, le 
prisonnier se défendit avec beaucoup d'assurance et de hauteur. 
Il se borna à dire qu'il avait agi en tout par ordre du roi ; que son 
seul crime était d'avoir reçu de grandes faveurs de sa majesté, qui 
avait le droit de les accorder. C'était précisément le système de 
défense qu'avait adopté, devant la commission du parlement de 
Paris, la veuve du maréchal d'Ancre, Éiéonore Galigaï. Il con- 
cluait en demandant des juges, offrant de passer de la juridiction 
de l'église à celle des tribunaux ordinaires, mettant d'ailleurs 
ses ennemis au défi de lui faire son procès. Le procureur- 
général, agent docile de don Juan, l'accusa de haute trahison 
dans son réquisitoire, en punition de quoi il demandait sa tête et 
la confiscation de tous ses biens. Don Juan et les conjurés, qui con- 
naissaient la cour, ses usages et leurs propres méfaits, ne rele- 
vèrent jamais cette accusation. Ils ne voulurent ni procès, ni débats 
contradictoires ; ce qui ne les empêcha pas de procéder immédia- 
tement à la confiscation des biens. Les meubles et joyaux, l'argen- 
terie, les tableaux, la garde-robe, la sellerie furent mis publique- 
ment à l'encan. On vendit jusqu'à la dernière chemise du prisonnier, 
sans s'inquiéter de savoir s'il en manquait dans sa prison. Le 
procès-verbal de la vente mérite d'être étudié à tous égards. C'est 
en particulier une page curieuse de l'histoire du luxe et des arts 
décoratifs en Espagne au xvii^ siècle. 

L'imagination populaire avait singulièrement exagéré les trésors 
qu'elle supposait en possession du favori. Le résultat de l'inven- 
taire fut une déception pour le public, et le bruit courut aussitôt 
que les auteurs de la révolution avaient faussé les chiffres et dimi- 
nué à dessein la part du roi pour dissimuler la part qu'ils s'étaient 
adjugée à eux-mêmes. La vente à l'encan produisit 7,919,468 
réaux de vellon, somme à laquelle vinrent s'ajouter 2,856,262 réaux 
en argent monnayé (1). Telles furent les dépouilles de l'homme qui 
avait disposé pendant près de huit ans des richesses de la monar- 
chie de l'Espagne et des Indes. Mazarin à sa mort laissa un peu 
plus. 

Le scandale de la violation à main armée du monastère de l'Escu- 
rial ne pouvait passer inaperçu en pareil temps et dans un pays 

(1) Les deux sommes réunies donnent 10,775,730 rcaux. Le réal de vellon vaut en 
argent de France fr. 267, ce qui produit environ 3 millions de francs. 



172 REVUE DES DEUX MONDES. 

tel que l'Espagne. La cour de Rome s'en émut. Le pape Innocent XI 
(Odescalchi), né à Milan, avait servi comme officier dans les 
armées espagnoles et s'intéressa toujours vivement aux affaires de 
cette monarchie. Il demanda que l'ancien favori fût « restitué à 
l'église, » et sa cause remise entre les mains de l'autorité ecclésias- 
tique, ordonnant en outre que le prisonnier fût réintégré dans la pos- 
session de ses biens confisqués sans forme de procès. On fit d'abord 
la sourde oreille. Mais le 30 mars 1677 arriva un bref plus mena- 
çant accompagné d'excommunication contre les auteurs du sac de 
l'Escurial. On eut alors l'air d'obéir. De Gonsuegra, Valenzuela fut 
conduit avec de grandes précautions à l'église de Temblèque, d'où 
on le ramena à Gonsuegra après avoir pris la précaution de faire 
bénir la pièce qu'il y habitait. Ces casuistes purent affirmer dès 
lors que le prisonnier était « restitué à l'église, » y que estaba en 
sagrado. La faiblesse du nonce Mellini se contenta de cette co- 
médie, dont le public impartial fut indigné, mais il ne céda point 
£ur la question de juridiction. L'intervention de la cour de Rome 
était après tout le meilleur moyen d'en finir avec cette grande 
affaire, qui remuait l'état et touchait à des points si graves et si 
délicats. Dans l'intérêt de la dignité du trône, de la paix publique 
st de la conservation du prisonnier, le nonce rendit un décret qui 
exilait pour dix ans Valenzuela aux îles Philippines, lui assignait 
uour résidence le château de San Felipe de Cavité, en l'île de 
Luzon, avec défense d'en sortir sous peine d'excommunication. Ge 
décret qui semblait dépouiller Valenzuela du droit de faire entendre 
sa justification, fut vivement commenté dans Madrid, et révéla 
l'existence d'un nombre fort grand de valenzuelistas. Les auteiirs 
du sacrilège de l'Escurial durent faire amende honorable en chemise 
et la corde au cou au collège impérial. Le nonce leur donna quel- 
ques coups de discipline et leva les censures. Valenzuela fut extrait 
de sa prison et dirigé sur Cadix, où il fut provisoirement déposé 
au fort del Puntal. 

Notre récit serait incomplet si nous ne disions quelques mots 
du traitement qui fut infligé à la femme et aux enfans du proscrit. 
On se saurait s'imaginer, si on n'en avait la preuve certaine, à quels 
procédés indignes d'un gentilhomme, à plus forte raison d'un 
prince de sang royal, s'abaissa la persécution organisée contre ces 
infortunés. 

Doîia Maria de Ucedo demeura d'abord quelques jours à l'Escu- 
rial privée de tout, sans savoir ce qu'était devenu son mari, ni ce 
qu'elle deviendrait elle-même. Après toute sorte de négociali^ons et 
de délais, on finit par la mettre dans une mauvaise charrette, avec 
ses deux enfans et quelques serviteurs, et elle prit le chemin de 
Madrid. Arrêtée, menacée plusieurs fois sur la route par des soldats, 



LE FAVOfll d'une REINE. 173 

elle était à peine descendue dans l'appartement qu'elle y occupait 
qu'un alcade de cour vint lui intimer l'ordre de quitter la capitale 
et de se retirer à dix lieues au moins de Madrid. Elle obéit et par- 
tit pour Tolède, « sans le secours d'un maravédis, ni même d'un 
morceau de pain. » Pendant le trajet, elle se rencontra avec son 
mari, qui marchait sous la garde de trois cents hommes armés de 
carabines, l'épée nue à la main. Yalenzuela s'approcha de sa femme 
et de ses enfans, qu'il ne devait plus revoir, et ne put répondre 
que par ses larmes à leurs gémissemens et à leurs cris de déses- 
poir. 11 y avait défense de se parler; moins durs que leurs chefs, 
les soldats de l'escorte pleuraient. 

Dofia Maria descendit à Tolède au couvent royal de Sainte- Anne, 
ignorant que Tolède fût le lieu assigné pour résidence à la reine 
mère. Aussitôt arriva l'ordre de quitter cette ville pour se rendre à 
Talavera ou à Hila, Elle partit pour Talavera, moyennant l'aumône 
de quelques ducats qu'elle reçut du cardinal-archevêque. Elle com- 
mençait à respirer dans l'asile que lui avait procuré une de ses 
parentes, quand se répandit le bruit que son mari allait avoir la 
tête tranchée et qu'elle même se verrait séparée de ses enfans. Les 
pauvres créatures étaient fort malades. Succombant à tant de 
maux, l'infortunée résolut d'en finir avec la vie en se laissant mou- 
rir de faim. « Dieu la soutint pour voir le jour de sa vengeance, » 
dit l'auteur ému de ce récit. Le terme de sa grossesse approchait. 
Elle donna le jour à une fille, qui mourut peu de temps après. Mais 
pour comble de malheur, elle perdit aussi sa fille aînée, une en- 
fant de douze ans, qui était charmante, et dont les grâces, la raison 
précoce, consolaient la malheureuse mère dans cet abîme de mi- 
sères. 

Cependant approchait pour Yalenzuela le moment de partir pour 
sa destination ; mais sa femme demeurait en Espagne, ce qui impor- 
tunait singulièrement don Juan et ses acolytes. Si Yalenzuela venait 
à succomber, comme ils l'espéraient, aux douleurs de l'exil, aux 
mauvais traitemens, aux fatigues d'un voyage de 5,000 lieues, ils 
redoutaient le cri d'une autre victime vivante, de sa veuve dépouil- 
lée et persécutée. On mit tout en œuvre pour obtenir de Maria de 
Ucedo qu'elle s'éloignât de Talavera. On descendit jusqu'au men- 
songe. On lui affirma que le roi permettait qu'elle vît son mari 
avant son départ; qu'elle trouverait, à cet effet, AOO ducats pré- 
parés à Tolède. Ne pouvant ébranler sa volonté, on essaya d'ef- 
frayer sa conscience. Un moine augustin se présenta avec missàon 
de lui démontrer qu'elle ne pouvait sans péché mortel séparer sa 
destinée de celle de son époux. Elle sentait un piège. Elle résista 
obstinément à tous les efforts pour la persuader. Mais, connaissant 
ses ennemis, la vaillante Espagnole résolut de se couvrir de la pro- 



174 REVUE DES DEUX MONDES. 

tection de l'église. Elle se présenta à neuf heures du soir à la col- 
légiale de Talavera et, trouvant la porte fermée, elle attendit sous 
le porche, avec son fils mourant, son dernier enfant, jusqu'au mo- 
ment de l'ouverture de la porte du clocher. Elle passa six mois 
dans la tour exposée à toutes les intempéries du temps et des sai- 
sons, jusqu'à ce que le chapitre, touché de compassion, lui procura 
un logement un peu plus convenable dans la chambre du sacristain. 
Il se trouva, parmi les suppôts de don Juan, un individu assez scélé- 
rat pour proposer de lui enlever son fils, comme un sûr moyen de la 
contraindre à quitter ce dernier asile. Il s'offrait même à faire le coup. 
Le là juillet 1678, Valenzuela, embarqué sur un galion de la 
flotte de la Nouvelle-Espagne, quitta sa patrie pour ne plus la re- 
voir. Il toucha à Puerto-Rico, aborda à la Vera-Gruz et, traversant 
le Mexique dans toute sa largeur, il s'embarqua à Acapulco pour 
le lieu fixé à sa résidence. Durant ce voyage de plus de six 
mois, il n'avait touché Jii un real, ni un vestido. Le vice- roi 
avait été informé officiellement de sa venue et avait reçu en même 
temps les ordres les plus sévères touchant la surveillance dont 
l'ancien favori ne devait pas un moment cesser d'être l'objet. Cavité 
est une ville située à l'opposé de Manille, à peu près comme Antibes 
en face de Nice, sur la côte sud de la baie de ce nom. Le fort de 
San-Felipe en défend l'entrée. Valenzuela y fut gardé à vue avec 
défense d'écrire à qui que ce fût, pas même à sa femme. Il sem- 
blait prendre plaisir à la conversation de son confesseur : on le 
lui ôta. Le jour de l'arrivée du courrier de Goa, les postes étaient 
doublés, les sentinelles avaient ordre de tirer sur toute embarcation 
qui ferait mine de vouloir aborder à terre. Le prisonnier supporta 
cette nouvelle série de rigueurs avec la même constance qu'il avait 
montrée depuis le moment de son arrestation, cherchant dans 
l'exercice de son esprit un remède à son infortune. Il passait une 
partie de son temps à composer et à écrire. Il reprenait ses habi- 
tudes de poète, faisait des vers lyriques et des comédies. 

Après six années de détention rigoureuse, le sort de Valenzuela 
parut s'adoucir. Un ordre du roi, daté de 1682, parvenu à Cavité 
seulement en 168/i, vu la distance, énorme pour ce temps, prescri- 
vait au gouverneur de San-Felipe d'accorder à son prisonnier la 
permission d'écrire en Espagne, d'avoir des serviteurs particuliers 
et un logement convenable. Des fonds étaient mis à la disposition 
du gouverneur. 

Le premier usage que fit Valenzuela de cette permission fut 
d'adresser à Charles II un mémoire justificatif où il expose les vio- 
lences iniques dont il a été l'objet, après avoir été arraché de 
l'Escurial par la force et au mépris de l'ordre royal de sa majesté. 
Il proteste énergiquement contre le fait d'avoir été, non-seulement 



LE FAVORI d'une REINE, 475 

arrêté en terre d'église, mais emprisonné, exilé, dépouillé, sans 
aucune forme de procès, sans articulation précise d'un délit quel- 
conque, — déclarant avoir toujours servi pour l'honneur de son 
maître et l'intérêt de la monarchie, n'attribuant sa chute qu'à 
l'envie excitée par les bienfaits dont il a été comblé par le roi et 
par sa mère. Il insiste particuUèrement sur l'acte de dissolution du 
conseil de régence, lequel n'avait d'autre but, dit-il, que de resti- 
tuer à sa majesté l'intégraUté de son pouvoir souverain, mais qui 
a eu pour eifet de jeter dans le parti de ses ennemis tous les mem- 
bres de ce conseil, ces mêmes membres qui n'avaient fait qu'ap- 
plaudir et même contribuer à son élévation tant qu'il avait consenti 
à partager le pouvoir avec eux. 

Le A octobre 1688, le gouverneur de San-Felipe eut ordre de 
mettre sur-le-champ son prisonnier en liberté, lui assignant toute- 
fois la résidence provisoire de Mexico, avec 12^000 pesos de traite- 
ment. Parti de Cavité sur le galion el Santo Nino, \'alenzuela arriva 
à Mexico, le 28 janvier 1690, et fut reçu par le vice-roi, comte de 
Galves, sur le pied de tîiulo de Gastille. 

Il est aisé de se rendre compte des adoucissemens successifs 
apportés au sort de l'intéressant prisonnier. Don Juan était mort 
dès 1679, et, le lendemain de son trépas, Charles II courait à Tolède 
pour ramener à Madrid la reine sa mère. 

Peu d'hommes firent naître plus d'espérances que don Juan ; 
jamais espérances ne furent plus déçues. Arrivé à ce pouvoir si 
longtemps convoité, ce prince ne révéla qu'un génie étroit, un esprit 
court, rien des qualités de l'homme d'état. Exclusivement occupé 
des soins de sa vengeance, on le vit se livrer à un examen minu- 
tieusement ridicule des actes du gouvernement déchu, faire dans 
la vie de la reine des recherches qui allaient à la déshonorer, ne 
lui épargnant ni un ennui, ni un déboire. Il la craignait néanmoins, 
et pour s'en défendre il organisa une police d'espionnage qui sur- 
veillait sa correspondance, recueillait les propos du palais et l'in- 
formait des moindres bruits. Absorbé par la lecture de ces rapports, 
il ne lui restait plus de temps pour s'occuper des grandes aliaires. 
Il imagina de sortir la nuit avec le roi, dans un carrosse à deux 
mules, pour se mettre au courant de l'opinion. Le carrosse fut vite 
reconnu, et l'opinion devint muette. A la cour, il décida que les 
seigneurs ne pourraient prendre du tabac dans la chambre du roi, 
mais seulement dans l'antichambre. Il supprima la golilla et la 
remplaça par la cravate. Il descendit jusqu'au soin de faire peigner 
le roi, lequel avait de longs cheveux blonds, mais qui usait de son 
pouvoir absolu pour refuser obstinément l'usage du peigne (1). 

(1) Charles II dit un jour à cette occasion : « Hasta los piojos no estan seguros de 
don Juan. » Le mot avait sa portée, et une saveur bien espagnole. 



176 EEVUE DES DEUX MONDES. 

« Tout semblait contribuer à l'élever et à l'affermir, a dit de lui le 
marquis de Villars; lui seul se manqua à lui-même, et il ne parut 
digne de gouverner que quand il ne gouverna point. » 

Le peuple attendait la diminution des charges publiques et l'a- 
baissement du prix des denrées, l'armée l'arriéré de sa solde, la 
flotte les approvisionnemens qui lui manquaient, les Espagnols 
zélés le relèvement de la patrie. Il n'y eut rien de changé sous l'ad- 
ministration de don Juan. La décadence suivit sa marche silen- 
cieuse. L'Esoagne vit se continuer la même série de revers écra- 
sans qui lui imposèrent a paix de jNimègue. 

Plus on avait attendu de don Juan, plus l'opinion se révolta 
contre lui. On releva e pasquin suivant affiché aux portes du palais : 

Vi'o su Altezat 

Sacô la espada, 

Y no ha hecho nada. 

«Son akeèse est venv^, elle a tiré son épéej et puis, qu'a-t-elle fait? Rien. » 

Le prince écrivit au-dessous : 

Yillano, 
Aun no se ha cogido el grano. 

M mbcci'a' î mg-^scn n'est pas encore faite. » 

Mais de pareils traits le désolaient, ayant assez d'esprit pour en 
sentir la pointe. Il devait connaître des déboires plus amers. Les 
grâces, qu'il avait distribuées d'une main si prodigue, se trouvant 
cependant moins nombreuses que la meute accourue à la curée, il 
vit se déclarer contre lui les meilleurs de ses amis ou du moins 
des hommes qu'il avait droit de regarder comme tels, comme le duc 
d'Osuna, le comte de Monterey. Ainsi se trouva accomplie la pro- 
phétie de Yalenzuela : « Son altesse ne connaît pas les tigres, les 
léopards, auxquels elle a affaire. Je les connais, moi, pour les avoir 
bravés. » Ses perplexités allèrent croissant, augmentées par son 
irrésolution naturelle et par le peu de force qu'il se sentait pour 
porter le poids d'une si vaste monarchie. Son esprit se troubla; 
ses traits s'altérèrent. En peu de jours, ses cheveux avaient 
blanchi. 

Ce retour de l'opinion eut pour effet de reconstituer le parti de 
la reine. Le confesseur du roi, que don Juan avait tiré de son cloître 
de Salamanque pour s'en faire une créature, le dominicain Moya, 
se rallia sans vergogne à ses ennemis, sous prétexte que le prince 
avait mal tenu les promesses qu'il lui avait faites. Ce parti obtint 
le retour à la cour du prince de Astillano, l'un des nombreux exilés 
qu'avait faits don Juan ; et comme le confesseur engageait le roi à 
tenir bon là-dessus contre les objections du premier ministre, 



LE FAVORI d'une REINE. 177 

Charles II lui répondit : « Qu'importe qu'il s'y oppose? il suffit que 
je le veuille. » Parole résolue, comme en prononça bien peu ce 
triste monarque. 

Don Juan, informé de ce langage du roi par ses espions, comprit 
que le moment de sa chute était arrivé. Pour l'achever, on distribua 
dans le public une pièce de vers où étaient rappelés, avec une 
sanglante ironie, les désordres de la vie de sa mère et le scandale 
de sa douteuse naissance. Cette pièce, attribuée à l'amirante de 
Castille, débutait ainsi : 

« Un histrion et un duc, un moine et une tête couronnée, figu- 
rèrent sur la liste de la belle Calderon. Le bal commença: et, parmi 
tous ceux qui entrèrent en danse, quelqu'un se vante de savoir quel 
est celui qui mérita le prix. Moi, je double la mise, et je parie pour 
le moine (1). » 

Ce fut le coup de grâce. Atteint d'une fièvre maligne, le malheu- 
reux prince se mit au lit et ne se releva plus. Il venait de conclure 
sous ces tristes auspices le mariage de Charles II avec l'intéres- 
sante et infortunée Louise d'Orléans, nièce de Louis XIV. Rassemblé 
sous les fenêtres du palais, le peuple de Madrid manifestait sa joie 
de cet hymen par des feux d'artifice mêlés de pétards, et Charles II, 
du haut de son balcon, jouissait de ces éclats de la joie populaire 
sans égard pour son frère moribond, à qui tout ce bruit fendait la 
tête. Le fils de Maria Calderon rendit le dernier soupir le 17 décem- 
bre 1679. L'habit magnifique qu'il avait commandé pour la céré- 
monie des noces royales figura sur son cercueil. Pendant que ses 
restes étaient transportés al pndridero de l'Escurial, le roi mon- 
tait en carrosse pour se rendre à Tolède, accompagné de tous les 
exilés. 

Cette mort fut, comme nous l'avons dit, le signal de l'adoucisse- 
ment du sort de Valenzuela. Après le retour à Madrid de la reine 
mère, il fut de nouveau question de lui. Mais cette affaire avait fait 
trop de bruit; elle avait trop compromis la réputation de Marie- 
Anne pour qu'il parût convenable de rappeler sur-le-champ l'an- 
cien favori. D'ailleurs, les circonstances étaient changées. Il y avait 

(1) Un frayle y una corona, 

Un duque y ua cartelista, 
Anduvieron en la lista 
De la bella Calderona. 
Bayl6, y algun blasona 
Que de quantos han entrado 
En la danza, ha averiguado 
Quien llevè el prez del bayle. 
Pero yo atengo me al frayle, 
Y quiero perder doblado. 
TOME SL. — 1880. 12 



'J78 REVUE DES DEUX MONDES. 

maintenant à la cour une jeune et charmante reine qui avait beau- 
coup d'empire sur l'esprit de son époux. Il était donc de la plus 
haute convenance de ne pas précipiter ce retour. De là les ména- 
gemens successifs qui y furent apportés. 

Vers l'an 1690, le rappel définitif de Valenzuela était regardé 
par sa famille comme extrêmement probable et même comme pro- 
chain. La mort l'empêcha de s'accomplir. 

Dans le jardin de la maison qu'il occupait à Mexico, Valenzuela, 
conservant tous les goûts du cavalier élégant, s'amusait à dresser 
un cheval au piaffer. L'animal, très doux jusqu'alors, était placé 
dans les piliers, selon l'usage. Son maître, pour l'exciter, lui donna 
plusieurs coups de baguette et passa ensuite derrière lui, se diri- 
geant de l'autre côté. Il en reçut en ce moment dans le bas-ventre 
une ruade qui le renversa. Relevé aussitôt par ses serviteurs, Valen- 
zuela fit quelques pas dans le jardin; mais, ayant porté la main à 
sa blessure et, la retirant toute pleine de sang, il fit appeler son 
médecin, le docteur don Juan Oliver. Celui-ci ne jugea pas la bles- 
sure dangereuse et se borna à prescrire quelques remèdes insigni- 
fians. Mais le mal empira vite. Une fièvre ardente se déclara au 
bout de quelques jours. Le malade perdit l'usage de la parole, tout 
en conservant la possession de son intelligence, jusqu'à ce que, 
pris de convulsions, il expira, le 7 janvier 1692, après huit jours 
de maladie. L'autopsie constata qu'il aurait pu vivre encore long- 
temps. Le proscrit de don Juan fut honoré de magnifiques funé- 
railles. Le vice-roi l'accompagna à sa dernière demeure, à la tête 
de sa maison, suivi des cours, des tribunaux, des corporations 
religieuses, et d'une grande atïluence de peuple. Il fut enterré dans 
la chapelle du couvent de Saint-Augustin à Mexico. 

Valenzuela laissait un testament par lequel il chargeait sa veuve 
de réhabiliter sa mémoire et de poursuivre la restitution de ses 
biens, dont il déclarait vouloir fonder un majorât sur la tète de son 
fils unique. Maria de Ucedo n'avait pas besoin d'être excitée à 
défendre les dernières volontés de son époux. Elle présenta dans ce 
dessein une requête très habilement et très fortement motivée. Les 
difficultés renaissaient. On allait se retrouver en face des mêmes 
inconvéniens qu'on avait sagement résolu d'éviter quelques an- 
nées auparavant. Sur le conseil d'un magistrat éminent, don Gil 
de Gastejon, il fut décidé en principe que les actes de l'administra- 
tion de Valenzuela étaient couverts par l'autorité de la régente et 
par celle du roi, devenu majeur; qu'il n'y avait pas lieu d'en exa- 
miner les détails; qu'il était séant au plus haut point d'éviter les 
débats d'un procès; qu'en conséquence l'affaire serait jugée par le 
roi, dans sa sagesse. L'arrêt rendu par Charles II maintenait le re- 
trait de la grandesse, mais conservait à l'héritier de Valenzuela le 



lE FAVORI d'une REINE. 179 

titre de Gastille et lui restituait sur les biens confisqués la somme 
de 20,000 2}csos'^ le titre de marquis de Yilla-Sierra est passé au- 
jourd'hui dans la maison de Mondragon y Acuùa. 



Telle fut la brillante et tragique destinée d'un homme qui, avec 
plus d'audace que de génie, plus de courage que de prudence, osa 
saisir le pouvoir en un temps de minorité et entreprit de relever la 
monarchie espagnole de sa profonde décadence. Gentilhomme de 
petite naissance, n'ayant d'autre appui que l'amour ou le caprice 
d'une reine sans grand caractère , il osa, bravant de redoutables 
inimitiés, affronter, souvent humilier, l'altière et puissante aristo- 
cratie que l'histoire de l'Espagne montre constamment rebelle à 
l'autorité des favoris de ses rois. Haute et téméraire entreprise : un 
Richelieu lui-même s'y fût usé; tant la force de résistance des 
grands de Gastille était supérieure à la puissance de la noblesse 
française, même avec Gondé à sa tête; tant différait de l'organi- 
sation de la France la constitution de l'Espagne, avec les privilèges 
énormes de ses communes, de ses églises, de ses provinces, véri- 
tables forteresses servant de base d'opération à tout prétendant et 
à tout ambitieux résolu à tenter le renversement de l'autorité légi- 
time. C'est l'histoire du passé ; c'était naguère encore celle du pré- 
sent. Le seul cri de Conira fuero! suffit à soulever la ville de Sara- 
gosse, en 1591, arracha Antonio Ferez aux mains redoutables de 
Philippe II et, ce qui était peut-être plus difficile, aux prisons de 
l'inquisition. 

Sans remonter jusqu'à Alvaro de Luna et aux souvenirs de l'écha- 
faud de Yalladolid, Valenzuela avait sous les yeux l'exemple récent 
de la chute du père Nithard, dont nul mieux que lui ne connaissait 
l'origine et les causes. Pouvait-il espérer réussir là où le ministre- 
confesseur avait si tristement échoué ? 11 fut étourdi par la rapidité 
de sa fortune. Une tête plus ferme se serait contentée de la réalité 
du pouvoir. Il comptait de nombreux partisans dans les classes 
moyennes, des esprits impartiaux qui, rendant justice à son activité, 
à son intelligence, à la magnanimité de ses sentimens (il dédaigna 
toujours les calomnies et donna un emploi à un homme qui avait 
voulu l'assassiner), le jugeaient capable de soulager les maux de 
la monarchie et pleurèrent sur ses disgrâces. Il pouvait, il devait 
s'en tenir au rôle de premier ministre et justifier ce titre aux yeux 
de tous par la sagesse et les bienfaits de son administration. Comme 
le maréchal d'Ancre, avec lequel sa destinée a tant de rapports, 
« il voulut expérimenter jusqu'où pouvait aller la fortune d'un 
homme. » L'ancien page du. duc de l'Infantado aspira à la gran- 
desse, sa vanité le perdit. Sa femme, ses amis, qui sentaient le 



180 REVUE DES DEUX MONDES. 

péril, l'exhortaient à modérer son ambition. « Quel homme en passe 
de monter plus haut, répondait-il, se refuse jamais à courir la 
chance offerte? Vous parlez de modération ; cela vous est facile. 
Venez vous mettre à ma place, nous verrons ce que vous ferez. 
Après tout, si je succombe, l'histoire dira que le jour de la Présen- 
tation de Notre-Dame, on m'a vu assister à la cérémonie, seul sur 
le banc de la grandesse, à côté de mon roi. » Les honneurs l'eni- 
vraient. 

Il y eut toujours en effet, un peu de l'andalous gracioso dans le 
personnage de Valenzuela. L'artiste subsista dans le politique; 
l'homme des grandes affaires demeura marqué au type si original 
de la race. Dans le trajet de Madrid à Gonsuegra, les hommes de 
son escorte s'arrêtèrent pour coucher à l'étape d'Illescas. Du loge- 
ment qu'il occupait, le prisonnier entendit tout à coup les sons 
d'une guitare. L'instrument n'était pas d'accord. 11 se le fit apporter, 
l'accorda lui-même, et se mit à en jouer de manière à charmer 
tous les assistans. — 11 a laissé cinq ou six volumes d'écrits composés 
en grande partie à Cavité, et revus à Mexico. Ces volumes com- 
prennent des Discours politiques et satiriques, dans le genre de 
Quevedo, un drame de Sophonisbe en scxtetos, un grand nombre 
de poésies mêlées, de comédies, de saynètes, de livrets d'opéras, 
parmi lesquels il faut remarquer celui qu'il composa à l'occasion 
du second mariage du roi avec Marie de Neubourg, sous ce titre : 
Sin mudar de sentir^ mudar de afecto. Ses vers ont de la douceur, 
de la grâce, du sentiment; mais le style en est gâté par le cul- 
tisme. Son Mémoire au roz', daté de Mexico, pourrait être signé 
de Gongora. 

Les diligens éditeurs du tome lxvii® des Documens inédits ont 
retrouvé et publié un portrait authentique de Valenzuela, peint par 
Garcia Hidalgo, dans la manière de Velasquez. Ce portrait est à mi- 
corps. Valenzuela est vêtu avec élégance. Il porte ces longs et beaux 
cheveux noirs dont parle M'"" d'Âulnoy. Le front est élevé, la figure 
ovale et régulière, les yeux grands et doux, la bouche railleuse. 
L'expression de la têle est intelligente, sans rien toutefois qui rap- 
pelle l'ampleur des traits du visage de Mazarin ou la mine redou- 
table du cardinal de Richelieu. 

L'Académie de Madrid a ramené à propos l'attention sur ce per- 
sonnage trop oublié de l'histoire, qui, sans avoir laissé dans le passé 
la trace lumineuse du passage des grands hommes, n'en demeure 
pas moins intéressant à plus d'un égard. 

Eugène Rabet. 



L'ANGLETERRE 



AU 



TEMPS DE LA RESTAURATION 



IL 

LE TRIOMPHE DES CONSERVATEURS. 



A History of England from the conclusion of the great war in ISI'6, by S[^iencer 
Walpole; London, 1878. 

Quiconque veat étudier l'histoire avec fruit ne doit pas se con- 
tenter du récit des faits, mais plutôt reciiercher quelles idées ont 
prévalu pendant les années qui précédèrent les grands événemens. 
C'est ce qui a été fait dans la première partie de cette étude (1). 
Mais les idées ne gouvernent pas seules les destinées du monde. 
Souverains et ministres y ont bien leur part. Il n'est pas superflu 
de passer brièvement en revue ceux qui vivaient à l'époque dont il 
s'agit ici. 

I. 

A quels hommes appartenait le gouvernement de la Grande- 
Bretagne lorsque se reveillèrent les opinions libérales ? George III 
était encore le roi nominal; atteint de folie, il avait cessé depuis 

(!) Voyez la Uevue du' 15 juin. 



182 REVUE DES DEUX MONDES. 

1811 de prendre aucune part aux affaires. Habitué dès l'enfance à 
se croire le droit d'imposer sa volonté, esprit étroit, entêté, il avait 
commencé son long règne sous de fâcheux auspices. Il avait rebuté 
Pitt, entrepris une guerre désastreuse contre les colonies d'Amé- 
rique : ces fantaisies de pouvoir absolu l'avaient rendu impopu- 
laire; mais, lorsqu'il fut revenu aux principes du régime parlemen- 
taire, lorsque surtout la maladie eut éteint le peu qu'il avait eu 
d'intelligence, ses sujets ne se souvinrent plus que de la décence 
de sa vie privée, de son dévoûment à la grandeur de l'Angleterre. 
Il eut un regain de popularité sur ses vieux jours; la reine Char- 
lotte était la digne épouse de cet honnête monarque. Les scandales 
de la cour de Versailles vivaient encore dans toutes les mémoires ; 
George II lui-même avait été grossier et libertin. Les Anglais 
étaient fiers d'un couple royal qui donnait l'exemple des vertus 
privées. 

Le roi profitait au surplus des défauts que son fils, le prince de 
Galles, affichait avec trop d'ostentation. M. Spencer Walpole ne le 
juge-t-il pas avec partialité? « Ce fut un mauvais fils, un mauvais 
mari, un mauvais père, un mauvais ami, un mauvais souverain. » 
La liste est complète des qualités que l'on aurait voulu découvrir 
en lui et dont l'historien se voit obligé de constater l'absence. Sa 
seule ambition était de paraître le premier gentilhomme de l'Eu- 
rope et, en effet, il savait plaire. Il était débauché, il s'enivrait, il 
parlait un langage inconvenant avec ses compagnons de tous les 
jours, et pourtant, acteur consommé, il savait captiver un homme 
de génie comme Walter Scott ou un homme pieux comme Wilber- 
force. Le pays commença par se fatiguer d'avoir souvent à payer 
ses dettes; on avait encore tant d'attachement pour la dynas- 
tie que l'on crut l'avenir assuré lorsque son mariage fut annoncé. 
L'illusion fut de courte durée : il eut une fille, puis il se sépara 
de sa femme pour toujours. On sait ce que devint la princesse de 
Galles. Partie pour l'Italie où elle vivait dans la compagnie familière 
d'aventuriers de bas étage, elle ne reparut plus que pour récla- 
mer son rang au jour où George IV monta sur le trône. L'unique 
fruit de cette union malheureuse, la princesse Charlotte, grandit 
dans l'isolement. De l'époux qu'elle choisirait devait dépendre le 
sort du royaume-uni. On sait aussi comment périrent les espérances 
légitimes que le pays avait mises en elle. 

A défaut de cet unique héritier, la famille royale comptait de 
nombreux représentans. George III avait eu quinze enfans, dont 
douze vivaient encore. Aucun d'eux ne sut conquérir les sympa- 
thies du peuple. Le second fils, le duc d'York, marié à une prin- 
cesse royale de Prusse, n'avait pas d'enfans. Gomme général, il 



L'ANGLETERRE AU TEMPS DE LA RESTAURATION. 183 

échoua dans les Pays-Bas lorsqu'il fut mis à la tête de l'armée 
anglaise au début des hostilités. Pourtant il remplit, presque toute 
sa vie durant, le haut emploi de commandant en chef en Angleterre 
et s'y distingua par de réelles qualités. Aussi dissolu que son aîné, 
il fut accusé devant le parlement eH 1807 d'avoir toléré le trafic 
des grades par l'intermédiaire d'une de ses favorites et ne s'en jus- 
tifia pas tout à fait. Le troisième fils de George III, le duc de G!a- 
rence , n'avait que des enfans naturels. Le quatrième , le duc de 
Kent, était célibataire à cette époque. Les cinquième et sixième 
fils, ducs de Gumberland et de Sussex, s'étaient mariés contre la 
volonté de leur père. Enfin, le septième, le duc de Gambridge, était 
célibataire. Des cinq filles, une seule était mariée et n'avait pas 
d'enfans. Ainsi, dans cette nombreuse famille dont le plus jeune 
avait près de quarante ans, le seul rejeton auquel le pays s'intéres- 
sait était cette princesse Charlotte, que l'on aimait non-seulement 
pour ses qualités personnelles, mais aussi parce que la couronne 
serait revenue, à défaut d'elle, à des princes contre lesquels la 
nation avait de jnstes griefs. 

L'affection populaire que les fils du roi n'avaient pas su conquérir 
s'était portée sur l'heureux général des dernières guerres. L'illustra- 
tion de la famille Wellesley était de date récente, puisque son chef, 
Richard Gowley Wesley, n'avait été élevé à la dignité de pair d'Ir- 
lande sous le nom de lord Mornington qu'au milieu du xviir siècle. 
Le fils de ce premier pair fut fait comte et eut cinq enfans, dont l'aîné, 
élève brillant d'Eton et d'Oxford, gouverneur général de l'Inde à l'âge 
de trente-huit ans, vainqueur des Mahrattes et de Tippou-Sahib, 
reçut le titre de marquis de Wellesley. Lord Wellesley avait montré 
dans l'Inde de véritables qualités de gouvernement, quoiqu'on lui 
ait reproché d'avoir mésusé du pouvoir absolu que les circonstances 
lui attribuaient. De retour dans la mère patrie, il resta toujours au 
second rang. L'éclat dont le nom de son jeune frère Arthur fut en- 
touré éclipsa bientôt les lauriers qu'il avait lui-même recueillis. On ne 
peut dire qu'Arthur Wellesley fût né pour la profession des armes, 
et de fait, après avoir atteint en six ans le grade de lieutenant- 
colonel, il essaya d'en sortir. La protection de son aîné le fit par- 
tir pour les Indes, où ses talens militaires se révélèrent pour la 
première fois. Rappelé eu Europe, ses relations de famille, non 
moins que ses succès contre les Hindous , l'appelaient à jouer un 
rôle important dans la lutte contre iNapoléon. Ge ne fut cepen- 
dant qu'en 1809 qu'il obtint le commandement en chef des troupes 
débarquées en Portugal. Les cinq années qui suivirent sont peut- 
être le plus bel exemple que l'on puisse trouver dans l'histoire 
moderne de ce que la prudence et le sang-froid valent à la guerre. 



184 REVUE DES DEUX MONDES. 

Plus encore par son adresse à profiter des fautes de l'ennemi que 
par des combinaisons stratégiques auxquelles son esprit froid répu- 
gnait, le général anglais s'avança peu à peu de Lisbonne à Tou- 
louse. Cette longue série de belles campagnes l'appelait, au retour 
de l'île d'Elbe, à commander l'armée des Pays-Bas. Quelle que 
soit l'opinion des hommes spéciaux sur la bataille de Waterloo, on 
comprend la reconnaissance de la nation anglaise pour celui qui en 
était revenu vainqueur. Sir Arthur Wellesley était sorti d'Espagne 
en 1814 avec le titre de duc de Wellington. Ses compatriotes le 
considérèrent en 1815 comme un sauveur. Les honneurs ne 
troublèrent point son jugement. On le verra, dans la suite de ce 
récit, conserver toujours le même calme, la même présence d'es- 
prit. C'est par l'exercice de ces qualités rares, quoique négatives, 
qu'il resta, longtemps après les triomphes éphémères du champ de 
bataille et malgré des tendances réactionnaires qu'il ne dissimulait 
point, le chef obéi du parti aristocratique, l'adversaire respecté des 
réformes que les whigs voulaient réaliser. 

A la mort de William Pitt, lord Grenville avait été le chef d'un 
cabinet qui s'intitulait, avec plus de présomption que de vérité, le 
ministère de tons les talens. Le cabinet qui gouvernait la Grande- 
Bretagne en 1815 aurait pu prétendre être juste le contraire. xVucun 
des hommes d'état qui le composaient n'a laissé une réputation 
d'habileté : aucun ministère ne réussit mieux dans ses entreprises. 
Ce fut, par une autre anomalie, le plus long ministère que l'on vit 
jamais en Angleterre, car il dura vingt ans, sauf quelques chan- 
gemens de personnes, et sous trois chefs différons, le duc de Port- 
land, lord Perceval, lord Liverpool. Ce dernier avait pris la direc- 
tion des affaires en 1812, par rang d'ancienneté en quelque sorte, 
— il avait toujours occupé des emplois politiques depuis 1793, sauf 
un court intervalle, — plutôt que par son mérite personnel. Le cabi- 
net de lord Liverpool ne semblait vivre d'abord que parce que ses 
adversaires ne se souciaient pas de le remplacer; les succès de Wel- 
lington, la paix de 1815, le consolidèrent. 

Le lord-chancelier Eldon avait du moins acquis une légitime 
réputation dans l'exercice de sa profession. C'était un avocat de 
médiocre famille et de petite fortune que son talent avait amené 
sur les bancs de la chambre des communes d'abord, ensuite au 
plus haut emploi de la magistrature. Bien qu'il fût savant juriste, 
on lui reprocha toujours d'hésiter à conclure, 11 était conservateur 
par-dessus tout, ennemi de toute réforme. On raconte qu'à son 
début comme premier juge, il eut l'audace, par un coup de tête 
auquel on suppose que sa femme l'avait poussé, de solliciter du 
roi la permission de siéger sans perruque. « Non, non, répondit 



l'angleterre au temps de la restauration. 185 

George III, pas d'innovation sous mon règne. » Lord Elclon se le 
tint pour dit; de mauvais plaîsans prétendirent même qu'il prit ce 
mot pour devise. 11 n'y eut pas un projet de réforme, si grave ou si 
futile qu'en fût l'objet, auquel il ne s'opposa pendant les vingt-cinq 
anné:s qu'il fut lord-chancelier. 

Lord Sirlmouth, secrétaire d'état de l'intérieur, était encore un 
homme de loi, mais de médiocre capacité. Fils d'un médecin, le 
docteur Addington, qui avait soigné lord Ghatham, il dut à l'inti- 
mité de William Pitt d'entrer au parlement et, de là, dans les em- 
plois publics. Il présida la chambre des communes à la satisfaction 
de tous. On admet en Angleterre que la présidence, par cela même 
que celui qui l'exerce doit être indépendant de l'esprit de parti, 
ne conduit pas au ministère. Cependant, par une nouvelle preuve 
d'affection, Pitt le désigna comme le plus capable d'être son suc- 
cesseur, lorsqu'un désaccord avec George III, au sujet des catho- 
liques, contraignit le cabinet de se démettre en 1801. Addmgton 
n'était pas l'homme des grandes conceptions. Il conclut la paix 
d'Amiens que le premier consul lui offrait; le pays lui en sut gré. 
C-i succès l'étourdit ; se croyant de force à compter avec Pitt, il ne 
réussit qu'à se brouiller avec lui. Après avoir voulu traiter d'égal à 
égal avec le plus grand ministre qu'ait eu l'Angleterre, Addington, 
devenu lord Sidmouth comme récompense de ses services, était 
rentré au second rang dans une administration dont lord Liverpool 
était le chef. 

L'habitude existait alors que le cabinet fût composé pour la 
majeure partie de membres de la chambre des lords. C'était en 
quelque sorte une tradition, attestant que l'influence de la chambre 
héréditaire prédominait, à tel point que, dans le cabinet du duc de 
Newcastle, au début du règne de George III, il n'y avait eu qu'un 
seul commoner. La situation avait changé, en ce sens du moins 
que les capacités se rencontraient plus nombreuses dans la chambre 
des communes. Le cabinet de 1815 avait d'un côté lord Eldon; 
mais il avait de l'autre lord Castlereagh, Vansittart, Bathurst et 
quelques autres d'aussi peu de réputation. Le premier n'était pas 
un orateur, c'est incontestable. Tout jeune, il était entré dans le 
parlement d'Irlande, — l'union des deux royaumes n'eut lieu qu'un 
peu plus tard, — après une lutte électorale scandaleuse dans 
laquelle son père, lord Londonderry, se vantait d'avoir dépensé 
60,000 livres. En qualité de secrétaire en chef pour l'Irlande, il 
prit part à un trafic inavouable d'emplois et de fonctions honori- 
fiques en vue de faire consentir les assemblées délibérantes de cette 
île à l'union complète avec la Grande-Bretagne. Par cet appren- 
tissage peu délicat de la vie publique, son esprit s'était délié; il 



186 REVDE DES DEUX MONDES. 

avait pris, sous la direction du comte de Liverpool, le portefeuille 
du foreign office. 

Mais Vansittart, chancelier de l'échiquier, n'avait même pas 
l'adresse vulgaire que donne la pratique des affaires. Ministre des 
finances d'une nation riche et puissante pendant onze années, il 
n'eut pas une initiative, il ne sut pas préparer une réforme, alléger 
un impôt. Soit dans la paix, soit dans la guerre, ayant à faire face 
à des besoins tout dilFérens, il fut incapable de modifier le budget 
ainsi que les circonstances l'exigeaient. Bathurst, beau- frère de 
lord Sidmouih, avait plus de capacité ; comme chancelier du duché 
de Lancastre, il avait peu d'occasions de le montrer. Robinson, 
devenu plus tard lord Goderich, chef d'un cabinet éphémère en 
1827 et plus tard encore lord Ripon, s'est éteint en 1859 dans une 
obscurité relative qui laisse à juger du peu de cas que ses contem- 
porains firent jamais de ses mérites. Il était alors vice-président 
du Boarcl of trade. Tels étaient les hommes sur lesquels le gouver- 
nement devait compter pour défendre sa politique devant la 
chambre des communes; de jeunes auxiliaires, attachés à des 
fonctions subalternes, les assistaient au besoin, et ces jeunes gens 
s'appelaient Huskisson, Peel, Palmerston ; mais, relégués au second 
rang par leur âge ou par le caractère modeste de leur situation, ils 
n'avaient pas encore montré ce dont ils étaient capables. 

L'opposition était mieux servie. Lord Grenville et lord Grey la 
dirigeaient dans la chambre haute, tous deux habiles aux affaires, 
s'imposant par le caractère et par la capacité. Toutefois il y avait 
entre eux la divergence d'idées qui tend toujours à séparer en 
deux fragmens le parti de l'opposition. Grenville, allié de Pitt, 
ancien premier ministre de Georges III, ne s'était séparé de son 
illustre parent que sur une question accessoire lorsque le roi avait 
déclaré qu'il ne confierait jamais un portefeuille à Fox. Ses parti- 
sans, les grenvillites, étaient hésitans comme lui, ils tergiversaient 
dans les occasions graves. La longue domination des tories et la 
résistance efficace qu'ils opposèrent avec succès aux idées libérales, 
même lorsque le pays s'y était déjà converti, doivent être attribuées 
surtout à l'inconsistance de ce tiers-parti qui, avec plus de déci- 
sion, se serait emparé du pouvoir même avant que la lutte contre 
l'empereur Napoléon fût terminée. Lord Grey était plus entier; 
avec de brillantes qualités oratoires, il s'était attaché, presque dès 
son entrée dans le parlement, à la grande question de la réforme 
électorale, il y était demeuré fidèle sans se laisser effrayer par les 
incidens de la révolution française; il eut l'honneur de la faire 
triompher quarante ans après l'avoir proposée pour la première 
fois. 



L'ANGLETERRE AU TEMPS DE LA RESTAURATION. 187 

Dans la chambre des communes, nul n'avait plus de talent que 
Ganning, tour à tour l'adversaire et l'allié de Castlereagh, toujours 
son ennemi intime. Bon écrivain, orateur éminent, Ganning avait 
tenu une place brillante dans les cabinets de Pitt et du duc de 
Poriland, dont Gastlereagh était aussi membre. Un duel entre eux, 
à la suite d'un débat futile, sembla les séparer pour toujours. 
Bien que le duel fût alors dans les mœurs anglaises plus qu'à pré- 
sent, il était au moins singulier de voir deux membres du gouver- 
nement vider une querelle les armes à la main. Ganning se fâcha 
de n'être mis qu'au second rang dans un cabinet dont lord Perce- 
val, son inférieur par le talent et par la réputation, avait la prési- 
dence. Sept ans plus tard, en 1816, fatigué de ne plus rien être, 
il se trouva heureux de rentrer dans le ministère dont lord 
Liverpool était le chef et lord Gastlereagh le ministre des affaires 
étrangères, avec la situation modeste de président du bureau du 
contrôle. On a répété, à propos de Ganning, le mot de Voltaire : 
que les hommes réussissent plus par leur caractère que par leurs 
talens. Doué de qualités éminentes, réputé le plus grand orateur 
de son époque, il ne s'était encore montré ni assez prudent ni assez 
patient pour obtenir le pouvoir auquel il se croyait des droits. 

On ne peut dire que la Grande-Bretagne manquât d'hommes 
d'état à l'époque qui nous occupe, puisque dans l'opposition aussi 
bien qu'au pouvoir, il y avait des talens remarquables, sinon de 
premier ordre , mais il leur manquait à tous les qualités singu- 
lières qui font que les hommes d'état guident les événemens au 
lieu de se laisser guider par eux. 

II. 

La paix fut accueillie avec joie d'un bout à l'autre de l'Angle- 
terre. Le pays s'était enrichi pendant une longue période de guerre; 
quel degré de prospérité ne devait-il pas atteindre lorsque le 
commerce serait libre entre toutes les nations du globe et que 
l'Europe entière allait transformer ses ennemis de la veille en 
consommateurs? Avec plus de perspicacité, on aurait deviné que 
celte prévision ne se réaliserait pas. En Allemagne, en France, 
en Espagne, la guerre avait eu pour effet, non de supprimer les 
besoins, mais d'entraver l'industrie, les opérations commerciales; 
les usines n'avaient pu s'établir, les ouvriers avaient été enrôlés 
sous les drapeaux, les navires de la Grande-Bretagne avaient acca- 
paré les transports parce qu'il n'y avait sur la mer de protection 
que pour eux seuls. La paix conclue, les capitaux enfouis se mon- 
trèrent ; la main-d'œuvre s'offrit à bon marché ; les soldats licenciés 



188 REVUE DES DEUX MONDES. 

demandèrent du travail. Les manufacturiers anglais se virent en 
mesure de fabriquer davantage au moment où leur marché se 
restreignait par la concurrence. 

Aussi bien que les fabricans, les cultivateurs avaient profité de 
l'isolement que Napoléon avait voulu faire autour des Iles-Britan- 
niques; obligés de suffire seuls aux besoins d'une population plus 
nombreuse, ils avaient amélioré leurs instrumens, leurs troupeaux, 
leurs méthodes de culture. S'ils produisaient plus chèrement, ils 
vendaient leurs produits à un prix plus élevé ; ils payaient de gros 
loyers sur la terre sans avoir à s'en plaindre. L'ouverture des ports 
du continent eut pour premier effet d'abaisser le prix du blé. Il y 
eut, suivant toute apparence une panique; les fermiers s'imagi- 
nèrent qu'il était impossible de lutter contre la concurrence étran- 
gère; les baux arrivés à leur terme ne se renouvelèrent pas; un 
grand nombre de propriétés restèrent en friche. Du moins, au 
milieu de la détresse universelle, le pain était à bon marché. 
L'année 1816 fut bien différente. Humide au printemps, pluvieuse 
en été, froide à l'automne, elle ne fournit qu'une médiocre récolte. 
En décembre, le pain coûtait le double de ce qu'il avait coûté au 
mois de janvier précédent. En même temps, et sans que ces phé- 
nomènes économiques aient un lien apparent, l'industrie métal- 
lurgique subit une crise telle que la plupart des hauts fourneaux 
cessèrent de brûler ; comme conséquence, le travail des houillères 
fut suspendu. Le pain était cher, et d'innombrables ouvriers se 
trouvèrent sans ouvrage. 

Le peuple avait alors trop peu d'instruction pour se rendre compte 
que cette désastreuse situation n'était pas plus la faute du gouver- 
nement que des patrons. La misère était extrême. A Birmingham, 
plus d'un tiers de la population recevait l'assistance publique, mais 
c'était surtout dans les comtés agricoles que la détresse se faisait 
sentir, au point que, en certaines paroisses, six personnes sur sept 
vivaient de la taxe des pauvres. Il ne fut plus question dans les 
journaux que de meurtres, d'incendies, d'émeutes, de pillages des 
boutiques de bouchers ou de boulangers. Les ouvriers n'étaient 
pas partout malfaisans. Ceux des houillères imaginèrent de s'atteler 
à des tombereaux pleins de charbon de terre et de s'en aller ainsi 
de ville en ville offrir leur marchandise. Les magistrats eurent le 
bon esprit défaire acheter ce que ces ouvriers nomades apportaient 
et de les renvoyer contens. La crise fut plus grave dans les villes 
de manufactures : la populace s'en prit aux métiers, que l'on accu- 
sait d'avoir abaissé le taux des salaires. Trente ans auparavant, un 
pauvre idiot du comté de Leicester, Ned Ludd, avait brisé une 
machine par jalousie contre ses camarades. Son histoire était restée 



L'ANGLETERRE AD TEMPS DE LA RESTAURATION. 5 89 

populaire. En souvenir de lui, ceux qui s'attaquèrent aux métiers 
reçurent le nom de luddistes. Ils firent beaucoup de mal dans les 
provinces du centre où l'industrie était déjà développée; ce qui est 
pis, les gens mêmes qui les désapprouvaient n'étaient pas bien 
certains qu'ils eussent tort. La masse du public se laissait encore 
convaincre que l'introduction des machines dans l'industrie est 
vraiment un désastre pour l'ouvrier. 

11 était inévitable que ces désordres fussent accompagnés d'agi- 
tations politiques. L'usage s'était établi déjà de désigner sous le 
nom de radicaux les hommes d'opinions intempérantes. Dans l'An- 
gleterre du temps présent, les radicaux sont ceux qui ne transigent 
pas avec leurs principes ; alors, c'étaient des fauteurs de révolutions 
que redoutait quiconque avait un intérêt à maintenir le régime en 
vigueur ; c'étaient des écrivains tels que Paine et Godwin, qui par- 
laient d'abolir toutes les lois existantes; c'étaient, lorsque Pitt 
était ministre, les partisans des jacobins à qui l'Angleterre faisait 
la guerre. En 1816, les radicaux n'étaient, — à part Cobbett, le 
plus vigoureux pamphlétaire de l'époque, — que des inconnus, sans 
talent, sans influence, Un orateur de carrefour, Hunt, était le plus 
notable d'entre eux; il ne paraît point cependant qu'il ait eu l'ini- 
tiative et l'audace que doit posséder le chef d'un parti violent. On 
l'accusa, sur le témoignage d'un délateur dont la bonne foi est 
contestable, d'organiser des sociétés secrètes, de débaucher les 
soldats, d'ourdir des complots. Le seul acte apparent qu'il seperuiit 
fut de convoquer à Spafields, faubourg de Londres, une réunion 
de tous les mécontens. L'assemblée, plus bruyante que dange- 
reuse, vota une adresse au prince régent et s'ajourna à trois 
semaines pour attendre la réponse. Au jour de cette seconde réu- 
nion, les esprits étaient plus agités. Hunt eut l'habileté de se 
tromper d'heure et d'arriver trop tard. En l'attendant, deux éner- 
gumènes, Waston, un médecin sans malades, Thistlewood, un agi- 
tateur vulgaire, entraînèrent la foule dans les rues de Londres; une 
boutique d'armurier fut pillée, un spectateur paisible fut tué ; ce 
fut tout. Le lord-maire avait pris soin de masser sur difiérens points 
des troupes de police qui dispersèrent les émeutiers et arrêtèrent 
le plus turbulens. Le ministère voulut à toute force poursuivre 
ces quelques prisonniers pour crime de haute trahison. Le jury, 
moins effrayé que les représentans de la couronne, les acquitta. En 
face d'un gouvernement qui voulait être trop sévère, le public se 
montrait trop indulgent. 

Le programme avoué des radicaux n'avait alors rien de bien 
méchant; il se réduisait à ceci : le suffrage universel, un parle- 
ment annuel élu au scrutin secret, l'allocation d'une indemnité aux 



190 REVUE DES DEUX MONDES. 

membres de la chambre des communes. Mais ces revendications se 
manifestaient dans la rue par des actes répréiiensibles. Au jour de 
l'ouverture du parlement, la voiture du prince régent fut assaillie 
à coups de pierres. Lords et membres des communes, qu'ils fussent 
du parti de l'opposition ou du parti ministériel, tous réprouvaient 
ces excès au même degré ; ils différaient sur le moyen de les répri- 
mer. Les uns soutenaient que cette effervescence s'apaiserait dès 
que les affaires auraient repris leur allure habituelle ; ils faisaient 
valoir que l'agitation s'éteignait dans les provinces à mesure que le 
travail renaissait ; il fallait, à les entendre, être fermes, mais non 
sévères; les lois en vigueur suffiraient à contenir les mutins. Les 
autres, au contraire, se croyaient à la veille d'une insurrection 
générale. On leur avait fait accroire que les insurgés avaient des 
armes, obéissaient au mot d'ordre de sociétés secrètes. L'acquitte- 
ment par le jury des émeutiers de Spafields épouvanta même des 
modérés, tels que lord Grenville, qui était, sinon le chef de l'oppo- 
sition, du moins le membre le plus écouté dans le parti opposé au 
ministère. Lord Liverpool et ses collègues demandèrent la suspen- 
sion de Yhabcas corpus; une large majorité la leur accorda. 

La Grande-Bretagne a traversé des crises plus graves depuis un 
demi-siècle. Les chartistes ont rempli Londres de leurs processions 
en 18A8; les feuians ont semblé, en 1866, avoir pour complices 
la populace de toutes les grandes villes. Cette suspension de la loi 
dont les Anglais sont si fiers, qui garantit la liberté individuelle, 
n'a plus jamais été prononcée. Elle l'avait été en 1793, sur la 
demande de Pitt, au commencement de la guerre contre la France. 
On l'a pardonné à Pitt, en considération sans doute des gages qu'il 
avait donnés auparavant au parti libéral ; on a trouvé que les minis- 
tres de 1817 étaient coupables d'avoir eu recours à ce moyen. Peut- 
être leur en a-t-on gardé rancune surtout parce qu'ils en abusèrent. 
Les chambres votèrent, en même temps et sur la proposition du 
cabinet, une loi contre les réunions séditieuses. Toute assemblée, 
n'eût-elle pour objet que de discuter des questions scientifiques ou 
littéraires, fut interdite. Les sociétés savantes les plus honorables 
ne furent pas exceptées. Gobbett, fit à sa façon la critique de ce 
régime arbitraire. Si redoutable qu'il fût, avec le journal à bon 
marché qu'il venait de créer, le ministère n'osait le poursuivre. 
Mais Gobbett s'effrayait d'autant plus qu'il était criblé de dettes, et 
sous le coup des poursuites de ses créanciers non moins que du 
gouvernement, il partit pour l'Amérique en déclarant qu'il avait 
peur d'un donjon sans plume, ni encre, ni papier. 

Personne ne s'étonnera que ces mesures de rigueur, ces mena- 
ces, eussent pour première conséquence d'exciter davantage les 



L'ANGLETERRE AU TEMPS DE LA RESTAURATION. 191 

esprits. On disait déjà tout haut, au sein des sociétés secrètes, que 
tous les moyens, même les moyens violens, sont bons pour résister 
à l'oppression et pour obtenir la réforme du parlement. L'agi- 
tation s'accentuait surtout dans les grandes villes. Se voyant em- 
pêchées de tenir des réunions publiques, les sociétés secrètes de 
Manchester résolurent d'envoyer une immense députation à Lon- 
dres, députation de pauvres gens à qui les meneurs persuadè- 
rent qu'il fallait que chacun emportât sa couverture afin de camper 
au milieu des champs. Des députations de toutes les grandes villes 
du Nord devaient se joindre à celle de Manchester; avant d'arriver 
à Londres, ils seraient si nombreux que l'armée et la police n'ose- 
raient leur faire obstacle. Cette manifestation pitoyable a été appe- 
lée la marche des blanketeers -, ils partirent douze mille, disent les 
uns, quatre mille seulement disent les autres. A chaque pas, le 
nombre en diminuait, loin de s'accroître. Des patrouilles enlevè- 
rent les plus bruyans; les timides se dérobèrent. Quelques cen- 
taines allèrent jusqu'à Macclesfield. Épuisés, sans argent, sans 
pain, ils n'excitaient plus que la pitié ; ils se trouvèrent heureux de 
rencontrer de bonnes âmes qui les secoururent. 

Y eut-il vainement un plan général d'insurrection? C'est pos- 
sible, mais la preuve n'en fut faite que par les dépositions sus- 
pectes de prétendus comphces à la solde de la police. Ces bruits 
servaient le ministère, à qui les chambres concédèrent que la sus- 
pension de Vhabeas corpus serait prolongée jusqu'au mois de mars 
1818. Lord Liverpool et ses collègues triomphaient dans le parle- 
ment; ils étaient moins heureux devant les tribunaux. A Londres, 
à York, le jury acquittait les émeutiers poursuivis par l'aitorney- 
général pour crime de haute trahison. L' offense dont ils s'étaient 
rendus coupables ne parut pas mériter d'être qualifiée si sévère- 
ment. Dans le comté de Derby, une troupe de cinq cents individus, 
armés de fusils, avait tué un spectateur paisible, mais s'était dis- 
persée à la première sommation. Il y avait meurtre, c'était incontes- 
table, et le jury montra qu'il comprenait la gravité du fait, car il 
condamna les trois principaux chefs à la peine capitale; mais il ne 
voulut voir rien de plus grave en ces tentatives insensées. 

Le ministère ne fut pas mieux obéi dans les poursuites qu'il diri- 
gea contre les écrivains. Cobbett avait emporté de l'autre côté de 
l'Atlantique la verdeur ironique du pamphlétaire; il avait laissé à 
ses émules de la presse périodique l'audace des injures et l'intem- 
pérance du langage. Les hommes du pouvoir n'étaient pas seuls à 
se plaindre de la licence des écrivains; Southey conseillait à ses 
amis du gouvernement de les déporter tous; Wilberforce s'indignait 
de leurs blasphèmes quotidiens. Gomme il arrive toujours en pareil 



192 REVUE DES DEUX MONDES. 

cas, ce fut pour une attaque contre le cabinet et non pour une attaque 
contre les institutions sociales que les premières poursuites eurent 
lieu. Une feuille obscure osa dire que le ministère avait fait la 
guerre à la France non pour renverser l'empereur, mais pour domi- 
ner les citoyens anglais. Traduit devant le jury, ce journal fut 
acquitté : sa réputation était faite; inconnu la veille, il était 
célèbre le lendemain. Un peu plus tard, un pauvre libraire, Howe, 
était poursuivi à son tour pour avoir parodié dans un livre les 
formules de l'église établie. L'attorney-général crut ne pouvoir 
mieux démontrer combien cette œuvre était impie et scandaleuse 
qu'en en lisant des extraits devant la cour. Hélas! les jurés eux- 
mêmes éclatèrent de rire. Repris par trois fois, devant des tribu- 
naux différens, et pour des passages de son livre qui n'étaient pas 
les mêmes chaque fois, Howe obtint toujours un verdict de non- 
culpabilité. Décidément le jury ne voulait pas condamner les pam- 
phlétaires. 

L'agitation morale des esprits s'évanouissait avec les causes qui 
lui avaient donné naissance. La récolte de 1816 avait été déplo- 
rable; par suite le pain avait été cher, le travail rare et mal rétri- 
bué. Dès le milieu de 1819, la situation s'améliorait; le prix du 
pain redescendait à un taux raisonnable, le commerce redevenait 
prospère. Malgré la reprise des affaires, le rétablissement de la 
paix, les finances de l'état étaient toujours le gros souci de chaque 
session parlementaire. Ceux qui s'étaient imaginé que le budget 
se retrouverait en équilibre aussitôt la guerre finie étaient loin de 
compte. Il fallait mettre des garnisons dans les anciennes colonies 
et surtout dans les nouvelles dont la fidélité était encore douteuse, 
contenir l'Irlande; bref une armée de cent quarante-neuf mille 
soldats et trente-trois mille marins paraissait indispensable. La 
dépense prévue se maintenait au niveau des recettes, à supposer 
que celles-ci ne fussent pas réduites. Mais la chambre des com- 
munes décidait, sous la pression de l'opinion publique, de suppri- 
mer l'impôt sur le revenu, qui rapportait 15 millions de livres par 
an. Il y avait un moyen bien simple de rétablir l'équilibre après ce 
sacrifice : c'était de supprimer l'amortissement, qui absorbait chaque 
année une somme à peu près équivalente. Les ministres n'osèrent 
le proposer. En 1816, en 1817, en 1818, l'examen du budget se 
représenta escorté des mêmes embarras. Le chancelier de l'échi- 
quier, Vansittart, homme de routine sans initiative, empruntait 
d'un côté, sous forme de bons du trésor, ce qu'il lui fallait pour 
faire d'un autre côté des versemens illusoires à la caisse d'amortis- 
sement. 

Qu'il y eût abondance ou disette, la question financière était 



L'ANGLETERRE AU TEMPS DE LA RESTAURATION. 193 

toujours l'embarras du moment. Le comité des finances de 1817 
émit l'avis qu'il convenait de supprimer les emplois inutiles. Il 
était plus facile de le dire que de le faire. Les sinécures richement 
payées étaient devenues en quelque sorte un organe de gouverne- 
ment. 11 semblait naturel qu'un homme, après avoir occupé de 
hautes fonctions publiques, ne rentrât pas dans la vie privée, fût-ce 
comme simple membre du parlement, sans une dotation qui lui 
permît de conserver une existence fastueuse. On supprima quel- 
ques titres superflus avec les émolumens que l'usage leur attri- 
buait; par compensation, les chambres accordèrent au roi la faculté 
de distribuer sous forme de pension viagère la moitié des écono- 
mies provenant de ces suppressions. L'abus que l'on détruisait d'un 
côté renaissait à l'instant sous un autre nom. 

Troubles intérieurs, embarras budgétaires, telle était la situation 
politique à la veille des élections générales de J818. La chambre 
des communes était impopulaiie parce que, sauf la création des 
caisses d'épargne et quelques votes de fonds pour les travaux pu- 
blics, elle s'était fort peu occupée des besoins du pays. Le minis- 
tère était plus impopulaire encore. Il avait tout fait pour s'aliéner 
les sympatliies de l'opinion, car il avait continué pendant trois années 
de paix une politique de cotnpression que la guerre même ne jus- 
tifiait pas, qu'elle excusait tout au plus. Pourtant il n'était pas con- 
testé d'avance que les élections dussent lui être favorables, puisque 
plus de la moitié des sièges étaient à la disposition soit du gouver- 
nement, soit des pairs qui votaient avec lui. Tout l'intérêt de la 
lutte se reportait sur une centaine de collèges. En somme, quinze ou 
vingt candidats de l'opposition l'emportèrent sur ceux du ministère 
Liverpool. Par malheur, le parti whig perdait ses principaux chefs. 
Ponsonby, dont le caractère et l'autorité savaient entraîner parfois 
le parti tout entier, jusqu'aux grenvillites, dans une action com- 
mune, Ponsonby était mort de[)uis quelques mois. Romilly, Horner, 
mouraient aussi. L'opposition était plus nombreuse; elle comptait 
dans ses rangs élargis moins de champions capables de tenir tête 
au cabinet. 

Des élections de cette nature étaient faites pour aviver les récla- 
mations de ceux qui voulaient une réforme parlementaire. Au sur- 
plus, les événemens favorisaient de nouveau les agitateurs, car la 
misère était grande dans les centres manufacturiers. Les ouvriers 
sans travail commençaient à s'unir en associations daiis le dessein de 
peser sur les décisions des patrons; on pouvait prévoir qu'une fois 
organisés, ils ne tarderaient pas à manifester leurs tendances poli- 
tiques. Quelques membres des communes appartenant à la fraction 
modérée du parti whig prirent eux-mêmes l'initiative d'un projet 

TOME XL. — 1880. 13 



194 REYDE DES DEUX MONDES. 

de réforme. Lord Tavistock, fils aîné du duc de Bedford, ennemi 
pourlanL des doctrines radicales, déposa sur le bureau de la cham- 
bre une péiition de dix-huit cents notables de Liverpool qui deman- 
daient à être représentés. Liverpool avait, il est vrai, deux disputés, 
mais nommés par un si petit nombre d'électeurs qu'ils ne pouvaient 
prétendre être les délégués de la population. L'affaire se présentait 
bien; l'iniervention d'un député radical lui enleva toutes les chances 
de réussite qu'elle pouvait avoir. Sir Francis Burdett s'était asso- 
cié précédemment aux revendications violentes de Hunt et de Cob- 
bett; au moment où la pétition des habitaus de Liverpool fut intro- 
duite, il pio[)Osa tout un plan de réforme avec le but avoué de 
proportionner les droits électoraux aux charges que payait chaque 
citoyen. La chnmbre n'était pas encore d'humeur à se saisir d'une 
proposition si hardie; à peine quelques voix l'appuyèrent-elles ; 
l'immense majorité vota contre ou même témoigna par l'abstention 
qu'elle ne voulait pas discuter avec les radicaux. 

Lorsque ce résultat fut connu au dehors, l'agitation en faveur 
de la réforme s'étendit à toutes les grandes villes du royaume. Des 
meetings monstres se réunirent partout. A Birmingham, le peuple 
eut une idée bizarre; ne pouvant nonmier un député puisque la 
loi constitutionnelle ne le permettait pas, on imagina de désigner 
un avocat législatif qui serait char^^é de défendre auprès du parle- 
ment les intérêts de la vi^le. C'était une sorte de pétition vivante 
que les habitans de Birmingham envoyaient à Londres. Le nouvel 
élu, sir Charles Wolseley, était un partisan de Burdett; il prit du 
reste son titre au sérieux, maia-pas pour un long temps, car, s'étant 
peu après compromis dans une bagarre où un agent de police fut 
tué, il fui poursuivi pour sédition et condamné par le jury. 

Cependant l'idée avait du succès. Manchester résolut de suivre 
l'exemple de Birmingham, et un meeting fut convoqué à cet effet, 
au moins d'août 1819, sur la place de Peterloo. On prétend que les 
assistans étaient au nombre de 50,000 à 60,000; ils marchaient en 
rano's jusqu'au lieu de laréunion, portant des drapeaux où se lisaient 
des iiiscri[)iions séditieuses, mais calmes et même observant un 
semblant de discipine. Les marchands avaient eu la précaution de 
fermer leurs boutiques. Peut-être la journée se fût-elle [)assée sans 
incidens. Les autorités avaient pris de grandes précautions; des 
troupes étaient venues du dehors; la milice était sous les armes. 
A peine l'orateur de la foule, Hunt, eut-il commencé son discours 
que les magistrats du comté voulurent le mettre en arrestation. La 
police se vit im()uissante; la milice à p< ine formt^e eu ligne fut 
culbutée; les magi'^rats donnèrent l'ordre à la cavalerie de charger 
la foule. Ce fat une débandade générale, dans laquelle beaucoup 



L'ANGLETERRE AU TEMPS DE LA RESTAURATION. 195 

d'individus furent blessés; quelques-uns y périrent. Le lendemain 
matin, la ville était rentrée dans le calme le plus parfait. 

Les victimes de cette échaufiourée étaient nombreuses ; l'alTaire 
devenait grave. De quel côté était la légalité? Cette question ne se 
poserait plus en France. En Angleterre où la grande massedu peuple 
n'avait alors d'autre ressource que les réunions puMi(|ues pour faire 
connaître son opinion, les avis pouvaient être partagés. Le point 
capital se réduisait à savoir si les magistrats de Manchester s'étaient 
vus en face d'un meeting illégal. Le lord-chancelier Eldon, — on 
a dit plus haut qu'il avait le tempérament autoritaire, — n'hésita 
point. Suivant lui, le nombre crée la force, la force la terreur, la 
terreur crée l'illégalité. Un autre conseiller de la couronne, lord 
Redesdale, le prenait sur un ton moins absolu. Une assemblée qui 
réclame la réforme électorale, disait-il, menace la constitution an- 
glaise, inspire la haine du gouvernement existant: c'est un acte de 
haute trahison. On lui répondait avec raison qu'un meeting a tou- 
jours eu pour but de protester contre telle ou telle loi en vigueur, 
et que par conséquent sa doctrine n'allait pas à moins que la 
suppression de toutes réunions publiques. Le prince-régent adopta, 
comme le cabinet, l'avis de lord ElJon; il adressa des félicitations 
aux autorités civiles de Manchester ainsi qu'aux ofFiciers de la mi- 
lice ou de l'armée régulière qui avaient rétabli l'ordre dans une 
circonstance critique. Mais, réflexion faite, les ministres n'osèrent, 
en faisant le procès de l'orateur Hunt et de ses acolytes, soumettre 
au jury la question de légalité. Le juge qui dirigeait les dé!->ats eut 
le bon esprit de ne retenir à la charge des accusés qu'une question 
de fait. Éiaient-ils coupables d'avoir tenu tête aux magistrats qui 
voulaient disperser la réunion? Le jury ne pouvait donner qu'une 
réponse affirmative. Hunt fut condamné à deux ans et demi, Wolse- 
ley à dix- huit mois de prison; pour les autres, la peine fut encore 
moins sévire. 

Tout n'était pas fini, puisque ce verdict ne décidait point si les 
autorités de Manchester avaient eu tort ou raison de faire charger 
la foule. Des souscriptions s'ouvrirent à Liverpool et à Londres 
pour secourir les victimes du massacre de Peterloo, comme on disait 
déjà. Des officiers de la milice de Manchester furent assignés 
devant les tribunaux en réparation du dommage que leurs soldats 
avaient ca'isé à des citoyens i!io(rensi''s; il est vrai que le jury du 
comté de Lancastre rejeta ces demandes d'indemnité. Les protes- 
tations he furent passen'ement individuelles. Le conseil communal 
de Londres, réuni en session au mois de septembre, affirma la léga- 
lité du meeting de Peterloo en ajoutant que la conduite des magis- 
trats y avait été blâmable et que toute cette aiïaire était une 



196 REVUE DES DEUX MONDES. 

atteinte audacieuse à la constitution du royaume. Ce conseil avait 
le privilège d'obtenir audience du souverain lorsqu'il le réclamait; 
il présenta donc au prince nagent une adresse rédigée dans le sens 
de la délibération qui vient d'être racontée. Dans presque toutes 
les villes de l'Angleterre, de nombreux meetings se prononcèrent 
dans le même sens. On en avait voulu supprimer un ; cette tenta- 
tive de résistance avait mis partout le peuple en mouvement. Et 
que l'on n'imagine point que la populace s'animât seule sur ce 
sujet. A York, vingt mille personnes s'assemblaient sous la prési- 
dence de lord Fitz-William, lord-lieutenant et l'un des plus riches 
propriétaires du comté. Le meeting de Manchester, source de cette 
agitation, avait été l'œuvre des radicaux. C'étaient mai.ntenant les 
whigs modérés qui blâmaient la conduite suivie par le cabinet dans 
la circoii.'^tance et qui prétendaient défendre contre les ministres 
les privilèges du public. 

Il faut convenir que les ministres n'hésitèrent pas. Leur premier 
acte fut de révoquer lord Fitz-William de ses fonctions de lord- 
lieutenant. Ils venaient de convoquer le parlement, en disant tout 
haut que, puisque les lois en vigueur étaient insuffisantes, ils 
allaient en proposer de plus sévères. Leur situation était très forte 
dans les deux chambres, car, outre que la majorité numérique leur 
était acquise, personne ne se souciait de s'allier aux radicaux. Les 
whigs libéraux étaient perplexes ; l'agitation populaire ne leur 
inspirait aucune sympathie ; ils auraient voulu des réformes ano- 
dines, sans que presque rien fût changé. Quant aux wighs mo- 
dérés, Grenville, leur chef, ne leur permit pas de tergiverser. Il 
avait approuvé Pitt proposant des mesures de rigueur au début de 
la révolution française : il se souvenait que cela avait réussi; les 
circonstances lui paraissaient être les mêmes. Il demandait que 
lord Liverpool eût le courage de suivre l'exemple de Pitt. 

Les mesures proposées par le ministère sont connues dans l'his- 
toire sous le nom des « six actes » de lord Castlereagh, à qui l'on 
en attribue l'initiative. Le premier interdisait aux citoyens qui ne 
font point partie de l'armée d'étudier le maniement des armes et 
de se livrer à des exercices militaires. Le gouvernement voulait 
par là rendre impossible les processions régulières de milliers 
d'individus, comme on en avait vu notamment dans la journée de 
Peterloo. Cette loi paraît bizarre aujourd'hui, surtout en France, oii 
l'on veut même que les enfans apprennent à marcher au pas dès 
l'école primaire. Le second acte enlevait aux hommes inculpés de 
conspiration contre l'état le dioit d'obtenir une remise jusqu'à la 
session suivante des assises. Cette proposition était de peu de con- 
séquence : lord HoUand eut l'adresse de faire passer un amende- 



L'ANGLETERRE AU TEMPS DE LA RESTAURATION. 197 

ment en vertu duquel il y a prescription lorsqu'une année entière 
s'écoule sans poursuite. Ces deux lois sont restées en vigueur; 
l'une est une mesure de police à laquelle personne ne trouve plus 
rien à redire ; l'autre est plutôt favorable que contraire aux adver- 
saires du gouvernement. 

Les autres actes ne sont pas aussi InofTensifs. Les magistrats ont 
le droit, dans certains comtés, de prescrire des perquisitions pour 
saisir les armes cachées. Les réunions publiques, ayant pour but 
de discuter les affaires publiques, sont interdites à tous individus 
étrangers à la paroisse où se tient l'assemblée : le magistrat local, 
qui doit être prévenu par avance, a le pouvoir discrétionnaire de 
les ajourner. Tout pamphlet séditieux ou blasphématoire peut être 
saisi après une condamnation et nonobstant appel; de pLs, le 
libraire qui le vend peut être banni du royaume en cas de récidive. 
Enfin les libelles et autres publications de format restreint sont 
assujettis au timbre comme les journaux quotidiens. 

Ces quatre actes qui suspendaient la liberté de la presse, la 
liberté des réunions, la liberté individuelle, ne sont pas restés long- 
temps dans le code anglais. La première année passée, les ministres 
n'osèrent plus en réclamer l'application. 11 avait suffi d'un moment 
d' affolement pour qu'ils fussent votés. « Je vois du côté du gouver- 
nement, disait Tierney dans la chambre des communes, la déter- 
mination évidente de ne recourir qu'à la force. Les ministres ne 
parlent que de cela, ne rêvent que de cela. Ils n'essaieront ni de 
pacifier ni de concilier. Ils veulent de la force et rien que de la 
force. » Tierney aurait pu ajouter que les membres des deux 
chambres votaient ces lois rigoureuses parce qu'elles ne les attei- 
gnaient point. Les journaux dont les classes élevées faisaient leur lec- 
ture quotidienne n'en avaient rien à craindre, car une forme décente 
et modérée était de règle dans la polémique de ces journaux; mais 
les feuilles à bon marché que lisaient les ouvriers étaient sous le 
coup de poursuites incessantes. Les lords et les représentans légaux 
des communes, les shériffs, les magistrats municipaux, restaient 
libres de se réunir aussi souvent qu'il leur plaisait; mais les assem- 
blées populaires étaient interdites. Les lois de 1820 furent au fond 
la mise en défense de l'aristocratie dirigeante contre les mouve- 
mens populaires qui menaçaient sa toute-puissance. Ne nous hâtons 
pas trop de l'en blâmer : elle avait été provoquée par une agitation 
tumultueuse qui ne présageait rien de bon à des gens chez qui les 
souvenirs de la terreur étaient encore vivans. Elle ne persista pas 
longtemps au surplus dans cette voie de sévère répression, et les 
lois draconiennes que lord Liverpool et ses associés lui avaient 
arrachées tombèrent en désuétude avant d'être virtuellement abro- 
gées. 



198 REVUE DES DEUX MONDES. 

La menace seule avait produit de l'effet. Les grandes villes se 
calmèrent; les polémiques de la presse prirent une allure moins 
irritante. Cependant l'agitation ne pouvait disparaître tout d'un 
coup. Dans le nombre des tarbulens qui composaient le parti radical, 
il y en avait quelques-uns que rien ne devait arrêter. Une tren- 
taine d'énergumènes à la tête desquels s'était placé Tbisilewood 
l'un des meneurs du meeting de Manchester, complotèrent d'as- 
sassiner tous les ministres à la fois dans une maison où un diner 
parlementaire les réunissait. Comme il arrive toujours, l'un des 
conjurés, qui était à la solde de îa police, révéla les détails del'af- 
iaire à la veille de l'exécution. Les cinq plus coupables furent pen^ 
dus, les autres condamnés à la transportation. Ce complot sangui- 
naire, qui n'inspira que de l'horreur, parut justifier les lois 
préventives que le parlement venait de voter. 

Ici s'arrête l'une des périodes les plus tourmentées de l'histoire 
moderne d'Angleterre. Les cinq années écoulées depuis la paix 
avaient été des années de crise sans exemple. La détresse avait été 
grande dans les classes ouvrières et agricoles; les hommes re- 
muatis qui, la guerre terminf^e, s'étaient retrouvés oisifs, avaient 
rêvé de réformer les institutions de leur pays. Il est de fait que 
ces institutions, modifiées dans le sens de l'autorité absolue au 
cours de la longue lutte contre Napoléon I"', ne répondaient plus 
aux tendances libérales de la population. Comprimés par les lois 
de 1820, les agitateurs ne s'entêtèrent pas; redevenus maîtres 
des destinées du royaume, les privilégiés ne se crurent p;is dis- 
pensés d'accorder de bonne grâce les réformes qu'ils avaient refu- 
sées devant des manifestations factieuses. Il y eut de part et d'autre 
de la modération. C'est peut-être le fait dont on puisse faire le 
plus honneur au peuple anglais. 

Sur ces entrefaites aussi, le roi George lïl était mort le 29 jan- 
vier 1820. Il n'était plus depuis longtemps qu'un fantôme. Relégué 
en dehors des affaires de ce monde par la maladie terrible qui lui 
enlevait la connaissance de lui-même, il n'inspirait plus (lue de 
la pi lié, et la pitié s'était transformée en respect. On l'avait haï, 
lorsqu'il était jeune,' autant que souverain le fut jamais, \'jeu^ et 
infirme, il fut aimé pour ses souffrances et respecté pour ses vertus 
privées, qui étaient incontestables. 



IIL 



George TV, qui succédait à son père, après avoir été pendant neuf 
ans régent du royaume, n'était ni aimé ni respecté. George II et 



L'ANGLETERRE AU TEMPS DE LA RESTAURATION. 199 

George Ttï avaient été des hommes, dit Tbackeray; leur héritier ne 
fut qu'un monarque insignifiant et sans caractère. Pour commencer, 
la parole appartenait aux ministres que le roi détunt avait laissés 
en fonctions. Ceux-ci s'empressèrent de dissoudre la chambre des 
commune>î, qui, d'après la loi constitutionnelle, devait être renou- 
velée dans les six mois de la vacance du trône. Les élections furent 
calmes; elles ne modifièrent pas la force respective des partis. Le 
nouveau parlement, aussitôt rassemblé, se trouvait en présence 
d'une question où la dignité même du souverain était enjeu ; il 
avait à régler la liste civile de George IV. 

Peut-être verra-t-on là mieux qu'ailleurs ce que conservent de 
puissance les vieilles coutumes dans un pays qui prétend se gou- 
verner lui-mê(ne. Reportons -nous à deux siècles eu arrière; 
jusqu'à la fin du xvir siècle, les rois d'Angleterre disposaient sans 
contrôle des revenus publics; par compensation, ils payaient toutes 
les dépenses de l'état, et personne n'avait le droit de leur en de- 
mander compte. Lorsque, de temps en temps, leur trésor était 
vide, les communes accordaient des subsides temporaires, sans 
jamais spécifier l'usage auquel ces sommes seraient employées. 
Après la révolution de 1688, la chambre n'a plus cette confiance; 
elle donne davantage, mais en décidant que c'est destiné à la 
marine, à l'armée ou au paiement des intérêts de la d^tte». Les 
dépenses du gouvernement civil restent seules à la charge des 
revenus héréditaires que le souverain reçoit sans intermédiaire, 
A l'avènement de la reine Anne, ces revenus parurent iusufiîsans ; 
on y ajouta une somme d'argent annuelle par une loi sur la liste 
civile, que l'on convint de maintenir en vigueur tant que la reine 
vivrait. Modifiée à chaque nouveau règne, la liste civiie fut fixée à 
800,000 livres sterling pour le roi George IIl. C'était un monarque 
économe, et pourtant le parlement fut obligé plus d'une fois de 
payer ses dettes, bie.n qu'il eût en outre à sa disposition une liste 
civile écossaise, une liste civile irlandaise et divers impôts, tels que 
navires ennemis capturés en temps de guerre, épaves, biens de 
successions vacantes. Les dépenses imputables sur ces ressources 
étaient au surplus fort nombreuses : emplois diplomatiques, salaires 
des magistrats, du président delà chambre des communes et d'au- 
tres grands officiers d'état, pensions accordées à des individus qui 
avaient rendu des services à leur pays ou captivé la faveur du 
monarque. 

La chambre de 1820 ayant à débattre la liste civile de George IV, 
Brougham pensa que le moment était venu de restituer au budget 
de l'état les dépenses d'intérêt public et de laisser au budget per- 
sonuel du souverain seulement les dépenses qu'il doit faire pour 



200 BEVUE DES DEUX MONDES. 

maintenir son rang. A l'entendre, permettre au roi d'accorder des 
pensions, de payer sans contrôle les traitemens des diplomates ou 
des juges, c'était un dernier vestige de monarchie féodale. La ré- 
forme indiquée par Brougham était raisonnable, à un tel point 
même que les ministres en prirent l'initiati.e onze ans plus tard à 
la mon de Georges IV. Cependant Ganning la combattit avec vigueur 
et il obtint gain de cause, non point tant parce que les idées sou- 
tenues par Brougham étaient prématurées que parce que beaucoup 
de membres des communes y voyaient une attaque directe contre 
le roi qui avait joui depuis longtemps, en qualité de prince régent, 
de la prérogative que cette réforme prétendait lui ravir. 

Le roi n'était donc pas sorti sans atteinte du premier débat légis- 
latif engagé sous son règne. La querelle scandaleuse qui se ranima 
peu de jours après entre lui et la princesse Caroline, sa femme, 
dont il était séparé depuis 181/i, ne contribua pas à lui rendre 
l'estime de ses sujets. Il n'entre dans le plan de ce récit de raconter 
les événemens contemporains de l'histoire d'Angleterre qu'autant 
qu'ils se rapportent aux grandes réformes qui modilièrentla politique 
et presque la constitution de ce pays. 11 sufîit donc de constater ici 
que dans le différend conjugal dont le parlement était juge, l'oppo- 
sition whig et radicale se montra favorable à la princesse Caroline, 
Celle-ci avait pris pour défenseur Brougham: elle ne pouvait pren- 
dre un avocat plus éloquent; mais elle n'aurait pas été embarrassée 
de choisir un conseiller plus judicieux. Au surplus, elle ne l'écou- 
tait guère. Un peu enfiévrée de la popularité qu'elle avait acquise 
soudain, elle ne se rendait pas compte que les acclamations dont on 
l'accueillait étaient plutôiune insulte à l'adresse de George IV qu'un 
hommage pour elle-même. 

Le ministère ne s'était pas seulement donné le tort d'engager 
devant le parlement, pour plaire au roi, un projet de divorce qui 
ne put être mené jusqu'au bout; il était, pour coinble de malheur, 
partagé sur celte grave question. Le cabinet n'avait dans la chambre 
de« communes que deux orateurs, lord Casilereagh et Canning. 
Ce dernier avait été admis dans l'intimité de la princesse Caroline, 
qui, avant de quitter l'Angleterre pour mener en Italie et ailleurs 
une vie désordonnée, réunissait volontiers dans ses salous de Lon- 
dres les hommes les plus distingués de l'époque. Sheridan, Byron, 
Lawrence, Canning, comptaient au nombre de ses hôtes habituels. 
Canning ne pouvait se faire l'adversaire public d'une princesse qui 
l'avait honoré de son amitié; ses collègues le comprirent et le lais- 
sèrent libre d'assister à ce grand procès sans y prendre part; mais 
la situation était fausse; lorsqu'il se retira du ministère, quelques 
mois plus tard, l'existence du cabinet parut si compromise, son 



L'ANGLETERRE AU TEMPS DE LA RESTAURATION. 201 

impopularité était si bien établie, que Peel, quoiqu'ami du gouver- 
nement, refusa de prendre la place devenue vacante. Au lieu de 
cet oiateur puissant, dont la réputation s'était faite peu à peu et 
commençait à s'iit)poser, lord Liverpool ne put trouver d'autre 
champion que Bathurst, beau-frère de lord Sidinoiitl), administra- 
teur entendu qui avait occupé précédemment avec talent des postes 
secondaires, mais incapable de tenir tête à l'opposition dans les 
luttes de la tribune. 

Ce ministère, qui s'était forgé des armes nouvelles pour combattre 
l'agitation des masses, se voyait presque aussitôt empêché d'en 
faire usage. Toutes les passions populaires qui s'étaient enflammées 
les années précédentes sur des projt^ts de réformes radicales se 
ranimaient en 1820 à propos du procès de la reine. La presse qu'il 
fallait poursuivre, les réunions publiques qu'il fallait iméidire en 
vertu des six lois de lord Castlereagh, n'avaient plus d'autre pro- 
gramme que d'attaquer la princesse Caroline ou de prendre sa 
défense. Pour comble d'embarras, le plus agressif des pamphlé- 
taires était cette fois du côté du gouvernement. Un certain Théo- 
dore ITook,que des succès comme compositeur de musique et de 
brillâmes qualités d'homme du monde avaient lancé dans les salons 
à la mode, était devenu, par la protecnon du prince régent, tréso- 
rier de l'île iMaurice. Soit fraude, soit négligence, il s'était fait 
révoquer bientôt à la suite d'un délicit considérable, et il était 
revenu dans la métropole, plus pauvre qu'au dépnrt, prêt à faire 
de son esprit et de sa plun)e tout ce qu'il convenait d'en faire pour 
rétablir sa fortune. La feuille périodique qu'il fonda fut remarquée 
promptement par la vigueur des attaques dirigées contre la prin- 
cesse (u contre ses partisans. Ceux-ci ne manquèrent pas d'y 
répondre, mais avec moins détalent et de succès. Les ministres ne 
pouvaient traduire devant le jury des écrivains qui prenaient sa 
défense : eût il voulu poursuivre seulement ceux qui l'attaquaient, 
il n'aurait, pas trouvé de tribunaux disposés à condamner. Ces 
lois d'exceptions que le gouvernement avait invoquées comme sa 
sauvegarde devenaient inutiles. A de'faut de poursuites intentées 
au nom du gouvernement, une association libre de gens prétendus 
bien pensans, de pairs, d'évêques, de tories de toutes classes, 
essaya de faire leur procès aux auteurs et aux imprimeurs de 
libelles indécens. Vain effort : à peine eut-on obtenu de lé>:;ères 
condamnations contre deux ou trois des plus misérables que 
personne ne voulut plus faire partie de l'associatirm. Les plus zélés 
avaient honte de prendre part à cette œuvre de police. La liberté 
de la presse était vrain)ent bien entrée dans les mœurs de la 
Grande-Bretagne, puisque personne ne voulait plus avoir l'air da 
lui faire obstacle. 



202 REVDE DES DEUX MONDES. 

Une année s'écoula encore sans amener de changement appré- 
ciable dans la politique an.ijlalse, peut-être parce que l'opposition, 
toujours désunie, était incapable de combiner ses elloris pour une 
action commune. Peel s'était enfin décidé à entrer au ministère, en 
qualité de secrétaire de l'intérieur. Une alliance plus étroite s'était 
établie entre le parti au pouvoir et les grenvillites. Ce n'était pas 
suiTisant pour constituer une administration progressive, pour 
répondre aux vœux de réformes que la grande majoiité du pays 
ne cessait d'exprimer, lorsqu'un événement imprévu vint motiver 
un changf^ment plus grave dans le ministère Liverpool qui, sous 
des noms ditlérens, se perpétuait depuis près de quinze ans 
presque avec les mêmes hommes, en tous cas avec les mêmes ten- 
dances. Lord Castlereagh, — devenu depuis peu lord Londonderry 
par la mort de son père qui lui avait laissé l'héritage d'un marqui- 
sat irlandais, — exerçait une influence prépondérante dans le gou- 
vernement, moins peut-être par ses qualités personnelles que par 
le relief que les succès de la Grande-Bretagne au dehors donnaient 
au chef du foreign office. Lord Castlereagh avait été l'un des 
arbitres de l'Europe au congrès de Vienne; il avait traité d'égal à 
égal, dans des conditions d'intime familiarité, avec les potentats de 
l'Europe, avec l'empereur François d'Autriche, avec le tsar Alexan- 
dre. Tout en défendant avec habileté les intérêts particuliers de soû 
pays, il s'était imbu, dans ces fréquentations royales, des idées 
qui y avaient cours. Il s'était convaincu qu'il fallait traiter les radi- 
caux à Londres comme les carbonari à Naples ou les républicains 
à Paris. Il avait pris l'habitude de penser que les peuples n'ont nul 
droit d'être consultés sur la forme du gouvernement qui leur con- 
vient. Ces tendances des monarques du continent, il les avait appli- 
quées, autant qu'il dépendait de lui, aux affaires intérieures de 
l'Angleterre après les avoir admises dans le règlement des affaires 
de l'Europe. Mal secondé par ses collègues à la chambre des com- 
munes, lord Londonderry fut presque seul à répondre aux attaques 
de l'opposition pendant la session de 1822; Peel, soit qu'il fût 
réellement malade, soit qu'il ne voulût })as s'engager à fond au 
profit d'un ministère ébranlé, ne s'occupait que des affaires de son 
département. Castlereagh. s'était donc fatigué plus que de coutume, 
etses amis observaient avec inquiétude que son esprit était souvent 
absent. Il prit au sérieux tout à coup des dénonciations anonymes, 
comme tous les hommes d'état sont exposés à. en recevoir, qui l'ac- 
cusaient de malversations. Les médecins avaient recommandé qu'au- 
cune arme ne fût laissée à sa disposition. On oublia de lui enlever 
un canif; il s'en frappa le 12 août 1822 et mourut le jour même. 
Il n'avait encore que cinquante et un ans. 

Avant de dire quels changemens suivirent la mort du chef du 



L'ANGLETERRE AU TEMPS DE LA RESTAURATION. 203 

foreîgn office, il est utile de résumer brièvement la politique finan- 
cière du j^ouvornement depuis que la guerre était finie. Les bud- 
gets des premières années de paix s'étaient tous soldés en déficit 
parce que le chancelier de l'échiquier, Vansittart, s'obstinait à 
maintenir en vigueur la caisse d'amortissement. 11 empruntait 
chaque année à peu près la somme entière qu'il employait à rache- 
ter les rentes anciennes ; chaque nouvel emprunt ayant sa quote- 
part d'aitiortissement, cette opération fictive alourdissait de plus en 
plus le budget. Une autre question préoccupait beaucoup les finan- 
ciers. Les billets de la banque d'Angleterre jouissaient du cours 
forcé depuis longtemps. Prorogée plusieurs fois pendant la durée 
de la guerre, cette mesure a\ait enfin été votée pour une durée 
indéfinie, sous la seule condition que le remboursement des billets 
en e:*pèces métalliques ne serait obligatoire que six mois après la 
conclusion de la paix. Les premières années qui suivirent 1815 
furent si calamiteuses que l'on craignit, avec raison sans doute, 
d'exposer la banque à un désastre. Le cours forcé subsistait encore 
en J8lÇ>. Vansittart soutenait qu'il était impossible d'y renoncer. 
Cependant l'opinion publ'que se prononçait avec tant* d'énergie 
pour la reprise des paiemens en espèce que les deux chambres 
nommèrent des commissions pour l'étude de cette question et que 
le chancelier de l'échiquier dut se montrer prêt à suivre l'avis qui 
domineiait dans le parlement. La commission de la chambre des 
communes avait pour président Robert Peel, jeune alors et d'au- 
tant mieux accueilli qu'il avait pris soin, tout en donnant des 
preuves d'une incontestable capacité, de réserver son opinion sur 
toutes les grandes questions du jour. La loi que cette commission 
prépara et fit voter stipulait que la banque rembourserait peu à 
peu ses billets et que le couis forcé cesserait tout à fait à quatre 
ans de délai. La loi était sage, car la banque put devancer ce délai 
de moitié. La réputation de Peel s'en accrut, en même temps que 
diminuait l'influence de Vansittart, qui avait retardé cette mesure 
autant qu'il dépendait de lui. 

Jl suflit de citer des chiffres pour montrer à quel point l'amor- 
tissen)ent pesait sur le budget. L'excédent vrai des recettes était, 
en 1819, de 2 millions de livres sterlini< en nombres ronds. Mais 
l'amoriissement normal étant de 15 millions 1/2, le déficit apparent 
s'élevait à 13 millions 1/2. Ce n'est pas tout; comme la dette flot- 
tante s'était accrue au point qu'il paraissait nécessaire d'en conso- 
lider une portion, Vansittart avait convaincu ses collègues qu'il 
était indispensable de faire un emprunt de 24 millions, dont moi- 
tié seiait fournie par la caisse d'amortissement elle-même. Ainsi, 
en pltine paix, avec un excédent de recettes fort régulier, le chan- 



20â REVUE DES DEUX MONDES. 

celier de l'échiquier empruntait dans le seul dessein d'aligner un 
budget de convention, et les fonds de cet emprunt lui étaient fournis 
en partie par le créancier commode dont il créait lui-même les 
titres. Tout ou presque tout était fictif dans ces opérations. Chacun 
le voyait: un membre obscur du gouvernement, Huskisson, eut le 
courage de le dire. Huskisson jouait à la chambre des communes 
un rôle effacé; dans le gouvernement, où il était commissaire en 
chef des forêts et des revenus domaniaux, il comptait moins encore 
Cependant les ministres commençaient à reconnaître son mérite, 
tout en se défiant de lui parce qu'il passait pour partisan des idées 
nouvelles. Le fait est qu'il s'avouait franchement disciple d'Adam 
Smith. Si on l'avait cru, on aurait mis de côté tous les expédiens, 
on aurait racheté les rentes rien qu'avec les excédens réels et laissé 
la banque d'Angleterre sans protection devant les porteurs de ses 
billets. Ces idées, au moment où elles furent émises, n'eurent pas 
le pouvoir de convaincre les membres du cabinet; il ne leur fallut 
pas beaucoup de temps pour s'imposer. 

Huskisson n'en était pas le seul partisan parmi les tories. Un 
autre économiste, Hume, se faisait aussi le défenseur des véritables 
doctrines financières dans la chambre des communes. Revenu de 
l'Inde après y avoir amassé une grande fortune, quoiqu'il n'eût 
servi la compagnie que dans les emplois subalternes de médecin 
et d'interprète, il avait, comme tant d'autres, acheté un siège au 
parlement. On raconte même que, le seigneur du bourg qu'il repré- 
sentait ayant fait choix d'un autre candidat, il eut à soutenir un 
procès pour se faire rendre en partie la somme qu'il avait débour- 
sée. En 1818, il était rentré à la chambre des communes comme 
l'élu d'une autre circonscription, et il s'était attaché chaque année 
à obtenir des réductions de dépense. C'était surtout aux sinécures 
que Hume s'attaquait. Il venait d'obtenir la suppression d'un tiers 
des emplois de receveurs généraux des impôts; mais, à vouloir 
trop entreprendre à la fois, il ne se faisait plus écouter. De même 
que Huskisson, il travaillait, au détriment de son influence pré- 
sente, plus pour l'avenir que pour le moment. Ricardo les secon- 
dait l'un et l'autre avec une autorité de parole qui s'imposait tou- 
jours. 

Si la mort de lord Londonderry rendait inévitable un remanie- 
ment partiel du ministère, le parti tory était encore trop fort pour 
que le pouvoir lui fût enlevé. Le nombre des hommes d'état qui 
pouvaient prétendre à diriger les relations extérieures de la Grande- 
Bretagne était bien restreint, ou, pour mieux dire, il n'y en avait 
qu'un dont l'évidente supériorité écartait, tous les concurrens : 
c'était George Caniiing. Il venait d'accepter le gouvernement gêné- 



L'ANGLETERRE AU TEMPS DE LA RESTAURATION. 205 

rai de l'Inde, comptant sans doute éteindre par cet exil momen- 
tané les inimitiés que son caractère lui avait values. De tous ceux 
qui le détestaient, son pire ennemi était George IV, qui ne voulait 
point pardonner à Canning l'acte le plus honorable de son exis- 
tence, son attitude dans le procès de la reine. Ce souverain voya- 
geait en Ecosse; peut-être s'était-il éloigné de Londres avec le 
secret espoir que, Canning une fois parti pour Calcutta, personne 
ne lui en parlerait plus. Mais lorsqu'il revint à Windsor, Canning 
n'avait pas encore quitté l'Angleterre. Les ministres, Wellington 
lui-même, conseiller toujours influent, s'efforcèrent de persuader 
au roi que Canning était l'homme de la situation. « 11 m'a offensé, » 
disait George IV. « Sire, répliquait le duc de Wellington, le droit 
de grâce est l'un des attributs de la royauté. » Le roi, voyant que 
tout le monde se liguait contre lui, ne cherchait qu'une honnête 
façon de céder. Le mot lui plut, il se l'appropria. Le nouveau chef 
du foreîgn office remplaçait Castlereagh après un interrègne de 
trois mois. Les whigs qui le connaissaient savaient bien qu'il allait 
travailler pour eux et préparer leur retour aux affaires. Canning 
avait pris en même temps la direction de la chambre des communes. 
Sa supériorité apparaissait telle que personne n'était de taille à la 
contester, ou plutôt tous acceptaient d'être menés par lui. Bien 
plus, en présence de lord Liverpool, il prenait le ton et l'autorité 
d'un premier ministre. Il était donc inévitable qu'il voulût avoir au 
moins deux ou trois collègues qui lui fussent dévoués. Lord Sid- 
mouth n'avait plus qu'un siège dans le cabinet sans portefeuille; 
Bathurst était relégué dans une sinécure, la chancellerie du duché 
de Lancastre : tous deux consentirent à se retirer tout à fait des 
affaires. Vansittart était usé; il ne fut pas difficile d'obtenir qu'il se 
démît. Huskisson devint président du Board of irade et Robinson 
chancelier de l'échiquier. Peel restait secrétaire au département 
de l'intérieur. Bien que peu nombreux, ces changemens équiva- 
laient presque à une révolution. Le gouvernement restait tory de 
nom ; des réformateurs en avaient pris la direction. On ne fut pas 
longtemps à s'en apercevoir. 

Parmi les réformes que réclamaient les esprits éclairés, la révi- 
sion du code pénal était l'une des plus pressantes. Ce qu'étaient 
les lois criminelles, on l'a déjà dit : sévères jusqu'à la cruauté, 
par conséquent inégales dans l'application. Il n'y avait pas moins 
de deux cents crimes ou délits punissables de la peine capitale. Les 
gens de loi à qui l'on parlait de la nécessité d'une révision répon- 
daient gravement que !a déportation, même la mort, étaient seules 
capables d'inspirer de la crainte aux simp'es voleurs. Romilly, qui 
s'était fait le champion de la réforme pénale, renouvelait d'année 



206 REVUE DES DEUX MONDES. 

en année des propositions toujours repoussées. Il montrait pour- 
tant, au uioyeti de statistiques, que Ja rigueur du code assurait 
d'une autre laçou l'impunité des coupables et que, par exemple, 
de 1805 à 18 17, cent treizB individus avaient été condamnés à 
mort pour des vols d'une valeur inférieure à cinq shillings, mais 
que tous avaient été graciés. Rotnilly mourut avant d'être arrivé 
au but; Mackintosh entreprit de continuer son œuvre. C'était un 
juge criminel de la cour de Bombay, revenu comme tant d'autres 
pour occuper un siège au parlement après s'être enrichi dans l'Inde. 
Ou s'étonnera sans doute qu'un magistrat de pays conquis où la 
force brutale était le plus habituel moyen de gouvernement se soit 
inspiré d'idées plus humanitaires que les magistrats de la métro- 
pole; mais Mackintosh était un penseur stu lieux : il avait étudié 
les législations étrangères, il montrait notamment comme exemple 
à ses compatriotes le code pénal français, oi^i la peine capitale était 
réservée pour les crimes qui épouvantent la société. 

Ce fiit pendant la session de 1819 que Mackintosh introduisit 
pour la première fois son projet de bill sur la réforme pénale devant 
la chan.bre des communes. L'exposé des motifs mis à l'appui de 
cette proposition était d'un caractère bien anglais. D'autres auraient 
disserté sur l'étendue et les limites du droit de punir; il se con- 
tenta de présenter une statistique des condamnations à mort pro- 
noncées de[)uis près d'un siècle. L'énumération des crimes et dehts 
passibles de la peine capitale était longue, a-t-on dit : il fit voir 
qu'il y en avait, dans ce nombre de deux cents et plus, vingt-cinq 
seulement auxquels le deriàer supplice eût été appliqué en soixante- 
quinze ans. L'd loi en vigueur était donc tout, au moins inutile pour 
les autres, puisque le juge avait cessé d'en faire usage. Bien des 
gens disaieiit, il est vrai, que mieux vaut laisser une loi tomber en 
désuétude que de l'abolir par un acte formel. Mackintosh s'appuyait 
sur la grande autorité de Bacon pour soutenir (ju'une loi que l'on 
conserve dans le code alors qu'elle n'est plus observée infirme le 
respect dû à la justice, énerve l'autorité du gouvernement tout 
entier. Soumise à l'examen d'un comité spécial, trois fois lepoussée 
par l'une ou par l'autre chambre, la proposition était encore 
représentée par son auteur en juin 1822. Le ministère reconstitué 
après la mort de Casilereagh n'était pas d'humeur à risquer son 
avenir sur une question dont l'intérêt était en réalité secondaire. 
Toutefois Peel lit écarter le bill proposé par un simple motif de 
procédure parlementaire et, i)eu de jours après, avec l'esprit d'à- 
propos dont il lit preuve en d'autres circonstances, il présenta un 
projet conforme aux principes revendiqués par Mackintosh. Ce fut 
voté, et même voté sans débat par la chambre des lords, où lord 



L'ANGLETERRE AU TEMPS DE LA RESTAURATION. 207 

Eldon, qui était encore chancelier, n'osa pas y faire opposition par 
égard pour le cabinet dont il faisait partie. 

Le moment était favorable aux réformes, puisque les ministres 
eux-mêmes étaient disposés à en prendre l'initiative. Le premier 
budget présenté par Robinson, I3 nouveau chancelier de l'échiquier, 
fut un acte signKicatif. Son prédécesseur, Vansittart, dissimulait 
la situation réelle sous les chiffres fictifs de l'amorLissement. Robin- 
son fit comme si cette institution n'existait pas; ayant en Imlance 
un excédent de recettes de 7 millions, il proposa des suppressions 
ou des réductions d'impôts, comme un acte de bienvenue à l'adresse 
surtout des agriculteurs, dont la situation avait été misérable par 
l'effet des dernières récoltes, puis le reste fut destiné à racheter 
des rentes. Aucun économiste n'avait d'objection à faire contre 
celte diminution de la dette consolidée au moyen de fonds sans 
emploi ; tout au plus pouvait-on soutenir qu'il eût été plus habile 
de les consacrer à réduire d'autres impôts- 11 était nécessaire aux 
projets de Robinson et de Huskisson de conserver un excédent de 
recettes dans le budget, car ils allaient commencer une réforme 
commerciale d'une bien autre importance. L'acte de navigation 
encore en vigueur, qui datait de Cromwell, réservait aux navires 
anglais le transport des marchandises importées dans les Iles-Bri- 
tanni<|ues. Depuis la conclusion de la paix, les Américains, les Por- 
tugais, en menaçant de représailles, avaient obtenu que cette loi 
serait abolie en ce qui les concernait. Huskisson se fit autoriser à 
conclure avec toutes les puissances étrangères qui y consentiraient 
des traités de réciprocité en vertu desquels les navires des états 
contractans étaient soumis au même régime. Puis, dans les ses- 
sions suivantes, les prohibitions sur les objets de manufacture 
exotiqu3 furent abolies ou les droits de douane excessifs réduits à 
des droits protecteurs très modérés. Une loi sur les coalitions ren- 
dit aux ouvriers la lib.Tté de débattre avec les patrons le taux des 
salaires. Fut-ce simple coïncidence, ou plutôt, comme le soutinrent 
les économistes, un effet de ces mesures libérales, il est incontes- 
table que la Grande-Bretagne jouit en lS2li et 18?.5 d'une prospé- 
rité exceptionnelle. Toutes les professions, l'agriculture, le com- 
merce, l'industrie, en profitèrent également. 

Cette prospérité ne devait pas se prolonger longtemps. Par l'effet 
de la confiance générale, les alTaires avaient pris un essor extraor- 
dinaire; le commerce importait des marchandises ou les manufac- 
tures en fabriquaient au-delà des besoins du jour. Les banques 
s'étaient engagées en d'innombrables opérations qui ne pouvaient 
toutes réussir. Au premier symptôme d'embarras, une crise éclata, 
comme il arrive toujours en pareille circonstance. Ce fut encore 



208 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'agriculture qui souffrit le plus de ce désastre, par cette seule rai- 
son sans doute que les lois lui faisaient un régime à part. Les droits 
de douane sur le blé variaient alors d'une saison à l'autre, suivant 
l'échelle mobile des mercuriales. Personne n'en était content, ni 
les cultivateurs qui se prétendaient ruinés par la concuri-ence étran- 
gère ni les consommateurs qui se plaignaient de payer le pain trop 
cher. Huskisson se disait prêt à présenter un projet de loi plus 
rationnel sur le commerce des céréales, et il est vraisemblable qu'il 
eût réussi à le faire voter malgré l'opposition du vieux parti tory. 
qui redoutait tout changement. Mais la chambre des couimune.^. 
élue en 181 9, était au dernier terme de son existence. Les ministres 
ne purent que se faire autoriser à introduire avec le bénéfice d'un 
tarif réduit quelques milliers de tonnes de blé qui se trouvaient 
entreposées dans les ports. Puis les élections générales eurent lieu 
pendant l'été de 1826. 

11 fut évident alors que le parti tory, que diverses circonstances 
avaient maintenu au pouvoir presque sans interruption depuis plus 
de quarante ans, se desagrégeait. Les membres les plus éininens 
du cabmet étaient des libéraux, plus rapprochés de s'enteufire avec 
les whigs qu'avec leurs propres partisans. On le vit bien sous le 
feu des élections, H y avait alors dans le gouvernement un homme 
encore jeune qui remplissait depuis ISll avec autant de modestie 
que de talent les fonctions de secrétaire de la guerre : c'était Pal- 
merston. Relégué volontairement au second rang lorsque des 
ministres qui ne le valaient point se maintenaient au premier, 
absorbé tout entier par les travaux obscurs d'un emploi qui intéres- 
sait au plus haut degté la sécurité de l'Angleterre, il avait toutes 
raisons de coir)pter que les électeurs de l'université de Cambridge 
lui resteraient encore fidèles. Mais il n'avait pas caché ses sympa- 
thies pour les idées nouvelles. Le lord chancelier Eldon, l'atiorney- 
général (^opley, lord Bathurst et d'autres membres de l'adminis- 
tration, le combattirent ouvertement. 11 faut dire que lord Liverpool 
ne s'associa pas à cette cabale, et que Wellington et Peel, bien 
que guidés par des motifs différens, la blâmèrent l'un et l'autre. 
Au reste, lord Palmerston triompha de ses adversaires : on peut 
comprendre dans quelle disposition d'esprit il sortit de la lutte, et 
juger quels sentimens il dut éprouver dès lors pour ce qu'il appe- 
lait le « stupide vieux parti tory. » 

Ces partisans de la résistance perdaient presque en même temps 
l'un de leurs plus fermes appuis : le duc d'York, l'aîné des frères 
du roi, l'héritier présomptif du trône, qui s'était déclaré l'adver- 
saire de toutes réformes, mais qui remplissait avec beaucoup de 
tact et d'habileté les fonctions de commandant en chef de l'armée. 



L'ANGLETERRE AU TEMPS DE LA RESTAURATION. 209 

Cette dignité donnait tant d'importance, même en temps de paix, 
au personnage à qui elle était conférée, qu'il semblait qu'elle dût 
revenir toujours à un membre de la famille royale. La situation 
militaire du duc de Wellington était cependant si haute que per- 
sonne ne pouvait imaginer qu'un autre quelui dût être commandant 
en chef, le titulaire actuel ayant disparu; il fut en effet nommé. 
Quoique rattaché par ses opinions, par ses tendances, à la fiaclion 
politique la moins libérale, il inspirait à tous par son caractère et 
par l'indépendance de son esprit une confiance telle que les whi^^s 
ne pouvaient qu'accueillir avec faveur une nomination qui associait 
ce grand citoyen aux actes du gouvernement. 

Les événemens favorables à l'évolution libérale se précipitaient. 
Au commencement de l'année 1827, lord Liverpool, que les divi- 
sions survenues entre ses collèges commençaient à dégoûter du 
pouvoir, fut frappé d'apoplexie. Il n'avait pas soixante ans; les 
soucis d'une vie d'affaires l'avaient épuisé. Peu d'hommes d'état ont 
eu une carrière plus brillante. Chef du foreign office, il avait conclu 
la paix d'Amiens; il était encore du cabinet qui fournit à Wellino-- 
ton les moyens de soutenir la lutte en Espagne et de gagner la 
l^ataille de Waterloo; pour finir, il resta premier ministre quinze 
années durant. On ne peut dire qu'il ait jamais eu une politique 
personnelle, une allure décidée. Partisan de la sainte-alliance avec 
Castleieagh, il en fut l'adversaire avec Canning; Sidmouth, qui 
blâmait la réiorme pénale, et Peel, qui la proclamait nécessaire, 
eurent l'un après l'autre son appui. Vansittart et Piobinson furent 
ses collègues dans l'administraiiou des finances avec des principes 
radicalement opposés. Lord Liverpool a été l'homme d'une époque 
de transition. Rendons-lui cetie justice qu'il ne résista pas beau- 
coup plus qu'il ne fallait aux réformes que réclamait l'opinion 
publique. Il est fâcheux pour sa mémoire qu'il ait été le dernier 
des premiers ministres avant l'ère nouvelle qui a donné à la 
Grande-Bretagne le plus haut degré de richesse et de prospérité, 

H. BlerzYo 



TOMB XL. — 1880. 14 



LA 



FORCE ET LA FAIBLESSE 



I>£S 



GOUVERNEMEI^S DÉMOCRATIQUES 



En 1873, il s'éleva entre M. de Bismarck et le comte Arnira, alors 
ambassadeur d'Allemagne à Paris, un différend assez vif sur la question 
de savoir quelle sorte de gouvernement un bon patriote prussien devait 
souhaiter à la France. Ils s'accordaient l'un et l'autre, cela va sans dire, 
à reconnaître que ce gouvernement devait, être le plus détestable du 
monde; mais leur accord n'allait pas plus loin. M. de Bismarck pensait 
qu'il était d'un bon patriote prussien de faire des vœux pour le progrès 
des idées républicaines en France; il avait décidé que la république 
conduit fatalement un peuple de la dyspepsie à l'apepsie et de l'apep- 
sie à l'anarchie la plus complète. Le comte Arnim prétendait que cette 
conséquence n'était pas nécessaire. S'il s'était fait à Versailles quelque 
tentative sérieuse de restauration monarchique, il y aurait volontiers 
prêté les mains, estimant que touie monarchie restaurée se trouverait 
aux prises avec d'insurmontables difficultés, qu'elle devrait employer 
toutes ses forces à se défendre, sans pouvoir rien entreprendre au 
dehors, que sa devise serait : Tout pour la vie, rien pour l'honneur. Il 
prétendait qu'au contraire la république pourrait assurer à la France 
l'ordre et la prospérité. Il allait jusqu'à prévoir le cas « où l'on verrait 
en Allemagne un gouvernement fail)le et impopulaire et de l'autre côté 
des Vosges un gouvernement républicain qui ferait bonne figure et s'im- 
poserait au respect de l'Europe. Un tel cas, disait-il, deviendra plus 



LES GOUVERNEMENS DEMOCRATIQUES, 211 

vraisemblable à mesure que la France se détachera davantage des sou- 
venirs et des traditions monarchiques. » 

Les prédictions qu'on peut taire touchant l'avenir que se prépare un 
peuple en adoptant telle ou telle forme de gouvernement sont toujours 
inceitaines. Il n'y a pas en po'itique de fatalités que ne puisse conjurer 
la sagesse; autrement, à quoi serviraient les hommes d'état? Toutes les 
institutions humaiijes ont leurs avantages; elles ont aussi leurs incon- 
véniens, leur vice originel. Elles apportent toutes au monde le germe 
de la maladie qui les emportera ; mais il ne tient qu'à elles de prolon- 
ger presque indéfiniment leur via par une sa^e hygiène ou par des 
remèdes judicieusement appliqués. Quand elles abondent dans leur 
sens, elles se perdent infailliblement; quand elles ont la prudence de 
se n.odértr, de réagir contre leurs penchans naturels, ellts peuvent 
fournir une longue et glorieuse carrière. Aristote, qui ne juanquait pas 
de boa sens tt qui avait un goût prononcé pour les gouvernemens 
mixte.-', jugeait qu'il dépend de tout gouvernement de corriger ses 
défauts, de modifier son caractère par d"liabiles mélanges, par dcs trans- 
actions, par d'heureuses inconséquences. Il remarquait que les aristo- 
craties peuvent se faire pardonner beaucoup de choses en prenant à 
cœur l'intérêt des petits, en les traitant avec les é.,^ards qu'on doit à 
des parens pauvres, que la. t\rannie elle-même réuj-sit à se rendre 
supportable, lorsqu'elle se donne les apparences d'un régime constitu- 
tion' el. Il nous a appris que de toutes les tyrannies grecques celle de 
Sicjone avait duré le plus longtemps, c'tst-à-dire près d'un siècle, 
parce qu'elle ne foulait pas le peuple et qu'elle lui donnait l'exemple 
de l'obéissance aux lois. Il appliquait ce raisoimement à la démocratie, 
il lui recoinmandait les précautions, la mesure et la tempérance, il lui 
représentait que « la meilleure constitution démocratique n'"est pas la 
plus démocratique, mais la plus durable. » 

Alors même que la démocratie n'écoute pas les conseils d'Ari:-tote et 
qu'elle s'abandonne avec trop de coiuplai-ance à ses inclinations natives, 
elle n'engendre pas nécessairement la dyspepsie, l'apep^ia et l'anar- 
chie; le comte Arnim avait rai.^^on de le dire. Sans doute il y a dans ce 
mond", en Amérique par exemple, des rv'publiques démocratiques cii 
les dissensions civiles et les conjurations de caserne mettent incessam- 
ment en péril l'ordre social; ces républiques végètei^t, leur indus- 
trie est médiocre, leurs finances sont embarrassée.^, car les révolu- 
tions coûtent toujours très cher. Mais on peut se reiprésenter aussi une 
naiiou Ijonnê.e, travailleuse et riche, qui profiterait des libertés que, 
lui donne la démocratie pour s'enrichir encore; son commerce fleuri- 
rail, sei industries et ses finances seraient prospères, elle exciterait 
Tenvie des autres peuples par la plus-value de ses impôts et de ses reve- 
nus, elle fee ferait gloire de ses excédens. A côté des républiques 



212 REVUE DES DEUX MONDES^ 

maigres, à qui il ne reste que la peau et les os, il peut y avoir des répu- 
bliques grasses et plantureuses, dont la maladie serait plutôt un excès 
d'embonpoint. Les républiques grasses, ayant le boubeur de posséder 
une armée qui ne se mêle pas de faire de la politique, se sentent suffi- 
samment protégées contre le désordre et l'anarchie. 

Le gouvernement démocratique est à certains égards le plus fort de 
tous les gouvernemens. Dans les temps de crise, dans les journées 
d'orage et de péril, il peut tout oser, tout exiger; à lui seul il est permis 
de se faire exécuteur des hautes œuvres, de frapper sans ménagement, 
de se montrer implacable dans les répressions, d'avoir des muscles et 
de n'avoir point d'entrailles ni de nerfs. Rien n'est plus rare dans ce 
monde que le courage qui accepte toutes les responsabilités personnelles 
et qui porte jusqu'au bout son fardeau sans fléchir. « La peur des res- 
ponsabilités, disait un grand personnage qu'il n'est pas besoin de nom- 
mer, est une maladie qui travaille tout particulièrement notre siècle, 
une maladie qui a pénétré jusqu'au sommet de la hii'^archie sociale. » 
Ce même homme d'état disait quelques années plus tard : « Depuis 
que je suis entré dans la vie po'iiique, j'ai eu l'honneur de me faire 
beaucoup d'ennemis. Allez de la Garonne à la Vistule, du Belt au Tibre, 
promenez-vous sur les bords de l'Oder et du Rhin, et vous n'aurez pas 
de peine à vous convaincre que je suis l'homme de ce temps et de ce 
pays qui est le plus détesté. Je le sais et je m'en fais gloire. » Est-il 
beaucoup de politiques capables de tenir un si fier langage? N'a-t-on 
pas vu des souverains qui s'étaient acquis un renom de courage et 
d'habileté, des souverains qu'on avait pu sans flatterie comparer à Ulysse, 
après avoir longtemps bravé les révolutions, lâcher pied tout à coup? 
Assaillis par le dégoût ou l'inquiétude, le cœur leur a manqué; ils se 
sont dit ; Après tout, il ne s'agit que de moi, et derrière moi il n'y a 
personne. C'est un genre d'angois-es que ne connaissent pas les gouver- 
nemens démocratiques; ils n'assument que des responsabilités collec- 
tives. Aussi peuvent-ils accomplir de redoutables besognes, dont per- 
sonne n'oserait se charger à leur place, et on les voit dans les heures 
difficiles montrer cette résolution à toute épreuve qui est le partage des 
gouvernemens anonymes. 

On est bien placé pour défendre l'ordre social quand on ne combat 
ses ennemis ni au nom d'une famille, ni au nom d'un prince, mais au 
nom de la loi. C'est une grande force que de représenter, non des inté- 
rêts privés et des ambitions personnelles, mais la volonté de toute une 
nation. A ceux qui lui disent : Qui êtes-vous pour nous résister? — un 
gouvern^^ment démocratique peut répondre ; Je ne suis personne, car 
je suis tout le monde, je suis la société, je suis le salut public. Au mois 
de février 1873, M. Thiers nous parlait un soir à Versailles des grèves 
orageuses qui venaient d'éclater dans le département du Nord et qu'il 



LES GOUVERNEMENS DÉMOCRATIQUES. 21S 

avait f.ncilement réprimée?!. Il nous disait : « On me reproche de ne 
rien oublier et de ne rien apprendre. J'ai appris pourtant quelque chose 
dans ma vieillesse, j'ai découvert la puissance magique atiachée au mot 
de république. J'ai servi un roi, et quand j'étais président de son con- 
seil, je ne me suis jamais senti aussi fort que je le suis aujourd'hui. » 
Il ajoutait : « J'ai dit aux ouvriers grévistes que je n'entendais pas les 
obliger à travailler, mais que je leur déft^ndais de faire des attroupe- 
mens dans la rue, à quoi ils ont rép mdu que la rue était à tout le 
monde. — Vous avez raison, leur ai-je répliqué; elle est aussi à moi, 
et je m'y promène avec vingt mille hommes. » 

Le gouvernement démocratique est tour à tour et, selon les cas, le 
plus fort ou le plus faible de tous. Si dans les temps de crise il peut 
tout oser impunément, dans l'habitude de la vie il a plus de peine 
qu'un autre à avoir une volonté et à la faire prévaloir. Il est très fort 
à l'égard de ses ennemis, et rien ne lui est plus facile que de réprimer 
leurs menées quand ell^s lui paraissent dangereuses. En revanche, il a 
des faiblesses fâcheuses à l'égard de ses amis, auxquels il est incapable 
de rien refuser. Le gouvernement n'est fort que dans les pays oij l'opi- 
nion publique est toujours vigilante, toujours prête à rappeler à ses 
mandataires qu'ils sont chargés de faire ses affaires et non celles d'un 
parti, toujours empressée à les avertir avant qu'ils aient commis une 
de ces f.iutes qui ne se réparent point. Or dans les démocraties plus 
qu'ailleurs l'opinion n'a qu'une vigilance intermittente, elle est sujette 
à de pesans sommeils interrompus par des réveils subits. Nulle part le 
gouvernement n'est plus libre de faire des fautes qui l'affaiblissent et 
de dégénérer en gouvernement de parti. Il s'aperçoit que la nation est 
souvent absente et que ses amis sont toujours là; il ne s'occupe que de 
les satisfaire, de leur être agréable, de leur procurer de grands et de 
petits plaisirs, oubliant qu'on se trouve toujours mal de trop obliger ses 
amis et que les gouvernemens de parti n'ont jamais une assiette ferme 
et solide. 

Le grand Frédéric, qui avait chargé Siilzer delà direction de rensei- 
gnement primaire en Silésie, lui demandait un jour des nouvelles de 
ses écoles. « Elles marchent bien mieux, lui répondit ce naïf philo- 
sophe, depuis que nos instituteurs se sont instruits à l'école de Rous- 
s.eau et ont adopté le principe que l'homme est naturellement bon. — 
Ah! mon cher Suizer, s'écria le roi, vous ne connaissez pas encore assez 
cette maudite engeance à laquelle nous appartenons, vous et moi. » 
L'un des caractères de cette maudite engeance à laquelle nous appar- 
tenons aussi bien que Suizer et que le grand Frédéric, c'e-.t qu'elle a 
peu de goût pour les avantages qui sont communs à tous et qu'elle 
n'attache de prix qu'aux droits qui sont des privilèges. Dans les pays 
de suffrage universel, il arrive trop souvent que la partie la plus éclai- 
rée et la plus honnête de la nation se débintéresse des affaires publi- 



214 REVUE DES DEUX MONDES. 

que?, tombe dans cet état d'indifférence et d'apathie que déplorait 
Toc]ueville. On s'occupe de ses propres affaires, on travaille ou on 
s'amusp, on se retire à l'écart avec sa famille et ses amis, on se crée 
une petite société à son usage, on abandonne volontiers la grande 
société à elle-même, on se retranche dans son bonheur particulier 
comme dans un fort détaché. Hormis « certains hommes que la hau- 
teur de leur âme ou l'inquiétude de leurs désirs mettent à l'étroit dans 
la vie privée, » la politique n'intéresse et n'occupe que ceux qui ne 
savent pas faire autre chose; elle devient un méiier, où l'on tâche de 
trouver son compte et qu'on pratique t?.nt bien que mal, car d'habitude 
on ne fait pas de grande politique quand on en vit. Cela se voit en 
Suisse, cela se voit aux États-Unis, cela se voit aussi en France. 

Dans ces démocraties grasses et prospières dont nous parlon<5, il y a 
quelques milliers de politiciens de profession et quelques millions de 
gens qui les laissent faire. Il est vrai que, lorsqu'on ne s'occupe pas de 
politique, elle vous joue quelquefois le mauvais tour de s'occuper de 
vous. Qu'jnd ces indifférens qui ne font pas de politique souiïrent de la 
politique des outres, qu'elle compromet leurs intéiêts ou menace de 
troubler le repos public, ils sortent subitement de leur apathie. Leurs 
affaires vont-elles mal, ils s'en prennent au gouvernement; mais tant 
qu'ellts vont bien et que la paix générale paraît assurée, ils laissent le 
champ libre aux amateurs. Dès lors tout se passe entre un certain 
nombre de comités, qui s'arrogent une véritable omnipotence, et les 
candidats à la dépulation, qui concluent avec eux une sorte démarché. 
— Une élection, dii^ait un spintuel sénateur, consiste à promettre une 
quantité de petits bureaux de tabac à l'elTet d'en obteiùr un grand pour 
soi-même. — Quand il n'y a pas marché, il y a contrat. Le co nité est 
un tyran dont on n'obtient la faveur qu'en épousant toutes ses pas- 
sions, en ado[itant son proi';ramme tout entier, sans y rien ajouter, sans 
en rien retrancher. Nous lisions dernièrement dans une remarquable 
biographie de Burke que, s'iHant présenté devant ses électeurs de Bris- 
tol pour les retîiercier de l'honneur qu'ils lui avaient fait en le ponant 
au p.irlement, il se crut tenu de leur déclarer qu'il aurait toujours les 
plus grands égards pour leurs opinions, leurs vœux et leurs désirs et 
qu'il s'engageait à préférer en toute occurrence leurs intérêt'* aux siens, 
mais que, pour ce qui était de son jugement et de sa conscience, il en- 
tendait en demeurer le libre possesseur et ne les sacrifier ni à Bristol ni 
au re-te de l'univers (1). On croit lire un conte de fées, et voilà assu- 
rément un genre de déchirations qui n'a pas cours dans les démocra- 
ties; selon toute apparence, il y serait pr's en mauvaise part. Après cela, 
il est juste d'ajouter que Burke ne fut pas réélu. 



(1) Burke, by John Morley; Londres, 1£79; psgj 75. 



LES GOUVERNEMENS DEMOCRATIQUES. 215 

La con?olalion de ce'ui qui a le malheur d'avoir un maître est de 
devenir à son tour le maître de quelqu'un; il se dédommage eu com- 
mandant de la nécessité d'obéir. Ces mandataires de la natioii, qui sont 
à la merci d'un comité, tiennent à leur tour le gouvernement de leur 
choix dans une étroite dépendance. Ils ont besoin de lui pour s'acquit- 
ter des engagemt-ns qu'ils ont pris et pour satisfaire les pas.sions qu'ils 
ont promis de servir, sans les éprouver toujours. Us ont sans cesse une 
requête à présenter, quelque chose à demander, et ils demandent sur 
un ton impérieux. Tout refus les courrouce, et les faveurs qu'on leur 
octroie n-o. leur inspirent qu'une médiocre reconnaissance : le gouver- 
nement n'a fait que son devoir. 

Platon, qui a été souvent injuste pour la démocratie et qui en parlait 
sur un ton fort irrévérencieux, disait que les hommes d'éiat de SOQ 
temps étaient chargés de nourrir et d'apprivoiser un grand animal d'hu- 
meur diflicile, que tout l'art de la politique consistait à étudier les 
mœurs et les appétits du monstre, à deviner ses goûts, ses désirs, ses 
fantaisies, à découvrir où il ialiait le gratier pour lui être agréa:)le, à 
savoir par quels gestes, par quels claquemens de la langue on réussis- 
sait à l'amadouer. Le premier devoir d'un chef d'état, disait-il aussi, est 
de déclarer que tout ce qui plaît au grand animal est bien, que tout ce 
qui lui déplaît est mal, qu'il est un juge toujours compétent et toujours 
infaillible. Les temps sont bien changés. La démocraii© athénienne était 
une aristocratie, un régime de privilégiés, et les Périclôs comme les 
CléoLi avaient à régler leurs comptes avec une assemblée du peuple 
composée de vingt mille propriétaires d'esclaves. Dans nos grandes 
démocraties, il n'y a plus d'esclaves, grâce à Dieu, et le peuple ne se 
rassemble plus. Les gouvernemens modernes ne sont pas tenus de s'oc- 
cuper beaucoup du grand animal, lequel dans beaucoup de cas n'a pas 
d'opinion : l'indifférence n'en a pas. Quand ils parlent de l'opinion pu- 
blique, du vœu poptilaire, des désirs de la nation, il ne s'agit fort sou- 
vent que de l'opinion de tel ou tel, du vœu émis par un comité, du 
désir exprimé par quelque personnage influent dont on a peur. Mais leur 
situation n'en e-t pas plus commode. Peut-être était-il plus facile de 
faire entendre raison au grand animal qu'il ne l'est de contenter mïe 
dizaine de per^onnages influens, avec lesquels on ne t^aurait se brouiL- 
1er sans danger, et ceux qu'il importe le plus de satisfaire» ce sont les 
plus exigeans, ceux qui crient le plus fort, ceux qui joignent les sommar 
tions aux requêtes, ceux qui mettent volontiers leur bonnet de travers, 
surtout quand ce bonnet est un bonnet phrygien. 

C'est un grand avantage dans la vie que d'avoir un mauvais caractère. 
Il y a dans presque toutes les familles un hcmme déraisonnable, sus- 
ceptible, irascible, plein de difficultés; tout le monde saiplique à le 
ménager, on s'étudie à adoucir son humeur; on a de graads égards pour 



216 REVUE DES DEUX MONDES. 

ses nerfs, on parle bas devant lui, on lui cède la première place, et s'il 
consent à se déclarer satisfait, on lui sait un gré infini de sa condes- 
cend 'nce. Lfs gouvernenens démocratiques ne se donnent pas beau- 
coup de peine pour plaire aux gens modérés; ils les renvoient au témoi- 
gnage de leur bonne conscience, qui est chargée de les récompenser. 
En revanclie, ils se soucient beaucoup de se faire agréer par les exagé- 
rés de leur parti. On a pour eux d'inépuisables complaisances, on ré- 
pond à leurs incartades par des aménités, à leurs injures par d'obligeans 
sourirt s, on s'obstine à leur tendre une main qui a été cent fuis repoussée. 
Quand ces atiabihàres ont d'aveniure un bon mouvement, quand ils 
renoncent à faire du tapage dans la rue, quand ils décommandent une 
maniiesiation dangereuse pour le repos public, quand ils ont la magna- 
niihiié de se soumettre à la loi comme tout le monde, on se récrie sur 
ce beau trait, on s'extasie sur leur sagesse, on ks donne en exemple 
à tonte la lerre, même aux honnêtes gens, on éclate en transports de 
reconnaissance, on verse des larmes d'attendrissement. Deviennent-ils 
trop exigeau'^, on parlemente av^c eux. Le gouvernement leur dit d'un 
ton modeste : « Je vous jure que dans le fond nous somu^es de votre avis. 
Sur quoi porie noire dissentiment? Il ne s'agit que d'une nuance; se 
fâche-t-on pour une nuance? Vous ne tenez pas assez compte de la dif- 
ficulté de notre situation; quand on est aux affaires, on découvre com- 
bien les choses sont compliquées. De grâce, mettez-vous à i otre place. » 
A quoi ils répondent: « Mais c'est précisément ce que nous demandons 
et ce qui finira par arriver. » C'est ainsi, qu'on voit souvent dans les 
démocraties un gouvernement composé d'bommes raisonnables, qui 
font leur principale élude de satislaire les gens déraisonnable-^, un gou- 
vernement modéré qui pactise sans cesse avec les immoJérés, de telle 
sorte que les opinions extrêmes deviennent le meilleur moyen d'arri- 
ver à tout. — (i Fâcheuse situation pour un état, s'écriait en 1873 un 
conservateur e-pa^noi, que de devoir son salut à la tempérance des 
fous ! » 

Si savoir céder à propos est la moitié de i'art de gouverner, on n'est 
pas un liomuie d'état quand on ne sait pas résister aux caprices de ses 
amis et à ses propres eutraînemens. Les sauvages ne sont contons que 
lorsqu'ils mandent leurs ennemis, et les passions politiques tiennent 
du sauvage. Sans contredit un gouvernement représente les idées et 
L^s principes du parti qui l'a mis au pouvoir, mais il représente aussi 
la paix publique, dont il répond, les intérêts généraux du pays, dont 
il est le garant, les droits des nnnorités dont il a la tutelle. Un gouver- 
nement qui ne s'occupe que de cultiver ses amitiés manque à la pre- 
mière de ses lâches, qui est de servir d'arbitre emre les partis et de 
De réduire personne au désespoir; mais, pour être arbitre, il faut être 
fort et se sentir capable de refuser quelque chuse à ses amis. 



LES GOUVERINEMENS DÉMOCRATIQUES. 217 

Les faibles cherchent à se donner Tapporence de la force en faisant 
des actes (rétourderie et l'appiirence de l'activité en tracassant beau- 
coup. Les démoTaties ont rhumeur iaipatiente, elles brusquent les 
aventures, elles veulent toucher à tout et tout faire à la fois, elles mé- 
prisent le passé, et on dirait qu'elles ne croient pas à l'avenir, elles se 
hâtent comme si le monde devait finir demain. Le pape Pie IX disait 
que le feu roi Victor-Emmanuel ne craignait pas Dieu, mais qu'une 
fois par semaine il avait peur du diable. C'est un redoutable inéiier 
que celui de législateur quand on a la crainte de Dieu, c'est-à-dire le 
respect de l'éiernelle justice; il n'en est pas de plus facile quand on ne 
traite qu'avec le diable, c'est-à-dire avec un parti à qui on veut com- 
plaire coûte que coûte. On s'agite, on se presse, on se prépare des 
repentirs. On promulgue des décrois qu'il f mdra révoquer, on accouche 
avant terme de lois qui ne seront pas viables. On ne compte pas avec le 
temps, on s'imagine qu'il ne fait rien à l'affaire, on ne songe pas qu'il 
mûrit tout, qu'il est le secret de tout, que le temps, c'est de l'espé- 
rance pour tout le monde. On prend quelquefois au pied levé des déci- 
sions de la dernière gravité et on n'a garde de réfléchir aux conséquences. 
On se flatte que les peuples se résignent toujours aux fiits accomplis; 
on oublie qu'il est des faits impo-sibles à accomplir, qu'on n'en trouve 
pas la fin. Arrive-t-il qu'on prenne une sage et utile mesure, la préci- 
pitation avec laquelle on procède lui donne l'air d'un mauvais coup. 

C'est une chose as?ez étrange de voir des sociétés fortes, puissam- 
ment organisées, dont le gouvernement plie à tous les vents, comme 
un roseau. Il n'est pas moins étrange de voir des nations qui ne s'oc- 
cupent de politique qu'à leurs momens perdus et dont le gouvernement 
réduit tout à la politique. C'est ce qui arrive souvent dans les démo- 
craties. La politique y joue un rôle exorbitant, elle s'y fait la part du 
lion, elle y préside à tout, mais principalement au choix des fonction- 
naires. Tels ministres consacrent leurs veilles à épurer indéfiniment 
leur personnel, qui ne leur paraît jamais assez pur. S'agit-il de nom- 
mer un juge de paix ou un percepteur, ils regardent non au mérite, 
mais aux opinions. La souplesse, la docilité, leur paraissent les pre- 
mières des vertus; ils professent un souverain mépris pour les connais- 
sances spéciales, pour les hommes de métier, vieillis sous le harnais; 
leur faveur n'est acquise qu'aux candidats bien pensans. lis ne peu- 
vent souffrir qu'on se retranche dans l'exercice paisible de sa profession^ 
ils n'admettent pas que qui que ce soit ait été mis au monde pour y 
rendre des arrêts et non des services. Un homme de beaucoup de cœur 
et de beaucoup d'esprit, qui a laissé à tous ceux qui l'ont connu un inef- 
façable souvenir et les plus vifs regrets, écrivait peu de temps avant sa 
mort : « Il est naturel qu'un gouvernement désire avoir une adminis- 
tration dévouée à son principe, mais il doit désirer avant tout une 



218 REVUE DES DEUX MONDES. 

bonne administration, des fonctionnaires qui sachent leur métier; or 
pour le savoir, il n'est pas mal de l'avoir appris. Un gouvernement 
doit être assez modeste pour ne pas croire qu'il confère avtc le titre la 
capacité. La grâce légitimiste, la gfâce bonapartiste, la grâce rt^pabli- 
caine, peuvent bien donner à un homme la foi, surtout la foi en lui- 
même; elles ne lui donneront pas les œuvres. L'enthousiasme, aidé de 
l'écriture, peut à la rigueur faire un garde champêtre, il aura de la 
peine à faire un ingénieur. Nous savons ce que c'est qu'un pont solide 
qui supporte les chargps et le choc des grandes eaux; nous ne voyons 
pas aussi bien ce que c'est qu'un pont républicain, et nous y regarde- 
rons à deux fois avant de passer dessus (1). » Après tout, si le pont 
\ient à crouler, on le rebâtira. L'essentiel est que le gouvernement 
puisse procurer à ses amis toutes les places qu'ils lui demandent et 
fournir aux députés tous les agens élecioraux dont ils ont besoin pour 
conjurer les inconstances du suffrage universel. Pourquoi l'état n'a-t-il 
pas encore racheté les chemins de fer? Les profanes ne voient dans un 
chemin de fer qu'un moyen d'aller plus vite; pour un député, c'est 
autre chose. Il se dit que si l'état avait racheté la ligne qui traverse 
sou arrondis-emeit, chefs de gare et hommes d'équipe recevraient 
l'ordre de travailler à sa réélection, qui lui paraît douteuse. Rien n'est 
plus propre à exalter son imagination, à exciter sa gourmandise; l'eau 
lui en vient à la bouche. 

Le régmie démocratique offre de grands avantages qu'on aurait bien 
tort de méconnaître. Il est plus conforme que tout autre à la justice et 
plus favoiable au bien-être, aux aises de la vie, à l'égale répartition 
du bonheur et de l'espérance. Il rend les peuples non-seuloment plus 
heureux, mais plus humains; n'a-t-on pas remarqué que les mœurs 
s'adoucissent à mesure que les conditions s'égalisent? Dans les circon- 
stances ordinaires, le penchant des démocraties ne les porte ni aux 
grandes perversités ni aux crimes éclatans; ce qu'il faut appréhender 
pour elles, c'est plutôt l'affaiblissement des caractères, le laisser-aller 
des volonié.-^, le goût du médiocre en toutes choses. « J'avoue, disait 
Tocqueville, que je redoute bien moins pour les sociétés démocratiques 
l'audace que la médiocrité des désirs. Ce qui me semble le plus à 
craindre, c'est qu'au milieu des petites occupations incessantes de la 
vie privée, l'ambition ne perde son élan et sa grandt ur, que les pas- 
sions humaines ne s'y apaisent et ne s'y abaissent en même temps, de 
sorte que chaque jour l'allure du corps social ne devienne plus tran- 
quille et moins haute.» 

Le gouvernement n'est pas seulement appelé à être l'arbitre des 
intérêts, il a aussi pour tâche de réagir contre les faiblesses d'une 

1) M. Bersot, dans un article du Journal des Débats du 8 janvier 1830. 



LES GOUVERNEMENS DÉMOCRATIQUES. 219 

nation qui s'abandonne, il doit travailler à élever son niveau, en la 
dotant d'une aristocratie de rictelligence; mais cette entreprise 
demande un esprit libre et une main vigoureuse. Le mal est que les 
gouvernemens démocratiques viennent en aide à la médiocrité, qu'ils 
se font ses complices, non-seul-ment en peuplant les administrations 
de fonctionnaires qui n'ont pas d'autre mérite que leurs opinions, mais 
en portant dans l'instruction publique des vues utilitaires et des mé- 
thodes d'un effet douteux. On ne peut trop les louer de leur solicitude 
pour les écoles primaires, de leur empressement à les muliip'ier par- 
tout, mais leur façon d'entendre l'ensei-^nement secondaire prête à la cri- 
tique. L'éducation classique reposait sur ce double principe que rien n'est 
plus utile en ce monde que l'inutile, et que les études les plus propres 
à fortifi;-r l'esprit sont les plus convenables à la jeunesse. Tout en l'in- 
struisant, on s'occupait surtout de lui apprendre à apprendre, et on 
avait découvert que les mathématiques et les humanités sont la meil- 
leure gymnastique de l'intelligence. Les démocraties se sont brouillées 
avec Montaigne; elles ne jugent plus comme lui qu'une tête bien faite 
vaut mieux qu'une tête bien pleine, qu'un instituteur avisé ne consi- 
dère pas un cerveau d'enfant comme un entonnoir où Ion peut tout 
verser pêle-mêle et sans choix, qu'il importe plus de forgt^r les esprits 
que de les meubler, « qu'on les rend servîtes et couards pour ne 
leur laisser la liberté de rien faire de soi, » qu'une cho-e bien sue 
et bien digérée profite plus à l'entendement que tous les à-p-Mi-près 
du monde. En réformant l'instruction publique, les démocraties se 
proposent de préparer tous les petits électeurs en espérance à bien 
remplir un jour leurs devoirs civiques, et en même temps elles tien- 
nent à meubler leur cerveau de tout'^s les connaissances nécessaiies à 
la consommation personnelle d'un citoyen qui se respecte et qui veut 
se m.ettre en état d'en remontrer à son curé. On leur enseignera dès 
Tâge de douze ans beaucoup de morale, les droits de l'iiouime et un 
peu de physique, un peu de chimie, un peu de zoologie un peu de 
botanique, un peu de géologie;, un peu de rninéialogie, un peu de 
tout. Rien de plus admirable que la science, pourvu qu'on l'en-^eigne 
scientifiquement; mais le moyen de rien démontrer à un apprenti 
physi'ien qui ne sait pas un mot d'algèbre et qui joue encore à la ma- 
relle? Aussi n'est-ce pas de cela qu'il s'agit; on eniend seulement 
réduire la science en une sorte de catéchisme que l'enfant appren- 
dra par cœur comme l'autre et qui est peut être destiné à remplacer 
l'autre. 

On peut se représenter un p^ys où renseignement primaire ne lais- 
serait rien à désirer et où les universités, pourvues des plus admir.ibles 
laboratoires, ne serviraient pas à grand chose, un pays où tout le monde 
saurait lire et écrire et dans lequel on n'écrirait et ne lirait rien qui 



220 REVUE DES DEUX MONDES. 

vaille, un pays où tout le monde saurait un peu de physique, un peu 
de chimie, un peu de géologie, un peu de botanique, et qui ne produi- 
rait ni un {irand physicien, ni un grand chimiste, ni un géologue de 
renom, ni un naturaliste éminent, un pays oiî tout le monde posséde- 
rait sur le bout du doigt le catéchisme de la libre pensée et où per- 
sonne ne penserait, un pays qui appliquerait avec profit les inventions 
des autres et qui jamais n'inventerait rien. On peut imaginer aussi une 
nation riche et prospère qui ne trouverait dans sa richesse ni le bon- 
heur, ni la gloire. Elle aurait des finances florissantes et des caisses 
bien remplies, et cependant elle souffrirait d'une sorte de stérilité 
latente, d'une secrète impuissance. Il s'y commettrait peut-être moins 
de délits qu'aille urs, mais il ne s'y ferait jamais rien d'extraordinaire, 
et les grandes vertus y seraient aussi rares que les grands crimes. Il 
n'y aurait pas de désordre dans les rues, mais il y aurait de l'incerti- 
tude et du trouble dans les esprits, faute d'une direction puissante 
et suivie. Elle vivrait tant bien que mal, elle éviterait avec soin toutes 
les funestes aventures, et elle passerait son temps à faire et à dire des 
choses médiocres. 

Peut-être s'accommoderait-elle de son sort, peut-être aussi fini- 
rait-elle par s'en la-ser et par s'en plaindre. Les nations sont pleines 
de contradictions que les hommes d'état doivent prévoir. Tantôt elles 
se livrent et tantôt elles se refusent; tantôt elles s'abandonnent avec 
mollesse à la main maladroite qui les pétrit, et tantôt elles lui échappent 
brusquement. Aujourd'hui elles donnent un blanc-seing à leur gouver- 
nement et le laissent pécher dix fois sans le citer à leur tribunal, de- 
main elles le traiteront avec la dernière rigueur, en s'indignmt de ce 
qu'il manque d'autorité au dedans et de prestige au dehors. Tour à tour 
elles chérissent leur médiocrité ou elles se sentent tourmentées subite- 
ment par de plus nobles appétits, leur cœur s'échauffe, leur esprit s'illu- 
mine, elles découvrent que l'homme n'est pas fait seulement pour vivre 
de pain. D'ailleurs, si riche et plantureuse que soit une démocratie, l'es- 
prit de parti finit à la longue par engendrer un secret malais©. Une 
administration com.posée d'incapacités compromet tôt ou tard la pro- 
spérité des affaires. Des lois qu'on fait et qu'on défait, des décrets qu'on 
promulgue et qu'on révoque, le décousu, l'inconséquence, atteignent 
fatalement les intérêts. La faibl^^sse n'entraîne pas toujours l'anar- 
chie, mais les gouvernemena faibles sont sujets à de fréquentes muta- 
tions. Comme le remarquait encore Tocqueville, « ils s'élèvent parce que 
rien ne leur ré-iste, ils tombent parce que rien ne les soutient, » et les 
peuples se prennent à douter de l'avenir et à rêver d'un pouvoir fort. 
Un Genevois célèbre du dernier siècle, las des troubles qui agitaient 
la parvulissime république, laquelle ne laissait pas de gagner beaucoup 
d'argent, nourrissait le projet d'émisrer; les pensées de l'homme sont 



LES GOUVERNEMENS DEMOCRATIQUES. 221 

si courtes qu'il se promettait de venir chercher le repos à Paris, sous 
régule tuiélaire de Louis XVI. Il disait :« Je ne suis pas ambitieux, je ne 
demande qu'à me cacher comme une puce; mais une puce est plus heu- 
reuse dans la crinière d'un lion que sur le dos d'un roquet qui passe 
sa vie à se gratter. » A de certaines heures, comme ce Genevois, les 
peuples voient passer dans leurs rêves des crinières de lions, et ils ont 
grand tort de caresser cette chimère, car les lions font toujours payer 
très cher leurs services. 

Les gouvernemens démocratiques sont à la fois les plus forts et les 
plus faibles de tous. Ils feraient bien d'user de leur puis-^ance pour 
combattre les défauts de la démocratie, au lieu de les favoriser et 
de les flatter; tout irait bien mieux s'ils employaient à se défendre 
contre Ituis amis une partie de la force qu'ils réservent tout eutière 
pour déiruire leurs ennemis. Il snffir^iit pour cela qu'ils eussent à leur 
tête un homme franc du collier, un homme qui sût vouloir. Il y a des 
momens oi!i les démo raties sont prêtes à s'agenouiller devant la force; 
elles devinent par unesote d'instinct que ce qui leur manque surtout, 
c'est le caractère, et nous admirons toujours ce qui nous manque. Un 
homme de caractère et de volonté, voilà assurément la plus précieuse 
aumône que le ciel puisse leur faire. — Un cheval pour mon royaumel 
mon royaume pour un cheval! s'écriait Richard III, — Il est des jours 
OÙ une nation qui se sent pauvre dans sa richesse en sacr lierait de 
grand cœur la moitié pour trouver un homme qui sache dire non. 

G. Valbert, 



CHRONIQUE DE LA QUINZAINE 



30 juin 1880. 



Comme il e.=t bien vrai, éternellement vrai, qu'on ne va jamais plus 
loin que loisqu'on ne sait pa-S où l'un va! Dès qu'on s'tst engagé si r 
ce chemin pc breux de l'inconnu, sans s'être tracé d'avance une direc- 
tion et des limite?, sans avoir une idée précise de ce qu'on doit ou de 
ce qu'on peu , ou même de C3 qu'on veut, tout devient pièg^; et écueil, 
tentation et péril. Les déviations commencent avec les incertitudes; les 
fautes s'enchaînent par une irrésistible logique; aux difficultés réelles 
et inévitables, avec lesquelles il faut toujours compt r, viennent s'ajou- 
ter les difficultés factices, inutiles ou irritantes, nées de la confusion 
des vo'ontés et des excitations impérieuses, des impatiences aveugles. 
Le désordre se met dans les conseils et dans la marche ; le mouvement 
prend bi ntôt une accélération redoutable, et Ton se retrouve tout à 
coup, sans y avoir songé, avec toute sorte de questions inso'ubles, en 
face de véritables impossibilités, dans une situation la veille encore 
favorable, le lendemain compliquée de toute façon et singidièrement 
compromise; on louche au poiiit où l'on ne peut plus ni avancer, ni 
reculer, ni même rester en place. 

Rien certes sous ce rapport de plus démonslratif, de plus saisissant 
que ce qui arrive aujourd'hui, que cet état indéfinissable où les com- 
plications s'accumulent de jour en jour, où sans raison, sans nécessité, 
pour obéir à cette sorte de fatalité d'agitation, on se plaît à créer, à 
préparer une Ciise aiguë dans un pays qui ne demande qu'àrest-ir tout 
entier au travail et à la paix. Rien de plus étrange que ce gâchis crois- 
sant, il faut bien dire le mot, et les dernières discussions qui se sont 
engagées dans les deux chambres sur l'amnistie, sur l'exécution des 



REVUE. — CHRONIQUE. 223 

décrets du 29 mars, ces discussions n'ont servi qu'à mieux préciser, 
à mieux mettre en lumière les élémens incohérens d'une situation où il 
n'y aura plus bientôt une issue raisonnable. Sait-on comment elle se 
caractérise et se délimite réellement, cette situation singulière? Elle a 
d'un côté l'amnistie qui a été vof'C p ir la chambre des députés, mais 
qui resre encore en doute devant le sénat, d'un autre côté la guerre 
aux communautés religieuses, qui va exciter les passions, qui conduira 
on ne sait où, —et en perspective, le ik juillet, une jouruée d'efferves- 
cence popii'aire qui deviendra ce qu'elle pourra, dont on commence 
dans tous les cas à se préoccuper. Le gouvernement n'a sans doute voulu 
ni n)ême peut-être prévu ce qui arrive. Le gouvernement que nous 
avons est pavé de bonnes intentions, c'est bien connu. C'est lui cepen- 
dant qui a tout fait parce qu'il n'a su avoir à propos ni une opinion 
décidée, ni une volonté précise, parce qu'il a laissé s'élever ou s'ag- 
graver d s questions qu'il aurait pu, avec un peu plus de résolut'on, 
douiner ou simplifier. Le gouvernement subit les conséquences de 
la condition équivoque et subordonnée qu'il s'est créée. Il a bien l'air 
parf( is de ne marcher qu'à conire-cœur, de sentir remuer en lui 
quelque velléité de résistance : il est aussitôt poussé en avant, il 
obéit à l'aiguillon qui le presse. Pour avoir cédé hier, il doit céder 
encore; il ne s'apparàent réellement plus, faute d'avoir accepté au mo- 
ment décisif les devoirs et la responsabilité d'une politique mûrement 
réfléchie. Il a proposé l'amnistie parce qu'il s'est cru menacé. Il a fait 
les décrets du 29 mars parce qu'il a cru désarmer certaines passions et 
parce que, dans l'intervalle des trois mois qu'il se donnait, il a espéré 
trouver une solution soit par la soumission volontaire des communautés 
religieuses, soit par quelque diversion imprévue. L'échéance arrive 
aujourd'hui, — elle arrive infailliblement un jour ou l'autre pour les 
politiques d'irrésolution, — et la difficulté pour le gouvernement est de 
savoir jusqu'où il sera conduit dans la voie où il est entré. Il peut être 
conduit fort loin justem^ nt parce qu'il ne sait pas où il va, parce qu'il 
ne dispose ni des événemens, ni même de ses propres volontés. 

Comment va-t-il maintenant en finir avec cette amnistie dont il a 
pris assez brusquement l'initiative il y a quelques jours et sur laquelle 
le sénat a encore à se prononcer? Certes, on ne peut en disconvenir, 
lorsqu'une pioposition de ce genre se produit sous la forme officielle, 
par l'initiative d'un gouvernement, la question n'est plus entière; elle 
est à demi résolue, tout au moins assez engagée pour ne pouvoir "être 
écartée sommairement, et, tout bien examiné, le mieux serait encore 
peut-être d'en finir comme on pourra, de façon à ne pas laisser se 
perpétuer un ennuyeux embarras. Quelques grâces de p'us sous le 
nom d'amnistie ne seront pas un péril pour l'ordre public, c'est vrai- 
S3mblable; mais ce n'est pas là évidemment la question, et ce qu'il y 



22Û REVUE DES DEUX MONDES. 

a de grave est moins dans la rentrée de quelques condamnés que 
dans la manière dont cette amnistie s'est présentée, dans la significa- 
tion qu'elle prend par son extension même, dans les calculs qui l'ont 
inspirée, dans les procédés qui ont été employés pour la mettre au 
jo ir. La vérité est que, telle qu'elle apparaît, cette amnisiie, au lieu 
d'être l'inspiration spontanée et opportune d'une politique supérieure, 
habilement généreuse, n'est qu'une concession d'imprévoyance et de 
faiblesse, une cote mal taillée entre les partis et un ministère, et c'est 
}à justement ce qui en fait une œuvre équivoque qui a tant de peine à 
aller jusqu'au bout. On ?ent qu'elle est née artificiellement, qu'elle 
ne répond à rien de sérieux, et que, loin de simplifier la situation, elle 
peut la laisser compliquée et aggravée de difficultés nouvelles. 

Lorsqu'il y a quelques mois, peu après l'avènement du ministère qui 
existe encore, M. le président du conseil avait à traiter la même ques- 
tion qui se { résentait sous la forme d'une proposition individuelle de- 
vant la chambre des députés, il prenait le soin de déterminer les con- 
ditions qui pourraient rendre un jour une mesure de haute clémence 
nationale réalisable. 11 traçait pour ainsi dire l'idéal de la situation oii 
l'anmisiie définitive lui semblerait possible. Il fallait que le calme et 
l'apaisement fussent complets sur la question, que l'amnistie cessât 
d'être en dehors des assemblées « un instrument d'agitation, ;> qu'elle 
ne fût plus présentée « comme un droit, comme une revendication et 
surtout comme une réhabilitation; » il fallait que l'opinion fût pré- 
parée à accepter cette grande mesure. Le chef du cabinet ne craignait 
pas d'ajouter qu'à défaut de ces conditions, une amnistie complète pour- 
rait être considérée, non comme un acte d'autorité supérieure, comme 
un gaî^e de stabilité, mais a comme le symptôme d'une politique moins 
prudente et moins ftrme. » M. le président du conseil parlait ainsi et 
il mettait dans sa démonstration une persuasive éloquence qui ralliait 
une majorité considérable. Que s'est-il donc passé depuis quatre mois 
qui ait pu modifier les résolutions du gouvernement! On nous permet- 
tra de ne pas prendre au sérieux les images de M. le ministre des affaires 
étrangères demandant si m les heures de l'histoire se marquent sur une 
horloge dont les aiguilles ne varient jamais. » C'est trop de modestie 
de prendre pour modèle les variations des aiguilles d'une horloge, c'est 
se tirer un peu trop lestement d'affaire. 

Au fond, de toutes ces conditions que M. le président du conseil énu- 
mértiit il y a quelques mois, qu'il considérait comme nécessaires pour 
la mesure qu'il propose aujourd'hui, quelles sont celles qui se sont si 
rapidement, si heureusement réalisées? Est-cequecet apaisement pro- 
clamé indispensable s'est accom[)li? Il faudrait vraiment une bonne 
volnnté rare pour préiendre que l'amnistie a cessé d'être un moyen 
d'agitation au moment même où un quartier de Paris livré au radica- 



REVUE. — CHRONIQUE. 225 

lisme vient de jeter comme un défia la loi, aux pouvoirs publics, l'élec- 
tion d'un condamné de la commune qui est encore à la Nouvelle-Calé- 
donie, qu'on se plaît à appeler un u forçat, » comme pour mieux accen- 
tuer la manifestation. Il faudrait un prodigieux opiiu)isme pour assurer 
que Tamnistie n'est plus considérée comme un droit, « comme une 
revendication » légitime, lorsque de toutes parts il y a une sorte d'ému- 
lation âpre et hautaine de « réhabilitation » des insurgés de 1871, 
lorsque, changeant tous les rôles, on s'est efforcé de diffamer la répres- 
sion de mai, de représenter l'armée de Versailles comme portant le 
massacre dans Paris. Tout cela s'est cependant fait sous nos yeux avec 
tranquillité, avec hardiesse. Est-ce que l'opinion générale du pays serait 
mieux préparée, plus vivement prononcée qu'elle ne l'était il y a quatre 
mois? Il suffît d'avoir vu depuis peu la province pour avoir la certiJude 
que l'amnistie ne répond à aucun mouvement réel d'opinion, pas même 
au vœu de beaucoup de républicains, qui restent plus froids, peut-être 
plus inquiets qu'où ne le dit. Le gouvernement lui-même devait bien 
avoir ses scrupules, puisqu'il y a peu de temps encore il en était à hési- 
ter, puisque personne n'ignore que, pendant quelques jours, il s'est 
épuisé en délibérations contradictoires et qu'il a paru un moment plus 
près d'une extension nouvelle du système des grâces que de l'amnistie 
pléuière. Il a fini par se décider pour l'amnistie : soit! Ce n'est point 
évidemment par une inspiration soudaine et spontanée ou parce qu'il 
a cru à la réalisation complète et définitive des conditions exigées il y a 
quatre mois par M. le président du conseil. Il faut parler franchement 
et voir la vérité là oiî elle est. C'est M. le président de la chambre des 
députés qui a dé-cidé l'évolution du gouvernement, qui a pressé cette 
marche u des aiguilles de l'horloge » dont M. le président du conseil a 
parlé. C'est M. le président de la chambre qui, après avoir aidé le minis- 
tère à arrêter son opinion, a enlevé le vote de l'assemblée elle-même 
par son intervention, par un discours retentissant. M. Gambetta a 
parlé, le ministère a obéi, la chambre a voté : c'est l'hisioire de cette 
proposition d'amnistie par laquelle M. le président de la chambre a 
espéré sans doute assurer sa position électorale à Belleville, et peut-être 
se délivrer dès aujourd'hui d'une affaire embarrassante pour mieux 
préparer sa candidature à la présidence de la république! 

Tout n'est cependant pas fini encore : que va-t-il maintenant arriver? 
Déjà on a pu remarquer que, dans la chambre des députés, même après 
le discours de M. Gambetta, il ne s'est trouvé qu'une majorité extrê- 
mement réduite pour repousser un amendement qui excluait de l'am- 
nistie les incendiaires et les voleurs. La question est bien plus grave 
devant le sénat, où le principe même de l'amnistie paraît être mis en 
doute, où la commission qui vient d'être nommée se compose en ma- 
jorité d'adversdires de la proposition du gouvernement. Le sénat, dans , 

TOME XL. — 1880, 15 



226 REVDE DES DEUX MONDES. 

la discussion publique et dans le vote définitif, ponssera-t-il iu?qu';iu 
bout 1 ■oppoiitioai qu'il a para manifester par le choix de ses commis- 
saires? Repreudra-t-il, sous forme de iransajctiou, 1 amendement qui a 
failli réussir dans la chambre des députés et qui tend à restreindre ks 
effets de l'amnistie en excluant les incendiaires et les voleurs? Accueil- 
lera-t-il une proposition qui aurait pour résultat de laisser au gouver- 
nement l'initiative et la responsabilité de l'amnistie ou des giâces 
amnistielles qu'il lui plaira d'accorder? Se bornera-t-il au contraire à 
sanciionner simplement la loi, par résignation, par des raisons toutes 
politiques, uniquement pour épargner un échec trop direct au minis- 
tère et pour éviter une crise? Tout est possible: il est clair seule- 
ment que l'instinct de l'assemblée est contre l'amnistie. De quelque 
façon que le sénat se prononce, voilà, dans tous les cas, on en convien- 
dra, une question singulièrement engagée, destinée à nue étrange for- 
tune ! On prétend qu'elle est mijre, M. Garabeita dit même dans son 
élégant langage qu'elle est « pourrie ; » on soutient qu'il faut en finir, 
qu'il faut se bâter de la voter dans l'intérêt de l'union du parti répu- 
blicain, pour ne pas laisser planer les souvenirs de la guerre civile sur 
les élections prochaines, pour inaugurer d'une manière définitive une 
ère de u conciliation et d'apaisoment. »0n prétend tout cela, et la pre- 
mière conséquence de cette proposition qu'on dit si nécessaire, si vive- 
ment attendue, si politique, c'est de remettre partout le désarroi, de 
faire éclater toutes les divergences, de rouvrir des perspectives de con- 
flits entre les deux assemblées, de surprendre, d'inquiéter peut-être 
la masse laborieuse et paisible du pays, en ne donnant satisfaction 
qu'aux impatiences irritées des partisans plus ou moins déguisés de la 
commune. Non assurément, ce ministère n'est pas heureux : il ne s'est 
pas douté qu'une mesure qui aurait pu à la rigueur être sans danger, 
si elle eût été librement accomplie comme un acte d'autorité et de 
force, ainsi que le disait autrefois M. le président du conseil, n'est qu'un 
péril de plus dès qu'elle est si visiblement un acte de faiblesse et de 
résipiscence. 

Ce qu'il y a de plus étrange, et on pourrait dire de plus choquant, 
c'est cette sorte de coïncidence que le gouvernement n'a pas recherchée, 
nous le voulons bien, qu'il s'est laissé imposer, entre l'amnistie qu'il 
propose pour les crimes de la commune et la guerre qu'il engage contre 
les ordres religieux par l'exécution des décrets du 29 mars. Les deux 
questions marclK-nt ensemble; elles occupent simultanément les assem- 
blées, et tandis que l'autre jour l'amnistie était débattue et votée dans 
la chambre des députés, une discussion aussi sérieuse qu'émouvante 
s'engageait dans le sénat au sujet des rigueurs qui menacent les con- 
grégations religieuses. A parler franchement, le ministère n'est pas 
plus habile et plus heureux avec ses décrets qu'avec sa proposition 
d'amnistie, et les récens débats, auxquels ont pris part M. le duc d'Au- 



REVDE. — CHRONIQUE, 227 

diffret-Pasquior, M. le duc de Broglie, M. Bocher, ont dévoilé une fois 
de plus la violente et périlleuse inconsistance d'une politique qui semble 
ne pas encore se rendre compte des difficultés qu'elle soulève, des 
crises qu'elle peut déchaîner dans le pays. M. le duc Pasquier, M. le 
duc de Broglie, ont parlé avec éclat. M. Bocher a précisé et résuraô 
cette situation du moment avec la netteté lumineuse de son esprit, avec 
cette sincérité émue qui fait le charme de sa parole; il s'est exprimé 
en libéral et en politique. Ce qu'il a défendu, c'est la liberté mise en 
cause et menacée par des mesures condamnées à être forcément arbi- 
traires et persécutrices, si elles ne restent pas impuissantes. 

A que^ propos donner en pleine paix publique ce signal de guerre 
et ouvrir cette triste campagne qui atteint à la fois les croyances 
religieuses et les sentimens libéraux? Qu'on ait sur les jésuites ou sur 
d'autres congrégations l'opinion qu'on voudra et qu'on se réserve de 
sauvegarder l'indépendance de l'état, de la société civile, soit, jusque-là 
il n'y a rien de plus simple. Est-ce que, aux yeux de certains républicains 
de peu de foi, la civilisation moderne, la société de la révolution française, 
seraient si faibles, si peu assurées qu'elles auraient à crain Ire quelques 
moines, qu'elles ne pourraient supporter la présence, la liberté de 
quelques ordres religieux? Où donc était la nécessité d'invoquer des 
mcpnres d'exception, d'aller chercher dans l'arsenal de tous les vieux 
régimes des dispositions surannées qui datent d'un ordre de civilisation 
ou d'un ordre politique tout différent, — sur l'autoriLé desquelles on n'est 
même pas d'accord ? Si les lois qu'on invoque n'existent pas, a prétendu 
l'autre jour le chef du ministère, les tribunaux le diront. — Si les lois 
existent, peut-on dire à M. le président de conseil, à quoi bon vos dé- 
crets? Ils sont inutiles, les lois elles-mêmes suffisent, il n'y avait qu'à 
ks appliquer. Si les lois n'existent pas, si elles ont cessé d'être appli- 
cables à un ordre nouveau, les décrets ne leur rendront pas la force et 
la vie, ils ne sont qu'un acte d'arbitraire. De toute façon, le gouverne- 
ment lui-même devait bien avoir ses doutes, puisqu'il s'est cru obligé 
de faire ses décrets du 29 mars sans s'apercevoir qu'il ne faisait que 
compliquer la question et se jeter tête baissée dans une aventure. 

Tout en vérité est bizarre et incohérent dans la marche de ces mal- 
heureuses affaires. Chose curieuse! pendant une année entière, on a 
enflammé les passions avec un article de loi proclamé indispensable. 
M. le ministre de l'instruction publique a parcouru toutes les routes de 
France avec son article 7 attaché à son chapeau! Sans l'article 7 excluant 
les jésuites de l'enseignement, tou!; était perdu; l'état, la république, 
la société moderne, la France, tout allait périr! Les lois anciennes ne 
suffiraient plus ou elles étaient jugées inapplicables. Il fallait au plus 
vite forger une or. ne nouvelle contre les jésuites! Le sénat s'est permis 
d'avoir une autre opinion, il a repoussé l'article 7, — - et aussitôt tout 



228 REVUE DES DEDX MONDES. 

change de face. Ce malheureux article 7, après tout, on n'en avait pas 
besoin, on avait les vieilles lois. L'article 7 n'interdisait aux congréga- 
tions religieuses que l'enseignement, les lois anciennes leur interdisent 
jusqu'à l'existence, c'est bien plus simple! Fort bien; mais alors si cet 
article 7 était si inutile, pourquoi agiter le pays pendant toute une année? 
pourquoi mettre la politique tout entière du pays à la merci d'une 
imagination de M. le ministre de l'instruction publique? Que signifie 
ce perpétuel décousu d'un pouvoir mettant les esprits en feu la veille 
pour conquérir un bout d'article proclamé indispensable et se souve- 
nant le lendemain qu'il est assez armé, qu'il a les lois de la monarchie 
et de l'empire? 

On ne s'est pas sans doute aperçu qu'en procédant ainsi on ne don- 
nait pas seulement l'exemple de la plus étrange inconsistance, on 
s'exposait à paraître offenser le sénat dans sa dignité, dans son indé- 
pendance en répondant à un de ses votes par une sorte de repré- 
saille. C'était inévitable, assure M. le président du conseil; le vote 
du sénat conduisait fatalement à cette extrémité. Dès que l'autre 
chambre réclamait l'application des anciennes lois, que pouvait-on 
faire? Ce qu'il y avait à faire? Il y avait tout simplement à maintenir 
devant la chambre des députés l'autorité des délibérations du sénat; 
il y avait à faire sentir à une majorité impressionnable et confuse, mais 
après tout cspable d'entendre la raison, que les pouvoirs publics doi- 
vent commencer par se respecter et par respecter la première des lois, 
la loi constitutionnelle, les garanties parlementaires. Il y avait à faire 
ce qu'a fait M. Dufaure en proposant une loi sur les associations conçue 
de manière à dégager ces délicates questions du fatras des législa- 
tion^ surannées et à les replacer sur le terrain du droit commun. 
On aurait du moins évité ainsi de se jeter dans la voie des mesures 
exceptionnplles et discrétionnaires. M. le président du conseil se plaint 
avec une certaine mélancolie qu'on méconnaisse ses intentions bif n- 
Veilîantes, qu'on ne lui facilite pas la modération, qu'on lui crée des 
embarras. Il a souscrit, il est vrai, aux décrets du 29 mars, il en con- 
vient, il y était obligé; il ne denaandait pas mieux cependant que d'ap- 
pliquer ces décrets avec douceur si on l'avait voulu. Les congrégations 
n'avaient qu'à se soumettre, à demander une autorisation que quel- 
ques-unes aur-aient peut-être obtenue. M. le président du conseil y met 
vraiiuf^nt un p^^u de candeur. D'abord ses bonnes intentions ne sont 
pas une garantie, et sa bonne volonté n'e-t pas une instiiution. Il n'é- 
tait peut-être pas bien sûr lui-même d'avoir une volonté, et il serait 
encore moins sûr de faire prévaloir cette voloné insaisissable au(irès 
des partis qui l'assiègent, même parmi ses co'Iègues; mais, de plus, 
il ne s'agit pas des intentions d'un ministre, il s'agit de la loi, du 
droit commun, de l'inviolabilité des croyances, de la liberté pour tous. 



REVUE. — CHRONIQDE. 229 

C'est tout cela qui sst sn jeu ians ces cruels conflits qui commencent 
à peine, dont il serait difficile de prévoir et de calculer les suites. 

Qu'en sera-t-ii en stîet? Il sst certain jusqu'ici que les congrégations 
de tonte sorte ont refusé de se prêter au rôle de subordination qu'on 
leur offrait; elles n'ont rien demandé, elles ont attendu en siletice, et 
le 29 juin est déjà pa-sé! Le gouvernement se trouve désormais fatale- 
ment conduit à cetie exirémité qu'il aurait voulu éviter, nous le croyons 
bien, qu'il s'est gratuitement, imprudemment créée, — où il est dbligé 
d'agir. Le jour qui vient de se lever a vu commencer partout, à Paris 
comme en province, l'exécution des décrets du 29 mars, et voilà la sin- 
gulière cantpagne qui s'ouvre sous le pavillon de la modération de M. le 
président du conseil 1 On fait la guerre aux moines, on va surprendre 
de paisibles religieux dans leurs cellules. On sera obligé de forcer quel- 
ques portes, de procéder par des sommations de police, d'escorter peut- 
être quelques prêtres. Ce sont des spectacles qu'on croyait ne plus 
revoir ! Tout se passera sans désordre matériel, c'est vraisemblable, il 
faut l'espérer. L'ébranlement moral n'est pas moins profond, les diffi- 
cultés qui commencent ne sont pas moins sérieuses, et dès le début on 
peut s'en apercevoir par les démissions nombreuses de magistrats du 
parquet qui, à Versailles, à Douai, à Lyon, dans beaucoup d'autres villes, 
refusent de s'associer à cette triste campagne. Le gouvernement n'en 
est qu'au premier jour de l'exécution de ses décrets, et déjà, s'il garde 
quelque sang-froid, quelque prévoyance, il ne peut plus s'y méprendre; 
il peut voir les sentimens qu'il blesse, les parties de la population qu'il 
s'aliène, comme aussi les instincts révolutionnaires qu'il soulève, qui 
lui offrent leur malfaisant concours. Ce n'est rien que quelques reli- 
gieux qu'on expulse, quelques couvens qu'on ferme, une église où l'on 
met les scellés par la main de la police. C'est beaucoup lorsque la 
conscience publique commence à se sentir remuée, et lorsque, dans ces 
crises dangereuses, le gouvernement apparaît plus ou moins comme 
l'allié, le complice ou l'exécuteur des plus mauvaises passions qu'il 
met en mouvement. Le ministère peut mesurer le chemin qu'il a par- 
couru depuis six mois et s'il est tenté encore de parler de ses bonnes 
intentions ou de ses embarras, il n'y a qu'une chose à dire : c'est qu'il 
s'est créé lui-même ces embarras en subissant toutes les conditions, en 
laissant s'aggraver une situation où, de faiblesse en faiblesse, il en 
vient à mettre toute sa politique dans l'exécution des décrets du 29 mars 
et dans l'amnistie. 

Que cette situation soit arrivée par degrés depuis quelque temps à 
être assez sérieuse pour inspirer des inquiétudes, pour donner tout au 
moins à réfléchir, ce n'est point douteux. Nous ne voulons pas dire 
qu'elle est irréparablement compromise, qu'elle ne peut plus être 
redressée: elle est assez grave pour que tous les esprits modérés qui 



230 REVDE DES DEUX MONDES. 

se préoccapent de ces déviations, de ces confusions croissantes de la 
politique n'hésitent pas à affirmer leurs opinions, à se concerter dans 
l'intérêt de la sécurité du pays aussi bien que des garanties libérales 
sans lesquelles la république ne serait qu'une honteuse dérision. 
Oh ! sans doute, nous le savons bien, les modérés, tout le monde en 
fait grand cas et les caresse au besoin. M. le président du conseil leur 
adressait l'autre jour les plus touchans appels et allait jusqu'à leur 
présenter l'iimnistie sous la forme séduisante d'une mesure conserva- 
trice : il tenait absolument à leur appui. M. Gambetta lui-même ne 
dédaignait de flatter le centre gauche de la chambre et de déclarer 
qu'il eavait « ce que valent, aux heures de péril, les hommes modérés 
etfvirmes. » 11 ne craignait pas d'avouer que ces « homuies modérés » 
avaient singulièrement aidé à rendre la république nouvelle possible 
et qu'il y aurait une a noire ingratitude » à l'oublier. Oai, a.-surément, 
les modérés, on les flatte quand on croit avoir besoin d'eux, et au be- 
soin on ne demande pas mieux que de leur faire leur place, une petite 
place dans la république; mais à quelle condition veut-on de leur 
alliance et consent-on à les ménager? Tout siu«plement à la condition 
qu'ils abdiquent, qu'ils suivent le mot d'ordre; à la condition qu'ils 
votent l'amnistie si on veut la leur imposer, et qu'ils se prêtent à voter 
l'article 7 ou à approuver les décrets du 29 mars si on veut faire la 
« guerre au cléricalisme. » S'ils ont par hasard la prétention de garder 
l'indépendance de leurs opinions, s'ils essaient de résister aux erupor- 
temens de parti, aux épurations à outrance, aux violences d'irréligion, 
oh ! alors ils ne comptent plus, ils sont traités en ennemis. Alors le sénat 
n'est plus une assemblée de sages, on le menace de marcher sur lui ou 
de le livrer au radicalisme jacobin. Les modérés ne sont plus que des 
cléricaux, — ou des « orléanistes, » c'est, à ce qu'il paraît, la dernière 
injure. Eh bien, c'est là une situation équivoque avec laquelle tous les 
modérés prévoyans doivent désirer en finir. Ils ont pu se prêter jus- 
qu'ici à bien des transactions pour laisser subsister cette apparence 
trompeuse d'une alliance de tous les groupes républicains. Le moment 
est venu où ils doivent accepter la responsabilité d'une action indépen- 
dante. Ils seront une minorité, des dissidens, des isolés, dira-t-on. C'est 
possible. Ils resteront dans le parlement et partout des hommes de rai- 
son défendant les conditions de l'ordre, des libéraux défendant pour tous 
les garanties de liberté, et la terrain où ils peuvent s'établir est tout 
indiqué : c'est celui de la constitution même, où peuvent se rencontrer 
tous les esprits sensés, prévoyans, patriotiques, défendant ensemble la 
paix, la France et tout ce qui peut en définitive rendre la république 
post-ible. 

11 est des spectacles qu'il faut parfois se donner, ne fût-ce que pour 
échapper un instant au tourbillon des incidens éphémère;-!, des vanités 
bruyantes et d«s importances factices. Le plus rare, le plus fortifiant de 



REVUEi — CHRONIQUE. 231 

ces spectacles est celui d'une grande et saine nature qui, au courant 
d'une longue carrière, s'est trouvée aux prises avec tontes les épreuves 
de la vie et du pouvoir sans se laisser ni atteindre ni déformer dans le 
tumulte des choses, sans rien perdre de son intégrité première. M. Gui- 
zot, comme d'autres de ses contemporains, a pu être l'objet de contes- 
tations passionnées pour son œuvre politique, pour ses idées, pour ce 
qu'il a fait et pour ce qu'il n'a pas fait dans son passage au gouverne- 
ment. Ce n'est plus là que du passé ; depuis longtemps le ministre a 
disparu, il avait disparu dès 1848 pour ne plus reparaître. L'homme 
même, en M. Guizot, offre un singulier et profond intérêt, qui a survécu 
aux événemens et aux révolutions. Lorsqu'au déclin de l'âge, il y a dôjà 
quelque vingt ans, il écrivait ses Mémoires, il semblait continuer encore 
un rôle public; il racontait son temps en historien, avec une certaine 
sobriété de détails personnels : il ne soulevait qu'à demi, par échap- 
pées, le voile sur lui-même. Ses meilleurs, ses plus intéressant mémoires 
sont peut-être dans ce livre tout récent, — Monsieur Guizot dans sa 
famille et avec ses amis, — qui a été inspiré à M'"" de Wittpar un senti- 
ment de dévotion filiale, qui est une suite de souvenirs, d'impressions 
et de lettres tout intimes. Ce n'est pas un homme nouveau qui se révèle 
dans ces pages, c'est toujours le même homme, mais replacé dans un 
cadre familier, dans la vie de tons les jours, vu au naturel avec ses 
goûts, ses mœurs, ses préoccupations, ses habitudes, ses affections. 
M. Guizot se plaignait un jour, sans amertume d'ailleurs, qu'on s'ob- 
stinât à faire de lui « un personnage tragique, solitaire, tendu, qui 
finira par devenir une espèce de légende, fausse comme toutes les 
légendes. » Les dehors du doctrinaire, l'accent superbe de l'orateur, 
ont souvent eu effet donné de M. Guizot une idée inexacte. Sous cette 
apparence rigide, un peu officielle, pourrait-on dire, il y avait une âme 
généreusement douée, humaine, accessible aux émotions pathétiques et 
aux tendresses intérieures; il y avait un homme dans toute l'étendue, 
dans toute la noblesse du mot. C'est l'intérêt de ce livre, dû à la piété 
filiale, de montrer cette partie intime, moins connue, d'une grande et 
retentissante existence. 

Ce sévère et puissant athlète de l'arène parlementaire, qui était tout 
a la fuis un historien, un philosophe, un politique, un orateur, avait 
ses cutles domestiques auxquels il se sentait invinciblement lié au 
milieu des luttes les plus ardentes et des agitations d'une vie labo- 
rieuse. M. Guizot n'avait pas connu son père, mort victime des fureurs 
révolutionnaires pendant la terreur. Il n'avait connu que sa mère, qui 
avait surveillé son éducation, son enfance austère, et dont l'iufluence 
avait certainement contribué à développer en lui les plus précieuses 
qualités du caractère et de l'esprit. Rien de plus touchant que les rela- 
tions de M, Guizot et de cette mère d'élite qui, après avoir suivi son 



232 REVUE DES DEUX MONDES. 

fils dans sa carrière agrandie, après avoir toujour? vécu auprès de lui, 
allait s'éteindre à Londres, au lendemain du naufrage de 1848. 

C'est à cette mère que M. Guizot faisait la conûdence de ses premiers 
projets d'avenir, de ses premières ambiiions, de même que, plus tard, 
c'est auprès d'elle qu'il trouvait un dévoûment passionné, souvent des 
conseils utiles. «Je crois la voir encore, a dil Sainte-Beuve, dans cette 
mise antique et simple, avec cettn physionomie forte et profonde, ten- 
drement austère, qui me rappelait celle des mères de Pori Royal... Je 
crois la voir encore dans le salon du ministr-î, où elle ne f<iisait que 
passer... » M'"^ Guizot représentait la gravité affectueuse et simple dans 
ce foyer oîi se mêlaient les joies et les deuils vivement resseniis. Ea 
peu d'années, M. Guizot avait perdu successivement les deux p^-rsonnes 
de m rite qui s'étaient associées à sa vie. M"* Pauline de Meulan et une 
de ses nièces; il avait perdu un premier fils mort dans l'éclat de s;» jeu- 
nesse. L'aiguillon de la douleur lui arracfiait partnis des accens pathé- 
tiques; il ne se consolait qu'à la vue des enfans qui lui restaient, qu'il 
entourait de ses affections. Dans les jours les plus occupés de son 
ministère, il trouvait le moyeu de passer quelques niomens auprès 
d'eux, auprès de sa mère. Quand les enfans étaient loin, il leur écrivait; 
il leur disait : « J' ne vous ai pas là pour aller cinq ou six lois par jour 
me délasser, me rafraîchir en vous voyant. C'est avec vous que j'ou- 
blie ma vie de travail et de lutte. 11 me semble en entrant chez vous 
que je laisse mou fardeau à Id porte... » Parfois à ses témoignages de 
tendresse paternelle il mêlait des leçons plus graves. Pendant son 
ambassade à LonJres, il racontait à une de ses filles une séance de la 
chambre des communes où l'on avait discuté sur l'Irlande et il ajoutait: 
« Prends toujours de l'intérêt à l'Irlande, mon entant. Ta mère lui en 
portail beaucoup comme à l'ancienne patrie de sa famille... Il y a cent 
cinquante ans que la faiwille de ton grand-père quiita lAngleterreà la 
suite de Jacques IL Ils fuyaient l'Angleterre parce qu'ils étaient catho- 
liques. Presque au même moment, les protesians fuyaient aussi la 
France. Aujourd'hui c'est un protestant qui représente la France à 
Lontlres.etil y tiouve des catholiques puissans dans cette même chambre 
des communes qui les chassait il y a cent cinquante ans. Tout cela, 
ma chère fille, c'est le fruit d'une raison plus éclairée, d'une religion 
mieux comprise... » Au plus fo't de ses luttes, M. Guizot se plaisait à 
cultiver ces jeunes esprits, à se créer par intervalles quelques jours de 
liberté qu'il allait passer au Val-Richer, dans cette campagne dont il 
s'était fait un paisible et aimable asile. 

Retiré de tout dès 1848, M. Guizot n'avait plus cherché à reparaître 
sur la scène. Il était resté l'homme de la famille et de la pensée libre, 
du travail assidu, dans une retraite animée par l'affection, noblement 
occupée par l'étude. Il ne se désintéressait d'ailleurs ni de son temps 



REVUE. — CHRONIQUE. 233 

ni de son pays; il les jugeait parfois avec sévérité, et dans une lettre 
à un de ses amis, il laissait échapper ces mots, qui ne sont pas sans 
à-propos :« L'indéiision et l'impotence sont les caractères du temps 
at'tut 1. Ils n'ont ni idée arrêtée ni volonté elficace sur rien de ce qu'ils 
font. Ils flottent et suivent le cours de l'eau. » L'habitude d'esprit de 
M. Guizot cependant était l'optiuiisine, la confiance. Il se décourageait 
peu pour son pays, même quand il était personnellement atteint, et 
dans un jour de crise plus violente, il écrivait : « Je crois très grave la 
maladie de notre société, et nous sommes dans une des plus honteuses 
phases de no;re maladie; mais je siis décidé à ne pas croire et je 
ne crois réellement pas que ce soit là le dénoûment de la glorieuse 
histoire de la France. Nous nous en relèverons.» La guerre de 1870 
l'avait rempli d'angoisse, et à la veille du conflit, il écrivait qu'il savait 
gré à M. Ttiiers d'avoir donné ses pathétiques avertissemens, d'avoir 
dit qu'il « tenait à l'honneur de sa mémoire. » M. Guizot, à la vue des 
cruels et rapides désastres de 1870, avait pu être ébranlé dans son 
optimisme, non dans son patriotisme, et au moment d'expirer, entouré 
de ses enfrins, de ses petiis-enfiins, il murmurait encore le nom de la 
France : « Il faut, disait-il, servir la France, pa^s malaisé à servir, 
imprévoyant et incon->tant : il faut le bien servir, c'est un grand pays. » 
Les politiques peuvent varier avec les circonstances; les chefs d'état 
et les ministres peuvent se tromper dans leurs combinaisons, cela s'est 
vu. La noblesse morale d'une grande vie, d'une âme d'élite s'exhalant 
dans un dernier souffle de patriotisme, ne trompe pas. Elle est toujours 
une lumière et un conseil 1 

Ch. de Mazade. 



ESSAIS ET NOTICES. 



Recueil des traités, conventions, lois et autres actes relatifs à la paix avec VA lle- 
magne, publié par M. Villefort, ministre plénipotentiaire, sous les auspices du 
ministère des affaires étrangères, 5 vol. gr. in-S»; Paris, Imp. nationale, 1872-79. 

Un homme ne peut guère mieux comprendre les événemens qui se 
déroulent sous ses yeux, qu'un soldat ne peut concevoir l'ensemble 
d'une grande bataille à laquelle il a pris part. Les choses auxquelles 



234 REVUE DES DEUX MONDES. 

on est mêlé n'apparaissent pas avec leurs justes proportions : tantôt on 
leur attribue une importance exagérée, tantôt on n'en saisit pas toute la 
valeur. Plus tard seulement, quand elles seront entrées dans le passé, 
ou pourra les apprécier avec leur portée exacte, parce qu'alors on en 
aura vu les résultats, qui sont ici le plus sûr critérium. 11 n'y a donc 
pas de véritable histoire des époques contemporaines : tout ce qu'on 
peut demander, ce sont les faits, les faits dans leur nudité, qui soat le 
squelette de l'histoire : plus tard viendront les appréciations, les juge- 
mens qui en sont le sang et la chair. 

C'est à ce point de vue des faits que le Recueil des traités, convention, 
lois et autres documens relatifs à la paix awc l'Allemagne se recommande 
à l'attention publique. xM. Villefort, ministre plénipotentiaire, qui a 
conçu le plan de ce grand ouvrage et qui vient de l'achever, a rendu 
par là un service signalé à tous ceux qui prennent intérêt aux affaires 
de la France. Sans doute tous les documens n'étaient pas inédits : il en 
est beaucoup qui ont déjà vu le jour : mais comment et où l'ont-iis 
vu ? Dans des journaux quotidiens dont chaque numéro pousse celui 
de la veille dans le néant. Il était nécessaire de coordonner les pièces 
éparses çà et là dans des collections de journaux qui deviendront de plus 
en plus rares et que leurs dimensions même rendront inaccessibles. 
C'était la seule manière de les sauver de l'oubli. Nous songions en par- 
courant ce vaste Recueil à la sûreté d'informations qu'il assurerait aux 
historiens de l'avenir, qui seront tentés d'étudier par le menu la sinis- 
tre période de nos annales, marquée par la guerre contre l'Allemagne et 
par l'insurrection de Paris. Et ce n'est pas seulement par les futurs an- 
nalistes de la France que ces textes seront utilement consultés. L'œuvre 
de M. Villefort a un intérêt plus actuel : elle s'adresse aux hommes 
d'état qui pourront y voir comment le gouvernement français a su faire 
face à la plus terrible crise qu'ait traversée la France depuis bien des 
années, — aux hommes d'affaires qui ont besoin de consulter journel- 
lement certains documens dont la connaissance est nécessaire pour la 
solution de mille questions pratiques, — au public enfin, j'entends le 
public instruit qui aime à se rendre un compte exact des choses, sans 
se borner aux données vagues et superficielles dont on se contente trop 
souvent. 

M. Villefort s'est mis à l'œuvre immédiatement après la guerre, sans 
penser alors que son travail prendrait les proportions d'un véritable 
monument. « Dans l'année qui a suivi la guerre, dit-il, on n'avait pu 
que pourvoir au plus pressé, satisfaire tout d'abord le vainqueur, et 
préparer la délivrance du territoire en rentrant dans un état normal 
et régulier : cette première besogne accomplie, une tâche immense 
restait à remplir pour consolider l'œuvie de la paix. Les intérêts publics 
et privés avaient été si profondément atteints par six mois de guerre 



REVUE. — CHRONIQUE. 235 

et de bouleversemens intérieurs, de telles transformations s'étaient 
opérées et s'imposaient au nouvel ordre de choses, le rétablissement 
du pays dans ses relations intérieures et extérieures était si ardemment 
poursuivi, qu'une foule de lois, de décrets, de mesures administratives, 
de projets de toute sorte allaient se succédant et apportant chaque 
jour une nouvelle pièce à rédifice de notre reconstitution. Il y avait une 
utiliié réelle et comme un devoir de patriotisme à rechercher le lien 
qui unissait tous ces actes dans un dessein commun, le relèvement de la 
France, à démêler et à grouper une masse de documens épars, connus 
aujourd'hui, oubliés demain, qu'il ne serait plus possible de retrouver 
sans de longues recherches... » Nous ne saurions mieux expliquer le 
mode dti composition qui s'imposait par la force des choses à l'auteur 
du Recueil. Il a réuni tout d'ubord les documens qui, par leur naiure, 
se rattachaient directement à la conclusion de la paix avec l'Allemagne : 
c'est-à-dire le traité de paix, les nombreuses conventions additionnelles 
qui le complètent et tous les documens relatifs à la préparation et à 
l'exécution des eui^agemens internationaux. C'a été l'objet de deiix pre- 
miers volumes, parus en 1872. Rien ne saurait donner une idée plus 
exacte des liens qui unissent aujourd'hui les peuples civilisés que l'exa- 
men des difficultés auxquelles donne lieu le rétablissement de ces liens 
lor qu'ils ont été brusquement rompus par la guerre. Cette première 
portion du Recueil est une sorte de code du droit international conven- 
tionnel en vigueur entre la Franca et l'Allemagne. On y voit vivre le 
droit international, tel qu'il est compris dans le monde moderne, c'est- 
à-dire avec ses tendances à la réglementation et la couiplexité singu- 
lière qu'il doit aux relations existant de nos jours entre les difféi^ens 
états. A côté d'un traité solennel de paix et d'amitié, qui eût suffi dans 
l'ancienne Europe pour que les rapports entre les peuples se renouas- 
sent régulièrement, mille détails sont aujourd'hui prévus et réglés par 
des conventions spéciales : les questions de limites et de douanes, le 
raccordement des chemins de fer et des canaux, l'entretien des routes 
sur certains points de la frontière, la protection des œuvres d'art et de 
littérature, l'exlradition des malfaiteurs, etc.Eafm l'abandon de l'Al- 
sace et d'une partie de la Lorraine a donné lieu à tout un ordre de sti- 
pulations particulières relatives au partage des dettes départementales, 
à la liquidation des comptes des personnes morales, à la nationalité des 
habitans. On ferait un curieux livre seulement en réunissant et com- 
mentant toutes les conséquences de la cession d'un territoire, telle 
qu'elle a lieu suivant les usages du droit des gens moderne. 

Mais si, en 1872, la paix était rétablie et les relations reprises, en fait et 
en droit, avec l'empire allemand, il s'en fallait de beaucoup quel i France 
fût revenue à son état normal, et M. Villefort a dû se remettre bientôt 
à l'œuvre potir nous montrer jusqu'à son achèvement ou peu s'en faut, 



2S6 BEVUE DES DEUX MONDES, 

ce qu'on peut appeler la liquidation de la guerre. Par ce mot, pris ici dans 
son acception la plus large, il faut entendre à la foislacquitiement des 
cinq mi liards à l'Allemagne, la réparation des dommages causés par la 
guerre étrangère et la guerre civile aux villes et aux particuliers, enOa 
la restauration de la puissance française par la réorganisation de l'ar- 
mée, la reconstitution d'une frontière fortifiée et d'un matériel de guerre 
à la hauteur des progrès de la science randerne. Les plus imporlans 
docuniens offici-ls relatifs à cette triple tâche sont contenus dans les 
trois derniers volumes; les uns sont repmdu ils in ea^ienso, les autres, 
dont les dimensions n'eussent pas permis une insertion iniégrale, sont 
condensés dans des résumés succincis. — Le tome m est spécialement 
consacré à la question des indemnités payées par l'éiat français pour 
réparer les dommages de guerre. On sait qu'à la suite de très intéres- 
santes discussions au sein de l'assemblée nationale, après avoir écarté 
l'idée de la réparation intégrale demandée par quelques orateurs, on a 
admis le principe du dédommagement partiel des dommages causés 
par les armées belligérantes. Il n'a été fait d'exception à la règle que 
pour les dommages causés par l'armée française opérant contie Paris 
insurgé; dans ce cas, un droit à la réparation intégrale a éié reconnu 
aux intéressés sur la demande de M. Thiers. Des sommes considéra- 
bles, plus de 900 millions, ont été réparties entre lesdépartemens, les 
villes, les communes, les particuliers, les chemins de fer, etc. Le 
tome IV s'ouvre par l'acquittement de l'indemnité de guerre à l'Alle- 
magne : il faut lire l'admirable rapport présenté à ce sujet à l'assemblée 
nationale par M. Léon Say, au nom de la commission du budget de 
1875; rien n'est saisissant comme cet exposé des difficultés qu'il a fallu 
vaincre et des précautions que l'on a dii prendre pour mener à bien 
les colossales opérations financières au succès desquelles était attachée 
la libération du territoire de la France. Si la vitalité d'un pays se me- 
surait seulement à sa richesse, nous aurions le droit de nous enor- 
gueillir d'avoir pu, sans crise monétaire, presque sans trouble dans les 
transactions intérieures, diriger sur l'Allemagne la plus énorme rançon 
qu'aucun peuple ait jamais payée. Le même tome iv contient encore 
les lois relatives à la réorganisation de l'armée, aux forteresses, et, à ce 
propos, l'étude du compte de liquidation, espèce de budget extraor- 
dinaire pour lequel les ressources n'ont jamais manqué. G'e^t ce 
compte de liquidation qui a permis au ministère de la guerre de cou- 
vrir d'ouvrages défensifs notre nouvelle frontière de l'est, de faire de 
Paris le centre d'une région puissamment fortifiée, et d'emplir en même 
temps nos arsenaux d'armes et de munitions. — Au tome v et dernier 
ont été renvoyés tous les documens qui, par leur date, n'avaient pu 
être insérés à leur place dans le cours de la publication. 
Nuus venons de montrer l'ordre général de ce vaste Recueil, Nous 



REVUE. — CHRONIQUE. 237 

avons également indiqué les conditions dans lesquelles le travail avait 
été exécuté : c'est dire que le plan d'ensemble n'a pas pu être exacte- 
ment suivi. L'auteur a voulu prévenir lui-même le reproche de man- 
quer d'ordre qu'après un examen sommaire on serait peut-être tenté 
de lui adresser. Dans une remarquable préface insérée en tête du 
tome V sous le titre trop modeste d'Avertissement de l'éditeur, il re.connaît 
que « les documens mis au jour à des époques diverses se trouvent sou- 
vent divisés ou dispersés dans plusieurs volumes de telle sorte que, pour 
voir l'ensemble, il est nécessaire de se reporter d'un tome à l'autre. De 
là un défiut d'unité... » Cette unité, M. Villefort a eu l'heureuse idée 
de la rétablir au moyen d'une table systématique qui englobe toutes 
les matières en les répariissant en huit parties. On voit ainsi se dégager 
en quelques pages toute la synthèse de l'oeuvre, et chaque document 
vient ici prendre la place qu'il aurait dû logiquement occuper dans l'ou- 
vrage. 

George Cogordan. 



Vaugelas, Remarques sur la langue française. Nouvelle édition par M. A. Chassang, 
inspecteur-général do l'instruction publique, 2 vol. in-8j Paris, Baudry, 1880. 

Au-dessus ou à côté de ceux qu'un contemporain a appelés /es Grotes- 
ques, il y a eu, dans la première partie du xvn* siècle, beaucoup d'au- 
teurs qui ont brillé d un vif éclat et qui sont aujourd'hui tombés dans 
l'oubli. On ne connaît plus ni Conrart, ni Godeau, ni Chapelain, ni 
Gnmbauld; on n'a jamais perdu de vue le nom de Vaugelas. Il doit 
peui-êtie sa popularité à quelques vers des Femmes savantes; il n'a 
jamais ce^sé toutefois d eire apprécié par les doctes. Molière même ne 
devait pas rendre Vaugelas responsable des sottisrs des Précieuses ridi- 
cules : le grammairien devait trouver grâce devant l'homme de génie. 
Pour sen convaincre, il suffit de relire Vaugelas lui-même. Cette 
lecture est facile, attrayante; M. Chassang n'a rien négligé pour 
nous y engager. Il ne faudrait pas croire du reste que les Remarques 
sur la longue française eussent le moindre point de ressemblance avec 
ces horribles manuels qui ont eu longtemps la prétention, sans art 
aucun, de nous apprendre l'art de parler et d'écrire correctement. Il y 
a dans l'homme et dans l'œuvre un air de bon ton, de gravité s^ins 
raideur, mais non sans élégance, qui plaisait autrefois et qui ne déplaît 
pas aujourd'hui. Disons ici un mot de l'un et de l'autre. 



238 REVUE DES DEUX MONDES, 

Claude Favre, baron de Péroges, sieur de Vaugelas, né à Meximieux, 
petite ville de l'ancienne Bresse, le G janvipf 1685, était le deuxième 
fils du président Antoine Favre, l'ami de François de Sales. Voici son 
portrait d'après Pellisson. « C'était un homme, dit-il dans son Histoire 
de r Académie, agréable, bien fait de corps et d'esprit, de belle taille; il 
avait les yeux et les cheveux noirs, le visage bien rempli et coloré. Il 
était fort dévot, civil et respectueux jusqu'à l'excès, particulièrement 
envers les dames. Il craignait toujours d'offenser quelqu'un. » Des 
autres renseignemens que nous avons sur Vaugelas, il faut conclure 
que c'était un honnête homme, comme l'eotendait le xvu« siècle, con- 
sciencieux, travailleur obstiné, écrivain exact et non sans esprit. Jadis 
son père avait obtenu pour lui une pension de 2,000 livres; mais la 
pension fut supprimée, puis rétablie par Richelieu, et toujours fort 
inexactement payée. Aussi Vaugelas fut-il toute sa vie criblé de dettes. 
Il ne savait pas demander: il savait cependant bien remercier. On ne 
rappellera jamais assez sa douce et fine réponse au cardinal de Riche- 
lieu, qui, en lui rétablissant sa pension, ajoutait : « Eh bien ! vous n'ou- 
blierez pas dans le Dictionnaire {de V Académie, dont la rédaction était 
confiée à Vaugelas), le mot de pension. — Non, monseigneur, répondit 
le grammairien -gentilhomme et moins encore celui de reconnais- 
sance. » Néanmoins Vaugelas vit et meurt pauvre, alors que le terrible 
cardinal , qui battait Cavoye , le capitaine de ses gardes , était géné- 
reux autant qu'Henri IV était ladre. Timide et crédule, voilà l'homme! 
Tout autre est l'écrivain. 

Les grammairiens ont une place dans l'histoire de la littérature fran- 
çaise; celle de Vaugelas notamment y est bien marquée. Il vint à son 
heure. Les Remarques sont de 1647; c'est l'époque oii tous les lettrés se 
portent vers l'élude de la langue. Après le xvi" siècle, qui roule pêle- 
mêle l'or et la boue, un travail d'épuration est nécessaire. Malherbe 
commence, tout le monde suit. Ce n'est pas seulement dans la « chambre 
bleue » de l'incomparable Arthénice, c'est dans vingt salons qu'on s'ap- 
plique à rendre sa pensée dans les meilleurs termes. Il y eut alors les 
vraies précieuses; il y eut aussi plus tard, mais plus tard seulement, 
après Vaugelas, les précieuses ridicules, ces dernières surtout, après 
1648, date où finit l'hôtel de Rambouillet. L'Académie, qui, sous la pro- 
tection de Richelieu, s'était constituée en compagnie officielle pour 
(( nettoyer la langue des ordures qu'elle avait contractées, » était à la 
tête de ce mouvement de réformation. Elle chargea Vaugelas de tra- 
vailler à son Dictionnaire; en même temps, il écrivit ses Remarques. 
Que devaient-elles être? 

Correct dans son langage comme dans sa tenue, habitué du fameux 
hôtel, ami de Patru et de Conrart, « vieilly dans la cour, » moleste, 
patient sans être décisif, Vaugelas était fait non pour régler, mais pour 



REVUE. — CHRONIQUE. 259 

régulariser les faits de langage, pour constater la valeur des mots, pour 
dresser leur acte de naissance ou leur acte de décès. Ce n'est pa^ un 
réformateur, un promoteur d'idées nouvelles, non, il fut, comme Gon- 
rart (1), son ami, probableiuent aussi son bienfaiteur, une sorte de 
greffier, de secrétaire de la langue. Il faut lire maintenant dans 17/i'î'o- 
duction si sobre et si ferme de M. Ghassang comment le grammairien 
comprit sa tâche, quelle fut sa doctrine (car il a une doctrine), en quoi 
il a mérité les éloges et les critiques des contemporains et de la pos- 
térité. 

Vaugelas prend l'usage pour maître, en cela il est inattaquable; 
mais c'est un usage particulier, celui de la cour, des honnêtes gens : 
le peuple n'existe pis pour lui. « Au reste, quand je parle du honusage, 
j'entends parler aussi du bel usage, ne mettant point de différence en 
cecy, entre le bon et le beau; car ces remarques ne sont pas comme 
un dictionnaire qui reçoit toutes sortes de mots, pourvu qu'ils soient 
françois, encore qu'ils ne soient pas du bel usago, et qu'au contraire 
ils soient bas et de la lie du peuple.» (T. r% p. 25.) Nous sommes loin 
des crocheteurs du port au Foin auxquels Malherbe renvoyait brusque- 
ment ses disciples. Vaugelas n'est cependant pas un puriste,, un partisan 
du raffinage; mais il incline trop au style noble. G'est par là qu'il est 
attaquable et qu'il a été attaqué; c'est cette tendance naturellement 
qu'ont exagérée les Philamintes et les Bélises. D'oii vient cependant 
cet engouement pour Vaugelas en 1672? C'est qu'en 16/i7 les Remarques 
ont frappé tout le monde par leur justesse. Eu effet, l'œuvre du gram- 
mairien existe, elle est réelle, et son influence sur la langue et l'ortho- 
graphe est considérable : Sainte-Beuve en fait un fourrier de Racine. 
Sans doute il se trompe souvent dans la pratique, il s'appuie sur de 
faibles autorités en jurant par le cardinal du Perron et son M. Goeffeteau, 
évêque de Marseille; il prend à tort quelquefois le ton de l'oracle; mais 
que de fois aussi il voit juste! Que de fois même il devine juste! Non, 
impossible de taxer avec Ménage « de haute impertinence » 

Qu'un étranger ot Savoyard 
Fasse le procès à Ronsard ; 

le goût de la pureté et de la correction semble avoir été toujours domi- 
nant dans ce petit pli de terrain aujourd'hui français. 

En parcourant les deux volumes que M. Ghassang offre au public, on 
se plaît à voir le grammairien épier, peser, expliquer, le sens exact des 
locutions et des mots, et parfois comme tirer leur horoscope ; il ne nous 

(1) C'est la vraie orthographe du Bom, et aon Conrard; que M. Chassang nous per- 
mette cette petite rectification. 



240 REVUE DES DEUX MONDES. 

déplaît même pas de le voir se tromper. Volontiers on se mettrait à 
discuter avec lui : les questions de langue, d'orthographe, de pronon- 
ciation ont toujours eu le don en France de nous intéresser. «Oui, mon- 
sieur Vaugelas, lui dirait-on, vous avez raison d'établir une différence 
enwe propriété et propreté. (T. f, p. 57.) Les Parisiens de voire temps, 
comme ceux du nôtre, avaient tort de parler du bout des dents et de 
dire merry pour marry, et au contraire les provinciaux de dire norrie 
pour nourrie. Quoi que vous en pensiez, la postérité emploiera péril 
imminent, non éminent.{?. 411.) Que vous êtes bon prophète, quand vous 
prédisez un brillant avenir à sécurité (p. 113), que Patru, l'élégant 
Patru, ne trouve pas français! Mais se condouloir passera. Nous laisserons 
filial pour adopter filleul. Nous écrirons gangrène et prononcerons le 
mot comme il est écrit, non cangréne. EnQn banquet est et restera fran- 
çais; si vous viviez de notre temps, il vous serait bien facile de vous en 
convaincre. » Et ainsi de suite I 

Chacun de ces mots, chacune de ces locutions, sont étudiés avec 
autant d'intelligence que de sollicitude. M. Ghassang fait suivre les 
Remurques de Vaugelas des observations de Patru, de Thomas Corneille 
et de l'Académie française. Les /îemargu,es ont en effet été réimprimées 
plusieurs fois dans le xvn*et le xviii* siècle; mais le nouvel éditeur a pris 
soin de nous donner le texte original de 1647 et de restituer l'orthographe 
et la ponctuation de la même édition. Ainsi il rectifie et complète le 
travail de ses devanciers. De plus, il ajoute aux anciennes Remarques 
des Remarques inédites tirées d'un manuscrit rongé par les rats, opici 
mures. Enfin il a eu la bonne fortune de mettre la main sur une clé 
inédite trouvée dans les manuscrits de Conrart. Les notes, quoique 
trop discrètes, en sont une autre aussi précieuse. Donc, grâce à 
M. Ghassang, nous avons là un Vaugelas original, complet, restauré, 
remis dans son cadre, — bel hommage rendu à un ancêtre, pour ainsi 
dire, par un des plus dignes et des plus savans grammairiens de l'école 
nouvelle. 

Auguste Bourgoin. 



Le directeur-gérant, C. Buloz, 



L'ALSACE-LORRAINE 



ET 



L'EMPIRE GERMANIQUE 



H. 

LA MISSION DE M. DE MANTEUFFEL. 



Nous avons indiqué, dans un précédent travail (1), les principales 
causes qui font obstacle à la germanisation de l' Alsace-Lorraine et 
les raisons qui nous portent à douter que l'Allemagne réussisse à 
établir entre conquérans et conquis ces liens de mutuelle con- 
fiance et de réciproque sympathie sans lesquels la conquête mo- 
rale ne saurait passer pour accomplie. Il nous reste à examiner si, 
à défaut de l'union intime qu'une entière communauté de sentl- 
mens, d'intérêts et de vues serait seule capable de produire, l'em- 
pire germanique ne peut pas espérer du moins accoutumer ces 
populations à leur sort et les amener à un degré de résignation 
suffisant pour que l'Alsace-Lorraine se taise, que l'Allemagne se 
rassure et que l'Europe acquiesce et oublie. 

Le nouveau régime qui vient d'être inauguré sous la haute direc- 
tion du feld-maréchal de Manteuffel e^t-il propre à favoriser cette 
œuvre d'apaisement, en vain poursuivie par l'Allemagne tandis que 
sa propre grandeur était, plus qu'aujourd'hui, dans tout son éclat? 
L'Alsace-Lorraine s'engage-t-elle désormais dans une condition 
pohti que et administrative assez stable el assez normale pour 

(1) Voyez la Revue du 15 avril. 

TOME XL. — 15 JUILLET 1880. 16i 



2h2 REVUE DES DEUX MONDES, 

permettre à l'Europe, avide de tranquillité et de paix, de se désin- 
téresser d'un état de choses qu'elle a laissé se constituer contre 
le vœu d'une population de quinze cent mille âmes, moins res- 
pectée dans ses droits que les « infortunés » Bulgares? Faut-il 
qu'Alsaciens et Lorrains fassent leur deuil de leurs espérances 
secrètes et qu'ils se considèrent comme irrévocablement sacrifiés à 
une politique qui a converti le principe, faux peut-être, mais assu- 
rément généreux, du droit des peuples de se grouper conformé- 
ment à leurs affinités, en un système d'asservissement fondé sur de 
prétendues communautés de race? Serait-il vrai que le droit des 
nationalités puisse, au gré du plus fort, devenir un devoir? Ou bien, 
Lorrains et Alsaciens ne sont-ils pas plutôt autorisés à penser que 
leur calme obstination dans la résistance n'aura pas été tout à fait 
stérile, et que l'heure n'est peut-être pas loin où l'Europe, tou- 
jours inquiète et encore divisée, reconnaîtra que la paix ne pourra 
véritablement renaître et s'afi'ermir tant qu'ils seront eux-mêmes 
retenus sous le joug, au cœur du monde civilisé, et tant qu'elle 
persistera, faute de pacifique entente, à laisser le champ libre à 
une politique égoïste, mauvaise et sans issue, qui n'a déjà produit 
que trop de détestables fruits ? 

Il y a, ce nous semble, plus d'un enseignement à tirer de la 
question alsacienne; nous essaierons d'en dégager quelques-uns, 
après avoir exposé le fonctionnement de l'organisation nouvelle et 
indiqué les résultats qu'il est permis à l'Allemagne et à l' Alsace- 
Lorraine d'en attendre. 

I. 

La nouvelle organisation politique introduite en Alsace-Lorraine 
depuis le 1*"' octobre 1379 offre tous les dehors d'un régime régu- 
lier de gouvernement constitutionnel et représentatif. Au sommet 
de la hiérarchie est placé un lieutenant impérial (telle est la signifi- 
cation exacte du titre de stiitthaltcr attribué à Àl. de Manteuffel), 
délégué direct de l'empereur, auquel il a seul à rendre compte de 
ses actes et qui lui a personnellement transmis la presque totalité 
de ses propres pouvoirs souverains, civils et militaires, dans le 
gouvernement de l' Alsace-Lorraine. Au-dessous du statthaltei\ 
l'administration responsable est représentée par un ministre secré- 
taire d'état, ayant pour auxiliaires quatre sous-secrétaires d'état 
entre lesquels sont répartis, groupés en autant de sections, les 
divers départemens ministériels. Latéralement, un conseil d'état 
est investi d'attributions analogues à celles que ce corps ex^^rce 
suivant la législation française, à l'exception toutefois du conten- 
tieux administratif, qui reste dévolu à un corps spécial, existant 



l'a LS ACE-LORRAINE ET l'EMPIRE GERMANIQUE. 2A3 

depuis 1871 sous le nom de conseil impérial. L'organisme est 
complété par le Landcsmissrhuss, ou délégation provinciale, dont 
nous nous occuperons plus particulièrement tout à l'heure et qui 
constitue l'élément représentatif dans l'ensemble du système. 

Tel est, dans ses traits essentiels, le nouveau régime dont l' Alsace- 
Lorraine vient d'être dotée. 11 marque, si je compte bien, la sixième 
ou septième étape dans le provisoire que l'Allemagne a fait faire 
à cette province depuis le jour où un « ordre du cabinet, » daté 
du quartier général d'Herny, le Ih août 1870, et complété huit 
jours après par une lettre que le roi de Prusse adressait de Pont- 
à-Monsson à M. de Bismarck, constituait le gouvernement général 
d'Alsace etde Lorraine, dans les limitesmêmes qu'a consacrées; lus 
de six mois plus tard le premier article des préliminaires de paix (1). 

Si l'on compare l'organisation nouvelle aux divers régimes sous 
lesquels l' Alsace-Lorraine a été successivement placée depuis dix 
ans, — dictature pure et simple sous un gouverneur général 
militaire assisté d'un commissaire civil; dictature tempérée par 
l'institution d'un président supérieur délégué direct du chancelier 
de l'empire; régime constitutionnel restreint par des lois d'excep- 
tion; admission du pays à envoyer des députés au Reichstag; 
création d'un comité consultatif à Strasbourg et d'une section spé- 
ciale pour l' Alsace-Lorraine près la chancellerie impériale de Ber- 
lin, etc., — il faut reconnaître que le pas qui vient d'être fait a 
tout au moins le mérite d'avoir enfin donné au k pays d'empire » 
un ensemble d'institutions politiques et administratives suffisam- 
ment homogène pour que ceux qui s'en tiennent aux apparences 
y puissent voir tous les élémens d'un régime légal acceptable et 
même libéral dans une certaine mesure. 

Toutefois on revient vite de cette bonne impression première 
lorsque, examinant la force relative des rouages et des régulateurs du 
mécanisme, on cherche à se rendre con:ipte de son fonctionnement. 
Tout d'abord on reconnaît alors que ce n'est pas dans l'intérêt de F Al- 
sace- Lorraine qu'il a été imaginé, maisbien dans l'intérêt exclusif du 
gouvernem.ent et de ses fonctionnaires. Comme toutes les réformes 
antérieures, celle qu'a opérée la loi du h juillet 1879 provient uni- 
quement du désir de supprimer certains frottemens qui paraly- 
saient l'énergie de l'action administrative. Il importait d'arriver k 
mettre fin au dualisme que les régimes précédens avaient laissé 
subsister et qui retenait en toutes choses l'administration centrale 
de Strasbourg sous la dépendance de la chancellerie de Berlin, 

(1) On ne saurait trop rappeler ce fait, qui établit d'une manière irréfutabie que, 
bien avant Sedan et la reddition de Strasbourg et de Metz, le gouvernement prussien 
avait déjh. arrêté l'étendue des revendications territoriales auxquelles il était résolu, 
pour pou que le sort des armes lui permît de dicter ses conditions. 



2AA REVUE DES DEUX MONDES. 

dont les résolutions étaient dictées de trop loin pour être toujours 
sages, opportunes et suffisamment promptes. M. de Mœller, qui, 
jusqu'au mois d'octobre dernier, a rempli, non sans mérite, pendant 
près de huit années, les hautes et ingrates fonctions de président 
supérieur de l'Alsace-Lorraine, n'avait pas une autorité personnelle 
assez grande pour avoir osé secouer, autant qu'il l'eût fallu, la 
gênante tutelle sous laquelle le tenait une bureaucratie directe- 
ment inspirée par M. de Bismarck. Il y avait pourtant nécessité 
administrative et urgence à modifier cet état de choses en transfé- 
rant dans le pays même les autorités véritablement dirigeantes; 
mais pour réaliser cette réforme, que le gouvernement avait tous 
motifs de désirer et de poursuivre, il fallait d'abord trouver 
un personnage assez haut placé dans la hiérarchie et dans l'opi- 
nion pubhque pour que l'empereur pût l'investir des attributions 
d'un chef suprême, chargé de représenter en Alsace- Lorraine le 
principe souverain. Les autonomistes, que M. de Bismarck voyait 
avec plaisir prendre l'affaire à cœur et auxquels il laissait croire que 
c'était l'avènement du régime de leurs rêves qu'il s'agissait de 
hâter, osèrent élever leurs regards jusqu'au pied du trône impérial 
et demander qu'on leur donnât pour vice-roi le prince héritier en 
personne; mais l'attentat de Nobiling et la régence qui en fut la 
suite vinrent trop tôt leur montrer ce que leur féale ambition 
avait de chimérique. M. de Bismarck se chargea de suggérer une 
solution plus pratique en proposant à l'empereur la combinaison 
qui a été en définitive adoptée ; nous verrons plus loin ce que le 
choix de la personne de M. de Manteuffel a eu de profondément 
politique dans la pensée du chancelier impérial. 

Ce point réglé, rien ne s'opposait plus à la translation à Strasbourg 
de l'ensemble des services jusqu'alors concentrés à Berlin entre 
les mains de M. Herzog, directeur des affaires alsaciennes à la chan- 
cellerie de l'empire et qui est maintenant devenu ministre d'état 
en résidence en Alsace-Lorraine. Supprimer les SOO et quelques 
kilomètres que les moindres affaires avaient à parcourir plusieurs 
fois avant d'aboutir fut l'idée dominante de l'organisation nou- 
velle ; le reste n'a été que détails et changemens d'étiquettes. 
Sans la complicité naïve des autonomistes, le gouvernement alle- 
mand n'aurait peut-être pas encore osé réaliser une aussi impor- 
tante réforme qui, sous des apparences de décentralisation, fortifie 
considérablement sa propre action, en lui permettant désormais 
d'imprimer à la machine administrative une marche plus réguhère 
et plus suivie. A son point de vue, le progrès est manifeste ; on 
n'en saurait dire autant si l'on envisage les intérêts de l'Alsace- 
Lorraine. — J'aurai à indiquer plus tard à quoi se réduiront dans 
la pratique l'action personnelle de M. de Manteuffel et l'action 



l'alsace-lorratne et l'empire germanique. 245 

collective du Landesausschuss ; constatons dès à présent que, sous 
le rapport administratif, le changement de régime n'a pas amené 
avec lui l'ombre de véritable autonomie. 

L'autonomie administrative suppose et exige en effet tout d'abord 
que la majorité des fonctionnaires soient originaires du pays, comme 
il arrivait en fait sous l'administration française, qui se prête en 
général volontiers au désir de ses agens de remplir de préférence 
leurs fonctions dans leur province, leur département ou même leur 
localité d'origine. Dans ce sens, on peut dire que l'Alsace-Lorraine 
était, il y a dix ans, vraiment administrée par elle-même, et cette 
circonstance n'a pas peu contribué, au moment de l'invasion de cette 
province, à la rapide désorganisation de tous les services, car presque 
chaque fonctionnaire, si haut placé ou si humble qu'il fût, setrouvait 
doublé d'un patriote, dont la Prusse a vainement sollicité et mar- 
chandé le concours. Bien peu d'entre eux se sont laissé séduire par 
les offres tentantes que le vainqueur leiir fit, car il n'est bientôt 
devenu que trop évident qu'elles ne lui étaient inspirées que par 
le désir de se donner le temps d'organiser son a ministration à 
lui; les rares Alsaciens-Lorrains qui ont acce[)té ses avances, soit 
par convenance personnelle, soit dans la persuasion de servir 
ainsi les vrais intérêts de leur province, se sont vus insensiblement 
refoulés dans des emplois humilians pour leur patriotisme ou leur 
digniié, et la position pénible, quoique dorée, qui leur fut faite dès 
l'abord, n'était pas de nature à susciter beaucoup d'imitateurs. 
Aussi, l'une des formules favorites des autonomistes : a le gouver- 
nement pai' le pays » a-t-elle échoué surtout devant le bon sens 
alsacien. — Il fallait être, en vérité, bien aveugle et singulière- 
ment ignorant des exigences tra-litionnellesdela bureaucratie prus- 
sienne, surtout en pays conquis, pour avoir pu supposer un seul 
instant, comme quelques autonomistes semblent encore s'obstinera 
le faire, que, si les Alsaciens-Lorrains n'avaievt pas inconsidéré- 
ment refusé leur concours, il leur aurait été aisé d'obtenir la con- 
stitution d'une sorte d'administration a à la papa» dont ils eussent 
conservé eux-mêmes la libre direction. C'était caresser de bien 
naïves illusions et prouver qu'on ne connaissait rien du fonctionne- 
ment en quelque sorte fatal du système prussien. 

Dans le jeu de ce système, la machine bureaucratique est un 
organisme tout aussi essentiel, aussi un et aussi rigoureusement 
agencé que l'armée, dont elle forme le complément nécessaire : 
ce que l'une conquiert, l'autre a pour tâche de le broyer, de le 
pétdr et de l'assimiler. Au temps jadis, les chevaliers de l'ordre 
îeutonique et les frères porte-glaive, qui ont arraché la Prusse 
à la barbarie et à l'idolâtrie païenne où elle s'est attardée 
jusqu'en plein xiv' siècle, remplissaient à la fois cette double 



2A6 BEVUE DES DEUX MONDES. 

charge; plus tard, les services se multipliant et se compli- 
quant ont dû être scindés, sans toutefois que jamais ait été rompu 
et moins encore coupé le lien qui unit étroitement l'une à l'autre 
les deux institutions, dans ce pays de stricte tradition, où tout bon 
fonctionnaire doit avoir été sous-officier un instant au moins dans 
sa vie, ne fût-ce que pour apprendre, au maniement des recrues, 
l'art tout prussien d'être raide et cassant, — stramm und rûck- 
sichfslos, — dans le gouvernement des hommes. A vrai dire, l'admi- 
nistration prussienne n'est autre chose qu'une milice qui ne dilïère 
de l'armée que par la couleur des passepoils d'uniforme. Dans cette 
mihce on admet bien à servir en sous-ordre, et dans une mesure 
pruden ment calculée, des mercenaires fournis par les diverses 
peuplades assujetties, mais il est de principe rigoureux que les 
chefs qui en composent, à divers degrés, les cadres soient tous de 
provenarce prussienne, surtout dans les services dont le personnel 
est appelé à entrer en contact immédiat et direct avec les popula- 
tions. — De même qu'après Sadowa la Prusse envoya en profusion 
dans l'Allemagne du Sud des officiers chargés de façonner les 
troupes de ses nouvelles alliées, de même, lors de l'organisation 
première de l'administration allemande en Alsace-Lorraine, toutes 
les places de chefs de service furent attribuées à des sujets prus- 
siens ; on ne fit d'exception que pour le service des douanes, dont 
les agens!, par la nature de leurs fonctions, ne peuvent exercer sur 
les populations qu'une médiocre influence, mais sont exposés, 
en revanche, à récolter beaucoup d'impopularité : double raison 
pour en faire des places excellentes à offrir aux « confédérés. » 
— Il en a été à peu près de même dans la réorganisation récente, 
qui a insrallé en Alsace-Lorraine les rouages ministériels et qu'on 
a essayé de faire passer pour la consécration de l'autonomie admi- 
nistrative. La Prusse a eu grand soin de réserver à ses nationaux 
la direction des services relatifs à l'administration proprement dite 
et à la justice, tandis qu'elle a libéralement abandonné à un minis- 
tre d'origine bavaroise le soin de remettre, s'il se peut, un peu 
d'ordre et d'économie dans les finances si malades du pays, et 
qu'elle a demandé aux Alsaciens, qui n'en ont ru souci, de découvrir 
parmi eux quelqu'un qui voulût se charger du relèvement de l'in- 
dustrie, du commerce et de l'agriculture, que le régime allemand 
a si promptement mis en si piteux état. La mission était vraiment 
trop ingrate et trop désespérée pour tenter personne, et l'ensem- 
ble même de la réorganisation se présentait sous un jour trop peu 
« autonome » pour inspireraux Alsaciens-Lorrains l'envie d'y appor- 
ter, à quelque titre que ce fût, le concours de leur collaboration. 
D'ailleurs, l'eussent -ils voulu, les mesures étaient prises à 
l'avance pour empêcher de leur part tout envahissement dange- 



l' ALSACE-LORRAINE ET l'eMPIRE GERMANIQUE. 2Z|7 

reux ou même simplement incommode. Moins de quinze jours 
après l'installation de l'administration nouvelle, un avis envoyé 
anx journaux faisait savoir que le nombre des compétiteurs aux 
places disponibles avait été si grand qu'il suffirait pour longtemps à 
pourvoir à toutes les vacances éventuelles et qu'aucune candidature 
nouvelle ne serait donc plus accueillie. Ce ne sont pas, on peut 
l'affii mer, les Alsaciens-Lorrains qui se sont élancés de la sorte à 
la chasse aux emplois, puisque, dernièrement encore, les représen- 
tans du pays examinaient l'opportunité d'attirer vers les fonctions 
publiques, par l'appât de subventions ou de primes, déjeunes can- 
didats indigènes ! 

Ces places que dédaignent les Alsaciens, sachant d'avance les 
humiliations qu'elles leur infligeraient, les Allemands en sont au 
contraire fort avides, parce qii'elles sont grassement rétribuées et 
que le fonctionnarisme a fait dans le jeune empire des progrès 
bien étonnans chez un peuple si enclin autrefois à narguer le pen- 
chant des Français pour le costume officiel. M. de Bismarck fait, il 
est vrai, ce qu'il peut pour encourager et développer cette passion 
dont il use pour étendre plus vite à l'Allemagne entière « l'institu- 
tion éprouvée » de la bureaucratie prussienne, à l'aide de laquelle 
il compte extirper tout à fait le mal du particularisme. Aussi a-t-il 
voulu que les fonctionnaires impériaux, dont la loi du 31 mars 1873 
a réglé avec autant de libéralité que de minutie la condition légale, 
eussent dans l'état une situation préférable à nulle autre, et c'est 
surtout pour en accroître rapidemrmt le nombre qu'il a tant à cœur 
d'attribuer à l'empire l'exploitation générale des chemins de fer 
et le monopole des tabacs. Il sait bien qu'avec des cadres prus- 
siens, toute administration organisée selon ses vues ne pourra 
être que prussienne, quels que soient les pays tributaires ou vas- 
saux qu'on admettra à en fournir le personnel subalterne : sous la 
rigoureuse discipline qui contient et assouplit les divers organes 
de la machine, ne tarde pas à être étoulïé tout sentiment autre que 
celui du fonctionnaire dévoué au pouvoir qui lui assure la subsis- 
tance et auquel il se croit tenu, en retour, de gagner des prosélytes. 

Une fois enrôlé dans les fonctions publiques, le premier devoir 
du Prussien est de se faire l'esclave da règlement; son idéal doit 
être d'en devenir l'incarnation : dans la milice dont il a l'honneur 
de faire partie, on ne tolère pas de « baïonnettes intelligentes. » 
Le parfait employé, quel que soit son rang, s'interdit à lui-même 
tout pouvoir d'appréciation ; il croirait manquer aux plus élémen- 
taires obligations envers l'état qui le salarie, s'il se permettait, 
dans l'exercice de ses fonctions, de tenir compte des circonstances 
et des situations et de ne point aller jusqu'au bout de ce que la loi 
lui dicte, dût son bon sens protester et le sens commun en souf- 



2i8 REVUE DES DEUX MONDES. 

frir. M. Herzog, premier ministre en Alsace-Lorraine, exposait der- 
nièrement, devant le Landesausschuss, cette théorie avec une can- 
dide franchise qui montre bien à quel point elle est enracinée dans 
les usages administratifs prussiens : 

« L'administration allemande, a-t-il dit, a trouvé (en Alsace- 
Lorraine) un grand nombre de lois d'ancienne date, souvent chan- 
gées, fréquemment en contradiction entre elles, sans savoir au 
juste ce qui était tombé en désuétude ni ce qui était pratique. Fré- 
quemment elle s'en est tenue à la lettre, — elle ne pouvait faire 
autrement, — ignorant que, dans le cours des temps, le gouverne- 
ment (fiançais) avait laissé toniber mainte disposition en désuétude 
sans l'abroger formellement, n 

Il serait difficile de mieux mettre en lumière le principe dirigeant 
de l'administration prussienne et la différence radicale qui en dis- 
tingue les procédés de ceux de l'administration française, à laquelle 
elle s'est si brusquement substituée en Alsace-Lorraine. Pour les 
Français, les règlemens les plus impératifs ne tardent pas, à l'user, 
à n'être plus qu'une sorte de thèmes musicaux, se prêtant à toutes 
les variations, fioritures et habiletés de doigté qui paraissent pro- 
pres à en atténuer, dans l'application, la sécheresse et la dureté 
par des tempéramens d'équité; les défaillances mêmes ne perdent 
jamais leurs droits et oncourent à adoucir les rigueurs de la lettre. 
Le système prussien y met moins de délicatesse, sans doute parce 
qu'il lui serait difficile d'exiger de ses agensletact qu'en France on 
tient, non sans raison, pour être une des qualités premières de l'admi- 
nistrateur. En Prusse, il est de principe que l'état n'a jamais trop de 
droits, qu'en bonne règle il devrait même être seul à en posséder, 
(à peu près comme M. de Bismarck voudrait que le trésor de l'empire 
fût l'unique dispensateur de la fortune publique), et qu'en tout cas 
son devoir est de toujours prendre et de ne rien abandonner jamais 
de ce qui peut le fortifier dans ses retranchemens. C'est ainsi qu'à 
toute la pesanteur du moyen âge, qui plaçait l'autorité partout et 
la responsabilité nulle part, on est parvenu à joindre l'exactitude 
et la précision des procédés modernes imaginés dans les bureaux. 
Le sujet, qui n'était autrefois que taillable et corvéable, est devenu 
administrable par surcroît; à la crosse épiscopale, sous laquelle 
jadis il faisait quelquefois bon vivre, on a substitué la crosse de 
fusil, La machine administrative, telle qu'elle est agencée en 
Prusse, oii il a passé en article de foi qu'un règlement quelconque 
doit être appliqué avec la même rigueur qu'un tarif d'enregistre- 
ment ou de douane, justifie plus qu'aucune autre les multiples 
métaphores que la langue vulgaire emprunte en pareille matière à 
l'industrie métallurgique et aux arts mécaniques : ce ne sont partout 
que rouages, engrenages, laminoirs, filières et grincemens, et des 



l'alsace-lohraine et l'empire germanique. 249 

mécaniciens si amoureux de leur machine qu'ils arrivent à ne plus 
voir qu'elle au monde. 

Le produit le plus récent, et partant le plus perfectionné, du 
système administratif prussien est l'institution des Kreisdirectorcn, 
qui remplacent en Alsace-Lorraine les sous-préfets. La situation ia- 
dépendanle que la loi leur assure et l'initiative qui leur est laissée 
en toutes matières d'administration courante les portent à de- 
venir de petits autocrates, toujours présens, toujours agissans, 
et d'autarit plus intraitables et inabordables qu'ils se font une 
plus haute idée de leur importance gouvernementale. Des vii.'gt 
ou vingt- deux fonctionnaires de ce genre qui se partagent l'admi- 
nistration du territoire d'Alsace-Lorraine, on n'en cite guère qu'un 
ou deux qui aient réussi à conquérir quelque sympathie auprès des 
populations, à force surtout de s'être appliqués à faire oublier leur 
origine et leur qualité. Leurs autres collègues qui, eux, sont Kreis- 
directoroi dans l'âme, passent généralement pour avoir tous les 
défauts ettouteslespetitesses de l'emploi, aujugeinent des Alsaciens- 
Lorrains du moins, encore imbus, et pour cause, des m^anières de 
voir françaises, — cardans les idées prussiennes, un fonciionnaire se 
doit de ne permettre jamais qu'on oublie qu'il est fonctionnaire ; 
investi d'un office, il est tenu à officier sans cesse, et, généralement 
il ne s'en fait pas faute. Avec le vif sentiment qu'il a des devoirs 
de sa charge et la conscience qu'il met à s'en acquitter, il devient 
volontiers despote, souvent sans s'en douter etsouvmt aussi ne sa- 
chant coi'riger ses rigueurs que par des familiarités blessantes ou 
des airs protecteurs irrilans. C'est une tyrannie de tous les instans, 
lente, laborieuse, patiente, infatigable, tenace, rélléchie, pédante, 
prosaïque, paperassière, formaliste, taquine, bourrue au besoin ; une 
autocratie moins le « panache » qui la ferait accepter des foules ; 
un pouvoir exercé à coups d'épingles, peu accessible, sans bienveil- 
lance générale, mais par contre très porté à octroyer des faveurs à 
quiconque veut bien en solliciter de lui. Ajoutez à cela une suscep- 
tibilité ombrageuse, inspirée par la contrariété qu'éprouve d'avoir 
mal fait un Allemand qui ne demande qu'à bien faire, mais qui ignore 
le secret de s'y prendre, et qui se venge sur ses administrés des 
échecs et des humiliations que lui valent les mauvais conseils 
qu'il accepte des déclassés de petite ville dont il forme sa petite 
cour. C'est un fait bien remarquable, qu'après dix ans de peines 
et d'eiforts les administrateurs allemands ne soient pas encore 
parvenus à faire oubliera ces populations, dont pourtant ils parlent 
la langue, le temps où on leur envoyait d'au-delà des Vosges des 
préfets et des sous-préfets qu'elles ne comprenaient pas, mais avec 
lesquels néanmoins elles s'entendaient à merveille. Gela n'est assu- 
rément pas à l'éloge de la bureaucratie allemande, dont les procédés 



250 REVUE DES DEUX MONDES. 

n'ont réussi qu'à exciter les antipathies d'une population essentiel- 
lement douce et paisible, mais habituée à d'autres façons que celles 
auxquelles on voudrait la dresser. Cette bureaucratie est érigée par 
la loi et la coutume en une véritable caste sociale, placée bien au- 
dessus du vulgaire, et ayant ses immunités à elle, ses privilèges, ses 
exemptions de juridiction, une indépendance à peu près absolue, si- 
non en droit, du moins en fait, et une organisation qui répartit, 
distribue et disperse si habilement les responsabilités qu'elles de- 
viennent insaisissables pour les administrés, — à tel point qu'il est 
permis d'affirmer que, s'il existe actuellement quelque chose de réel- 
lement autdiiome en Alsace- Lorraine, c'est l'administration alle- 
mande qui y est installée. Les autonomistes peuvent se vanter d'avoir 
rendu un singulier service à leurs compatriotes en aidant avec tant 
de zèle le gouvernement impérial à établir tout à son aise dans le 
pays un aussi formidable engin de compression. 

Quant aux populations, la seule autonomie dont elles aient été 
appelées à jouir jusqu'à présent est d'une nature tellement origi- 
nale qu'elle ne peut être que le fruit d'un malentendu. Les auto- 
nomistes se seront fait mal comprendre, en choisissant pour cri un 
mot qui n'est pas d'un usage courant dans la langue administrative 
prussienne. Pour l'interpréter, il a fallu recourir aux lexiques, qui 
en ont fourni le sens littéral, et c'est généralement à ce sens-là 
que les Allemands s'attachent le plus volontiers : ce n'est qu'ainsi 
que peut raisonnablement s'expliquer l'étrange confusion légis- 
lative qui règne depuis près de dix ans en Alsace -Lorraine, où, 
sous prétexte de laisser aux habitans leur « législation propre, » 
toutes les lois françaises répressives et fiscales ont été conscien- 
cieusement maintenues en vigueur, cumulativement avec celles que 
le nouveau régime a, dans les mêmes matières, jugé bon d'intro- 
duire sur ce territoire depuis qu'il est devenu allemand. On ima- 
gine aisément les conséquences qui naissent pour les administrés, 
les contribuables et les justiciables, de cet ingénieux systèuie légis- 
latif, surtout quand l'application en est confiée à une adminis- 
tratif.n dressée à être aussi scrupuleuse que nous l'a dépeinte 
M^ Herzog, à concilier même l'inconciliable et à ne rien se laisser 
perdre des règlemens, neufs ou vieux. C'est ainsi, par exemple, 
que r Alsace-Lorraine jouit du privilège, certes rare, de posséder 
aujourd'hui un double code pénal et surtout un arsenal particu- 
lièrement riche de lois d'exception de toutes sortes, formé par la 
fusion inattendue des dispositions répressives qu'ont inspiiées, à 
vingt ans de distance, le régime révolutionnaire et dictatorial fran- 
çais de 18Zi8 à 1852 et le régime dictatorial et militaire allemand 
de 1870 à 187Zi. L'esprit philosophique des Allemands ne trouve 
rien de choquant à invoquer entre autres l'ancienne législation Iran- 



l' ALSACE-LORRAINE ET l'eMPIRE GERMANIQUE. 251 

çaisepour contraindre lesreprésentans de l'Alsace-Lorraine à prêter 
serment de fidélité à l'empereur d'Allemigne, pas plus qu'àpour- 
iiuivre,ea vertu de cette même législation, la vente d'emblèmes au 
couleurs françaises, réputés séditieux en Alsace-Lorraine, alors qu'ils 
sont fabriqués et vendus en toute sécurité sur la rive droite du llliin 
par d'excellens patriotes allemands. — Afm sans doute de mieux 
faire ressortir ce qu'a de spéciale au « pays d'empire » cette façon 
d'autonomie, ce sont les quelques anciens magistrats français pas- 
sés au service de l'Allemagne, qui sont choisis de préférence pour 
faire à leurs concitoyens l'application de cette législation complexe. 
En face d'un tel régime, il est ridicule de parler d'autonomie : 
c'est eu vain qu'on allègue l'existence de ministres , de sous- 
secrétaires d'état, d'un conseil d'état, de conseillers ministériels : 
tout cet imposant ensemble de hauts fonctionnaires n'est qu'un 
joli décor, adroitement imaginé pour sauver les apparences. Dans 
la réalité, l'Alsace-Lorraine demeure politiquement terre d'empire, 
ayant mêmes devoirs et mêmes charges, mais non pas mêmes 
droits que les états confédérés auxquels nominalement elle appar- 
tient en commun. Elle n'est point traitée en égale, ni même en 
vassale, mais en serve, et cette situation anormale a été plutôt 
accentuée qu'atténuée par la création d'un lieutenant impérial, de 
l'existence duquel dépend entièrement le maintien de l'organisa- 
tion nouvelle; rien, en effet, n'indique mieux ce qu'a d'instable et 
de précaire le régime sous lequel cette province est maintenant 
placée. — Administrativement, elle appartient à une colonie de 
fonctionnaires étrangers, vivant sur le pays et y ayant acquis une 
situation telle qu'ils en sont, s'il leur plaît et toutes les fois qu'il 
leur conviendra, les seuls maîtres. Ce n'est qu'en matière bud- 
gétaire que la nouvelle organisation a sérieusement innové, puis- 
qu'il en est directement résulté pour les contribuables un surcroît 
de plus de 600,000 francs de charges annuelles. Encore si, en 
récompense, le gouvernement avait jugé les Alsaciens -Lorrains 
dignes d'être affranchis de la dictature permanente sous laquelle le 
pays est tenu depuis le premier jour de la conquête 1 Mais la loi 
constitulionnelle récente, du Zi juillet 1879, a eu soin de consacrer 
à nouveau cette dictature, à titre de régime légal, en transportant 
du président supérieur supprimé au lient mant impérial institué 
les pouvoirs exorbitans que confère à l'autorité la législation fran- 
çaise de 1849 sur l'état de siège. Assurément, la personne de M. de 
Manteuffel est une garantie contre l'abus de tels pouvoirs, mais 
c'est avant tout, ce nous semble, au remarquable esprit de sagesse 
dont les p tpulations d'Alsace-Lorraine ont donné tant de preuves 
depuis dix ans qu'il convient de faire honneur de l'oubli où dorment 
les formidables instrumens de répression que, dans sa débilité in- 



252 REVUE DES DEUX MONDES. 

quiète, l'autorité allemande croit néanmoins indispensable de tenir 
constamment sous sa main. En vérité, c'est là, après un temps si 
long, un singulier régime « définitif» qu'on offre à des u frères re- 
conquis, » et l'on concédera que, tant au point de vue adininisiratif 
que sous le rapport politique, leur docilité et leur soumission mé- 
ritaient peut-être un peu mieux de la part d'un gouvernement 
qu'on aurait pu supposer, dans sa magnanimité, plus jaloux qu'il 
ne l'est en fait, de leur donner quelque marque de confiance et 
d'amour. 

Reste, ii est vrai, la part qui est assignée au Landesausschuss 
dans l'organisation nouvelle : le moment est venu d'examiner, au 
point de vue pratique, le rôle que cette assemblée législative est 
appelée à jouer. 

II. 

On sait que le Landesausschuss, créé en ociobre 187/1, ne fut, à 
l'origine, qu'un simple comité consultatif de trente membres, pris 
par voie de délégation au sein des trois conseils généraux du pays, 
en vue d'éclairer de ses avis l'administration, restée abandonnée 
jusque-là à ses propres lumières, et de faire en même temps échec 
à la députation, toute d'opposition, que les électeurs d'Alsace-Lor- 
raine venaient d'en voyer au Reichstag. Le parti indépendant, composé 
des deux groupes qu'autonomistes et Allemands se plaisent à qua- 
lifier de « protestationnistes » et d'ultramontains,et qui comprend 
environ les quatre cinquièmes ou tout au moins les trois quarts du 
corps électoral, était demeuré complètement étrang^,r à la forma- 
tion des conseils généraux depuis U jour où le gouvernement, s'ar- 
mant d'une ancienne loi française antérieurement abrogée, avait 
soumis les membres de ces assemblées à la prestation d'un ser- 
ment politique. J'ai dit ailleurs à l'aide de quelles majorités de 
rencontre on arriva finalement à constituer ces conseils, dont la 
plupart des membres étaient déjà politiquement assermentés à 
d'autres titres. La délégation qui en devait sortir ne pouvait être 
que tout à la dévotion du gouvernement. Elle lui rendit en effet des 
services assez appréciables pour que, trois ans plus tard, en 1877, 
dans son désir d'empêcher la reproduction trop fréquente des 
désagréables débats que les députés alsaciens et lorrains de l'oppo- 
sition provoquaient à la tribune du parlement de BerUa, il deman- 
dât au Reichstag, qui y consentit, de renoncer, en faveur du Lan- 
desausschuss autonomiste, au droit de légiférer sur les choses 
d'Alsace-Lorraine. Le parti indépendant se trouvait ainsi par le 
fait graduellement écarté de toute participation aux affaires publi- 
ques, et cette situation commençait à le préoccuper quand survint 
la loi du h iuillet 1879, constitutive de l'organisation nouvelle. En 



L ALSACE-LORRAINE ET L EMPIRE GERMANIQUE. 253 

vertu de cette loi, le Landesausschuss, désormais composé de 
cinquante-huit membres au lieu de trente, cesse d'être une simple 
délégation des conseils généraux pour devenir un corps plus 
sérieux, possédant tout au moins les rudimens d'une véritable 
assemblée délibérante et parlementaire, où toutes les nuances d'o- 
pinion pourront trouver place. 

En présence d'une telle transformation, le parti indépendant ne 
pouvait, sans abdiquer, persister davantage dans son ancienne poli- 
tique d'abstemion. Aussi la loi nouvelle amena-t-elle un premier 
résultat qui n'est pas précisément celui que le gouvernement atten- 
dait : il se produisit, dans l'attitude du corps électoral, une évolu- 
tion subite et de sérieux symptômes de réveil de la vie politique, 
après que les candidats du parti indépendant eurent déclaré vou- 
loir se soumettre désormais au serment exigé des élus. Cette réso- 
lution a paru surprendre l'administration, qui en a témoigné une 
contrariété très vive. M. de Manteuffel, qui faisait, au moment de 
l'ouverture de la période électorale, sa visite d(3 prise de posses- 
sion à Metz, y réprouva publiquement, en termes indignés, le con- 
seil donné par divers journaux de prêter le serment a sans se 
croire pour cela engagé dans ses sentimens intimes. » 

(( Devant de telles ihéories, a dit un peu pompeusement le feld- 
maréchal, une âme allemande recule d'eilroi, et une pareille 
argutie, qui n'est ni allemande ni française, est faite pour révolter 
même dans le chevaleresque pays de Bayard. » Ce courroux sied à 
un soldat, esclave de son devoir, de sa parole, de l'obéissance à 
son souverain et du serment qu'il a prêté au drapeau, mais dans 
la vie civile il en va autrement. Le serment politique cesse d'être 
aussi respectable que M. de Manteuffel le pense quand un gouver- 
nement n'y recourt que pour tenir à l'écart des contradicteurs 
gênans, qui tirent de la constitution le droit et de leur conscience 
le devoir de prendre souci de l'intérêt public. S'il est, en pareil 
cas, quelque chose qui « révolte, » pour répéter le terme, peut-être 
un peu gros, dont le statthalter s'est servi, c'est moins le fait de 
celui qui, surmontant la contrainte morale qui lui est imposée, 
prête, malgré ses répugnances, le serment exigé, que l'acte des 
gouvernans qui violentent les consciences dans l'intérêt exclusif de 
leur politique, à l'aide d'une arme peu courtoise que, par surcroît, 
ils s'en vont emprunter à un arsenal étranger. Ce ne sont là ni 
arguties, ni sopliismco. Depuis que les sujets, dépourvus de tous 
droits, sont devenus des ciioyeas lOguiement admis à concourir à la 
gestion de la chose publique, le serinent pohtique imposé aux man- 
dataires du pays a cessé d'être légitime, car il n'appartient pas au 
pouvoir contrôlé de tenter d'écarter le contrôle par de tels obsta- 
cles qui ne nuisent au surplus qu'cà ceux qui, les ayant imaginés, 



254 REVUE DES DEDX MONDES. 

les croient infranchissables. Il arrive en effet toujours un moment 
dans la vie publique où les partis vaincus cessent de bouder, c'esl- 
à-dire d'être dupes, pour se mettre à agir. En Alsace-Loiraiiie, le 
parti indépendant a reconnu que ce moment était venu pour lui, 
et c'est pour ce motif que ses candidats ont hardiment franchi l'ob- 
stacle qu'on leur opposait. 11 semble que le gouvernement, au lieu 
d'en paraître ému, aurait dû voir dans c^ fait une garantie tout à 
fait ra.-surante pour lui, puisqu'en prêtant serment, au risque 
d'être tenus par le vulgaire pour traîtres à leur cause, ces adver- 
saires pohtiques se sont soumis, au cas où ils y failliraient, aux peines 
sévères de la haute trahison. Pourquoi dès lors vouloir scruter 
leurs sentimens intimes? Prétendrait-on qu'en jurant fidélité à 
l'empereur Guillaume, ils étaient obligés en conscience de faire du 
même coup une déclaration implicite de foi en la perpétuité de la 
paix de Francfort et de l'ordre de choses qu'elle a établi? Ce serait 
se mettre en contradiction singulière avec les doctrines les plus 
certaines de l'école historique allemande, attendu qu'aucun fait 
d'expérience n'a été historiquement démontré plus souvent que la 
durée essentiellement éphémère des traités de paix et des empires! 
La vérité est que la résolution prise par les candidats du parti 
indépendant a fort contrarié le gouvernement et considérablement 
dérangé ses calculs. 11 espérait que l'opposition persisterait dans 
son intransigeance et son inaction, et qu'ainsi le nouveau Landes- 
ausschuss ne différerait guère de ses aînés, qu'on avait pris l'ha- 
bitude de désigner familièrement sous le nom de « chambre des 
notaires, » tant y étaient nombreux les officiers minisiéiiels et 
autres sommités cantonales de même importance. Toutes les pré- 
cautions semblaient avoir été prises par la loi pour Ofuserver à 
l'institution ce caractère d'assemblée de ruraux dévoués au pou- 
voir : contre l'attente générale, les trente membres en fonctions 
dans la précédente assemblée, et dont l'administration avait été en 
mesure d'éprouver l'humeur accommodante, furent maintenus dans 
leur mandat sans investiture nouvelle, et Ion s' est borné à leur 
faire adjoindre vingt-sept nouveaux collègues nommés, les uns 
par les conseils généraux, d'autres par les conmiunes rurales grou- 
pées par arrondissemens, d'autres encore par les conseils munici- 
paux de Metz, Colmar et Mulhouse. Aux chances favorables à sa 
politique que le gouvernement attendait de ce mode compliqué 
d'élection à de-ux degrés et à triple origine, a été ajoutée l'ol'Mgation 
pour les candidats d'être domiciliés dans la circonscripiion, en 
vue d'écarter certaines notabilités déplaisantes, en mèuip, temps 
que la ville de Strasbourg, où la plupart de ces notabilités résident 
et qui est administrée dictatorialement depuis plus de sept ans par 
le directeur de la police allemande, reste indéfiniment privée, en 



L ALSACE-LORRAINE ET L EMPIRE GERMANIQUE. 255 

vertu d'une disposition spéciale, de la voix qui lui appartient dans 
l'assemblée reconstituée. 

Les électeurs ne se sont pas laissé rebuter par ces entraves : 
ils ont réussi du premier coup à introduire dans le nouveau Lan- 
desausschuss quelques iiommes dont la seule présence suffit à au- 
toriser l'espoir qu'enfin le vrai pays va se faire entendre dans cette 
assemblée, qui n'avait été pendant six ans que l'émanation d'une 
sorte de pays légal, trié et léduit jusqu'au grotesque. Ce n'est 
encore toutefois qu'un commencenieat : il était inévitable que le 
parti autonomiste conservât un reste de prépondérance dans ces pre- 
mières élections, car il a jusqu'à présent régné en maître dans les 
corps électifs, appelés à concourir dorénavant à la formation de la 
délégation provinciale ; mais cette situation transitoire se modifiera 
prompteinent. Du moment que les moindres éleciions vont prendre 
une iinpoitance politique et que l'épouvantail du serment a fait son 
temps, le champ d'action du parti indépendant s'élargit, et c'est 
dans le pays même et non plus seulement au Reichslag qu'il aura 
mainienani occasion de prouver, en toute circonstance et à tous 
les degrés, son iniluence et sa force. On pourra apprécier ainsi, 
dans un avenir prochain, à quoi se réduisent les progrès réels de 
la germanisation et ce qui restera sous peu du bruyant parti auto- 
nomiste, qui n'a jamais dédaigné, quoiqu'il s'en défende, de sol- 
liciter le bienveillant concours de l'administration et d'aller cher- 
cher l'appoint indispensable à ses succès dans l'élément immigré 
du corps électoral. 

Dès sa première session, qui s'est prolongée pendant quatre 
grands mois, le nouveau Landesausschuss a montré une certaine 
crânerie d'allures qu'on n'osait guère espérer lui voir prendre si 
tôt. Il s'est pioduit dans son sein comme un phénomène d'absorp- 
tion des nébulosités autonomistes par les élémens plus résolus, 
plus décidés et plus agissans que les électeurs ont infusés à ce corps 
en y faisant entrer notamment cinq des députés de l'opposition ainsi 
que lancien député de Thionville qui avait succombé, aux élections 
dernières, sous la coalition des autonomistes et des Allemands. 
L'asseuiblée, se sentant plus nombreuse, est par cela même devenue 
plus osée et, comme il arrive souvent, ce sont les timides et les 
trembleurs de la veille qui ont été les plus empressés à afficher 
leur indépendance et leur audace. On s'est tout de suite mis à 
prendre le rôle au sérieux et à jouer au petit parlement. Les résul- 
tats obtenus ont-ils répondu à une aussi belle ardeur? C'est une 
autre question. 

Le parti autonomiste a fait grand bruit du droit d'initiative dont 
la nouvelle oi'ganisation a doté le Landesausschuss, et les repré- 
sentans du gouvernement ont eux-mêmes exhorté à diverses reprises 



256 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'assemblée à user largement de celte prérogative. De son côté, 
M. de Manteufïel a bien voulu lui rappeler ce que M. de Bismarck 
avait déjà dit, en J871, du prétendu privilège de l'Allemagne de 
pouvoir assurer aux siens plus d'indépendance et de libertés réelles 
qu'aucun autre pays. Il fut peut-être un temps où cela était vrai, 
mais il nous semble que la fondation de l'empire a nui quelque 
peu dans la pratique à cette donnée désormais perdue comme tant 
d'autres choses dans les régions sereines des souvenirs. En tout cas, 
l'Alsace-Lorraine ne saurait aspirer, sous ce rapport, à devenir 
l'égale de l'heureuse Bavière, qui, entre autres libertés, a réussi, 
non sans peine il est vrai, à conserver celle de maintenir la chenille 
nationale sur le casque de ses troupes, ni du Wurtemberg et du 
grand-duché de Bade qui, eux aussi, jouissent de quelques a droits 
réservés, » ni même d'aucun des autres états confédérés, auxquels 
a été laissée, dans le règlement de leurs affaires intérieures, quelque 
ombre d'indépendance, que la charge annuelle toujours croissante 
des contributions matriculaires réduit d'ailleurs, en fait, à bien peu 
de chose. L'Alsace-Lorraine, n'étant pas un état, n'a politiquement 
aucun droit; c'est un territoire indivis, administré par des fonction- 
naires de l'empire, ou mieux un champ d'essai sur lequel la Prusse 
introduit et expérimente à sa guise les insiitutions et les lois qu'elle 
se propose de généraliser et « d'impérialiser » plus tard. On a vu 
en quoi consiste, dans la réalité, l'autonomie laissée aux Alsaciens- 
Lorrains. En législation comme en administration, tous les points 
stratégiques ont été solidement occupés, et le Landesausschuss se 
heurtera à des obstacles insurmontables toutes les fois que, dési- 
reux d'user, comme on l'y encourage, de son droit d'initiative et 
jaloux de se faire l'interprète de l'opinion publique, il voudra ten- 
ter de replacer l'Alsace-Lorraine sous un régime légal tolérable. 
A tout instant, il devra reculer devant les chausse-trapes habilement 
semées sur son chemin par des lois impériales qui le rappelleront 
au juste sentiment de son impuissance. Il lui sera bien permis 
d'émettre respectueusement des vœux dont les statisticiens de 
l'assemblée prendront plaisir à tenir catalogue exact, mais c'est à 
cela que se bornera le fruit de ses efforts dans toutes les questions 
où les intérêts généraux du pays sont le plus gravement lésés par 
le régime allemand. 

C'est en vain, par exemple, que le Landesausschuss s'efforcera, 
comme il vient déjà de l'essayer, de rendre un peu plus suppor- 
table la dure condition imposée aux optans et à leurs familles par 
un gouvernement qui n'a pas dédaigné de faire du mal du pays un 
des principaux auxiliaires de sa politique : l'article 11 de la loi 
militaire du 2 mai 187/i, spécialement rédigé en vue de faire échec 
à l'émigration alsacienne- lorraine, empêche par avance toute con- 



L* ALSACE-LORRAINE ET l' EMPIRE GERMANIQUE, 257 

cession sérieuse sur ce point, qui intéresse pourtant au plus haut 
degré la prospérité d'un pays où l'émigration a créé des vides si 
funestes. De même, l'article 31 de la loi du 7 mai 187Zi sur le 
régime de la presse dans l'empire allemand a exclu formellement 
les Alsaciens-Lorrains de la jouissance des libertés qu'elle règle, 
et ce n'est que par tolérance et à litre d'essai que, dans son équité, 
M. de Manteuffel a pris sur lui d'atténuer un peu en cette matière 
les rigueurs de la précédente administration. L'inviolabilité du do- 
micile et la liberté individuelle ne sont pas mieux garanties, puis- 
qu'une des premières dispositions de la loi du h juillet 1879 a été 
de consacrer légi>lativenient à nouveau le principe de l'état de siège 
permanent, sous lequel l' Alsace-Lorraine est tenue en vertu de l'ar- 
ticle 10 du décret du 30 décembre 1871. II serait facile de multi- 
plier ces exemples, notamment en matière fiscale. Malgré ses 
efforts et sa bonne volonté, le Landesausschuss ne pourra rien 
contre ce savant réseau de dispositions législatives placées hors de 
sa portée et qui servent d'instrumens et de base à l'œuvre de la 
germanisation. 

Il éprouvera ceite même impuissance quand il en viendra, comme 
il le projette, à aborder la question du personnel administratif et 
de la réduction du chitfre des traitemens, indemnités et pensions 
qui imposent depuis trop longtemps au budget d'Alsace-Lorraine 
des charges véritablement ruineuses. La seule administration des 
sous-préfectures, qui n'entraînait guère, sous le régime français, 
qu'une dépense annuelle de 60,000 francs pour les trois départe- 
mens, dévore maintenant plus de 300,000 francs par an ; il est vrai 
qu'à ce prix chaque sous-préfet touche une indenmité spéciale de 
4,000 fr. pour l'entretien de la voiture et des deux chevaux jugés 
indispensables au maintien de son prestige. Les contribuables esti- 
ment qae c'est les condamner à payer un peu cher une chose 
impalpable et qu'en général il serait temps, aujourd'hui que le 
budget qu'ils ahmentent a si grand'peine à joindre les deux bouts, 
de réviser dans son ensemble une tarification qui a pour effet d'ab- 
sorber, comme je l'ai dit, plus de 13 pour 100 des revenus de la 
province et qui date d'une époque où la magie des milliards avait 
troublé en Allemagne les saines notions de l'arithmétique budgé- 
taire. Malheureusement, de ce côté aussi, le mal est devenu pour 
longtemps irréparable, et le Landesausschuss, quelque rigueur qu'il 
y mette, ne réussira en définitive à faire, sur les dépenses du per- 
sonnel et des bureaux des divers services, que des économies de 
bouts de chandelle. Ce n'est pas, en ellet, sans motits que l'admi- 
nistration allemande a été organisée sur un si large pied : fonction- 
naires et employés sont autant de pionniers du germanisme, et 
lOME XL. — i«8o, n 



258 REVUE DES DEUX MONDES. 

puisque les Alsacien s- Lorrains s'obstinent à ne rien faire pour leur 
rendre la vie agréable et comuiode, il faut bien que de gt os traite- 
mens et autres «douceurs,» comme on dit en Prusse, leur tiennent 
lieu de fiche de consolation. Leurs droits à tous sont désonnais 
acquis ; la loi impériale allemande, qui a étendu le principe de 
l'inamovibilité absolue à toutes les branches de l'administration, 
assure, sauf de rares exceptions, au moindre employé et au plus 
modeste fouciionnaire de l'empire une situation matérielle à ])eu 
près inexpugnable. Installés dans la place, il est naturel qu'ils 
entendent y rester, et si le Landesausschuss, faisant le compte, 
s'avisait de trouver qu'il en est parmi eux un grand nombre dont 
(( le bien du service » se passerait à merveille, i'adiiiinistration se 
hâterait de lui répondre par la bouche de M. Herzog : 

Je suis prête à sortir avec toute ma bande, 
Si vous pouvez nous mettre hors. 

Le Landesausschuss s'y casserait les dents. Il a déjà pu voir, dans 
une circonstance récente, le danger qu'il y a de s'attaquer, même 
indiiectement, à cette gent d'autant plus irritable et plus suscep- 
tible qu'elle a conscience de renplir strictement ses devuirs envers 
l'empiie en se montrant le plus rèche qu'elle peut à l'égard d'ad- 
versaires avoués des institutions qu'elle sert. Une commission du 
Landesausschuss ayant consigné dans son rapport des critiques très 
fondées sur certains détails de service, les fonctionnaires qui se 
sont crus atteints ont aussitôt menacé, par la voie de la pi esse, 
rapporteurs et orateurs de les poursuivie en difïamation s'ils per- 
sistaient à se mêler de choses qui ne les regardent pas. Le Lan- 
desauss( huss, jubtement offusqué, s'est alors souvenu que le légis- 
lateur avait négligé de lui assurer par l'inviolabilité parlementaire 
une eniièie liberté de difecu^sion, et il a réclamé pour ses membres 
cette iinii.uniié reconnue indispensable à toute assemblée délibé- 
rante, mais qu'on n'aura garde de lui accorder. L'administration 
veut tenir le Landesausschuss sous sa dépendance et ne le trouve 
déjà que trop émancipé par l'intrusion de certaines personnalités 
qui y ont pénétré en se soumettant, contre touie attente, à la 
formalité du serment. 

C'est, on le voit, un rôle des plus ingrats et plein d'embûches que 
celui qui est assigné à cette assemblée. Entre l'administration et 
elle, la partie n'est rien moins qu'égale. On ne réussira à faire bon 
ménage qu'à condition d'aller, en toutes choses de quelque impor- 
tance, au-devant des désirs d'en haut. Le Landesausschuss ne 
peut rien sans l'assentiment du conseil iédéral, bien que, dans ce 
comité suprême des représentans des souverains allemands, l'ALace- 



l' ALSACE-LORRAINE ET l'eMPIRE GERMANIQUE. 259 

Lorraine n'ait pas môme droit au tabouret; elle n'y dispose que 
d'une sellette où il lui sera loisible de venir s'asseoir quand ses 
intérêts personnels seront en cause. Le gouvernement s'est d'ailleurs 
réservé la faculté d'obtenir directement du Reichstag, sans le con- 
cours du Laudesausschuss, les lois spéciales à l'Alsace-Lorraine 
qui n'auraient pas chance d'être agréées et votées par les véritables 
mandataires du pays. 

Tant de précautions sont bien faites , on en conviendi-a , pour 
inspirer au Landesaussciiuss la modestie qui sied à une assenjblée 
aussi rigoureusement tenue en tutelle. Il ne lui faudra pas long- 
temps pour s'apercevoir que le pays de quinze cent mille âmes 
qu'il représente a moins de droits, moins de prérogatives, moins 
d'immunités, moins d'autonomie, moins de libertés réelles que les 
deux principautés de Reuss, qui se partagent entre elles un nombre 
d'habitans inférieur à celui de la seule ville de Strasbouj-g, ou que 
la principauté de Schaumbourg-Lippe, moins peuplée que Metz, et 
qui, toutes trois réunies, équivalent à peine en superficie au dixième 
du territoire alsacien. 11 fera sagement de se contenter de gruger 
les écailles qu'on lui laisse et de ne point perdre de vue que, dans 
le système prussien, le régime parlementaire n'est admis qu'à titre 
de concession peu gênante à l'engouement du siècle pour les assem- 
blées délibérantes : on ne l'emploie que pour distraire la galerie 
pendant que d'autres se chargent de la politique u réelle. » Les mésa- 
ventures récentes du conseil fédéral et du Reichstag ont dû l'avertir 
que, quand les assemblées de ce genre se prennent au sérieux en 
Allemagne, la foudre suit de près. On a d'autant plus l'œil sur le 
Laudesausschuss que, quoi qu'il fasse et quelque modération qu'il 
y mette dans la forme, ses critiques rejailliront toujours forcément 
contre l'ensemble du système politique et administratif imposé à 
r Alsace-Lorraine, en mettant à nu ce que ce système, dans toutes 
ses ramifications, a d'incompatible et d'inconciliable avec les vrais 
intérêts du pays. Si, dans la première session qui vient de se clore, 
les nouveaux chefs de l'administration ont été en général pleins de 
prévenance et de courtoisie envers l'assemblée, c'est qu'ils savent 
qu'on ne s'instruit jamais mieux qu'en écoutant ses adversaires, 
et que l'habileté suprême consiste à les confesser à fond dès l'abord, 
pour arriver plus vite à s'en passer. Aussi M. Herzogetses auxilian-es 
ont-i!s montré une apparente bonne grâce et jusqu'à de la déférence 
dans leurs relations officielles et publiques avec le Laudesausschuss; 
mais les personnes au courant des secrets des bureaux affirment 
que c'est sur un tout autre ton qu'on y parlait de la prétention des 
représentans de l'Alsace-Lorraine à passer au crible les moindres 
actes de l'administration, et que, du haut en bas de l'échelle, on 
s'irritait de plus en plus, pendant celte laborieuse session de quatre 



260 REVUE DES DEUX MONDES. 

mois, d'un contrôle que tout fonctionnaire prussien est porté, par 
son éducation et ses préjugés, à tenir pour offense personnelle. 
Certaines correspondances officieuses, se faisant les interprètes de 
cet état progressif d'agacement, ont charitablement averti le Lan- 
desausschuss que ce que le conseil fédéral et le Reichstag ont oc- 
troyé, ils restent toujours maîtres de le reprendre. A bon entendeur 
salut. Quoi qu'en puissent penser les autonomistes, l'autonomie de 
l'Alsace- Lorraine est encore trop embryonnaire pour qu'il n'importe 
pas de préserver un aussi faible germe de tout accident, et un tel 
accident est fort à redouter aussitôt que M. Herzog aura complété 
son instruction sur les affaires du pays. 

Il convient d'insister ici sur un point qui n'a pas été assez remar- 
qué, selon nous. M. de Bismarck, auquel les autonomistes ont tant 
servi et dont il a si habilement joué, leur a laissé l'illusion de 
croire et la satisfaction de proclamer que c'est à la sagesse de leur 
parti et aux efforts de leurs coryphées qu'étaient dus les change- 
mens qui viennent d'être apportés au régime politique et adminis- 
tratif de r Alsace-Lorraine. Rien pourtant n'est moins conforme à la 
réalité. C'est le chancelier impérial en personne qui, à un moment 
où les autonomistes, encore abattus par un précédent échec, étaient 
plus découragés que jamais, a fort inopinément provoqué cette 
modification, en invitant leur chef à l'interpeller à la tribune. Cela 
se passait dans les derniers jours de février 1879. Il serait oiseux de 
préciser les menus incidens de la mise en scène : l'audience accor- 
dée par le prince impérial, le rappel par télégraphe des députés 
autonomistes, alors très tranquillement à Strasbourg, bien que la 
session du Reichstag fût ouverte, leurs allures affairées et leurs 
délibérations effarées en quête d'une formule de programme pré- 
sentable. Heureusement pour eux que M. de Bismarck avait d'a- 
vance pourvu à tout. Lui qui, pendant des anné. s, s'était si agréa- 
blement moqué des autonomistes et de leurs aspirations, entendait 
malmenant que f Alsace-Lorraine devînt « autonome » sur l'heure 
et quoi qu'elle en eût. 11 avait son idée, et il fallait que tout le 
monde eu:iboîtât le pas. Vers le même temps, et peu après le vote 
de la loi d'organisation, il alla trouver, — ou luanda auprès de lui, 
je ne sais, — le feld-maréchal de Manteuffel, qui revenait alors 
de Carlsbad, encore souffrant et ne se soutenant qu'à l'aide de 
béquilles, et lui dit à brùle-pourpoint : « Excellence, voulez-vous 
aller à Strasbourg et régner sur l'Alsace- Lorraine? » Et comme le 
feld-maréchal hésitait, alléguant son âge, ses infirmités, la sauté de 
sa femme, morte depuis : « Excellence, reprit péremptoirement le 
chancelier, je suis chargé de vous informer que sa majesté l'em- 
pereur vous ordonne d'accepter le poste de Strasbourg. » 

Ce choix paraît avoir surpris en Allemagne, où le sourd antago- 



L ALSACE-LORRAINE ET L EMPIRE GERMANIQUE. 261 

nisme qui existe entre le feld-maréchal et le chancelier n'a jamais 
été un mystère; mais ce n'était pas là une considération de nature 
à arrêter M. de Bismarck; bien au contraire. L'iinportant pour lui 
était d'installer ouvertement et olïiciellement en Alsace -Lorraine 
le meilleur gardien du « g'acis de l'empire » que le grand état- 
major piit souhaiter, et de mettre sous la direction ostensible d'un 
homme connu pour jouir de la pleine confiance de l'empereur une 
administration qui, dans la réalité, continuerait à n'obéir qu'aux 
inspirations de la chancellerie. Un de ses premiers soins a été de 
mettre à côté du feld-maréchal, comme secrétaire intime, son propre 
fils, le comte Guillaume de Bismarck, et le procès d'Arnim a dé- 
voilé, on se le rappelle, la nature des services que le cuanceher 
attend de ces jeunes conseillers d'ambassade en mission, admis à 
toute heure du jour dans l'intimité de leur chef. Quant à l'admi- 
nistration proprement dite, il l'a remise aux mains dun haut per- 
sonnel entièrement dévoué à ses vues et qu'il a lui-même façonné ; 
il est sûr que des hommes tels que MM. Herzog, de Puttkanimer, 
de Pommer-Esche et Mayr, chargés de gérer les divers ministères 
nouvellement institués, sauront toujours opposer, selon les besoins, 
toute l'inertie buri aucratique quïl faudra pour neutraliser les élans 
du bon cœur de M. de Manieutiel. L'épreuve en a été faite dès les 
premiers mois. 

M. de Bismarck est ainsi arrivé à introduire dans l'ensemble du 
système la dose de Irottement voulue pour l'empêcher de fonction- 
ner ti'op aisénient sans lui et pour le laisser toujours libre lui- 
même d'intervenir à un moment quelconque, suivant que sa propre 
politique l'exigera. Après les illusions qu'il paraît s'être faites, 
comme tant d'autres, sur la rapide germanisation de l'Alsace-Lor- 
raine, il semble passer maintenant à l'autre extrême, ses allures 
primesautières ne s' accommodant point du jusie milieu bourgeois; 
tout indique que personnellement il ne serait pas fâché que les 
choses allassent désormais de mal en pis dans le « pays d'empire, » 
ahn de lui fournir un prétexte de faire faire un grand pas de plus 
à sa politique im.jériale et prussienne. On n'a pas oublié en Alsace- 
Lorraine certaine déclaiation qu'il lit incidemment, de la laçon la 
plus inattendue, dans la séance du Reichstag du 21 mars 1879, à 
l'occasion même de la discussion de la loi qui règle l'organisation 
nouvelle, a La question, a-t-il dit, s'est posée desavoir s"i! avait été 
bon et s'il est avantageux de persister à faire de l'Alsace et de la 
Lorraine un seul et même pays, ayant une administration com- 
mune. Je comidère cette quesLion comme ouverte. L'homogénéité 
de l'ensemble souffre réellement de cette fusion. 11 est possible que 
l'Alsace à elle seule se consolide plus vite et mieux que si l'on 
continue à lui accoupler l'éiéaient hétéro^^ène lorrain, et il n'y a pas 



262 REVUE DES DEUX MONDES. 

impossibilité à imaginer pour chacune des deux fractions un gou- 
vernement séparé. Au surplus, il me faut confesser que je n'ai pas 
l'intention de me faire actuellement une opinion sur cette ques- 
tion, qui appelle des études politiques et militaires approfondies; 
je le puis d'autant moins que j'ignore ce qu'en pensent les gou- 
vernemens confédérés. » 

M. de Bismarck n'a pas l'habitude, on le sait, de perdre ses 
paroles et il est, par contre, coutumier de ballons d'essai de ce 
genre. Dans la circonstance, son intention n'est pas douteuse : il 
voudrait familiariser les a copropriétaires » de l' Alsace-Lorraine 
avec l'idée d'un dépècement profitable à la Prusse. Le désintéres- 
sement que cette puissance a montré en 1871 en ne s' annexant 
directement aucune parcelle de ce territoire, qu'il lui eût été alors 
si facile pourtant de se faire adjuger tout entier, a paru contraire 
à toutes ses traditions, car depuis un siècle que la Prusse fait par- 
ler d'elle, chacun de ses pas a été marqué par un accroissement 
du domaine royal des Hohenzollern. A l'heure du triomphe, M. de 
Treitschke , l'ardent apôtre de la politique historique, l'avait dit 
nettement au Reichstag : u J'aurais souhaité que ces pays fussent 
incorporés à l'état prussien, et cela par une raison toute pratique. 
Je m'étais dit : La tâche de ramener à notre pays ces rameaux qui 
lui sont devenus étrangers est si grande et si diflicile qu'il ne la 
faut confier qu'à des mains éprouvées, et où existe-i-il dans l'em- 
pire allemand une force politique qui ait autant que l'antique et 
glorieuse Prusse fourni des preuves de son don de germaniser? Il 
m'est bien permis de le dire sans être taxé de jactance, à moi qui 
ne suis pas né Prussien (M. de Treitschke est de Dresde) : cet état 
a arraché les Prussiens eux-mêmes à la Pologne, les Poméraniens 
à la Suède, les Frisons à la Hollande, les Pihénans à la France, et 
elle recule journellement encore de quelques pouces vers l'est les 
bornes de la civilisation allemande. C'est à cette force éprouvée, pen- 
saib-je, que nous devrions confier du côté de l'ouesL aussi la tâche 
d'y être le héros et l'augmentateur de l'empire. » 

M. de Bismarck pense sans doute tout à fait de même, et si Dieu 
lui prête vie et favorise ses des.^eins,il se fera un vrai plaisir d'être 
'.( 1' augmentateur » que M. de Tieitschke réclame et de montrer 
au fougueux professeur d'histoire de l'université de Berlin qu'il 
est, avec le temps, moyen de mettre tout le monde d'accord, pour 
qui sait attendre et saisir le moment opportun. 11 y a huit ou neuf 
ans, la Prusse ne se souciait pas du cadeau, car il lui semblait de 
beaucoup préférable de porter au compte commun de l'empire la 
mise en état de son « glacis. » D'un autre côté, il lui parut sage 
de renoncer à un avantage immédiat en vue d'un résultat plus 
grand que lui réservait l'avenir. Constituée en pays indivis, l'Ai- 



l'.'iLsace-loruaine et l empire germanique. 263 

sace-Lorraine servait à la politique prussienne d'instrument excel- 
lentpour assouplir l'Allemagne entière au système de gouvernement 
militaire, pour la tenir en haleine après avoir déjà servi à la ruer 
à la conquête, et enlin pour tirer d'elle des sacrifices que, sans le 
prétexte d'avoir à défendre ensemble cette conquête commune, elle 
eût difficilement consentis et encore moins endurés si longtemps. 

A présent la situation s'est sensiblement inodiliée; au point de vue 
militaire, le « glacis, » dont l'outillage est au complet, n'exige plus 
que de menues dépenses d'entretien, et de son côté l'Allemagne, 
d'ailleurs bien revenue de l'engouement que lui avait inspiré la 
possession de l'Alsace-Lorraine, est suffisamment prussiliée pour 
faire entrevoir le moment où l'on pourra se remettre à médiatiser : 
c'est une tradition à renouer, et c'est naturellement par l'Alsace- 
Lorraine qu'il conviendra de commencer. Gomme M. de Bismarck 
serait bien servi dans ses desseins s'il parvenait à persuader aux 
Allemands que les Alsaciens, les Lorrains surtout, sont décidément 
ingouvernables et que, pour les mater, il n'y a rien qui vaille le 
système préconisé dès les premiers jours par M. de Tteitschke ! 
Quel bel argument fournirait au chancelier impérial l'échec trop 
probable de la mission de M. de Manteuffel ! « L'autonomie » re- 
connue impossible, la solution serait toute trouvée : la Prusse, en s'of- 
frant à assimiler les « indomptables » Lorrains, se ferait un devoir 
patriotique de prolonger la régence de Trêves jusqu'au sud de Metz, 
de façon à retourner contre la Fi ance un « coin » bien autrement 
redoutable, sur une frontière ouverte, que ce pauvre coin émoussé 
de Lauterbourg, (pie l'Allemagne affectait de dénoncer comme une 
perpétuelle menace contre son repos. Quant à l'Alsace, on verrait : 
cette région a été de tous temps particulièrement exposée à l'infiltra- 
tion alleuiande. On espère qu'un jour arrivera où la population d'ou- 
Ire-Rliin étant devenue prépondérante en Alsace, il sera facile de lui 
persuader que, puisque la famille politique allemande, telle qu'elle 
est constituée, n'a pas place dans son sein pour une république, il 
est de son intérêt, si elle veut être promue au rang d'état confé- 
déré, de se choisir un souverain ; et quel choix, dans ce cas, serait 
plus indiqué que celui du grand-duc de Bade, allié à la famille 
impéiiale et qui attend encore la récompense du zèle que son artillerie 
a mis à bombarder Strasbourg? Ce serait assurément une satisfac- 
tion historiq ue de haut goût et comme une tardive revanche de Tolbiac 
que larexonstitution, de la Forêt noire aux Vosges, de l'antique duché 
d'Alémannie érigé en royaume, et cette satisfaction sufhrait sans 
doute pour consoler le reste de l'Allemagne de n'avoir point de part 
au gâteau. 

La f]uestion que M. de Bismarck tient pour « ouverte » indique 
qu'il existe dans sa pensée d'autres raisons que les obstacles consti- 



264 REVUE DES DEUX MONDES. 

tutionnels que l'on a coutume d'alléguer, pour relarder d'année en 
année l'organisation définitive de l'Alsace-Lorraine et pour ne rien 
faire non plus qui puisse faciliter le retour des optans. Le danger 
d'un dépècement, qu'il n'est plus permis, depuis la déclaration du 
chancelier, de tenir pour chimérique, n'échappera pas, il faut le 
souhaiter, à la perspicacité du Landesausschuss et l'invite à ne point 
se laisser emporter par une fougue trop juvénile. Déjà la presse oiïi- 
cieuse a émis l'opinion que l'espèce de souveraineté à laquelle prétend 
cette assemblée constitue un péril qui serait évité si le Landesaus- 
schuss était fondu dans le Landtag prussien. Tout cela mérite ré- 
flexion. Les faits récens qui se sont passés à Berlin lui montrent 
l'inconvénient qu'il y a de provoquer, même sur le terrain légal, 
la mauvaise humeur du chancelier et avec quel art M. de Bismarck 
se sert de préférence de ce qui lui fait obstacle pour arriver à la 
réalisation de ses plans. Que signifie ce complet détachement qu'il 
affecte tout à coup à l'égard des affaires de l' Alsace-Lorraine, qui 
encore il y a peu de mois, reposaient toutes entières sur ses épaules 
et qu'il avait lai-même déclaré prendre résolument en main, comme 
« avocat des populations annexées? » L'histoire de la politique alle- 
mande des dix derniers années enseigne que c'est toujours mauvais 
signe quand M. de Bismarck semble se désintéresser d'une question 
comme celle-ci ; c'est l'indice que la mise en scène est réglée et 
que le régisseur a terminé sa tâche. 

Aussi esl-il du plus haut intérêt pour l' Alsace-Lorraine que ses 
représentans ne se laissent pas entraîner par leur importance nou- 
velle à fournir quelque prétexte contre le maintien de l'état de 
choses actuel, car, du côté de l'Allemagne, il ne pourrait que lui 
advenir pis. Les difficultés que l'administration allemande rencontre 
dans son propre sein et qui proviennent surtout de l'impossibilité 
où elle est de concilier ses principes de gouvernement avec les 
sentimens et les intérêts des populations conquises, ne prêtent déjà 
que trop au danger permanent de qaelque modification inattendue 
et subite dont l'Alsace-Lorraine pâtirait à coup sûr. Au dualisme qui, 
du temps de \1. de Mœller, existait entre Berlin et Strasbourg, a suc- 
cédé maintenant, à Strasbourg même, un dualisme d'un autre genre, 
entre M. de Manteuflèl, lieutenant impérial, et M. Herzog, ministre 
d'état. Dès le début, il en est résulté des froissemens qu'on a d'a- 
bord essayé de nier et qui sont pourtant bien réels, qui même étaient 
inéviiables. M. de Manteulïel a pris son rôle de conciliateur au sé- 
rieux et il l'a tout de suite prouvé en se montrant plus tolérant que 
son prédécesseur à l'égard de la presse et du clergé catholique. Il 
s'est réservé le gouvernement des hommes, tandis que M. Herzog et 
ses collaborateurs prétendent n'abandonner que le moins possible 
de l'administration des affaires, comme si les hommes se pouvaient 



l' Aïs ACE-LORRAINE ET l'eMPIRE GERMAM QLE. 265 

gouverner sans tenir un compte incessant de leurs intérêts et qu'il 
fût possible d'administrer en faisant abstraction du côté politique 
des chi)ses. Gela se voit pourtant journellement en Allemagne, où l'on 
s'applique à faire de l'administration la pratique de l'absolu, alors 
qu'ailleurs U politique elle-même passe généralement pour être la 
science du relatif. M. Ilerzog, qu'on dit être le type accompli du 
bureaucrate prussien, ne peut ni ne doit, à son point de vue, con- 
sentir à aucune concession sérieuse, de peur de paraître hésiter ou 
faiblir aux yeux des populations, qui seraient promptes à voir dans 
un retour à des procédés plus doux une marque de repentir ou un 
aveu d'impuissance. M. de xManteuffel pourra bien obtenir de lui 
quel(iues atténuations temporaires à des pratiques trop rigoureuses, 
mais la raideur naturelle à l'administration prussienne reviendra 
au galop parce qu'elle est inhérente au fonctionnement même du 
mécanisme. En prenant la défense des services qu'il dirige et anime 
de son esprit, et dont le personnel saurait au besoin, comme je l'ai 
fait voir, se défendre lui-môme, c'est un peu son œuvre propre que 
M. Herzog défend, car il a été associé dès les premiers jours à M. de 
Bismarck dans la tâche qu'il est maintenant chargé de poursuivre, 
à Strasbourg môme, sous l'autorité pour ainsi dire nominale de 
M. de ManteulTel. iltarit seul responsable, M. Herzog ne peut se 
prêter qu'avec une extrême répugnance à des tempéramens qui 
déconcerteraient et iaquiéteraient le personnel dont il est le chef, 
car que resterait-il ea Alsace-Lorraine à la Prusse si l'administra- 
tion venait à y être ébranlée? 

Dans de telles circonstances, des désaccords plus ou moins aigus 
et durables naitiont à tout instant comme d'eux-mêmes entre 
M. Herzog et M. de Manteuffel, et, comme je l'indiquais, c'est 
peut-être lu-dessus que M. de Bismarck a surtout compté. M. de 
Manteuffel a accepté sa mission sans entraînement ni grandes illu- 
sions, en soldat auquel son souverain juge bon d'assigner un poste. 
Il fera pour s'y maintenir complète abnégation de ses convenances 
et de ses intérêts personnels, mais il est âgé, maladif, attristé par 
des deuils récens, et déjà plusieurs fois il a donné publiquement 
des marques de lassitude et de découragement. Qa'adviendrait-il 
s'il venait à manquer à une organisation qui repose, en fait, tout 
entière sur lui, puisque ce n'est qu'à la considération de sa personne 
qu'elle a dû de voir le jour? La question ne laisse pas d être grave. 
En attendant, le feld-maréchal s'efforce de poursuivre l'œuvre de 
conquête morale commencée par lui, dans un esprit paternel tout 
à fait confunne aux tendances un peu mystiques qui forment un 
des côtés saiilans de son caractère. 



266 REYUE DES DEUX MONDES. 



III. 

Nous ne ferons pas ici la biographie détaillée de M. de Man- 
teuffel. Pendant une carrière déjà longue de plus d'un demi-siècle, 
dans laquelle il a débuté à l'âge de dix-huit ans comme « avanta- 
geur » dans les dragons de la garde prussienne, le feld-maréchal 
s'est signalé en vingt circonstances diverses, tantôt comme soldat, 
tantôt comme diplomate ou gouverneur de province, et il s'est 
toujours acquitté avec tant de succès des hautes missions qu'il 
devait à la confiance de son roi, qu'il n'est pas d'homme en 
Prusse qui compte autant que lui d'envieux et de jaloux. On le dis- 
cute autant dans le monde militaire et le monde officiel que dans 
le monde bourgeois, aux yeux duquel il passe pour personnifier 
plus spécialement l'influence de la cour, dans la triade que M. de 
Manteuffel forme avec M. de Bismarck et M. de Mohke. Ce qu'on 
semble surtout lui reprocher, c'est une certaine hardiesse d'opi- 
nions et une personnalité d'allures qui choquent dans un pays oii 
l'originalité n'est permise qu'au chancelier de l'empire. M. de Man- 
teuffel ose avoir ses idées à lui et les exprimer au besoin : c'est 
ainsi qu'il n'a laissé ignorer à personne sa désapprobation de la 
conquête de l'Alsace-Lorraine. Il a surtout dans les relations cette 
séduction de manières et de ton que les Allemands sont générale- 
ment portés à tenir pour une marque de faiblesse et d'infériorité. 
Tandis qu'il commandait à Nancy l'armée d'occupation, son entou- 
rage concevait mal qu'ayant le droit de se conduire en reître, il 
préférât agir en galant homme. On dit que M. ïhiers ne manquait 
jamais, quand il parlait de lui, de le qualifier d'adorable. Ses façons 
simples, aiïab'es, pleines d'aménité et de bienveillance en font un 
gentilhomme de la vieille école, sachant inspirer le respect sans 
avoir à l'imposer et la confiance sans la solliciter. Sa sûreté de tact 
et sa largeur de vues l'ont dès longtemps mis hors de pair dans le 
milieu social et le monde de hobereaux au sein desquels il est con- 
damné à vivre. D'une intelUgence ouverte, toujours en éveil et des 
plus cultivées, il est de plus homme d'esprit au meilleur sens du 
mot. Un seul trait suffirait à le classer comme tel: dans un temps 
qui a vu tel illustre pédant de l'académie de Berlin pousser la teu- 
tomanie jusqu'à s'excuser publiquement du nom français qu'il tient 
de ses ancêtres, M. de Manteufl'el ne craint pas de louer tout haut 
la civilisation française et de confesser son faible pour elle. Il prend 
plaisir à rechercher les occasions de parler français et paraît mettre 
quelque coquetterie à montrer, par l'aimable abandon et la forme 
châtiée de son langage, à quel point l'usage de cette langue lui est 
familier. Son inclination pour la France ne va pas toutefois jusqu'à 



l' ALSACE-LORRAINE ET l'eMPIRE GERMANIQUE. 267 

l'amour des Français : ses préférences sont à la fois celle d'un 
homme de goût et d'un homme de cour, captivé par les traditions 
d'élégance et de sociabilité que le grand Frédéric avait tenté de 
transplanter de Versailles à Potsdam. 

M. de Manteuffel est en effet, avant tout, un conservateur prus- 
sien : il en a le piétisme comme l'esprit de discipline et le « loya- 
lisme » envers la couronne. Tonte sa carrière n'a été que la con- 
stante mise en pratique de la devise nationale : Mit Got(, jur Kœnig 
imd Vaterland. L'empereur, qui lui témoigne dans l'intimité une 
affection de frère et en public une confiance absolue, a toujours 
été sûr de trouver en lui l'homme dp tous les dévouemens. J'ai rap- 
pelé plus haut la façon dont M. de Bismarck a décidé le feld-maré- 
chal à se rendre en Alsace. Il s'y est présenté en père plutôt qu'en 
chef, avec une modeste résignation qui est encore un des traits de 
son caractère. Quand il reçut, en janvier 1871, l'ordre d'entre- 
prendre la célèbre marche de flanc qui (^ut pour conséquence de 
porter la déroute dans l'armée du général Bourbaki et de la rejeter 
en Sui.sse, le futur feld-maréchal écrivit le billet suivant à sa femme : 
« Ma chère Bertha, lorsque ce mot te parviendra, tu sauras déjà 
par le télégraphe si ton mari a en lui l'étoffe d'un général d'armée 
ou s'il n'en a que les prétentions. » Rien de plus; le roi com- 
mande, Dieu bénira l'œuvre s'il lui plaît. 

A l'âge où l'enfant se transforme en adolescent, M. de Manteuffel 
a été l'élève de M'^^ deKrudener, qui lui pronostiqua les plus hautes 
destinées. La blonde visionnaire paraît avoir transmis à son élève 
quelque chose de son mysticisme, et cette tendance s'accroît com- 
munément avec l'âge. De cette tournure doniiée à son éducation pre- 
mière viennent sans doute chez le feld-maréchal l'abnégation et le 
doux sentimentalisme qui percent rlans ses actes. Son caractère est 
formé d'un curieux mélange de fatalisme historique et de soumis- 
sion à la volonté divine : on dirait d'un mariage mystique entre 
Hegel et M"'^ Gnyon. Parfois aussi ses propos trahissent quelque 
chose de cette philosophie suivant laquelle a les malheurs particu- 
liers font le bien général, de sorte que plus il y a de malheurs par- 
ticuliers et plus tout est bien, » par la raison que Dieu ne saurait 
mal faire et que rois et sujets ne sont entre ses mains qtie des in- 
strumens de ses sacrés desseins. Tel a été à peu près le thème des 
diverses allocutions que M. de Manteuffel a tenues à son arrivée en 
Alsace- Lorraine. Il s'est montré tout pénétré de la doctrine de saint 
Paul sur l'obéissance due aux puissans, doctrine dont il ne fait pas 
seulement un article de foi, mais bien une base de gouvernement. 

11 a certainement une vue exacte de la situation quand, s'at- 
tachant à prendre les Alsaciens -Lorrains par le sentiment, il 
renonce à leur démontrer, contre toute évidence, qu'ils ont gagné 



268 REVUE DES DEUX ^MONDES, 

au change et qu'il va même jusqu'à concéder qu'ils y ont perdu, 
ce qui, soit dit en passant, n'est guère flatteur pour l'empire alle- 
mand. Mais quand, tout en disculpant la politique de conquête, il 
recommande aux conquis la politique de la soumission à ce qu'il 
appelle les « décrets de la Providence, » nous croyons qu'il fait 
fausse route. L'em[)ereur d'Allemagne, avant lui, avait déjà exhorîé 
à différentes reprises les Alsaciens à se plier aux u arrêts de l'his- 
toire, » à quoi les Alsaciens ont objecté qu'on paraît bien pressé 
à Berlin de 'oucher l'histoire par écrit et de tenir pour arrêt his- 
torique ce qui pourrait bien n'être qu'un moment de Vidée, suivant 
la doctrine hégélienne du perpétuel devenir. !l en est un peu de 
même de ces décrets providentiels que les Allemands ont eu tant 
hâte d'interpréter en leur faveur. U faut, pour juger de ces choses, 
un peu de « reculée, » comme disent les artistes, et le temps seul 
vous met au point de perspective qui permet d'y voir clair, surtout 
depuis que les hommes s'appliquent si fort à embrouiller les éche- 
veaux. 

Le moindre défaut de cette argumentation théologique est de 
ne convaincre que ceux qui en tirent profit : d y a longtemps qu'on 
a dit qu'il existe deux livres, la Bible et les Pandectes, qui jamais 
ne restent muets pour qui les interroge, et M. de Manteulfel assu- 
rément n'ignore pas que, si l'Évangile recommande la soumission 
à la volonté divine, il enseigne aussi que « les jugemens de Dieu 
sont impénétrables et ses voies incompréhensibles. » Alsaciens et 
Lorrains l'ont bien reconnu, et leur perplexité dans leurs cruelles 
épreuves a été d'autant plus grande que les Allemands eux- 
mêmes n'ont jamais réussi à se mettre d'accord sur le point de 
savoir si c'est pour sa punition ou son bonheur que l'Alsace-Lor- 
raine a été conquise par eux. En tout cas, la population victime de 
cette conquête n'a pu se persuader qu'il fût écrit que son terri- 
toire devait être un jour érigé en « pays d'empire, » que l'insti- 
tution du Landesausschuss fût d'émanation divine, ni qu'il y eût 
quoi que ce soit qui indiquât la mission providentielle de la Prusse 
dans les tâtonnemens par lesquels son administration a si bien 
révélé son origine purement humaine. 

Soumis à la Providence, les Alsaciens -Lorrains l'ont toujours 
été, et la meilleure preuve qu'ils en donnent, la seule que l'Alle- 
magne ait le droit d'exiger d'eux, c'est qu'ils rendent exactement 
à César ce qui appartient à César : on assure même que César retient 
au-delà de son dû. Qt^e veut-on de plus? L'affection, l'amour, la 
sympathie, ne se commandent pas. On va, ce semble, un peu loin 
quand on leur fait un devoir de conscience de « devenir d'autant 
meilleurs Allemands qu'ils avaient été bons Français. » Il faut avoir 
fréquenté les universités d'outre-Rhin pour saisir d'aussi profondes 



l' ALSACE-LORRAINE ET l'eMPIRE GERMANIQUE. 269 

subtilités. De même, ils se refusent à croire sans preuves à la mis- 
sion civilisatrice à laquelle prétendent les Allemands : pour se faire 
missionnaire, il faut avoir un dogme à prêcher, et l'Allemagne n'en 
connaît point d'autre que la prééminence native de la race germa- 
nique. C'est trop peu en vérité. Telles choses qui peuvent être 
bonnes à dire en famille et même propres à fonder un culte domes- 
tique deviennent parfaitement ridicules quand elles sont criées sur 
les toits, et le Credo quia abmrdum n'est plus de notre temps. 
Si l'Allemagne a démontré qu'elle avait la force matérielle qui peut 
suffire à légitimer l'espiit de conquête, il lui reste encore à faire 
voir qu'elle possède à un égil degré la force d'expansion qui seule 
autorise la prétention à la domination. L'érudition ne fait pas la 
puissance, pas plus que le savoir n'est la science. Quand les Alsa- 
ciens-Lorrains voient l'Allemagne si inhabile à justifier ses gran- 
deurs et si impuissante à s'acquitter envers eux des plus vulgaires 
devoirs du conquérant, ils doutent de sa mission providentielle et 
ils lui prouvent en tout cas, par l'abandon où ils laissent l'univer- 
sité de Strasbourg, qui cependant leur impose de si lourds sacrifices 
d'argent, que l'apostolat que les docteurs allemands ont rêvé d'exer- 
cer parmi eux risque de n'être jamais qu'un apostolat in pariibus. 
Un seul point jusqu'ici est de toute évidence, L'Alsace-Lorraine 
conquise et la rançon de la France payée, la Prusse, provisoire- 
ment satisfaite, entend garder f enjeu et faire charlemagne. Soit! 
si c'est sa façon à elle de faire les choses impérialement. Seulement 
dans ce jeu de la force et du hasard, elle a mal fait son compte ; 
trop confiante dans sa puissance matérielle et procédant avec cette 
absence de mesure qui parait être un défaut plus particulièrement 
germaniquf , elle n'a pas su résister à la tentation d'être inexorable; 
elle croyait la France si bien agonisante que la dépouiller ne lui a 
point suffi et qu'elle l'a mutilée : c'en était trop. La France a bondi 
sous le coup; ce qui devait servir à l'achever est devenu pour elle 
un stimulant. On paraît avoir trop spéculé à Berlin sur la théorie 
de l'esprit oublieux des peuples, que M. de Bismarck est allé na- 
guère développer à Vienne, avec un sérieux fiisant la laillerie. Les 
peuples oublieux? Non pas les Allemands, à coup sûr, eux qui n'ont 
pas encore pardonné aux Français la mort de Conradin, et qui 
savent si bien concilier leurs intérêts avec leurs scntimens que ces 
mêmes « grandes ruines des bords du Neckar et du Rhin ^) qu'il y 
a quelques mois encore M. de Moltke signalait comme « monumens 
durables des défaillances de l'Allemagne d'autrefois et de l'inso- 
lence de ses voisins, » servent depuis des siècles, avec un succès 
égal, aux aubergistes à s'enrichir et aux patriotes à méditer. Peut- 
être le chancelier impérial, en faisant allusion à Vienne aux peu- 
ples oublieux, comme le sont en efïét volontiers Autrichiens et 



270 ÎÎEVUE DES DEUX MONDES. 

Français, ne voulait-il, après tout, que mieux marquer la supério- 
rité intellectuelle des Allemands, qui, après avoir inventé l'art de 
cultiver des ruines et d'en tirer 100,000 florins de rente, ont con- 
servé assez de force d'absorption et de résistance pour ne pas suc- 
comber de tristesse sous le poids des ressentimens et des fadaises 
dont l'école historique se plaît à charger leur mémoire. Ce sont là 
des qualités que ne leur envient pas à coup sûr les peuples aimables 
et vraiment sociables qui savent que, sans le don d'oubli, l'humanité 
ne serait plus possible ni la vie supportable. La France surtout, 
que les moroses Allemands ont tant plaisir à taxer de frivole, ne 
demande pas mieux que d'oublier. Elle n'était pas d'humeur, après 
ses désastres, à se mettre à pleurer en regardant, ébahie et stupide, 
l'astre allemand monter à l'horizon. Elle est tout aussitôt retournée 
aux travaux utiles, et elle y eût vite oublié l'énormité de la rançon 
qu'il lui avait fallu payer, si le vainqueur avait été assez sage pour 
s'en contenter, car elle ne sait pas garder rancune, surtout pour 
une affaire de gros sous. 

Mais la Prusse, en lui arrachant l'Alsace-Lorraine, l'a frappée d'une 
blessure trop douloureuse, celle-là, pour être oubliée. Lorsqu'en 
1863, l'Angleterre renonça à son protectorat sur les îles Ioniennes, 
M. de Bismarck n'a-t-il pas dit lui-même avec sa causticité accou- 
tumée: u Un état qui cesse de prendre et qui commence à rendre 
est fini comme grande puissance? » La première partie de cet apo- 
phtegme est toute prussienne et fait comprendre pourquoi l'oiseau 
qui symbolise le jeune empire, toutes ailes déployées, les serres 
grandes ouvertes, prêtes à « empiéter » de toutes parts, et qui 
tourne vers l'ouest son œil farouche et son bec crochu, a été si 
amplement pourvu d'organes de préhension par les héraldistes de 
la couronne : ce sont manifestement des armes parlantes qu'on leur 
avait commandé de peindre. Quant à ce que le futur chancelier 
impérial, alors simple comte de Bismaick-Schoenhausen et miuistre 
prussien, disait des nations qui abandonnent bénévolement, par 
débilité ou inifolence, une partie d'elles-mêmes, il ne faisait qu'ex- 
primer sous un tour pittoresque une vérité qui est de tous les temps 
et qui s'applique à tout organisme, individuel ou social, l'atro- 
phie des extréaiités ayant toujours passé pour être, dans un corps 
vivant, le pire symptôme de marasme. 

La France, heureusement pour elle et pour le malheur de l'Alle- 
magne, n'était pas tombée encore à ce point de décrépitude. Elle 
s'est vivement redressée, et résolue à tous les sacrifices, elle a IViit 
trêve à ses dissensions pour ne pas laisser au vainqueur la joie de 
la voir s'achever elle-même. L'œuvre de reconstitution de son ar- 
mée, que les Allemands ont affecté de prendre pour des préparatifs 
de revanche, n'était de sa part qu'un acte de vulgaire précaution 



l' ALSACE-LORRAINE ET L'eMPIRE GERMANIQUE. 271 

que lui imposait, sur sa frontière éventrée, un voisin qui fait 
couramment enseigner dans ses écoles que les vraies limites de 
la France sont celles que le traité de Verdun a assignées il y a dix 
siècles à Charles le Chauve, et que tout ce qui se trouve en deçà fait 
partie du domaine germanijue « situé à l'étranger » [Deutsche 
AusscnUhider) (1). 

Ce qui trompe l'Allemagne, dans la pratique de sa politique de 
conquête, et ce qui enhardit la Prusse, c'est que cette dernière, 
imbue des vieilles traditions sur lesquelles s'est fondé son accrois- 
sement personnel, à une époque où le droit moderne n'était pas 
né, n'a guère, jusqu'à ces derniers temps, opéré qu'en famille, 
et que l'Allemand, toujours subjectif, est trop enclin à juger les 
autres d'après lui-même. Or l'Allemagne n'offre encore que les 
élémens d'une race sans cohésion ni individualité; elle forme un 
grand tout bien vivace, je l'accorde, fécond surtout, mais politi- 
quement encore confu-^ et grouillant, n'ayant ni conscience de lui- 
même, ni système nerveux. Véritable vagina gentiiim, selon l'ex- 
pression que Jornandès appliquait au vi^ siècle à la race gothe, la 
race allemande est peut-être aujourd'hui, entre toutes les races 
civilisées, la seule dont on puisse impunément détacher au hasard 
une bouture ou un bourgeon pour le transplanter ailleurs, sans que 
l'ensenble s'en ressente et avec des chances d'autant plus cer- 
taines de succès qu'un groupe quelconque d'Allemands renferme 
toujours suffisamment de marchands, d^i pédagogues et de 
femmes prêtes à accepter dans toute leur étendue les durs labeurs 
de la maternité, pour fouder un centre nouveau ou une colonie 
viable. C'est là qu'est la force de l'Aile nagne, mais en même 
temps le secret de son incapacité politique et de son impuissance 
comme nation. Le trop plein de population qu'elle épanche sur le 
monde entier s'absorbe et se résorbe sans garder trace de son ori- 
gine ni regret du foyer natal. Un Allemand américain n'est pas un 
Américain allemand. Ce fait a été vérifié si souvent que les philo- 
sophes allemands, qui aiaient à se rendre compte de tous les phéno- 
mènes, en ont déduit que leur race n'est apte qu'à « se réaliser 
hors d'elle-même, » Peut-être est-ce pour cela qu'elle s'est faite 
conquérante sur le tard. En d'autres termes qui, ceux-là, n'ont 
rien de métaphysique, l'Allemand ne prend toute sa valeur qu'em- 
ployé en coupage: la pureté de race dont il est si fier est justement 
ce qui le rend politiquement et socialement si inerte, si passif et si 
docile à subir la loi du plus fort. 

En France, où, depuis quatorze siècles, les peuples les plus di- 
vers se sont rencontrés et fondus, au point qu'on peut demander sur 

(t) Voyez dans la Revue du 1" juin 1876, un article de M. F. Brunetière sur rensei- 
gnement de la géographie en Allemagne. 



272 REVUE DES DEUX MONDES. 

quelle partie de son territoire on trouverait encore à l'état natif la 
race latine dont les Allemands, dans l'intérêt de leur théorie con- 
quérante, la prétendent entièrement peuplée, il s'est produit une 
évolution tout inverse. Du mélange des races et de la puissante 
unité des institutions est née chez elle une nation singulièrement 
sensible, élastique et nerveuse, présentant tous les caractères d'un 
organisme supérieur, dont chaque fraction concourt et est indispen- 
sable à l'harmonie de l'ensemble. Aussi, quand un vainqueur, habi- 
tué à tailler dans le vif, a cru tout simple de l'amputer de deux de 
ses provinces, il n'a pu empêcher qu'elle n'éprouve ce phénomène 
ph^'siologique qui, par une illusion des sens, reporte la sensation 
de la douleur jusqu'à l'extrémité du membre qui n'est plus. La 
France est aujourd'hui comparable à l'invalide qui croit sentir des 
rhumatismes dans sa jambe de bois. La moindre brume à l'horizon 
politique reportera toujours tout d'abord sa pensée vers l'Alsace- 
Lorraine, lors même qu'aux jours de calme elle paraîtrait l'oublier. 
L'une a besoin de l'autre; car, de part et d'autre, tout a été atteint 
et lésé par le déchirement. 

L'Alsace-Lorraine en particulier a besoin de la France : sans 
elle, on ne l'a que trop vu depuis, elle languit et déchoit, et les 
autonomistes se font de singulières illusions quand ils s'imaginent 
qu'il suffirait qu'ils fussent au pouvoir pour qu'il en fût autre- 
ment. L'Alsace est justement un de ces groupes allemands qui « se 
sont réalisés hors d'eux-mêmes ». Aux qualités plus solides que 
brillantes que l'Alsacien tire de son origine germanique, l'influence 
française a infusé ce quelque chose qu'on nomme le savoir-faire, 
que les Allemands soupçonnent à peine et qui est, chez l'êLre des- 
tiné à vivre en société, l'art de mettre en valeur les dons naturels 
ou acquis et de leur donner cours dans le commerce de la vie. Cela 
s'appelle, selon les circonstances, tour de main, entregent, adresse, 
habileté et même coquetterie. La population alsacienne, que son 
naturel non moins que son plantureux pays tendent à rendre un 
peu indolente et lourde, sentait bien les heureux effets de cette 
forme de l'influence française, qui la stimulait et la forçait à s'in- 
génier; elle s'en rend compte mieux encore depuis que cette in- 
fluence a cessé. Je n'en veux pour preuve que l'opinion des filles à 
marier, dont le chiffre a tant grossi en Alsace-Lorraine depuis que 
la jeunesse masculine a pris l'habitude d'émigrer : autant les vil- 
lageoises étaient naguère ardentes à se disputer les jeunes rustauds 
que le régiment français avait débrouillés, autant maintenant les 
séductions des |)rétendans qui ont été se façonner outre Rhin à la 
raideur pédantesque de l'Allemand les laissent indifférentes et 
dédaigneuses. 

Il faut que les Allemands en prennent leur parti et corrigent sur 



l'alsace-lorraine et l'empire germanique, 273 

ce point leurs notions anthropologiques : la population alsacienne 
a décidément cess6 d'être de pure race germanique. Dans les 
premiers temps de la conquête, ils aimaient à se dire, pour se 
consoler, que plus les Alsaciens faisaient preuve d'attachement à 
la France, plus ils trahissaient à leur insu leur qualité d'Allemands, 
dont la fidélité est un des plus nobles privilèges. Toutefois, si 
Allemand que l'on soit, on ne peut se contenter toujours d'explica- 
tions aussi transcendantes, et il leur a bien fallu reconnaître que ce 
prétendu « vernis» français, qu'ils s'étaient fait fort de faire éclater 
d'un coup d'ongle, a résisté à tous leurs coups de griffe. La vérité 
est que l'Alsacien est devenu un métis, et il n'a pas sujet d'en avoir 
honte, puisque c'est à ce prix qu'il lui a été donné de réunir en 
lui les qualités de deux races si différentes. Ayant perdu de l'Alle- 
mand la susceptibilité chagrine, il ne s'offusquait même pas d'être 
traité parfois par les Français en bar lot de la maison, car si peu 
que l'on soit, c'est quelque chose déjà d'appartenir à une bonne 
maison. 

IV. 

C'est, selon nous, une illusion et une crainte chimérique de 
croire qu'avec l'aide du temps l'éducation prussienne pourra par- 
venir à modifier sérieusement cette situation. Les générations 
ne se font pas tout d'une pièce; elles se transmettent l'une à 
l'autre ce qui les a faites grandes, prospères, civilisées, et le ré- 
gime allemand réussît-il à faire oublier aux Alsaciens jus [u'à leur 
énergique et pittoresque patois, pour mettre à là. place la langue 
zézayante et prétentieuse qu'on parle en Brandebourg, qu'ils ne 
resteraient pas moins imprégnés de ce levain français qui les rend 
à jamais incapables de devenir de bons et féaux Allemands ; 
M. de Manteuffel doit le reconnaître déjà. 

C'est bien moins encore de la force purement matérielle que 
l'Allemagne peut attendre le triomphe final du pangermanisme en 
Alsace-Lorraine. Pour prétendre avoir raison de sentimens aussi 
profondément enracinés dans la population conquise et de la vitalité 
que la France tire de son unité, pour enrayer l'action latente et 
continue qui crée les sympathies et les antipathies, c'était en vérité 
trop peu de restaurer dans sa brutalité le droit de conquête et 
d'inventer les nations armées. Pour écraser et anéantir, il faut un 
prétexte, que l'Alsace aussi bien que la France se gardent de four- 
nir. Il faut aussi, pour rester vraiment fort, l'être plus que tout 
autre, et quelque zèle qu'y mette la Prusse, elle ne pouvait sérieu- 
sement prétendre, en temps de concurrence universelle, conserver le 
monopole du mihtarisme. C'est à elle-même qu'elle doit s'en prendre 

TOME XL, - 1880. 18 



27fi REVUE DES DEUX MONDES. 

de se. trouver dépossédée de ce monopole. Ayant été la première 
à industrialiser la guerre en la dépouillant de tout ce qu'elle, avait 
d'héroïque, .pour en faire une machine où la force agencée et 
débordante du nombre supplée à la bravoure et qui a irempkcé 
l'arme blanche par le tir plongeant, elle a réduit tout le problème à 
une question d'outillage, c'est-à-dire d'argent. Aussi, comme il ar- 
rive souvent, ce sont les inventeurs qui ont été les premiers ruinés 
par leur in vai tien, si bien qu'on les a vus rapidement tomber, de 
chute en chute, du militarisme dans le paupérisme, le socialisme, 
leprotectionitisme et le pessimisme, tous vilains mots de même ter- 
minaison et qui ont même fin. C'est beaucoup de chutes et tomber 
de J)ien haut par pur amour du soldat et du territoire alsacien. 

On diifalt, par la tournure imprimée à sa politique, que l'empire 
allemand a pris à tâche de démontrer qu'il n'est pour la civilisa- 
tion qu'un embarras, une gêne et une inquiétante menace, et il faut 
avouer que cette démonstration est bien près d'être complète. L'Au- 
triche elle-même, la seule alliée avouée qu'il conserve, s'est vue 
contrainte d'aviser aux moyens de n'être pas coupée du reste de 
l'Europe par les lignes douanières dont l'Allemagne renforce ses 
lignes de forteresses, afin d'arracher au commerce l'argent dont 
elle a besoin pour continuer à vivre. M. de Moltfce en parlait à son 
aise, en soldat qui sait que la Prusse aime le militaire et ne sait rien 
lui refuser, quand il affirmait la nécessité de maintenir pendant un 
demi-sièclè l'état de paix armée. C'est un état qui coûte cher, sur- 
tout à un pays encore si inexpérimenté dans l'art de produire ihon- 
nêtement des capitaux. Après que toutes les sources de revenus où 
le fisc 'pe'ut .puiser ont été tour à tour desséchées, il ne resie plus 
guère à l'Allemagne, comme « matière imposable » que le tabac, 
dontM. do Bismarck médite de soumettre la vente au monopole de 
l'état. Maigre filon pour le budget, dans un pays dont la population 
montre si peu de répugnance à fumer des feuilles, des fanes et des 
herbes quelconques, pourvu qu'elle en puisse tirer beaucoup de 
fumée à bon compte ! Pour rendre en Allemagne le monopole des 
« taba^^s )) vraiment productif, il faudrait énergiquement se décider 
à soumettre du même coup à l'exercice fiscal tous les vergers et les 
potagers de l'empire, ce qui serait d'ailleurs un admirable moyen 
d'accroître pr-omptement l'armée des fonctionnaires impériaux. 

Le mauvais état financier de l'Allemagne préoccupe bien légi- 
timement de plus en plus M. de Bismarck, depuis surtout qu'il est 
devenu évident pour tout le monde que le seul embarras sérieux 
que sa politique antifrançaise ait en défi'nitive réussi à créer à la 
France, est l'embarras des richesses. Gela est bien propre à boule- 
verser toutes les notions économiques du chancelier. xMais à la 
différence de la majorité de ses compatriotes, il ne s'attarde pas à 



l'alsace-lotiraine et l'empire germanique. 2'^5 

rechercher la raison des choses, surtout quand ces choses font oV 
stacle à ses raes politiques. II a coutume d'aller droit à l'obstacle, 
et puisque la France se permet d'être redevenue plus riche que 
l'Allemagne et d'avoir chaque année de l'argent de reste, tandis 
que sa rivale ne sait plus où en prendre pour soutenir son état et 
son rang militaire, M. de Bismarck avait tout simplement conçu le 
plan hardi de mettre l'empire germanique en mesure de faire des 
économies tout en gardant rAlbace- Lorraine, et de stériliser entre 
les mains de la France l'argent qu'elle voudrait appliquer aux dé- 
penses de la guerre. C'est dans cette vue qu'il méditait, au prin- 
temps dernier, de surprendre l'Europe par u«e proposition de 
désarmement général, (font le vieil empereur d'Allemagne eût pris 
l'initiative. On devi le l'apparence de sereine grandeur qu'à l'aide 
de-quelques habiletés de rédaction une telle invitation aurait prise 
sous la plume de l'auguste octogénaire et l'émotion universelle 
qui en fût résultée. L'Europe est tellement excédée par ces arme- 
mens à outrance, auxquels ne peuvent même plus se soustraire 
des pays comme la Belgiqup, la Suisse et les états Scandinaves que 
la nature ou la diploma'ie suffisait autrefois à protéger, et la plu- 
part des puissances souffrent si douloureusement des extravagant :s 
autant qu'improductives dépenses que la situation générale leur im- 
pose', qu'une semblable proposition avait beaucoup de chances 
d'être accueillie par acclamation, si ce n'est par la France, que 
l'état prospère de ses fina'oces affranchit des préoccupations d'ar- 
gent et à laquelle le soin de sa sécurité et de son infliience com- 
mande de ne point interrompre une réorganisation militaire qui 
commence à peine à fonctionner avec un peu de régularité. C'est 
bien ce que prévoyait M', de Bismarck, dont toute-la politique^exté- 
rieure ne vise qu'à isoler et à affaiblir la France, depuis que l'in- 
terventioîî inopportune de la Russie et de l'Angleterre l'a empêché, 
■en mai' 1875, d^en achever l'écrasement. De deux choses Tune : ou 
la France aurait refusé de condescendre pour sa part au vœu du 
vieil empereur, et dans ce cas les clameurs de la presse d'outre- 
Rhin l'eussent dénoncée, à la face de l'Europe et du peuple alle- 
mand, comme nouiTissant effectivement ces arrière -pensées de 
revanche dont on l'avait toujours soupçonnée et qu'il devenait 
urgent de réprimer une fois pour toutes; ou bien, au contraire, la 
France, craignant de se trouver encore une fois isolée en Europe, 
consentait à adhérer au progiamme commun de dôsannement, et 
c'était pour l'Allemagne la plus belle partie qu'elle pût rêver de 
gagner, car toute l'a richesse française eût perdu de ce jour toute 
puissance politique. M. de Bismarck avait par surcroît pris ses pré- 
cautions pour assurer au groupe germanique, par le renouvelle- 
ment simultané, pour une longue période, des budgets militaires 



276 REVUE DES DEUX MONDES. 

autrichien et allemand, une supériorité effective sur les autres 
puissances, dont les dépenses de guerre sont soumises à un vote 
annuel, qu'il est en conséquence facile de surveiller. Bien plus, la 
disposition nouvelle introduite dans la loi allemande au sujet des 
exercices annuels des hommes de' la réserve aurait permis à l'Al- 
lemagne, par un artifice inspiré des traditions fondées par Scharn- 
horst, Gneisenau et le baron de Stein, d'accroître d'année en année, 
par les moyens les plus économiques, les forces utiles de son 
armée, sans enfreindre la lettre de la convention de désarmement. 

Si cette combinaison profonde, qui a été sur le point d'aboutir 
en avril dernier, avait réussi, le pangermanisme aurait eu libre car- 
rière, de Flessingue au Saint-Gothard et à la Leitha, sans avoir à 
redouter aucune intervention gênante, et le jour où l'Europe, se 
sentant devenir cosaque à ce régime qui l'eût retenue désarmée et 
itnpuissante sous l'œil de M. de Bismarck et en face de l'envahisse- 
ment allemand, aurait voulu dire son mot et rompre le traité, elle 
6e fût sans doute aperçue qu'elle se ravisait trop tard pour sous- 
t'-aire la Belgique, la Hollande, la Suisse et les provinces alle- 
mandes de l'Autriche aux conséquences de l'infiltration germa- 
nique. Quant à l'Alsace- Lorraine, privée de l'espoir de délivrance 
qui l'a soutenue jusqu'ici dans sa foi en des temps meilleurs, elle 
n'aurait plus eu pour ressource que de se plier définitivement à] ?a 
destinée, et l'Allemagne, pour témoigner à M. de Bismarck sa 
reconnaissance; de l'avoir allégée du poids des dépenses militaires 
qui l'écrase, eût été trop heureuse de lui donner carte blanche pour 
dépecer à sa guise le « pays d'empire » et rayer jusqu'au nom 
d'Alsace-Lorraine du catalogue des questions européennes. 

Le programme était vraiment beau, car il ne tendait à rien moins 
qu'à retourner de la façon la plus inattendue, au profit exclusif de 
l'Allemagne, une situation presque désespérée maintenant et à pré- 
parer un splendide couronnement à l'œuvre impériale. Il a mal- 
heureusement suffi d'une lubie des électeurs anglais pour faire 
crouler du jour au lendemain toui l'échafaudage, et le prince de 
Hohenlohe, que M. de Bismarck avait rappelé tout exprès de Paris 
pour lui céder le contre-seing dans cette circonstance, tandis que 
lui-même se proposait d'aller se reposer dans ses terres, afin de 
mieux tromper la France sur le caractère de la proposition et lui 
rendre plus difficile un refus, doit se demander aujourd'hui si c'est 
pour l'envoyer échouer sur les îles Samoa qu'on l'a fait revenir 
« temporairement » de la rue de Lille à la Wilhelmsstrasse. 

Ainsi s'illumine d'une singulière clarté toute la politique alle- 
mande des derniers six mois, depuis l'étrange bonne humeur de 
Yienne jusqu'à l'effarement non moins étrange qui a été la suite 
immédiate des élections anglaises. Il semble, à voir le désarroi 



l'alsace-lorraine et l'empire germanique. 277 

subit où ce simple fait d'une modification devenue nécessaire dans 
le gouvernement britannique a jeté la politique de la chancellerie 
de Berlin, que M. de Bismarck ait mis tout son enjeu sur ce projet 
de désarmement pour lequel il s'était assuré le concours de l'Au- 
triche et du ministère Beaconsfield, et par lequel il espérait arriver 
tout au moins à tirer l'Allemagne de ses embarras financiers. Ses 
velléités de villégiature se sont trouvées brusquement et indéfini- 
ment ajournées, et il lui a fallu d'urgence reporter son attention 
vers la politique intérieure pour tâcher de trouver sur la route de 
Canossa un appui qu'il sent ailleurs lui échapper de toutes parts. 
Cet effondrement de sa politique étrangère en marque le point 
faible, en ce qu'il montre combien elle s'accommode peu des fluc- 
tuations de la vie parlementaire même chez les peuples voisins, et 
qu'elle ne doit ses succès qu'à des coups de surprise opérés à la fa- 
veur de l'inertie générale. L'histoire hésitera peut-être à reconnaître 
à M. de Bismarck les qualités de grand politique et de véritable 
homme d'état, mais elle le consacrera assurément diplomate ac- 
compli, On ne se souvient pas assez que c'est à Francfort, au sein 
de la défunte diète germanique, où s'agitaient dans une confusion 
si naïve toutes les mesquineries humaines, que le futur chancelier 
impérial a fait ses premières armes; c'est là qu'il put s'exercer à 
loisir au mépris des hommes et au dédain de l'opinion pubUque, 
qu'on dit être les deux qualités primordiales de quiconque aspire à 
la domination, et c'est au sortir des séances de la diète que, dans 
ses lettres familières à sa femme et à sa sœur, la comtesse d'Arnim, 
il s'essayait à ses premières boutades sur la comédie politique. 
C'aura été le coup de maître de ce grand ironique d'avoir réussi, 
dans l'intérêt de la politique prussienne, à faire, vingt ans durant, 
de l'Europe entière une immense diète de Francfort, dont il s'est 
amusé à jouer avec l'habileté d'un homme rompu à toutes les 
roueries de la procédure austrégale. Il a fait ainsi travailler, à tour 
de rôle, chaque puissance pour le roi de Prusse, ne payant jamais 
qu'en billets à La Châtre. Mais l'Europe paraît lasse enfin de tra- 
vailler pour M. de Bismarck et son roi, car elle sait maintenant ce 
qu'il lui en a coûté d'inquiétudes, de troubles et d'argent, d'avoir 
laissé défaire, au profit de la Prusse, l'équilibre constitué par la paix 
deWestphalie et consacré par les traités de 1815. La conquête de 
l'Alsace-Lorraine et la ferme volonté du conquérant de se maintenir 
à tout prix en état de défendre cette conquête par les armes, ont 
été cause de tous les maux dont le monde civilisé gémit depuis lors, 
sans y entrevoir encore de remède ni d'issue. Qu'on supprime par 
la pensée la question alsacienne, qu'on suppose que le vainqueur 
se fût montré modéré dans la victoire, et tout aussitôt on se con- 
vaincra que toutes les misères politiques et économiques dont 



278 REVUE DES DEUX MOMïBS. 

l'Europe souffre depuis dix ans, les appréhensioTis qui l'agitent, les 
dépenses improductives qui la ruinent, les suspicions qui la 
divisent et la troublant auraient fait place aux bienfaits d'une paix 
longue et féconde dont tout entière elle aurait eu intérêt à se faire 
garante et dont l'Allemagne eût été la première à tirer profit. 

Nous le concédons cependant, car le temps des récriminart;ioins 
est passé et ces heures douloureuses sont assez loin de nous pour 
qu'on puisse en parler froidement, il était bon que l'expérience se fît. 
Sans elle, on n'aurait jamais soupçonné les trésors d'idées fausses et 
de dangereuses illusions, ni l'abîme dehainef^-dejalousies et d'envie 
que recelait dans son sein, sous des dehors placides et sérieux, cette 
agglomération de quarante millions d'hommes installée au centre 
de l'Europe, race intelligente et forte, mais encore inexpérimentée 
et naïve, dépourvue d'Imaginative, mais prompte à se rendre malade 
à force d'imaginr.tion quand la satisfaction de ses appétits est en 
cause, ayant entrevu en rêve snn unité, aux dépens du voisin, avec 
des yeux d'enfant qui écoute des contes de fées, professant sur les 
moyens de s'enrichir des idées qui retardent de mille ans, et capable 
de se ruer à la conquête autant qu'elle est docile à se laisser tourner 
la tête par les pires sophismes de l'école. La campagne de -France 
et l'acquisition de l'Alsace-Lorraine auront servi d'exutoire à tant 
de passions confuses et d'acres humeurs, et s'il en re>te encore 
hélas! au cœur de bon nombre d'Allemands un fond?, peut-être iné- 
puisa^ le, du moins ceux que ces passions inassouvies menacent 
sont maintenant prévenus et en garde. La Prusse et l'Allemagne 
ont pu en prendre à leur aise- et accomplir en toute liberté leur 
programme jusqu'au bout : tant mieux, puisqu'on a vu plus claire- 
ment ainsi ce que veut ce programme. Leur victoire même était 
nécessaire pour rendre la leçon profitable et complète, car une 
défaite subie par elle n'eût été qu'un aj'ournement. L'expérience, 
telle que l'Europe Ta laissée s'accomplir, s'est faite de plus dans les 
meilleures conditions scientifiques, et c'est ce qui la rend si instruc- 
tive pour tous et si particulièrement humiliante pour ce peuple de 
savans, qui avait fondé le bon accueil qu'il attendait des Alsaciens 
sur la couleur de leuis cheveux et de leurs yeux, la forme de leurs 
crânes, leur patois et d'autres analogies de race trahissant incon- 
testablement l'extraction germanique, —et qui pourtant les a trou- 
vés aussi o!)stinément rebelles au joi'g allemand que le furent jaiaiais 
Irlandais, Polonais ou Vénitiens contre leurs occupans étrangers. 
L'expérience est en bonne voie, mais elle n'est pas achevée : la 
leçon aura coûté a-sez cher pour faire désirer qu'elle soit décisive. 
Il faut que l'Allemagne, qui a prétendu restaurer la politique de la 
force, éprouve ce que cette politique a de vain. Elle a inventé les 
nations armées; il ne faut pas que, pour jouir du fruit de ses vie- 



l'alsace-lorraine et l'empire germanique. 279 

toires, elle puisse, par un désarmement, échapper à la ruine. Que 
l'Europe maintienne donc ce qu'elle a permis qui se fit : le temps 
et l'Alsace-Lorraine se chargeront du reste, et la France, que vise 
spécialement la politique prussienne, est heureusement assez riche 
pour soutenir victorieusement 'cette lutte d'armemens à outrance. 
:Aussi bien, c'est le désir des Âlkmauds eux-mêmes de ne point 
déisaraier : ils tiennent à jouir de leur nouvelle loi militaire, comme 
le^Reichstag l'a déclaré par un vote récent. M. de Bismarck, qui Jie 
dédaigne aucun petit moyen quand il le croit propre à concourinau 
succès de ses plans, avait songé, alors qu'il caressait lepi ojet auquel 
j'ai ;falt allusion plus. haut, à y préparer en Europe une opinion 
publique favorable. C'est dans ce dessein qu'il a personaeliemcnt 
correspondu avec le professeur Sbarharo de iNaples, le sénat(^:ur 
Jaciniide Rome et le député de Biihler de Stuttgart. Celui-ci n'était 
pas le premier venu : administrateur des domaines de la famiile de 
Ilohenlohe, il s'est persuadé qu'en lui faisant l'hvjnneur de lui 
écrire, le chancelier attendait de lui une collaboration sérieuse et 
qu'il remplirait un devoir envers ses maîtres en servant la cause 
du désarmement européen. Aussi, oubliant que de tous les gtmres 
d'esprit, le meilleur est encore l'esprit d'à-propos, il est venu t;n 
toute candeur porter' à. !.a tribune une proposition qui retardait de 
quinze grands jours sur les événemens, — mais ce n':est pas pour ce 
motif que le Reiclistag l'a repoussée presque unanimement. Au fond, 
comme il lui .arrive parfois, le parlement n'avait une fois de plus 
rien compris du tout à l'-économie de la loi que M. de Bismarck lui 
avait fait vo^er : il croyait sérieusement que l'Allemagne avait un 
urgent besoin des forces nouvelles qu'on avait obtenues de lui. 
Le résultat le plus clair de toute cette campagne du a septennat », 
un instant si grosse de périls pour l'Ëurop;!, aura été en defnilllve 
de conduire un peu plus vite le p^'iple allemand à, la ruine et à la 
réduction à l'absurde de la poHtique militaire de ses gouvenrans. 
Son budget se trouve gre\é pour sept ans de plus d'un supplément 
d'une trentaine de millions de charges annuelles, et les exercices 
périodiques imposés auxhorames de la réserve, — vrai chef-d'œuvre 
d'invention au cas où les projets de désarmement eussent abouti, 
— n'auront d'autr-e elXjt, dans les circonstances actuelles, que de pré- 
cipiter l'émigration de tous ceux qu'atteint cette nouvelle charge 
personnelle ainsi que la menace d'un impôt militaire. La politique 
de M. de Bismarck paraît déjà entrée dans sa saison d'automne : 
il assiste à la rc-colle des fruits qu'il a si abondamment semés. Après 
la ruine financière et la stagnation industrielle et commerciale, 
voici venir maintenant l'exiode et le dépeuplement de l'Allemagne 
valide. L'industiie allemande se plaint non sans raison d'avoinperdu 
ses meilleurs débouchés, surtout en Amérique, pour la plupart de 



280 REVUE DES DEUX MONDES. 

ses produits, mais l'Amérique restera toujours prête à accueillir les 
populations germaniques que les flottes marchandes de Brème et de 
Hambourg suffisent à peine à y déverser assez vite au gré des émi- 
grans. Le dernier mot de la « culture » allemande sous le nouvel 
empire serait-il donc la production et l'élève d'enfans qui, à peine 
arrivés à l'état d'hommes faits et d'instrumens productifs, n'ont 
rien de plus pressé que de s'exporter eux-mêmes dans les solitudes 
du Far-West? On le croirait en voyant où le système prussien a 
conduit l'Allemagne tambour battant. 

Et pourquoi tout cela ? Uniquement pour défendre, retenir et 
garder l' Alsace-Lorraine coûte que coûte. Voilà dix ans bientôt 
que l'Allemagne geint, s'épuise et se mine sous l'appréhension 
d'une revanche imminente, dont la Prusse ne se lasse point d'a- 
giter devant elle le fantôme. Que la Prusse y ait intérêt, cela n'est 
douteux pour personne, et d'ailleurs il n'est pas mauvais que l'Al- 
lemagne, pour sa punition, demeure sous l'obsession de ce perpé- 
tuel cauchemar, qui, dès les premières heures, a troublé la joie 
de son triomphe et qui devient plus angoissant à mesure que 
la France se relève. Assurément non, la France n'oublie pas 
et ne peut oublier ses provinces perdues, mais où trouver, même 
en Alsace-Lorraine, l'homme assez fou pour lui conseiller d'en- 
gager une fois de plus le jeu aventureux des batailles, en vue de 
combattre une politique d'un autre âge qui ne vaut pas en vérité 
qu'on lui sacrifie une vie d'homme, alors que le cours pacifique 
des événemens se charge si bien, à lui tout seul, de faire voir ce 
qu'une telle politique a de fatalement débile ? 

Une revanche ! pourquoi faire et à quoi bon? Dans l'espoir de 
récupérer les milliards? Que l'Allemagne se rassure : sa pauvreté 
la protège à cet égard bien mieux que ses forteresses. « Où il n'y 
a rien, le roi perd ses droits, » disait-on en France au temps où 
les rois y régnaient, et il en serait absolument de même pour une 
république, si triomphante qu'ellepût être et quelque âpreté qu'elle 
voulût mettre à pressurer ce pays épuisé. Ou bien serait-ce pour 
tenter de reprendre l' Alsace-Lorraine de vive force? Hé! qui ne voit 
que la pire des revanches que les Allemands eussent à redouter est 
justement celle que leur inflige le souci de la possession et de la garde 
de cette province qui avait allumé leurs convoitises et les avait 
surexcités jusqu'à la frénésie, et qui les navre et les ruine depuis 
qu'ils l'ont ravie? Ils expérimentent à leurs dépens que la conquête 
est devenue, au siècle où nous sommes, le plus onéreux des 
moyens d'acquérir et que c'est de nos jours une mauvaise et chan- 
ceuse industrie de demander sa subsistance aux dépouilles du 
voisin. Cette dure leçon, qui atteint le conquérant tout à la fois 
dans SOH orgueil de race et dans sa fortune, les deux choses qui 



l'aLS ACE-LORRAINE ET l'e.MPIRE GERMANIQUE. 2S1 

lui sont le plus chères, ne vaut-elle pas la plus sanglante des 
revanches et n'est-elle pas aussi de beaucoup plus efficace que 
toutes les considérations humanitaires que les apôtres de la paix 
pourraient imaginer pour tenter de réveiller sa raison et d'attendrir 
son cœur? 

V. 

Que l'Alsace-Lorraine se console de l'abandon où elle parait 
laissée et qu'elle ne perde point courage. Si elle Tait pour le mo- 
ment moins de bruit dans le monde que les petites peuplades qui 
absorbent l'attention de l'Europe dans la péninsule des Balkans, la 
tâche dont elle s'acquitte, en résistant avec tant de noble patience 
à la politique de la force, est plus grande et promet d'être, en dé- 
finitive, plus durable et plus féconde que tout ce que pourront en- 
gendrer jamais les habiletés de la diplomatie et les rivalités de 
races. Dans le désarroi universel, c'est à elle qu'il est réservé d'ac- 
complir, par la rude leçon qu'elle donne aux vainqueurs, la grande 
œuvre de débarrasser à la fois l'Europe et la civilisation des vieilles 
idées de domination physique et de puissance purement matérielle. 
En usant le système prussien, comme elle contribue à le faire, et 
en contraignant le jeune empire germanique à prendre sur lui- 
même la revanche du droit civilisé contre le droit barbare, l'Al- 
sace-Lorraine nous paraît remplir une mission civilisatrice bien 
supérieure à celle à laquelle l'Allemagne prétendait ambitieusement. 
Voilà près de dix ans que chaque jour elle lui fait éprouver com- 
bien, dans notre société moderne, les moindres faits économiques 
et sociaux se rient des calculs des politiques les plus profonds et 
des prévisions des plus puissans chefs d'armée. Faible et délaissée, 
elle a quelque droit d'être fière en voyant que, par amour pour 
elle, un grand empire se ruine et un autre grand pays se relève; 
dominée et comprimée, elle ne fait que mieux sentir que si, par 
accident, il peut arriver à la force de primer le droit, elle reste 
néanmoins impuissante à le fonder et qu'il sera toujours vrai de 
dire que « force n'est pas raison ». Si la politique allemande s'est 
montrée tellement vaine et débile qu'il a suffi, pour y faire échec, 
d'un million et demi d'hommes ayant le sentiment de leur dignité 
et la conscience de leurs droits, c'est parce que cette politique n'a 
d'autre base qu'un entassement de sophismes et d'anachronismes. 
u II a été, disait Voltaire, plus facile aux Hérules, aux Vandales, 
aux Goths et aux Francs d'empêcher la raison de naître, qu'il ne 
serait aujourd'hui de lui ôter sa force quand elle est née. » On n'y 
a pas assez songé dans le pays qui a servi de berceau aux Van- 
dales, aux Francs et aux Hérules, tandis que les Alsaciens, pour 
leur part, ont senti comme d'instinct que la raison finit toujours 



282 REVUE DES DEUX. MONDES-, 

par avoir raison. Leur mérite est d'être demeurés assez patiens, 
assez maîtres d'eux-mêmes, assez fermes dans leurs convictions 
pour laisser à l'heure de la raison le temps de venir, et certains 
signes indiquent que cette heure n'est peut-être plus loin. 

11 nous répugne de mêler la Providence aux choses peu édi- 
fiantes dont nous sommes depuis si longtemps les témoins et où 
les mobiles humains les moins avouables ont tenu tant de place; 
mais, s'il est permis de reconnaître son intervention quelque part, 
n'est-ce pas bien plutôt dans le tour inattendu que les événemens 
ont pris depuis la guerri que dans le succès éphémère d'une 
entreprise violente machiné'3 de longue main; contre un adversaire 
tron confiant? Ne semb'e-t-il pas à M. de Manteuffel que les des- 
seins d'en haut se soiant étrangement éclairés depuis neuf ans, et 
qu'il apparaisse plus distinctem ^nt chaque jour que les voies des 
Hohenzollern ne sont pas toujours, quoi qu'ils disent, celles de 
Dieu r Le beau thème à sermons pour des prédicateurs de- corn-, 
et comme le pasteur Adolphe Stœcker ferait mi ux de le méditer 
que de déclamer contre la race d'Israël, au nom de 1 empire ger- 
mana-chrétien de ses rêves ! 

Puisque les Allemands ont tant de goût pour Ij rétrospectif, et 
qu'au demeurant les amertumes et les désillusions de l'heure pré- 
sente semblent les inviter à faire des retours sur eux-mêmes et sur 
le passé, qu'ils méditent les croisades. Alors, comme- il y a dix ans, 
l'Europe vit se dresser des soldats de Dieu, allant, en justiciers, 
faire sentir la force de leurs bras et lear influence' civilisatrice à 
une race mécréante. Qu'advint-il pourtant? L'Lslani, soumis à tant 
de rudes assauts, en mourut si peu qu'il n'a pas cessé de donner, 
d>'puis lor>, de la tablatiare à la diplomatie, tandis que papes, em- 
pereurs, rois, seigneurs et vassaux ne rapportèrent qu'affaiblisse- 
ment, corruption et ruine de cet Orient, où i's avaient été quérir 
gloire, domination et profits. Ce qui en résulta est bien connu : il 
n'est pas d'élève de troisième qui n'ait eu, en son temps,, à disser- 
ter sur cette matière, et la docte Allemagne en sait assurément là- 
dessus tout aus'-i long que nous.. Les seigneurs, à court d'argent, 
durent vendre leurs, terres, lanibea ix par lambeaux, et se mettre 
à la merci des prêteurs et des trafiquans; la féodalité en reçut ses 
premiers coups, et les rois de France qui, plus que les autres mo- 
narques, firent souvent preuve de ce ban sens qui est la marque 
des esprits vraiment politiques, renonçant, à. leur ligue avec une 
noblesse d' clnante pour prendre dé^o'miis le parti du peuple 
contre les grands, du village contre le: manoir, faisaient faire à 
l'unité nationale ce premier pas que maintes monarchies, en Eu- 
rope, ont encore à franchir. Des velléités d'oppression et de do- 
mination, dont s'étaient grisés pendant tout un siècle les puissans 



l' ALSACE-LORRAINE iT l'eM 'IRE GERMANIQUE. 2S3 

de la terre, jaillissaient ainsi à l'iin^roviste les preini-ères lueui's 
de la liberté: la philosophie de l'histoire est pleine di tels en&ei- 
gneoiens et de seniljlables contrastes. D'anlre part, les préjugés 
de races, .qu'avaient entretenus ,ks écoles ■monastiq.ues du temps, 
dont les universités allemandes se montrent sous ce rapport les 
dignes héritières, ne purent tenir .devant la révélation d'un état de 
civilisation plus avancé que celui des soi-disant c'vihsateurs. Les 
horizons humains s'étant élargis en tous sems, les goûts devinrent 
moins grossiers ; les esprits, affranchis, s'ouvrireint aux idées de 
justice; ils s'initièrent aux belles choses, ,aux> sciences, aux lettres, 
aux arts; le commerce s'enhardit, le crédit se fonda, les pré- 
ventioES entre peuples s'atténuèrent par degré; on alla jusqu'à 
s'habituer à compter les Sarrasins pour des hommes et à concéder 
que le sultan Sakdin valait bien un baron. En un mot, l'Europe, qui 
s'était élancée à l'assaut de la barbarie musulmane, commença à 
se connaître, et ce fut au contact des vaincus qu'elle se poliça... 
Quelque chose d'analogue semble se passer en Alsace-Lorraine*, où 
les conquérajns, dépouillant peu à peu leurs préjugés, apprennent 
à raisonner moins faux et leurs femmes à se mettre avec goût. 

N'oublioins pas deux autres fruits des croisades, que le génie de 
Cervantes a faits inséparables : le don-quichottisme et les moulins à 
vent. Il serait en vérité dommage pour tout le monde que ce fussent 
les seuls fruits que l'Allemagne retînt de sa propre croisade contre 
le « latinisme, » car elle mérite mieux que cela. Avec son esprit 
réfléchi et méditatif, elle ne peut manquer de reconnaître, à me- 
sure qu'elle sentira davantage l'atteinte du besoin, que c'est de 
viande creuBe qu'on s'efforce de la nourrir depuis trop longtemps 
et qu'elle s'est laissé égarer et duper par son école historique, 
qui, tout à l'oppoàé d'une autre bruyante école, a le tort grave de 
ne tenir aucun compte du « document humain » et de ne spéculer 
que sur de vieilles idées et sur d'abstraites théories de races, 
n'ayant plus, de nos jours, d'application que dans le monde des 
éleveurs ; pré cendre les expérimenter sur l'hamanité est faire 
œuvre de p iléontologistes. Ne sont-ce pas d'ailleurs les princesses 
allemandes qui ont été les premières en cela, dr'puis qu'il exi-te des 
princesses en Allemagne, à travailler à la fusion des races en pra- 
tiquant la sage doctrine internationale du libre échange des cœurs 
et en n'écoutant dans leurs alliances que la loi des aifuités élec- 
tives, dont le grand Goethe lui-même a fait voir le dang.3r de contra- 
rier le cours? L'Alsaoe-Lorraine, qui, pour son malheur, ne jouit 
pas des mêmes libertés que les nobles filles d'Allemagne, se donne 
du moins l'amère consolation de faire éprouver à ses conquérans 
qu'en s'en prenant à elle, au nom de leurs docliines ethnographi- 
ques, et eu voulant la posséder à tout prix, il leur faut payer cher 



284 REVUE DBS DEUX MONDES. 

l'erreur d'avoir trop cru à Arndt et à sa formule. C'est une formule 
à rectifier, chose grave pour un peuple qui ne sait se conduire 
dans la vie que soutenu par de telles lisières, et, pour comble 
d'humiliation, c'est dans leur propre langue que l' Alsace-Lorraine 
lui donne cette leçon. 

Il y a toujours péril à trop juger des autres d'après soi-même et 
surtout à trop vivre dans le pays des chimères et du bleu. Il est bon 
de se défier du mirage qu'exerce réloignement,dansle temps comme 
dans l'espace, et il est bien rare qu'un retour aux pays déjà visités 
ne désenchante pas. Ce n'est que par les idées neuves que la 
civilisation et l'humanité progressent, et l'Allemagne a commis la 
faute de partir en guerre avec une idée aussi vieille qu'elle est 
fausse, en prêchant la théorie des races et la suprématie de la 
force. L'ère de Barberousse est passée pour ne plus revenir, son 
empire ne se refait plus, et ce n'est que dans Hegel qu'on trouve 
des recommencemens. Ce qu'elle a pris, bien à tort, pour un effet 
de son génie, n'était en réalité que la conséquence d'un dévelop- 
pement social que d'heureuses circonstances avaient tenu à l'abri 
des coûteux et décevans déboires de la politique et des doulou- 
reuses complications de la lutte pour l'existence, La première expé- 
rience que Teutonia ait eu à faire à son réveil, après que M. de 
Bismarck l'eut mise dans ses meubles, ce fut de voir combien la vie 
avait renchéri depuis Arminius et ce qu'il en coûte aujourd'hui 
pour tenir un grand train de maison. 

Tacite avait bien raison de supposer que c'était par un effet de 
la bonté du ciel que les Germains de son temps ignoraient l'usage 
des métaux précieux, car depuis que leurs arrière-neveux ont at- 
teint la fortune et que la muse allemande a chaussé la demi-botte, 
les malheurs ont fondu sur eux, les sonnets cuirassés ont tué l'idylle, 
la poésie s'en est allée avec le calme de l'esprit et le contentement 
au cœur, et les temps sont si changés que Lotichen n'a plus rien à 
distribuer en tartines à ses petits frères. 

Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux. 

Ces deux divinités n'accordent à nos vœux. 

Que des biens peu certains, qu'un plaisir peu tranquille. 

A la sentimentale Gemûthlichkeit d'autrefois a succédé le plus 
désolant prosaïsme, et les privat-docenten eux-mêmes, ces jeunes 
lévites dont l'Allemagne savante aimait à se faire gloire, renonçant 
au culte désintéressé de la science, sollicitent maintenant des em- 
plois de bureau pour ne pas risquer de mourir de faim. Tout ce 
qui faisait naguère encore le charme et la séduction de l'existence 
un peu végétative des Allemands s'est dissipé sans retour devant 



L' ALSACE-LORRAINE ET l'eMPIRE GERMANIQUE. 285 

les prétentions aussi ridicules que peu justifiées à la suprématie et 
à la dominati jn du inonde. A leur tour, ils paraissent arrivés à leur 
« moment psychologique ; » heureusement qu'eux du moins ont, 
pour le traverser et surmonter vaillamment l'épreuve, la forte ar- 
mure de ces vifs sentimens de piété dont ils se sont t aiit pjoisvan- 
tés aux heures de la victoire. C'est surtout aux heures de tristesse 
qu'ils lui seront une précieuse ressource, sans compter qu'ils sont 
plus méritoires alors que lorsque retentissent les chants des TeDeum 
et qu'éclatent les fanfares du triomphe. Job résigné et ferme nous 
apparaît plus grand que les Macchabées exultans. Que les Alle- 
mands, après avoir visé au rôle de Macchabées, prennent exeoiple 
sur Job. Ce Dieu qu'ils ont prétendu rapetisser au point de le faire 
tenir sous un casque prussien afin de mieux l'accaparer tout entier, 
est plus magnanime et plus compatissant qu'ils ne l'imaginent, et 
si, dans leur abattement, ils hésitaient à redire : Gott mit uns, les 
Alsaciens eux-mêmes crieront pour eux : Gott mit euch. 

C'est par dépareilles épreuves que les nations s'humanisent, et 
ce serait un progrès énorme pour la civilisation générale si la grande 
Allemagne se décidait enfin à voir le monde comme il est, et non 
tel que le lui dépeignent ses docteurs et ses contes bleus. Elle a 
vraiment perdu trop de temps à la poursuite du bonheur historique 
et des limites de la race blonde ; il lui faut maintenant regarder en 
avant et tâcher de rejoindre l'étape, après avoir eu soin de débar- 
rasser sa route de toutes les vieilleries dont elle l'a encombrée 
comme à plaisir. Qu'elle commence par renoncer pour toujours au 
culte dont M. de Treitschke s'est constitué le grand-prêtre, à ses 
pompes et à ses œuvres ; elle doit reconnaître aujourd'hui l'incon- 
vénient de chercher dans les JSiebelungen un titre à la possession du 
Rhin « allemand. » Si sa sentimentalité la porte à entretenir quand 
même dans son âme le culte du souvenir, qu'elle se contente comme 
autrefois de cueillir de petites fleurs bleues : c'est plus innocent et 
moins cher, moins décevant surtout que de prétendre rénover le 
monde à force de bras. Les Allemands voient bien que le monde ne se 
rénove pas aussi aisément qu'on le leur a fait croire, que le dévelop- 
pement social ne consiste pas dans un peuple à développer unique- 
ment les appétits sans avoir les moyens de les assouvir, et qu'en 
tout cas la corruption « latine » n'est pas encore assez avancée pour 
n'être plus bonne qu'à servir de fumier à l'elïlorescence germanique. 

Si la «culture » allemande, qui promettait merveilles, s'est mon- 
trée si singulièrement stérile, c'est qu'il n'est pas donné à chacun 
défaire grand. L'Allemand est né pour les labours profonds, et voilà 
trop longtemps qu'absorbé par ce rôle de rodomont qui lui coûte si 
cher et lui convient si peu, il nous prive de ses « contributions » à 
l'œuvre universel. Combien il ferait mieux de se remettre tout bon- 



286 REVUE DES DEDX MONDES. 

Eement à cultiver son jardin, après s'être résigné à épouser Guné- 
gonde, bien qu'elle aussi ait quelque peu perdu de ses chai-aies 
depuis qu'elle a pris goût au bruit des camps et au monde des 
casernes. Qu'il ferait boa pouvoir revivre de l'existence paisible et 
tranquille d'autrefois ! 

Hélas ! quand reviendToiit de semblables momeas ? 

Tout aujourd'hui est si terne et si triste! la vie se traîne pénible- 
ment dans un si désolant terre-à-terre ! La nation allemande semble 
être arrivée par degrés à cet état d'indéfinissable malaise où, se 
sentimt la tète lourde et la poche vide, on a comme le dégoût des 
autres -et de soi-même, et que les étudians des universités, qui le 
connaissent bien pour l'éprouver souvent, appellent familièrement 
entre eux du nom de Katzen/ammer : 

Ach, ich bia so mude ! ach, ich bin so •liiatt ! 

dit leur chanson, et c'est, en effet, un indicible sentimemtdelas- 
situde et d'énervement qui paraît avoir envahi d'un bout à l'autre 
toute l'étendue de l'empire. M. de Bismarck lui-même, le lutteur 
infatigable, se déclare màde^ todtmûde, — las, las à mourir, — et la 
langue allemande, si habile à envelopper la pensée sans l'étreiindre, 
vient de s'enrichir du mot pittoresque de Reichsmûdîgkeit, qui 
résume à merveille en quatre syllabes toute la situation. De toutes 
parts percent d'évidens symptômes d'écœurement et d'ennui. Le 
cas, du reste, n'est pas grave et l'on n'en meurt pas; c'est sim- 
plement l'ivresse du triomphe qui se dissipe avec les rêves qui la 
doraient, sous l'action tonique des amers; et quoi de plus amer 
pour le peuple allemand que cette dragée d'Alsace que lui a ten- 
due la Prusse et qui sera d'autant plus efficace pour le ramener 
bientôt à la pleine possiession de sa raison que la dose, imprudem- 
ment calculée, aura été plus énergique? 

S'il lui faut patienter encore, l'Alsace-Lorraine patientera, non 
point parce qu'étant de race allemande, elle en a les vertus, 
comme ses conquérons feignent de le croire, mais parce qu'elle 
est en réalité plus civilisée qu'eux et qu'un peuple, si petit qu'il 
soit, ne retourne pas bénévolement en arrière. iNous ne sommes 
pas en peine d'elle : avant même qu'elle portât un nom dans l'his- 
toire, dès les temps de Gés,ar et de Julien l'Apostat, son territoire 
a toujours servi de rempait à la civilisation et de filtre à la barba- 
rie. C'est là sa mission hi torique à elle, et, qu'elle le veuille ou 
non, par la force même des chioses, elle y .demeurera fidèle encore 
cette fois, en devenant le principal agent de ruine d'une poUtique 
qui, comme au temps des invasions barbares, ne compte qu'avec 
le nombre et la, force matérielle. 



i.'alsacet-lorraine et l'empire, germanique. 287 

M>. de ManteufTel a; prouvé: qu'il ne cannaît encore qu'imparfai- 
tement l'histoire de l'Alaace, quand il est venu invoquer auprès de 
ses habitans actuels une communauté historique et politique de 
sept siècles avec le vieil empire germanique. En réahté, toute cette 
longue périotie de l'histoire d'Alsace n'a été que l'histoire de la 
revendication et de la défense de ses libertés contre les empereurs 
d'Allemagne qui, toujours besogneux, avaient coutume de les lui 
vendre à, beaux deniers comptans. L'empire nesongeaità l'Alsace que 
pour réclamer d'elle des subsides en hommes ou en argent : cela..lui 
arrivait souvent, il est vrai^ mais les villes alsaciennes ne les lui 
accordaient que moyennant l'octroi de bons privilèges bien effectifs. 
Strasbourg suitoat, dont les florins et les d ucats étaient fort réputés 
outre-Rhin, avait eu tant d'occasions de les dépenser en achatside 
parchemins que, dès le xv^ siècle, elle po ssédait, outre une soixan- 
taine d'autres franchises,, grandes et petites, le droit de conclure 
des traités politiques même avec l'étranger et la dispense de rendre 
foi et hommage à l'empereur. Moins d'un siècle plus tard, elle ré- 
sistait courageuseiient au tout-puissant Charles-Quint, en même 
temps qu'elle correspondait avec François P'", qui l'appelait « sa 
très chère et grande amie. » C'est là, on le concédera, un genre 
d'aulonofiiie auquel ressemble peu ce que nous voyons aujourd'hui. 
Pendant les sept cents ans dont parle M. de Mauteuiîel, c'est à la 
Suisse bien plus qu'à, aucun des états allemands qu'il convient de 
comparer l'Alsace, avec cette seule différence que l'une, grâce à 
la conformation de son territoire et la seule énergie de ses monta- 
gnards, a pu s'affranchir du joug impérial par les armes, tandis que 
l'autre a dû s'y prendre par des voies plus lentes, en usant de pa- 
tience, de persévérance et de diplomatie. Du moins l'Alsace apprit- 
elle à ce régime à ne compter que sur elle-même et à se passer 
de l'empire aussi bien que de l'empereur: ainsi s'est développé 
dans sa population cet esprit démocratique qu'on lui a pai'fois re- 
proché bien à tort, car il n'est autre chose qu'un vif sentiment 
d'indépendance et d'égalité qu'a engendi'é de très bonne heure, 
dans ce pays de petite propriété et de médiocres fortunes où per- 
sonne ne s'est jamais senti écrasé par la prépondérance du voisin, 
un état social qui n'a guère connu que de nom l'oppression féodale 
et les relations de patron à client. Aussi la Prusse a-t-elle vaine- 
ment attendu que les Alsaciens vinssent pour solliciter des grâces 
ou récla^ner des faveurs qu'elle était toute disposée à leur accorder 
afin de les gagner et de les mieux compromettre. Les vieilles tra- 
ditious de fratichises municipales ont appris à ces populations et 
les ont habituées à parler, opiner et agir librement, selon leurs 
convictions, et à ne rien demander au pouvoir que le respect de leur 
droit et de leur liberté, c'est-à-dire U moins d'impôts et de fouc- 



288 RE\UE DES DEUX MONDES. 

ionnaires possible ;or ce sont justement les seules choses que le 
nouveau régime leur ait libéralement octroyées. 

On conçoit à quel point de telles mœurs publiques ont dû dé- 
concerter les manières de voir prussiennes, mais quand M. de 
Manteuifel aura mieux pénétré le véritable esprit des habitans de 
la province dont les destinées lui sont maintenant confiées, il re- 
connaîtra que les Alsaciens ont mille raisons pour repousser un 
régime qui, en vertu de son principe même, ne peut que fausser, 
stériliser et détruire un enseuible d'institutions lentement dévelop- 
pées chez eux selon les vrais besoins sociaux, aussi bien dans le 
domaine de l'industrie, de l'agriculture, du commerce et du crédit 
que dans celui de l'éducation, de l'assistance publique et de la bien- 
faisance privée. Le slatthalter a fait voir, dès les premiers jours, qu'il 
est personnellement animé des meilleures intentions et tout à fait 
digne de toutes les sympathies, mais il doit lui-même commencer 
à douter de réussir à en conquérir beaucoup à l'empire germanique 
et à décider les Alsaciens à devenir des Allemands par persuasion. 
On se défiera de son renom de diplomate et de la séduction même 
qu il exei ce sur tous ceux qui l'approchent. Quand naguère les con- 
seillers généraux de Lorraine refusaient de s'asseoir à sa table, ils 
pratiquaient d'instinct cette maxime de La Rochefoucauld : a II 
suffit quelquefois d'être grossier pour n'être pas trompé par un 
habile homme. » Non pas assurément que M. de Manteuffel entende 
tromper personne : il ne veut que gagner les cœurs, mais comment 
arriver jusqu'à eux si les corps lui échappent? Il ne convertira que 
les convertis, et de ceux-là il a toutes raisons de n'avoir point souci. 
Il a eu le bon goût de ne pas chercher, comme son prédécesseur, 
un appui dans le parti autonomiste, et nous ne songerons même 
pas à lui en faire un mérite, car cela prouve simplement, ce qu'on 
savait, qu'il a la platitude et la vulgarité en horreur et qu'il a été 
tout de suite lixé sur le compte de ce groupe qui, sans racines 
sérieuses dans le pays, avait pris l'habitude de s'agiter et de se 
démener à la façon d'une armée de cirque, pour faire croire qu'il 
forme des légions. L'empereur, à la seconde visite qu'il a faite en 
Alsace-Lorraine, n'avait pu cacher son déplaisir et son dépit de 
voir leparaître toujours en sa présence, coiï me représentante des 
« niasses, » la même douzaine de figures; l'arrivée de M. de Man- 
teuilel a suffi pour iniimider ce petit monde et lui rabaisser le caquet. 

Seraii-il vrai, comme on l'a dit récemment, que le feld-maréchal 
ait conçu la pensée de prendre le terrain religieux comme base 
d'opération, dans l'accomplissement de sa mission de conquête 
morale, ti que ses efforts tendraient surtout à réconcilier la popu 
lation catholique avec le nouveau régime? En Allemagne comme 
en France, on a voulu en trouver la preuve dans les bonnes relations 



l'aLS ACE-LORRAINE ET l'e.MPIRE GERMANIQUE. 289 

qui se sont établies entre M. de Manteuffel et l'évêque de Strasbourg 
(personne, dans la circonstance, n'a prononcé, et pour cause, le 
nom du patriotique évêque de Metz); on a été jusqu'cà parler à ce 
propos de la cessation du Culturkampf^ comme si le Culturkampf 
n'était pas afTaire exclusivement prussienne. Les « lois de mai » 
n'ont jamais été en vigueur en Alsace-Lorraine, où les rapports entre 
l'église catholique et l'état n'ont pas un instant cessé d'être régis 
uniquement par la législation concordataire française. 11 est assez 
vraisemblable que M. de Manteuffel, dont l'esprit profondément 
religieux est connu et qui, comme homme d'état, paraît surtout 
voir dans le développement de ce même esprit chez le peuple un 
puissant moyen de discipline, n'aura pas été fâché de faire sentir 
à Berlin, par son attitude conciliante à l'égard du clergé d'Alsace- 
Lorraine, combien il désapprouve la politique religieuse de la 
Prusse, qui, sans réussir à affaiblir l'église ni rien ajouter à la force 
de l'état, n'a en définitive abouti qu'à créer de gros embarras au 
gouvernement, en désorganisant un millier de, paroisses et une 
dizaine de diocèses. Gela lui semble mauvais, et c'est ainsi que 
peuvent s'expliquer les avances qu'il a faites à l'évêque de Stras- 
bourg, en lui permettant de rouvrir des petits séminaires fermés 
par voie administrative depuis 187Zi : le Landesausschuss en avait 
d'ailleurs unanimement exprimé le vœu. S'il était vrai cepen- 
dant que le feld -maréchal espérât de cette concession quelque 
avantage important et durable pour la politique du gouvernement 
qu'il représente eu Alsace-Lorraine, il ne tarderait pas à reconnaître 
qu'il s'est trompé. 11 aurait en tout cas été choisir en la personne 
de l'évêque de Strasbourg un auxiliaire bien débile, car M='' Rœss, 
s'il continue à être vénéré comme prélat, a perdu dans le pays toute 
influence politique et a lui-même compris qu'il était sage d'y renon- 
cer, depuis sa fameuse déclaration du 18 février 187Zi, par laquelle 
il s'est « cru obligé en conscience de dire au Reichstag que les 
catholiques d'Alsace-Lorraine n'entendent aucunement mettre en 
question le traité de Francfort, conclu entre deux grandes puis- 
sances. » — Son cleigé aussi bien que les fidèles se sont refusés à 
le suivre sur ce terrain, comme l'ont assez prouvé les événemens 
ultérieurs des six dernières années. Les prêtres alsaciens passent 
avec raison pour intelligens, et ils prendraient assurément mal 
leur temps, aujourd'hui où tant de choses ont empiré, s'ils con- 
sentaient à se prêter, sur les exhortations de leur évêque, à une 
évolution favorable à l'Allemagne et à ses plans de germanisation. 
Ils savent d'avance qu'ils compromettraient inutilement leur auto- 
rité et qu'ils ne pourraient qu'échouer dans la tentative d'opérer une 
pareille conversion, car la population alsacienne n'a jamais admis 

TOMB XL. — 1880. 19 



290 REVUE. DES DEUX ilONDES. 

que ceux qui ont pour mission spéciale de l'instruire sur les choses 
de la religion prétendent l'édifier malgré elle sur les choses du 
jour : elle veut bien; former un troupeau de fidèles^ mais non point 
d'électeurs. 

En Alsace^Lorraine , la coexistence des 'divers cultes , vivant en 
paix non pas seulement dans les mêmes localités, mais jusque 
dans les mêmes temples, a beaucoup contribué à épurer l'esprit reli- 
gieux de maints préjugés qui ailleurs l'obscurcissent encore et à le 
dégager d-j ce qui doit y rester étranger. On fera toujours œuvre 
vaine en essayant d'employer la religion, comme auxiliaire et ser- 
vante de k: politique dans un pays auquel tant de bouleversemens, 
trop manifestement inspirés par les seuls calculs humains, ont com- 
plètement fait perdre la foi naïve que SUésiens ou Poméraniens 
peuvent encore avoir dans les doctrines du droit divin, et où l'es- 
prit de tolérance et le respect mutuel des croyances de chacun sont 
développés au point que personne ne s'y offusque da voir le chef 
du diocèse recevoir en même temps à sa table les chifs des trois 
cultes dissidens. Vouloir mêler dans un tel milieu les questions de 
foi aux choses de gouvernement, c'est commettre une erreur ana- 
logue à celle des hauts fonctionnaires fraaçais qui dénonçaient 
en bloc, au début de la guerre, les protestans alsaciens comme 
Prussiens, parce qu'il leur était arrivé, à la façon de l'Anglais de 
Calais^ de rencontrer quelque M. Schneegans sur' leur chemin. 

Rien ne déinontie mieux à qiel point le sentiment patriotique 
fait taire, en Alsace-Lorraine, tous les dissentimens rehgieux et 
combien la question de eroyaice y reste étrangère aux pjréférences 
de nationalité, que l'accord qui s'est établi dès les premiers jours 
entre ceux que les aiitonomlstes seso.it plu à distinguer en « ultra- 
montains » et « protestationnistes » et qui viennent, comme je l'ai 
dit, de se foudre en un seul grand parti d'opposition, ayant à sa 
tête, en nombre égal, des membres du clergé catholique et des 
protestans avérés. Un des prédécesseurs de M. de Manteuilel, AL. de 
Bismarck Bahîen, comme lui aide-de-camp du roi de Prusse et 
orthodoxe luthérien comme lui, a éprouvé déjà qu'en Alsace-Lor- 
raine un adininiiàtiateur est sûr de tout gâter en s' appuyant sur la 
politique du trône et de l'autel. M. de Manteuffel ne retombera pas 
dans cette faute : il songera qu'il y a huit ou dix ans, alors qu'on 
était encore tout à l'espérance parce que l'administration alle- 
mande était elle-même toute aux promesses, son prédécesseur 
pouvait à la rigueur se. faire illusion sur les chances d'un système 
tout à fait condamné maintenant que l'Alsace-Lonaine ne sait que 
trop à quoi s'en tenir sur ce que promesses et espérances valaient. 

Ce ne sont ni les autonomistes ni les âmes pieuses qu'il s'agit de 
gagner au nouveau régime, mais bien l'immense majorité de la 



l'm.sage-loerain£ et l'empire germanique. 291 

« 

population, qui réclame, avec grande raison, en un temps où les 
impôts sont devenus si lourds, quelque chose de plus positif que 
des assurances de félicité future. M. de Manteuiïel disait naguère 
aux habitans de Mulhouse : « Que nous soyons Suisses, Allemands 
ou Français, avant tout nous voukns vivre. » On ne pouvait indi- 
quer avec plus de sagacité le nœud du problème. Qu'ils soient 
catholiques, protestans ou juifs, ce qu'Alsaciens et Lorrains 
demandent avant tout, c'est en effet de vivre, et tous, d'un 
commun accord, ils estiment qu'on ne vit point sous Tégide alle- 
mande, que c'est tout au plus si, en s'ingéniant beaucoup, on 
réussit à végéter sous ce régime qui n'assure ni le pain du corps 
ni celui de l'esprit, ni les satisfactions de la vie individuelle, ni 
celles de la vie nationale, et qui n'offre pour alimens que la 
désespérante monotonie d'une politique toute personnelle, aussi 
dépourvue de grandeur que fertile en ennui, et les inquiétudes 
toujours renaissantes qu'entretient chez les contribuables un état 
omnipotent qui, dans son individualisme germanique, absorbe et 
ramène tout à lui. Si tel est l'idéal allemand, les Alsaciens et les 
Lorrains refusent pour leur part de s'y associer, car ils sentent 
qu'accepter la u culture » que l'Allemagne leur apporte sous cette 
forme, ce serait pour eux reculer et se replonger dans le grand 
tout : or, un peuple intelligent n'abdique ni ne te suicide, et c'est 
pour cela qu'ils continueront à résister à leur sort. 

M. de Manteuffel se verra ainsi progressivement amené, par 
l'inertie calculée des populations d'Alsace-Lorraine, à restreindre 
sa mission à la garde du « glacis de l'empire, » que les fonction- 
naires de M. Herzog continueront à régir en pays conquis, en atten- 
dant que la Prusse le médiatise ou que la Providence l'affranchisise. 
La seule crainte des Alsaciens et des Lorrains est que, si la situa- 
tion actuelle se prolongeait outre mesure, l'empire germanique, en 
continuant à introduire chez eux et à y développer à sa guise ses 
lois militaires, ses institutions judiciaires, ses règlemens adminis- 
tratifs et ses conceptions fiscales, ne finisse par réduire leurs belles 
provinces, autrefois si riches et si prospères, au triste état des deux 
îles de Tohu tt Bohu, « èsquelles Pantagruel, Panurge et leurs 
compagnons ne trouvèrent que frire : Briuguenarilies, le grand 
géant, avoit toutes les paëlles, paëllons, chauldrons, œquasses, 
lichefiites et marmites du païs avallé, en faulte de moulins à vent, 
desquels ordinairemeiut il se paissoit, » 



LE 



MENSONGE DE SABINE 



DEU5JÈWE PARTIS (1). 



I. 

Le lendemain matin, un pauvre rayon de soleil, bien timide, bien 
tremblotant, essaya de percer le voile humide qui lui dérobait la 
terre. Il brilla faiblement comme un sourire à travers les larmes; 
la terre lui renvoya l'éclat de toute la parure de diamans que la 
pluie avait répandue sur son sein. A l'instant, ce fut une réjouis- 
sance générale, les coqs chantèrent, les petits oiseaux secouèrent 
leurs ailes trempées et se mirent à sautiller, hochant la tête avec 
des allures indifférentes, comme s'ils marquaient la mauvaise volonté 
du temps; un papillon essaya même de voler, mais il s'était trompé 
de saison, le pauvret ! et retomba lourdement avec les feuilles 
mortes. 

— Nous profiterons de cette éclaircie pour faire notre visite aux 
Allais, avait dit Sabine à sa jeune sœur dès que M. de la RuUière 
eut disparu. Je vais faire atteler mon poney. Si tu veux partir d'a- 
vance, suis l'avenue de peupliers qui longe la rivière, — toujours 
tout droit, — tu ne peux pas te tromper. J'irai te rejoindre. 

Flore, heureuse d'échapper à l'ennui qui l'enveloppait, comme 

(1) Voyez la Revue du 1" juillet. 



LE MENSONGE DE SABINE. 293 

un lourd manteau dont elle ne pouvait secouer les plis, accepta 
volontiers cette proposition. 

Le parc de la RuUièie avait dû être fort beau jadis. La manie 
utilitaire de son propriétaire actuel n'avait rien négligé de ce qui 
pouvait le dépouiller de tout aspect poétique ou grandiose. Il n'a- 
vait pu empêcher les grands châtaigniers de courber majestueuse- 
ment, comme les arches d'une voûte gothique, leurs longs bras 
dénudés, ni les pelouses de s'étendre en verts tapis que les fleu- 
rettes devaient émailler au printemps. Et cependant leur faisait-il 
assez la guerre à ces pauvres fleurs qui gâtaient son foin ! Et la 
rivière qui filtrait en minces rubaus d'argent à travers les aulnes et 
les joncs et rebondissait en sauts capricieux sur les blocs de pierre 
qui l'obstruaient, n'avait-il pas essayé de l'emprisonner comme un 
canal entre deux quais de béton et de lui creuser un lit large et 
régulier? Elle s'était révoltée fort heureusement, et, un beau jour 
de^ printemps, ayant appelé toutes les neiges de la montagne à 
son secours, elle avait brutalement arraché digues et quais, char- 
riant du sable et des pierres juste assez pour former de pittoresques 
petites cascades sous les yeux irrités de son persécuteur. Il avait 
bien fait retirer quelques-uns de ces blocs de pierre pour en faire 
réparer ses routes, mais il avait renoncé à continuer la lutte, pré- 
voyant bien uue seconde défaite. Ce jour-là, la rivière grossie par 
la pluie des jours précédens murmurait discrètement sa petite chan- 
son de triomphe, prenant une allure de torrent et s'amusant à faire 
pencher les grosses touffes de roseaux jaunis qui poussaient çà et 
là. Lesbergeronnettes sautillaient dans le sable, des bandes de canards 
sauvages fendaient l'air en triangle. Flore marchait lentement, sou- 
levant du pied les feuilles mortes entassées en tapis épais, prêtant 
l'oreille à ce bruissement vague qui s'élève de la terre quand les 
gouttes de pluie achèvent de glisser le long des branches et des 
herbes. Impressionnable jusqu'à la souffrance, elle s'identifiait avec 
cet aspect mélancolique et un peu maladif de la nature et trouvait 
du charme dans cette tristesse des choses inanimées. Une grosse 
voix vint la tirer de sa rêverie. 

— Eh ! parbleu ! c'est ma filleule. 

Elle n'avait vu venir personne, et le bruit de l'eau avait étouffé 
celui des pas. Elle se retourna vivement et se trouva en face d'un 
chasseur, le fusil sur l'épaule, la gibecière au côté. 

Était-ce un jeune homme ? 

Ses cheveux courts et plats étaient gris. Une longue tunique de 
gros drap serrait sa taille fluette et descendait jusqu'aux genoux, 
des guêtres de peau emprisonnaient ses jambes fines et maigres, 
les pieds remarquablement petits étaient chaussés de fortes bottes, 
un petit chapeau rond couvrait la tête de cet étrange personnage 



294 REVUE DES DEUX MOND£S. 

parfaitement imberbe, dont les yeux noirs pétillaient de vivacité. 
Sans plus de cérémonie, il s'avança vers Fïûre les, bras tesidUiSret 
appliqua un baiser sonore sur chaque joue. 

— Gomment allons- nous, petiie? cria beaucoup plus fort que 
ce n'était nécessaire une voix qui cberohait évidemment à se faire 
plus mâle qu'elle ne l'était. 

Flore reconnaissait vaguement cette figui'e, et cependant ne se 
souvenait pas de son parrain. Elle répondit en hésitant : 

— Bien. iMerci, mon parrain. 

Le chasseur partit d'un bruyant éclat de rire, qui durait encore 
quand le poney-chaise de Sabine parut dans l'avenue. 
Sabine arrêta son cheval. 

— Nous allons précisément chez vous, cria-t-elle. Vous allez 
rebrousser chemin. Il y a place pour vous dans ma voiture. Nous 
nous serrerons un peu; Flore pourra s'asseoir sur vos genoux. 

— Sabine, hasarda Flore, tu ne m'as pas dit le nom de... de 
monsieur. 

Sabine éclata de rire à son tour. 

— Monsieur est ta marraine, M"* Florimonde des Allais, et telle 
que je la connais;, lu n'aurais pu lui faii'e flatterie plus agréable 
qu'en la prenant pour un homme. Elle pose pour l'allure masculine, 
n'est-ce pas, Florimonde? 

— Il vous sied mal de m'en blâmer, dit sèchement la vieille 
fille. Pourquoi donc posez-vous, je vous prie, avec vos toilettes 
nÀrobolantes ? 

— Ah 1 trêve de querelles pour aujourd'hui ! dit Sabine touchée 
à son seul point vulnérable. Ne faisons pas croire à la petite que 
nous vivons en mauvaise intelligence, quand au fond nous sommes 
les meilleures amies du monde. 

Mais, malgré les bonnes intentions de Sabine, la conversation 
ne fut qu'un feu roulant de petites agaceries inotïéusives.! L'habi- 
tude de se contredire était trop enracinée chez ces deux femmes 
qui, au demeurant, se ressemblaient, pour pouvoir se perdre un seul 
instant. Sabine y trouvait son plaisir, d'autant plus vif que la vieille 
fille avait la repartie brillante et originale. Flore regardait en silence 
cette étrajige personne, au déguisement de laquelle tlle avait peine 
à s'habituer. Il y avait, dans l'expression de sa figure, quelque 
chose de narquois qui déplaisait à la jeune fille, et son œil noir 
lui paraissait beaucoup trop brillant pour pouvoir jamais exprimer 
la bonté. Elle se trompait. M"^ Florimonde était sincèrement bonne, 
mais Flore conçut pour elle, dès le premier moment, une de ces 
inexplicables antipathies si fréquentes et si difficiles à déraciner 
chez les enfans, et F!o,e ne savait pas plus raisomier ses impres- 
sions qu'un petit enfantj.ie raisonne les siemies. 



LE MENSONGE DE SABINE. 295 

Elle se lassa bien vite de suivre la conversation, m'y prêta plus 
qu'une oreille distraite, et finit par s'absorber dans la contempla- 
tion du paysage qu'elle traversait. 

De vagues souvenirs d'enfance lui faisaient reconnaître les lon- 
gues avenues, le vieux moulin, les profils bleuâties des collines 
lointaines. Elle les retrouvait comme on rassemble les fragmens 
d'un chant presque oublié. La route traversait un: petit bois de sa- 
pins. Le poney marchait lentement, ses sabots enfonçaient profon- 
dément dans la terre boueuse et rougeâtre. A travers les troncs 
tapissés de lichens dorés, les rayons de soleil gHssaieat, s'accro- 
chant aui gouttes d'eau suspendues aux aiguilles des sapins, fai- 
sant briller comme des émeraudes les toufles de mousse saturées 
de pluie. Les écureuils trottinaient le long des branches, les pies 
jacassaient dans les fourrés, une bonne odeur de résine se dégageait 
des feuilles humiJes. 

— Que c'est joli et qu'il fait bon ici ! murmura Flore. 
Quelque chose s'a,^ita dans un buisson. 

— Une perdrix ! s'écria M"" Flori inonde. Sauter à bas de la voi- 
ture, épauler son fusil, abattre le gibier, fut l'aifaire d'un instant. 

Elle ramassa tranquillement la perdrix encore pantelante, l'exa- 
mina en tous sens. 

— Pattes rouges, dit-elle avec satisfaction, jeune, excellente, 
beau coup de fusil! — Tiens, petite ! c'est un cadeau de ton parrain. 
Tu la mangeras à ma santé. Continuez votre route. Je préfère ren- 
trer à pied. Par les sentiers de traverse j'arriverai aussi vite que 
vous.. 

— Elle lança la perdrix sur les genouTC de Flore, qui recula invo- 
lontairement avec répulsion. Qielques gouttes de sang tachèrent 
sa robe. Elle n'osait approcher sa m un de cet oiseau, dont la jolie 
tù te semblait encare la regarder. 

— Sabine ! dit-elle doucement quand elles furent seules. 

— Qu'y a-t-il? 

— JN'est-ce pas bien cruel? 

— Oa ne peut cependanit pas les manger vivantes. Ne sods^ pas 
sentimentale. 

— Oh! Sabine, mon cœur me. dit que faire souffrir une créature 
quelconque, uniquement parce que cela nous amuse, est un plaisir 
indigne d'une femme. 

— Tu ferais ban ménage avec Jacques. Il est abolument de ton 
avis. Et, vois-tu, petine, ne sois pas si sévère pour ces vieilles filles 
qui n'ont jamais aimé. A celles-là il faut tout pardonner... 

Elle s'arrêta court. Sa voix était devenue rauque d'émotion. 
Flore la regarda avec étonnement. Était-ce le regret qui la trans- 
formait ainsi? élait-ce le souvenir? Flore se le demandait, ne 



296 REVUE DES DEUX MONDES. 

sachant rien da passé de sa sœur. Mais voyant le trouble de Sabine, 
la tendresse de son regard, qui contrastait si fort avec son expres- 
sion habituelle, elle pensa : — Elle a aimé, elle aitne peut-être 
encore. 

A la lisière du bois, on se trouva subitement en face du château, 
— M"*" Ydoine l'appelait le castel, — des Allais. Au temps jadis, il 
avait dû avoir fière et belle allure, campé sur une colline, entouré 
de fossés et flanqué de remparts. Rasé pendant la révolution, rebâti 
vers 1830 dans ce style soi-disant gothique alors à la mode, il était 
devenu, avec ses ogives de plâtre, ses tourelles prétentieuses coif- 
fées d'éteignoirs et ses niches peuplées de troubadours et de châ- 
telaines, quelque chose de parfaitement ridicule. Flore, qui avait 
l'horreur instinctive du mauvais goût, ne put retenir un cri d'éton- 
nement. 

— Ce vilain joujou qui ressemble à un croquenbouche est le châ- 
teau des Allais? demanda-t-elle. 

Sabine fit un geste d'affirmation. 

— M. des Allais s'en montre si fier! 

— Pourquoi ne le serait-il pas? dit sèchement Sabine. Ses an- 
cêtres l'ont possédé de temps immémorial. — Puis, changeant de 
ton : — Là où le cœur a de fortes attaches, la question de beauté 
ou de laideur n'est qu'un accessoire. L'affection remplace l'une et 
efface l'autre. 

De nouveau Flore la regarda avec surprise. — Serait-ce Jacques 
qu'elle aime? se dit-elle. — Elle n'osa interroger sa sœur; uiais, en y 
réfléchissant, cette supposition se transforma en certitude. Gela lui 
parut tout naturel, Jacques et Sabine s'étanl connus toute leur vie. 
Mais pourquoi ne s'étaient-ils pas mariés? 

En habituée de la maison, Sabine entra sans se faire annoncer 
chez M"" Ydoine. L'aînée des deux vieilles filles s'était nichée, 
couime une colombe, tout en haut de l'une des tourelles qui flan- 
quaient de leur maigre silhouette la façade brodée du château. 
Elle représentait l'autorité de la famille ; le respect de Jacques pour 
cette vieille relique animée ressemblait à de la vénération, et sa 
sœur, dont le caractère énergique et déterminé se serait passé 
d'obéissance, n'osait rien entreprendre sans le consentement de 
M""" Ydoine. Pour ces caractères façonnés au respect et à la soumis- 
sion, son droit d'aînesse était une autorité indiscutable. Elle, plus 
timide, plus douce que sa sœur, acceptait ce tribut de déférence 
avec une sorte d'humilité. Dans ce singulier intérieur, tout le 
monde obéissait sans que personne eût à commander. Dans un 
petit salon ovale au plafond constellé d'étoiles d'or, Sabine intro- 
duisit sa sœur. Un jour mystérieux, filtrant à travers les vitraux 
bariolés, éclairait fantastiquement les murs couverts de papier 



LE MENSONGE DE SABINE. 297 

peint. Un chevalier, armé de pied en cap, présentant une rose d'or 
à une châtelaine en robe bleue, se répétait à l'infini, alternant avec 
un troubadour qui pinçait de la guitare. Les meubles, choisis avec 
le plus grand soin, reproduisaient dans leurs formes gauches et 
prétentieuses les erremens gothiques de la fin de la restauration. 

Au coin de la cheminée, dans un fauteuil à haut dossier blasonné 
qu'un paravent séparait du reste de la chambre, Flore aperçut une 
petite vieille toute mince, toute fluette, toute décolorée, qu'elle 
devina être l'aînée des demoiselles des Allais. De longues boucles, 
qui avaient dû être blondes, encadraient sa figure effacée, un bonnet 
constellé de fleurs couvrait sa têt '. 

Elle accueillit la jeune fille avec un mélange de dignité voulue 
et de bienveillance mignarde. Sa voix était roucoulante comme celle 
d'une tourterelle. Elle fit approcher Flore du feu. 

— Il fait si humide! dit-elle avec un petit frisson maniéré. Êtes- 
vous sûre d'avoir les pieds secs, ma petite? Vous ressemblez à 
votre pauvre mère. Je vais vous préparer une tasse de mon infusion 
d'hysope. Quand vous étiez enfant, vous aimiez beaucoup mes pas- 
tilles de fleur d'orange. Je me souviens de cela. 

Il y avait auprès d'elle, sur un pupitre sculpté, un cahier 
ouvert. 

— Vous voyez, très chère, dit-elle à Sabine, je charme toujours 
les loisirs de ma solitude par le commerce des muses. — Puis, s'a- 
dressant à Flore : — Avez-vous jamais transcrit vos impressions 
dans la langue du Parnasse? 

— J'ai déjà assez de peine à les exprimer correctement en fran- 
çais, dit un peu malicieusement la jeune fille. 

— Moi, je hais la prose, dit sentencieusement M"® Ydoine. Je 
cherche à poétiser les moindres incidens de l'existence et j'aime à 
confier mes impressions au papier. C'est souvent moins que rien, 
une petite pièce de vers, une pensée fugitive, comme ce qu'écri- 
vait Lamartine. Jacques est d'avis qu'il faudra un jour que je me 
décide à publier tout cela. Quelquefois aussi je compose une mé- 
lodie, cela me distrait. Hier soir, j'ai trouvé un air pour cettejolie 
romance qui porte mon nom : 

Belle Ydoiiie s'assit <Jessous la verte olive. 

La porte s'ouvrit. 

— Ah 1 précisément ! voici Jacques ! Mon bon ami, quand tu 
auras salué ces dames, il faudra aller quérir ta flûte pour leur faire 
entendre cet air que j'ai con.posé hier soir pour Belle Ydoine, tu 
sais bien? Tu as trouvé que c'était simple, mais gracieux, le refrain 
surtout. 



298 REVUE DES DEUX MONDES. 

Elle fredonna : 

Hé Diex! 

Qui d'amour sent douleur et peine 
Bien sûr en aura joie prochaine. 

— Je suis sûre que Flore aura du. plaisir à t'entendre... Il joue 
très gracieusement de la flûte, mais il est si modeste ! Il tourne aussi 
très agréablement un sonnet. Il ne manquera pas de vous en 
adresser; vous verrez, ma mignonne... Ah! voici Florimonde ! 
As-tu clmogé de chaussures, n.a bonne? 11 fait &i humide aujour- 
d'hui! je me sens toute dolente! Sans mon eau de verveine, je ne 
sais ce .que je serais devenue... 

Les paroles de la vieille demoiselle continuèrent de s'ajouter les 
unes aux autres avec la monotonie d'un filet d'eau tiède qrd s'é- 
chappe d'un robinet mal ifermé. Flore n'écoutait plus. Jacques, ses 
grands yeux pâles fixés sur elle, poursuivait distraitement un rêve. 
Sabine et Florimonde avaient entamé une de luurs petites guerres 
à coups d'épiogle. 

Flore pensa : — Voilà bien les trois êtres les plus ennuyeux et 
les plus ridicules que j'aie jamais rencontrés. — Et les examinant 
l'un après l'autre, elle crut comprendre pourquoi Sabine ne s'était 
jamais mariée. 

Quand elle se retrouva sous les sapins du petit bois, elle reppira 
plus librement. 

Sabine était silencieuse : les choses ne marchaient pas à son 
gré. Elle devinait l'impression que la jeune fille rapportait de cette 
visite. 

— Sabine, est-ce que tous nos voisins ressemblent à ceux-ci? de- 
manda Flore après un loug siience. 

— Tous nos voi&iiisi?.. tu crois donc qu'il y en a d'autres? Sauf 
deux ou trois familles nobles de Saint-Romuald avec lesquelles 
mon pè;e est brouillé depuis longtemps, et les personnages offi- 
ciels, préfet, commandant, receveur, qu'il ne veut pas connaître, 
nous ne sommes entourés que de cultivateurs. 

— Alors, sauf ma marraine et ses hécatombes de perdrix, sauf 
M"* Ydoine avec ses tisanes et sa poésie, sauf Jacques avec sa flûte 
et ses colimaçons, il faudra vivre toute seule, toujours toute seule? 
soupira Flore. 

— Comment est-ce qua je vis, moi? dit un -peu durement 
Sabine. — Elle écarta le bras que Flore pressait doucement contre 
le sien. — Ecoute, reprit-elle, moi. Je ne sais pas faire des p'hiases. 
Si tu ne sais pas deviner toute l'affection que j'ai pour toi, tant pis ! 
elle n'en est pas moins réelle. Tu ne t'amu«eras pas ici, c'est clair. 
Moi je n'ai pas le temps de m'occuper beaucoup de toi. Ce seara 



LE MENSOITOE DE SABINE. 2©9 

même moins gai que le couvent. Mais sois bien persuadée que, si 
je t'y ai amenée, c'est parce que je veux ton bonheur. Je vois aussi 
bien que toi les ridicules et les travers de tous ces gens-là. Tâche 
de fermer les yetix là-dessus, ne remarque que leurs qualités, et je 
te réponds que tu finiras par te trouver heureuse avec eux. 

Flore secoua tristement la tête. Cependant elle se promit de 
faire son possible pour s'habituer à l'idée d'avoir un jour Jacques 
des Allais pour beau-frère. 

II. 

Jacques des Allais, adossé à un tronc d'arbre, les mains dans 
les poches, le nez en l'air, suivait du regard depuis plus d'un 
quart d'heure les petites mésanges bleues toutes bouffies de froid 
qui tremblotaient sur les branches dépouillées auxquelles le givre 
suspendait ses guipures de cristal. Les champs dormaient sous leur 
blanche couverture de neige, que tachaient çà et là des volées de 
corneilles; l'eau du petit lac donnait sou. l'épais manteau de gkce 
qui l'emprisonnait, le soleil qui brillait dans le pâle azur d'un ciel 
d'hiver semblait illuminer sans la réchauffer cette nature assoupie. 
Au-delà des hêtres dépouillés, au-delà du bois de sapins dont la 
sombre verdure se courbait sous le poids de la neige, au-delà du 
sentier blanchi sur lequel deux petits pieds avaient laissé leur em- 
preinte, son imagination poursuivait l'infini. 

Tout comme Sabine, mais pour des raisons opposées, Jacques 
n'avait pas eu de jeunesse. Chez elle, les responsabilités précoces 
et un esprit naturellement positif avaient fait brusquement succéder 
la femme à la petite fille; chez lui, l'enfance s'était prolongée au- 
delà- des limites de la jeunesse jusqu'aux confins de l'âge mûr. 
Son éducation avait été entièrement confiée à ses deux vieillies 
tantes. Avec l'abnégation d'une autre époque, elles ne' s'étaient 
jamais mariées pour ne pas diminuer le patrimoine de leur frère. 
Toute l'afïection de ces deux cœurs s'était concentrée sur cet en- 
fant. Cette direction toute féminine, avec ses ménagemens et ses 
réticences, avait produit son inévitable résultat; à côté de croyances 
inébranlables, des superstitions puériles; avec une exquise délica- 
tesse de sentimens, des pruderies de pensionnaire et surtout l'igno- 
rance complète des austères realités de l'existence. Son père, 
qui commandait en maître absolu, comme aurait pu le faire un 
chef de famille des temps féodaux, ne l'avait jamais initié aux 
détails de ses affaires, gardant pour lui seul le soin d'administrer 
sa fortune. Jacques était si bien façonné au respect de cette 
autorité, la plus sacrée de toutes à ses yeux, qu'il n'eût pas 
même songé à faire une absence (Tun jour sans la permission de 



300 REVUE DES DEUX MONDES. 

son père. L'argent ^^ont il pouvait disposer lui était remis par 
sommes si minimes qu'un collégien s'en fût à peine contenté, et 
cependant il ne réclamait jamais. Quand M. des Allais mourut, Jac- 
ques se réveilla un jour chef de famille, maître d'une belle fortune 
dont il avait toujours ignoré le chiffre, propriétaire d'un domaine 
considérable, homme enfin sans avoir été jeune homme. Il avait 
trente ans passés. Il courut tout d'abord à sa tante Ydoine, la 
priant de se charger de ses intérêts, auxquels il ne comprenait 
rien. La bonne vieille demoiselle y voyait encore moins clair que 
lui ; on eut recours à Florimonde, dont l'esprit était plus lucide et 
plus pratique. Elle consentit à voir le notaire et les fermiers à la con- 
dition que chacun de ses actes serait révisé par ce singulier conseil 
de famille. Jacques accepta et ne s'occupa plus de rien, se laissant 
tranquillement bercer par cette double sollicitude maternelle dont 
il était l'objet, vivant avec ses rêves, prenant au jour le jour la vie 
facile qui s'offrait à lui. 

Somme toute, il s'était trouvé parfaitement heureux jusqu'au 
jour où il avait rencontré Flore. Ses rêves lui avaient suffi. 
Ses tantes lui avaient bien suggéré quelquefois l'idée du mariage, 
lui rappelant timidement l'obligation où il était de ne pas laisser 
s'éteindre le nom qu'il portait. — Nous avons le temps d'y son- 
ger, avait répondu Jacques, dont le cœur était demeuré une page 
blanche. — Les bonnes vieilles demoiselles n'insistèrent pas. Au 
fond, elles craignaient un peu d'introduire une étrangère dans 
leur paisible intérieur. La seule personne qu'elles eussent volon- 
tiers accueillie, Sabine, n'était plus libre, elles le savaient; restait 
Flore, une enfant, mais elle grandirait, sa marraine la façonnerait ; 
elle ne pouvait manquer d'aimer et d'apprécier leur Jacques. 

Elles caressaient doucement ce projet. Jacques ne l'ignorait 
pas, et son trouble n'en fut que plus grand quand il se trouva pour 
la première fois en présence de cette jeune fille qu'il pouvait 
espérer de voir un jour devenir sa femme, la mère de ses enfans. 
A cette seule pensée, Jacques se sentait rougir, car il lui semblait 
que Flore était quelque chose de si divinement pur, que l'effleurer 
seulement de son amour devait être une profanation. 

Et il l'aimait comme un fou. Toutes les chimères qu'il s'était 
forgées volèrent en éclats à sa seule vue. Tout ce peuple de songes 
creux au milieu duquel il vivait disparut comme disparaissent les 
onjbres de la nuit au lever de l'aurore. L'amour fut la première 
réalité de cet esprit flottant et indécis. Un sentiment chaud comme 
le sang de ses veines, ardent comme les aspirations de son âme, le 
fixa à tout jamais. 

Du moment où Flore lui apparut avec sa poétique beauté, avec 
la délicate grâce de sa jeunesse à peine épanouie, son cœur vola 



LE MENSONGE DE SABINE. 301 

vers elle. C'était son rêve incarné, son idéal trouvé. Il ne s'inquiéta 
même pas beaucoup de savoir si elle l'aimerait. — Il était gauche, 
distrait, laid, ignorant du monde et de ses usages. Il savait tout 
cela; elle-même, avec cette intimité des relations de campagne qui 
avaient rapidement établi la familiarité entre eux, lui reprochait 
doucement ses perpétuelles étourderies, l'inutilité de ses occupa- 
tions. Ils se voyaient presque chaque jour, et toute la vie de Jac- 
ques se concentrait dans ce moment qui le réunissait à elle. 

Elle, ne se doutant pas du culte d'adoration dont elle était l'ob- 
jet, prenait quelquefois avec lui de gentilles allures de sœur aînée, 
le grondant et lui disant de dures vérités. Puis, voyant son air 
pit"ux et craignant de l'avoir froissé, elle se reprochait sa fran- 
chise, et la compassion pour cet être qu'elle considérait un peu, 
sans savoir pourquoi, comme un enfant malade, lui inspirait des 
regards de tendre pitié et des accens dont la douceur caressante 
le plongeaient dans l'enivrement du bonheur. Il était heureux. La 
voir auprès de lui, pouvoir en silence la regarder, l'entendre, la 
suivre dans ses promenades comme un chien fidèle, placer chaque 
jour sous sa main la fleur qu'elle mettait à son corsage et qu'il 
recueillait comme une relique quand elle la rejetait fanée, cela lui 
suffisait, il ne demandait rien de plus. Lui parler de son amour, 
il n'y songeait même pas, et d'ailleurs il se disait qu'il ne l'oserait 
jamais. 

Ce jour-là, il savait qu'elle devait venir. Elle avait accepté la 
timide proposition qu'avait faite Jacques de lui prêter ses livres. 
Jacqups, transporté de joie, encouragé par son bonheur, avait 
poussé la hardiesse jusqu'à oser souligner dans un de ces livres un 
passage où Flore, pensait-il, ne pouvait manquer de deviner un 
aveu. Il savait qu'elle devait le rapporter. Quand il aperçut au loin 
sa petite tête blonde coiffée d'une toque de fourrure, le pauvre 
amoureux eut pre- que peur et fut pris de la tentation de se sauver. 
Qu'allait-il dire pour s'excuser et quelle contenance fallait-il faire 
pour paraître avoir conservé un peu d'aplomb? Jacques avait honte 
de son action. Il se dissimula derrière un épais rameau de houx. 
Quand elle fut tout près de lui et qu'il vit qu'elle allait passer sans 
le voir, il s'enhardit et, sans quitter son embuscade, tendit vers 
elle son offrande quotidienne. C'étaient quelques violettes de Parme 
au suave parfum, qu'il avait soignées tout exprès pour elle. 

Son premier mouvement fut un geste d'effroi. 

— Oh ! vous étiez là? vous m'avez fait peur, dit-elle. 

— Peur! répéta-t-il avec chagrin. C'est le premier sentiment 
que je vous ai inspiré, quand vous étiez petite, vous rappelez- 
vous? — Il parlait au hasard, sans trop savoir ce qu'il disait. — Je 



302 BE5ÇTJE des; dteux: mondes. 

suis bien malheureux. Je ne réussis pas à voTi«^em inspirer d'autre 
que celui-là. 

Flore ne put s'empêeher de sourire. 

— Je suis devenue beaucoup plus courageuse depuis lors. 
Voyez ! Je viens seule, sans escorte. Je n'ai plus peur du tout, raon 
bon Jacques, et j'ai, au contraire, beaucoup d'amitié pour vous et 
une grande reconnaissance pour le petit bouquet et le gros livre 
ruo voici. 

— Vous l'avez lu? demanvla naïvement Jacques. 

— D'un bout à l'autre, avec le plus vif intérêt. 

Jacques demeura pétrifié; une douleur terrible lui serra le cœur. 
Ainsi elle avait lu, et elle n'avait pas compris! 

— Et je viens vous en demander un autrcj continua-t-elle du 
ton le plus naturel. 

— Eiîtrez, dit Jacques haletant, dérouté, désespéré. 

Il marcha en silence auprès d'elle. Qu'aurait-il pu lui dire? 

Ils franchirent la caricature de pont-levis qui donnait accès au 
château et traversèrent l'une des cours intérieures. En passant 
auprès d'une porte entr' ouverte , des grognemens violens arii- 
vèrent jusqu'à eux. Jacques s'arrêta indécis. 

— Qu'y a-t-il? demanda Flore. 

— Ce sera... Il hésita. Gesera... 

Puis, paraissant prendre une résolution subite, il ouvrit la porte 
toute grande. Au mileu d'une cour carrée. Flore aperçut sa mar- 
raine, dont l'accoutrement mi-parti masculin était rendu plus gro- 
tesque encore par la chasse à laquelle elle se livrait. A l'aide'd'une 
hoiissine qu'elle brandissait énergiquement, elle s'efforçait de faire 
rentrer dans l'enceinte qui lui était réservée un énorme porc qu'a- 
vait séduit l'attrait de la liberté. Il hurlait et se débattait, tandis 
que M"'' FlorimoTide le cinglait à tort et à travers, courant à sa 
poursuite, rouge de froid et de colère. La neige profondément 
remuée attestait que cette lutte' avait dû se prolonger depuis long- 
temps. Sans un instant d'hésitation, Jacques se précipita au fort de 
la mêlée, saisit le délinquant par le pied, par l'oreill'e, par où il 
put, et le traîna de force jusqu'à son domicile. iW'^Florimonde dis- 
parut à sa suite sans avoir même remarqué la présence de sa fil- 
leule. Quand les piteux hurlemens furent un peu calmés. Flore vit 
reparaître Jacquts ébouriffé, la barbe en désordre, la cravate dé- 
nouée; sa cas({uette de loutre, celle qui avait abrité les colimaçons, 
rejetée en arrière, lui donnait l'air si naïf que Flore ne put répri- 
mer un petit éclat de rire moqueur. Jacques s'arrêta et fixa sur elle 
un regard si douloureux qu'elle demeura interdite. Il y avait dans 
ce regard un reproche- dont elle fut touchée. 



LE MENSONGE DE SABINE. 303 

— Vous riez, dit-il très bas. Je sais bien que je me rends à vos 
yeux ridicule à plaisir. C'est ce sentiment qui a succédé à la peur 
que je vous inspirais autrefois. Et vous ne devinerez jamais... vous 
ne comprendrez pas... C'est inutile. Je suis bien malheureux!.. 

Il se dirigea rapidement vers le château. Flore le suivit en silence. 
Il marchait distraitement devant elle, paraissant avoir oublié sa 
présence. Arrivé dans le vestibule, il ouvrit une porte que Flore 
avait toujours vue fermée. 

— C'est ma chambre, dit-il. Voici mes livres; choisissez. 

Sans s'occuper d'elle, il a!ia s'accouder à la cheminée et plongea 
sa tête dans ses deux mains. 

Flore s'arrêta hésitante sur le seuil. Quelque chose la (troublait 
dans l'atmosphère de cette chambre, car enfin Jacques avait beau 
être laid, disgracieux, gauche, c'était un homme jeune encore, pas 
marié et qui souvent avait trouvé en s'adressaiit à elle des:paroles 
gracieuses et poétiques qui l'avaient fait rêver involontairement. 
Et puis Flore avait dix-sept ans, elle sortait du couvent et se trou- 
vait pour la première fois de sa vie seule chez un homme. Elle 
regarda tinàdement autour d'elle. Cette chambre ne ressemblait à 
rien de ce qu'elle avait vu. C'était vraiment le réduit d'un poète, 
d'un de ceux qui rêvent les vers qu'écrivent les autres. Des frag- 
mens de tapisseries et d'/armures sauvés des ruines de l'tancien 
château pendaient aux murs, de vieux meubles bizarres ramassés 
chez les paysans, des df bris de sculpture mutilés s'entassaient 
dans un pittoresque désordre. Sur toutes les tables, des fleurs 
alanguies par l'air tiède de la chaiinbre se penchaient au bord des 
coupts de cristal et de faïence, des plantes fleuries qui formaient 
de véritables bosquets autour des fenêtres alourdissaient l'air de 
leurs parfums. Puis, jetés pêle-mêle dans tout cela, des engins de 
pêche, des amas de T;ids d'oiseaux, de lichens bizarres, de coquil- 
lages nacrés. Un gazouillement d'oiseaux s'échappait d'une volière 
rustique ; devant L'àtre, sur un tapis persan, une chatte blanche 
comme la neige dormait blottie entre les pattes d'un grand lévrier, 
et partout des livres, empilés au hasard, se penchaient les uns 
vers les autres con me pf)ur se confier leurs secrets. 

Flore hésitait toujours.' Elle avait donc blessé Jacques bien pro- 
fondément! Il restait là immobile, silencieux, insensible à sa pré- 
sence. La pitié triompha de son embarras. Lentement, doucement, 
elle s'approcha de Jui, et comme il se détournait toujours, elle 
posa tinidement la main sur son bras, et d'une voix dont la dou- 
ceur était une caresse: 

— Jacques! dit-elle. — Il tressaillit. — Jacques, je vous ai fait 
bien de la peine; pardonnez-moi. 



304 . REVUE DES DEUX MONDES. 

Il ne bougea pas ; mais Flore vit des larmes glisser entre ses 
doigts. 

— Qu'avez- vous, Jacques? dit-elle. Vous êtes donc bien mal- 
heureux? Confiez-moi votre chagrin comme à votre petite sœur. 

Puis, très bas, comme on parle à un enfant dont on veut arra- 
cher une confidence : 

— Est-ce quelque chose que j'ai fait qui vous a blessé à ce 
point? Dites-le-moi, et je ne recommencerai plus. Je n'ai pas 
pu m'empêcher de rire tantôt, mais je n'ai pas eu l'intention de 
vous froisser, vous n'en doutez pas... Dites que vous m'aimez encore 
un peu, n'est-ce pas, Jacques? 

— Encore un peu ! Flore, vous êtes donc aveugle? 

Et tournant vers elle son visage bouleversé et ses yeux pleins de 
larmes, il joignit les mains comme pour prier. Son grand amour 
passa comme un ouragan sur tout son être, emportant sa timidité, 
sa réserve, ses résolutions : 

— Mais je vous aime comme un fou! balbutia-t-il. Vous pouvez 
faire de moi ce qu'il vous plaira, votre esclave, votre chose, me 
fouler aux pieds, rire de moi comme d'un bouffon, sans parvenir à 
arracher de mon cœur cet amour qui est devenu le sang même de 
mes veines. Oui, je pleure. Savez-vous pourquoi? Je vous ai paru 
grotesque, ridicule, et vous avez ri, c'est vrai; mais ce n'est pas la 
cause de mon désespoir. Le livre que vous avez lu sans le com- 
prendre, je l'avais chargé de vous avouer une partie de la vérité. 
J'avais la fièvre pendant que vous lisiez. Je me disais : Elle devi- 
nera, elle ne peut manquer de deviner pourquoi je lui ai choisi 
celui-là et non un autre, pourquoi d'une main tremblante j'ai osé 
souligner ces passages. Et vous n'avez pas compris ! Je vous suis 
donc bien indiilérent? 

Elle voulut l'interrompre. 

— Oh! laissez-moi parler! reprit- il. Je n'aurai peut-être plus 
jamais le courage de le faire. Si vous saviez ce que j'ai osé rêver! 
Mon cœur ressemblait à ce paysage d'hiver qui dort sous son lin- 
ceul glacé d'ignorance. Vous êtes passée comme un souffle de prin- 
temps, et je me suis éveillé à la vie. Tout ce que j'aimais naguère 
se résume en vous. Les tièdes effluves d'avril qui sèment à pleines 
mains sur les buissons les touffes de roses et d'aubépine, accro- 
chent des étoiles embaumées à tous les sarmens desséchés, font 
éclore les violettes et les muguets dans les coins solitaires; le 
tressaillement des longues nuits argentées où je m'oubliais à écouter 
le chant du rossignol dans les hlas; ces parfums, ces harmonies 
qui m'enchantaient, c'était vous qu'ils me faisaient pressentir. Je 
retrouve en vous toutes ces beautés, ces émotions, mille fois plus 



LE MENSONGE DE SABINE. 305 

suaves, plus pures, et vous, Flore, mon doux idéal, j'ai osé rêver 
que vous seriez à moi. Oh ! ne me repoussez pas, ne vous éloignez 
pas! C'était insensé, n'est-ce pas coupable? Je le sais et je ne vous 
demande même pas d'avoir pitié de moi. Je sais que je suis un être 
ridicule, inutile; il n'y aura en moi que ce qu'y aura mis votre 
amour; mais au moins ne le méconnaissez pas. JNe m'aimez pas, 
si cela vous est impossible, mais ne restez pas aveugle à ce que 
vous avez fait naître dans ce cœur. 

Flore l'écoutait, hésitante, indécise. Les paroles brûlantes de 
Jacques résonnaient à son oreille comme une mélodie lointaine. 
Mais c'était seulement le mirage qui lui faisait entrevoir l'existence 
d'un sentiment violent, tout-puissant, fort comme la vie, qu'elle 
aussi éprouverait sans doute un jour. Jacques avait le malheur de 
lui apprendre l'existence de l'amour sans le lui faire éprouver. 

Voyant qu'elle ne parlait pas et l'écoutait rougissante et presque 
distraite, Jacques s'enhardit. 

— Flore, mon amour, ai-je tort de désespérer? murmura-t-il. 
Elle balbutia : 

— Je ne sais pas... Tout cela est si nouveau, si étrange pour 
moi! 

Et tout à coup, répondant à cette voix intérieure qui parlait en 
elle et la troublait plus que celle de Jacques : — Oh ! que vous êtes 
heureux! s'écria-t-elle. De quoi vous plaignez-vous? Que ce doit 
être bon d'aimer ainsi, trouver tout son bonheur dans un autre 
être, oublier tout ce qui n'est pas lui, ne vivre que de sa vie! ce 
doit être si doux. Pauvre ami! si vous saviez comme je voudrais 
pouvoir mettre ma main dans la vôtre et vous dire : Me voilà, ber- 
cez-moi de vos paroles et faites -moi part de votre bonheur; — 
mais je ne peux pas, je ne peux pas, — plus tard peut-être. 

— Ah! ne me donnez pas cet espoir! Vous ne m'aimez pas, vous 
ne m'aimerez jamais! 

— Peut-être.., répéta la jeune fille. Écoutez, Jacques, je n'ai 
jamais songé que je pouvais vous inspirer autre chose que de l'a- 
mitié. Il faut me laisser le temps de m'habituer à être aimée autre- 
ment, le temps d'interroger mon propre cœur. — Laissez-moi libre. 
Si jamais vous me voyez venir à vous pour vous dire : Jacques, 
j'ai réfléchi, je consens à devenir votre femme, vous compren- 
drez que ce sera vous faire l'aveu d'un sentiment pareil à celui 
que vous venez de m' exprimer. 

— Ah ! si ce jour devait jamais arriver, j'en deviendrais fou de 
bonheur ! 

Flore le regarda tristement. Son cœur s'émut malgré elle. Quelle 
félicité complète il était en son pouvoir de donner! 

TOME XL. •— 1880, 20 



306 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Je m'étais imaginé, je ne sais pourquoi, que vous aimiez 
Sabine, dit-elle après un moment de silence. 

— Sabine? je n'y ai jamais songé.' 

— ,., Et qu'elle vous aimait. Je m'habituais h vous regarder 
commemon futur beau-frère et... Elle s'arrêta indécise. Elle ne pou- 
vait pourtant pas lui avouer que cette idée même lui avait été peu 
agréable. Que serait-ce s'il fallait s'habituer à celle de partager la vie 
de Jacques, de devenir la moitié de lui-même? En un clin d'oeil, son 
imagination lui retraça ce que serait sa vie de chaque jour dans ce 
château, ses journées passées entre ces murs bariolés, où rien ne 
venait rompre la monotonie d'une existence mesquine où. elle serait 
alternativement l'objet des agaçantes taquineries de sa marraine, 
de la méticuleuse bienveillance de M"** Ydoine, de l'adoration vague 
et désœuvrée de Jacques, et les interminables soirées d'hiver pen- 
dant lesquelles il lui faudrait écouter le récit des maladies imagi- 
naires de la vieille demoiselle et la lecture de ses vers ineptes alter- 
nant avec un air de flûte joué par Jacques , ayant la visite du curé 
venant faire sa partie de whist pour seule distraction. Elle fris- 
sonna... Mieux, mille fois mieux valait-il passer sa vie à la Ral- 
lière entre les rebuffades de son père et l'affection peu expansive 
de Sabine, y vieillir comme elle et du moins conserver quelques- 
unes de ses illusions. 

— Il faut que je parte, dit-elle. J'ai peut-être eu tort de vous 
suivre ici, je ne savais pas... 

— Oh ! non, vous n'avez pas eu tort, vous m'avez donné un 
espoir qui a transformé ma vie. Flore, que serait donc le 
bonheur complet, si la seule espérance de le posséder un jour 
suffît pour m'enivrer!.. 

Elle sortit sans lui tendre la main, sans se retourner. Elle avait 
hâte de s'éloigner de lui, de mettre le plus de distance possible 
entre elle et ce regard dont la tendresse passionnée avait été plus 
éloquente qu'elle ne l'aurait voulu. Une lutte s'était engagée en 
elle, entre son jeune cœur ému par cet amour qui s'offrait à elle et 
sa raison qui lui disait : Ce bonheur que tu rêves, auquel tu as- 
pires, en cédant à cet amour tu pourras le donner sans jamais 
l'éprouver. Et Flore répondait : INe serait-ce pas là le raisonne- 
ment de l'égoïsme, et le seul bonheur réel n'est-il pas celai que 
nous donnons? 

Distraite, troublée, elle suivait machinalement la route de la Rul- 
lière. La grosse voix de son père vint la tirer de sa rêverie. M. de la 
Rullière était furieux. Il venait de visiter son potager et de con« 
stater les dégâts de la neige, dont le poids avait renversé toute une 
rangée d'espaliers. Comme il ne pouvait s'en prendre à personne 



LE MENSONGE DE SABINE. 307 

de ce désastre, il c^ierchait une victime sur laquelle il ferait retom- 
ber sa mauvaise hameur. 

— D'où viens-tu? cria-t-il à sa fille du plus loin qu'il l'aperçut. 

— Des Allais, répondit-elle hésitante, pressentant un orage. 

— Tu aurais mieux fait d'y rester. Je ne veux pas que tu y 
retournes tant que cet imbécile ne se sera pas décidé à parler. 
Entends-tu? je te défends absolument de courir seule les grandes 
routes. Si Sabine ne sait pas mieux te garder, elle aurait mieux fait 
de te laisser au couvent. Ah ! çà, est-ce que ça durera encore long- 
temps, tous ces préliminaires? Je prévois ce qui arrivera. Je vais 
me trouver pour mes vieux jours avec deux filles montées en graine 
sur les bras. Non, non, pas de cela! Il est grand temps que je m'en 
mêle. Ce sera moi qui ferai le marché. Jacques est un grand benêt 
que tu mèneras par le bout du nez, et tu m'obéiras, entends-tu? — 
11 s'éloigna brusquement, la laissant clouée au sol, pâle, tremblante 
comme une feuille. 

Aii;si son père songeait à la marier malgré elle. Elle aurait à 
lutter non-seulement contre l'amour de Jacques, mais encore contre 
la volonté de ce père qui lui inspirait une crainte voisine de la 
terreur. Elle se savait incapable d'opposer une longue résistance 
aux influences extérieures. N'avait-elle pas à l'instant même hésité 
sous l'éinotion de la pitié que lui inspirait Jacques? Et si elle cédait, 
qu'arriverait-il? Finirait-elle par se résigner à son sort et s'endormir 
dans une glaciale indifférence, perdant une à une toutes ses illu- 
sions? Ou la révolte entrerait-elle dans son cœur pour le torturer 
de ses impuissans efforts? Mais une autre possibilité plus terrible 
encore se présenta à son esprit. Et si elle rencontrait jamais celui 
qui devait faire battre son cœur d'une pulsation violente et lui faire 
éprouver ce sentiment qui transportait Jacques? Mariée, liée à cet 
homme qui n'avait pas su ?<? faire aimer, que deviendrait-elle le jour 
où celui qu'elle pressentait -pparaîtrait dans sa vie? 

— Et je veux être heureuse, je veux aimer comme aime Jacques, 
dussé-je en mourir, s'écria- t-elle passionnément, tandis qu'elle 
courait sur la neige qui grinçait sous ses pieds impatiens. Je ne me 
marierai pas par obéissance, j'épouserai celui que j'aimerai ou je 
ne me marierai jamais, comme le fait Sabine, je vieillirai seule, 
mais du moins j'emporterai mes chères illusions au tombeau avec 
moi. 

Sabine! n'était-elle pas sa seconde mère? Elle irait la trouver 
et la rendrait l'arbitre de sa destinée. Et si Sabine aimait Jacques 
sans être aimée de lui, comme Flore ne pouvait s'empêcher de le 
croire, raison de plus pour mettre son sort entre ses mains. Elle 
saurait d'autant mieux la sauver de ce mariage et la protéger contre 
sa propre faiblesse. 



308 REVUE DES DEUX MONDES, 

Sabine, assise à son bureau, alignait d'interminables colonnes 
de chiffres. L'entrée de Flore ne lui fit même pas lever les yeux, et 
elle ne quitta sa plume que quand la tête blonde de sa jeune sœur 
se fut posée sur son épaule. 

— Qu'as-tu? demanda-t-elle d'un ton bref. Je suis pressée, mon 
père a besoin de ce compte, et il n'est pas d'humeur à attendre 
aujourd'hui. Si tu as quelque chose à me dire, dépêche-toi. 

Flore se redressa vivement comme si une épine l'eût blessée. 

— Pardon ! dit-elle. Je suis fâchée de t'avoir dérangée. J'espé- 
rais trouver auprès de toi^aide et sympathie, je me trompais. 

Elle s'éloignait pour sortir, mais se ravisant : 

— Sabine, laisse-moi te faire une question, une seule, et réponds- 
moi la main sur la conscience : As- tu jamais aimé? 

Elle ne put méconnaître sur le visage de Sabine ce grand chan- 
gement qui l'avait déjà surprise. Une vive rougeur colora jusqu'à 
ses tempes, un feu sombre brilla dans ses yeux noirs, ses lèvres 
tremblèrent, quelque chose d'ému et d'attendri passa sur tous ses 
traits. Elle ne songea même pas à dissimuler son trouble. 

— Pourquoi me le demandes-tu? Oui, j'ai aimé, aimé comme tu 
ne le feras peut-être jamais, toi qui es tendre, sentimentale, 
exaltée. 

— Et tu aimes encore? 

— L'amour ne meurt pas. Quand il change, c'est qu'il n'a jamais 
existé. 

— Et tu es heureuse, bien heureuse d'aimer comme tu le fais, 
n'est-ce pas? Même si tu n'as rien à attendre de cet amour, même 
si celui qui a su te l'inspirer ne doit jamais être uni à toi d'aucun 
lien terrestre, même s'il ne partage pas ton sentiment, même s'il 
aime une autre femme? Le bonheur d'aimer te suffit, n'est-ce pas, 
iSabine, n'est-ce pas? 

Sabine, surprise par cette exaltation dont elle ignorait la cause, 
troublée en dépit d'elle-même, se raidit contre son émotion. 

— Finissons-en, dit- elle. Ce n'est pas pour me dire tout cela 
que tu es venue me déranger, je suppose? 

— Écoute, Sabine. Je ne sais pas l'histoire de ta vie, le secret 
de ton cœur m'est inconnu. Qu'importent les détails? Tu aimes, 
c'est tout ce que je voulais savoir. Eh bien ! si au lieu de cet amour, 
qui remplit toute ton âme, la fatalité était venue t'imposer, avant 
que tu l'eusses éprouvé, un lien indissoluble, enchaîner ta vie à celle 
d'un être qui ne t'inspirerait rien que l'indifférence, te condamner 
à n'éprouver jamais de sentiment plus vif ou plus doux que celui-là 
et t'interdire même comme un crime d'en rêver un autre, qu'au- 
rais-tu fait? 

Sabine répondit sans hésiter : 



LE MENSONGE DE SABINE. 309 

— Je me serais soumise à la volonté de Dieu et j'aurais obéi à 
mon devoir. 

Flore, les yeux dilatés par l'épouvante, les mains pressées contre 
sa poitrine haletante, murmura : 

— Je me soumettrai... J'obéirai, s'il le faut... mais j'en mourrai, 
je sens que j'en mourrai! 

III. 

Quand M. de la Rullière vint reprocher aigrement à sa fuie 
aînée d'avoir négligé ses intérêts en ne faisant rien pour assurer 
la combinaison qui devait mettre le domaine des Allais sous ses 
ordres', et lui déclarer que dorénavant, il se chargeait seul de 
négocier le mariage de Flore, à qui il avait déjà iniimé l'ordre de 
lui obéir en tous points, Sabine s'expliqua l'agitation de la jeune 
fille. Dans le fond de son cœur, elle se reprocha de n'avoir pas 
mieux accueilli ses confidences et se dit qu'elle aurait dû au moins 
l'interroger, lui témoigner un peu de sympathie. Mais ces idées-là 
venaient toujours trop tard à Sabine, dont le premier mouvement 
n'était jamais un élan d'expansion et dont toutes les tendresses 
étaient fatalement desiinées à rester méconnues. 

Se méfiant instinctivement de toute exagération de sentiment, 
elle se raidissait surtout dans une réserve voulue avec Flore, dont 
elle s'imaginait, à tort ou à raison, ne pas devoir surexciter la sen- 
sibilité. S'étant toujours sentie elle-même assez forte pour regarder 
en face l'adversité et rester debout sous les plus rudes coups du 
malheur, elle ne voulait pas admettre que cette âme d'enfant pût 
être épouvantée par l'idée seule de la souffrance. Cette nature 
débile, souffrant du mal des êtres trop faibles pour se suffire à 
eux-mêmes lui paraissait exaltée, romanesque. Elle l'était en réa- 
lité. C'était un malheur, une maladie ; Sabine y voyait une faute. 

Elle accusa Flore d'injustice envers Jacques, dont elle ne voyait 
que les incontestables qualités. Elle s'avoua cependant que l'édu- 
cation qu'avait reçue Flore, si différente de la sienne, pouvait 
la rendre difficile sur certains points qui ne la choquaient pas elle- 
même et se dit qu'il fallait appeler le temps à son aide. Pour obte- 
nir de son père la promesse qu'il ne brusquerait rien, elle mit en 
œuvre tous les moyens, grands et petits, dont elle pouvait dispo- 
ser. Le dégel, la reprise des travaux et un redoublement d'acti- 
vité furent ses principaux auxiliaires. 

Sabine aimait sa sœur, mais ne la comprenait pas. Elle eût donné 
sans hésiter son sang et sa vie pour elle, mais était tout à fait inca- 
pable de lui prodiguer ces caresses qui, pour certains jeunes cœurs 



310 REVUE DES DEUX MONDES. 

avides d'expansion, sont aussi nécessaires que l'air qu'ils respirent. 
Quand Flore, troublée par ce mystérieux inconnu qui est peut- 
être chez la jeune fille le pressentiment des douleurs de la femme, 
versait de ces larmes maladives qui n'ont ni cause ni effet et 
qu'une mère essuie d'un baiser, Sabine haussait impatiemment les 
épaules. La pauvre sensitive froissée se repliait sur elle-même, de 
sorte qu'il advint ce qui devait inévitablement arriver : Flore s'é- 
loigna de plus en plus de sa sœur atnée, et cessa de compier sur 
son affection. 

Elle avait craint de devoir lutter avec l'autorité de son père, et 
contre son attente il ne lui parla plus de Jacques. Elle devina l'in- 
tervention de Sabine et se confirma dans l'idée qu'elle s'était formée 
de l'attachement de sa sœur pour le châtelain des Allais. La con- 
viction acquise par elle, que Sabine aimait Jacques sans être par- 
venue à se faire aimer de lui, raffermit sa résolution de ne pas 
céder à ce sentiment de pitié qu'il lui inspirait. 

Puis, peu à peu, étant redevenue maîtresse absolue de ses faits 
et gestes, elle prit l'habitude de vivre d'une existence factice et 
isolée, passant son temps à errer dans la campagne, plongée dans 
des rêveries sans but où l'entretenaient les livrt^s de Jacques. Dans 
cet état de surexcitation mentale, sa frêle organisation devint plus 
frêle encore et adieva pour ainsi dire de s'immatérialiser. 

Les fleurs blmches et rosées du printemps avaient neigé sur 
l'herbe des vergers; puis les arbres fruitiers avaient revêtu leur 
verte toilette d'été, robe sérieuse et pratique succédant à la blanche 
parure de leurs noces. Il ne fallait plus désormais songer qu'à 
nourrir et à élever la nombreuse famille qai se pressait dans la 
feuillée : cerises déjà rougissantes, pêches informes, bouquets ser- 
rés de petites poires. Les moineaux gloutons tournoyaient autour 
des arbres, s'interrogeant de leurs petits yeux avides pour savoir 
si l'heure du pillage sonnerait bientôt, poussant des cris de convoi- 
tise. Encore quelques jours de patience, piaillaient les plus vieux, 
et le festin sera prêt! Et nous saurons bien éviter les pièges 
que nous tend M. de la Rullière, et ce bonhomme de paille qu'il 
habille d'une blouse pour nous effrayer nous servira de perchoir 
pour faire notre digestion... Et l'essaim gouailleur rempUssait l'air de 
ses éclats de rire! Ce pauvre M. de la Rullière! que d'êtres sur 
ses terres occupés uniquement à le narguer et à réduire à néant 
ses soins et ses précautions : depuis les taupes qui minaient ses 
plates-bandes de fiaisiers, et les mulots et les musaraignes -qui 
prenaient leurs quartiers d'été dans les blés, ju^te assez hauts 
pour les héberger, attendant que l'épi naissant leur fournît une 
succulente nourriture , jusqu'aux fleurs qui levaient leur tête 



LE MENSONGE DE SABINE. 311 

radieuse d'un air provocant parmi ses cultures les plus soignées : 
coquelicots écarlates, bluets d'azur, marguerites au cœur d'or, 
venus là tout exprès pour l'irriter ! 

Flore ne se lassait pas d'admirer ces beautés de la nature, si 
nouvelles pour elle, dont la jeunesse s'était écoulée dans l'enceinte 
étroite d'un couvent; elle recueillait avec avidité chacune de ces 
choses suaves et tendres que les rêveurs seuls savent découvrir dans 
les détails de la vie des champs. La plus grande partie de ses jour- 
nées se passait à errer, un livre à la main, suivant distraitement du 
regard le vol capricieux des insectes qui bourdonnaient autour des 
fleurs, les pattes et les ailes enfarinées de poussière dorée, ou les 
ondulations des champs de lin dont les fleurs s'ouvraient à l'aurore, 
délicatement teintées de bleu comme des yeux d'enfant étonné. 

Ces fleurs, Jacques ne pouvait jamais les voir sans émotion, elles 
lui rappelaient tant le candide regard de Flore! Ilélas! il n'osait 
plus le lui dire. Il lui adressait à peine la parole maintenant et se 
contentait de la suivre de loin : heureux quand il avait pu la voir 
passer, froide, blanche, indifTérente, vivant dans un monde de 
rêves d'où il se sentait banni à tout jamais, lui qui ne vivait que 
pour elle ! 

Le soleil de juin fit éclore les roses. C'était la fleur de prédilection 
de Jacques, innocente passion que lui reprochait aigrement son impi- 
toyable voisin. M. de la Rulliôre eut d'abord grande envie d'inter- 
dire l'entrée de son château à ces brassées embaumées que Jacques, 
prodigue de ses trésors, envoyait chaque matin à sa bien-aimée. 
Mais il se contenta de faire observer à sa fille qu'il n'eût certes pas 
toléré chez lui la présence de cette quantité d'herbes inutiles, bonnes 
seulement à attirer les insectes, s'il n'eût vu dans leur envoi les 
premières avances de son futur gendre. Il n'avait, ajouta-t-il, con- 
senti à la retirer du couvent que dans l'espoir de la voir devenir 
châtelaine, et ce mariage devant être une excellente affaire pour 
lui, il espérait bien qu'elle ne laisserait pas trop traîner les choses 
et userait de tous les moyens que les femmes ont en leur pouvoir 
pour amener Jacques à lui faire une demande en règle. S'il n'eût 
pas été lui-même depuis longtemps en mauvais termes avec les 
deux vieilles demoiselles, il n'aurait pas hésité à aller en personne 
leur faire son oflre et ses conditions. 

Stupéfaite, froissée par cette brutale franchise, Flore l'écoutasans 
trouver un mot de réponse et s'éloigna aveuglée par les larmes que 
lui arrachait sa douloureuse surprise. 

Elle marchait au hasard le long de la rivière bordée d'iris en 
fleurs et de menthes sauvages, lorsque soudain, à dix pas devant 
elle, elle aperçut Jacques. Couché tout de tout son long, les coudes 



312 BEVUE DES DEUX MONDES. 

par terre, le menton dans ses mains, il regardait couler l'eau. 
Auprès de lui, sa ligne s'en allait à la dérive remorquée par un 
poisson glouton qui, depuis longtemps, avait mordu à l'hameçon. 
Flore s'arrêta un instant pour le regarder. Dans ce moment, il 
lui parut offrir le type accompli de la paresse et du désœuvre- 
ment. — Voilà donc l'être dont il lui faudrait partager la vie! — 
Soudain, la conscience, cette impitoyable diseuse de dures véri- 
tés, fit entendre sa voix incorruptible : — Et toi, murmui-a-t-elle, 
n'es-tu pas encore plus faible que lui? — Oui, répondit Flore, et 
c'est pour cela que j'ai besoin de m'attacher à un être énergique 
dont la volonté sera ma loi et à qui mon amour me donnera le 
désir d'obéir aveuglément. — N'es-tu pas aussi inutile? reprenait la 
justicière. — C'est pour cela que, comme l'inutile liseron, j'ai be- 
soin d'enlacer ma tige débile aux rameaux puissans d'un de ces 
arbres qui abritent tout un monde de leur ombre. Je veux placer 
mon amour en haut, parmi les astres du ciel et non parmi les fleurs 
du gazon. — Elle s'éloigna silencieusement, rêvant toujours. 

Au boat d'un champ, elle s'arrêta devant une barrière. De l'autre 
côté, des vaches couleur de feu et de lait paissaient dans l'herbe 
verte, rutilante de boutons d'or. C'était prosaïque, mais Flore avait 
très peur des vaches. N'osant pas avancer, craignant encore plus 
d'attirer l'attention de Jacques en retournant auprès de lui, elle 
prit le parti d'attendre. Quelqu'un ne pouvait manquer de passer 
par ce sentier : elle se ferait escorter. Elle s'assit auprès de la bar- 
rière à l'ombre d'un é^dantier dont les branches lourdes de fleurs 
se penchaient sur sa tète, en cueillit un rameau et l'enroula autour 
de son chapeau de paille. Les vaches mugissaient, les insectes bour- 
donnaient, une alouette s'élevait en chantant au-dessus du champ 
de blé, bien haut, tout droit vers le soleil. Un bruit de pas fit crier 
le sable, une ombre se projeta sur la route. Flore se leva lente- 
ment, sans regarder qui venait, secoua les pétales rosés qui s'é- 
taient effeuillées sur sa robe et se retourna vers le passant. Elle 
s'était dit que ce devait être un paysan ou une fille de ferme : elle 
se trouva en face d'un étranger fort élégant, de belle tournure et 
qui s'arrêta devant elle, respectueusement, chapeau bas. 11 la re- 
gardait attentivement, comme s'il cherchait sur sa ligure un sou- 
venir, une ressemblance. 

Puis, tout à coup, il lui tendit la main : 

— Dois-je vous appeler mademoiselle ou tout simplement Flore, 
comme autrefois ? dit-il avec un sourire. 

Flore l'examina à son tour avant de répondre. C'était encore un 
jeune homme, bien que son teint basané, la forte accentuation de 
ses traits, les plis burinés sur son front le fissent paraître 



LE MENSONGE DE SABINE. ?13 

plus âgé qu'il ne l'était en réalité. Toute sa personne portait l'em- 
preinte d'une énergie peu commune, et il y avait dans son regard 
cette fixité un peu troublante qui dénote l'habitude de la réflexion 
et la possession de soi-même. Sous ce regard, il devait être impos- 
sible de songer à mentir, et tandis qu'il l'abaissait sur Flore, la 
jeune fille se demanda en rougissant si cet étranger lisait déjà 
dans son pauvre petit cœur, comme en un livre ouvert. Une expres- 
sion singulière traversa ce visage mâle, quelque chose d'ému et 
d'attendri en tempérait la gravité. 

— J'attends toujours ma réponse, dit- il, voyant que Flore se tai- 
sait. Vous ne me reconnaissez donc plus? Et pourtant ma première 
visite en arrivant à Paris a été pour ce couvent où j'espérais vous 
trouver encore. Car enfin vous n'avez que dix-sept ans... 

— Et trois mois. 
11 sourit. 

— Et trois mois. A votre âge, c'est important. Juste dix ans que 
nous nous sommes quittés, et cependant vous voyez que je ne n'ai 
pas hésité à vous reconnaître. Souhaitez-moi la bienvenue, petite 
Flore. Avez-vous tout à fait oublié les soirées de votre tante d'Esse 
et la peine que vous aviez à vous tenir éveillée dans son salon, et 
un individu qui ne parlait guère plus que vous et venait charita- 
blement mettre son épaule à portée de votre tète pour vous per- 
mettre de vous endormir commodément pendant que personne ne 
s'occcupait de nous ? 

Flore leva sur lui des yeux dilatés par la surprise. 

— M. de Bargemont ! s'écria-t-elle... mais vous ne lui ressemblez 
pas du tout. 

— J'ai pourtant l'honneur de vous le présenter, il a vécu toute 
une vie et parcouru la moitié du globe depuis lors. Maintenant, 
puisque j'ai eu la bonne chance de vous rencontrer, indiquez-moi 
la route qui mène au château de la i\ullière. 

Flore hésita. 

— Il faut traverser ce champ.,. Avez-vous peur des vaches?.. 

— La vache est assurément un animal féroce et très dangereux, 
mais enfin j'essaierai de m'armer de courage en pensant aux démê- 
lés que j'eus naguère avec certains animaux fort dociles, tels que le 
crocodile, la panthère, le jaguar. 

— Et vous n'avez pas eu peur? demanda naïvement la jeune 
fille. 

— Vous voyez qu'il n'y avait pas de quoi, puisque me voici sain 
et sauf. Dois-je même vous faire une confession?, dans aucune 
circonstance de ma vie assez agitée, je n'ai été aussi effrayé que 
le suis en ce moment. 



31 A REVUE DES DEUX MONDES. 

, — Effrayé? de quoi? Puisque vous n'avez pas peur des vaches, 
c'est donc moi qui vous fais peur? 

Roger fixa un moment sur elie son regard sérieux. — Peut-être ! 
pensa-t-il, mais iljdit : 

— Je suis effrayé de l'accueil qui va m'être fait dans ce château 
vers lequel vous me conduisez. 

— Oh! dit Flore, rassurez-vous, ce n'est pas une des plus mau- 
vaises journées de papa; il ne m'a grondée que deux fois depuis ce 
matin, et vous ne risquez pas d'être reçu comme le sous-préfet 
qu'il a fait attendre hier deux heures dans l'antichambre çn com- 
pagnie d'un sac de farine et d'un chien hargneux et sans même lui 
avoir fait offrir de chaise. Par erreur ou intentionnellement, on 
l'avait enfermé à clef. Il y serait peut-être encore si Sabine ne fût 
venue le délivrer. Le pauvre homme, ayant fini par s'asseoir sur le 
sac de farine, faisait une mine piteuse et grotesque. Je crois qu'il 
ne reviendra pas de sitôt. 

— Ainsi votre sœur Sabine vit toujours avec son père, dit Roger, 
qui avait écouté distraitement. Est-elle mariée ? 

— Mariée ? Oh ! Dieu non ! Je plaindrais le malheureux destiné 
à vivre à la Rullière en qualité de gendre de papa... 

— Pourquoi? 

— Mais, puisque vous connaissez Sabine depuis si longtemps, 
vous devez savoir que, toute bonne et excellente qu'elle soit, elle 
n'est ni tendre ni douce. Elle a parfois une manière aigre de s'ex- 
primer qui fait que je préfère encore les gronderies de papa à sa 
froide réserve. 

Un nuage traversa le front de Roger, puis son regard s'abaissa 
sur ces limpides yeux gris : 

— Pauvre enfant ! votre vie ne doit pas être gaie dans un tel 
intérieur? 

Une vive rougeur monta au front de Flore. 

— Vous devez me trouver bien indiscrète, bien imprudente de 
vous parler si librement des petites misères de ma vie, vous dont 

j'ignorais l'existence il y a un instant? 

— Je vous trouve tout simplement très franche et vous en sais 
gré. Écoutez : moi, je ne crois pas au hasard; j'ai échappé à trop de 
dangers pour ne pas être persuadé qu'une bonne providence veille 
sur nous, et je pense que, si elle vous a placée sur mon chemin, 
juste à temps pour m'indiquer la route à suivre, elle avait dessein 
de me faire éviter un écueil de plus. Quand un homme revient des 
antipodes et n'a pas entendu parler de ses amis depuis dix ans, il 
est bien aise d'apprendre ce qu'ils ont fait en son absence. Faute 
de le savoir, il peut commettre mille maladresses, froisser des 



LE MENSONGE DE SABINE. 315 

sentimens qu'il ignore. Vous allez donc me raconter bien franche- 
ment tout ce qui s'est passé chez vous depuis mon départ. Vous ne 
parlez pas à un étranger, mais à un vieil ami sur la poitrine duquel 
vous avez dormi jadis. Je ne vous demande pas ce que vous avez 
fait vous avez passé ces années au couvent. Je le sais, c'est moi 
qui vous y ai fait entrer ; mais depuis? 

— Depuis, je n'ai pas bougé de la RuUière et crains bien de n'en 
jamais sortir. 

Elle soupira. 

— Et votre sœur Sabine ? Savez-vous pourquoi elle ne s'est jamais 
mariée? 

— Je ne lésais pas positivement, mais je soupçonne... 
Elle s'arrêta. 

— Je veux que vous me parliez en toute fi-anchise, dit Roger de 
ce ton impérieux qui s'accordait si bien avec l'expression de son 
regard. Pas de réticences avec moi. Dites-moi non-seulement ce 
que vous savez, mais encore ce que vous soupçonnez. Pourquoi 
votre sœur ne s'est-elle pas mariée? 

— Je crois qu'elle aime quelqu'un qui ne le lui rend pas, bal- 
butia Flore. 

— Et ce quelqu'un, savez-vous son nom? 

— Je n'ai pas de peine à le deviner, et tenez, si vous regardez 
bien là-bas au bord de la rivière sous les saules, vous l'apercevrez. 

Roger ne regarda pas, mais demanda d'un ton bref : 

— Son nom? 

— Jacques des Allais. Mais de grâce, n'oubliez pas que je ne sais 
rien de positif. Sabine, n'étant pas expansive, ne m'a jamais fait 
de confidence, et je n'ai pu que former des suppositions. 

— Et lui, comment savez-vous qu'il ne l'aime pas? 

Pour le coup. Flore trouva M. de Bargemont indiscret et par trop 
curieux; elle voulut se renfermer dans un silence plein de dignité. 
Mais il s'arrêta au beau milieu de la route, et se plaçant devant elle 
comme s'il avait résolu de lui barrer le chemin tant qu'elle n'au- 
rait pas parlé, il fixa sur elle ce calme regard qui la subjuguait. 
Elle baissa la tête, inquiète, troublée. 

— Gomment savez-vous qu'il ne l'aime pas? répéta tranquille- 
ment Roger. 

— Je sais qu'il aime quelqu'un d'autre, balbutia Flore. 

— Vous, n'est-ce pas? C'est bien. Je ne vous questionnerai plus. 
Je suis au courant de la situation maintenant, cela me suffit. 

Ainsi, pensa Roger, voilà la révélation qui m'attendait à la porte 
de cette maison où je venais frapper pour chercher le bonheur 
après ces dix années de lutte opiniâtre contre la mauvaise fortune. 



316 REVUE DES DEUX MONDES. 

M'entendre dire naïvement par cette enfant que la femme que l'ab- 
sence avait idéalisée dans mon souvenir, pour laquelle un point 
d'honneur, exagéré peut-être, m'avait fait réserver toutes les ten- 
dresses de mon cœur, conquérir la fortune, garder ma fidélité, 
est devenue une de ces vieilles filles aigres et grondeuses qui font 
souffrir ceux qui les entourent; bien plus, qu'elle s'est sottement 
amourachée d'un campagnard quelconque qui fait fi d'elle! — Un 
moment, il faillit céder à la tentation de rebrousser chemin. Il 
retournerait à Paris, mènerait la vie large et joyeuse que sa fortune 
lui assurerait, oublierait l'existence de Sabine, qui avait sans doute 
oublié la sienne. Au fait, pourquoi n'avait-elle jamais tenté de lui 
écrire? Il le lui avait défendu à la vérité; mais une femme aimante 
sait bien ce que valent de semblables défenses. Que lui n'eût pas 
écrit, c'était naturel, c'était loyal, tant qu'il n'avait pas reconquis 
son indépendance; mais elle? elle qui avait voulu le suivre, elle qui 
malgré lui s'était engagée à lui demeurer fidèle, le forçant ainsi à 
formuler cette même promesse que son cœur ne ratifiait pas? A la 
vérité, les circonstances l'avaient aidé, car dans sa vie uniquement 
occupée à conquérir la richesse, peu de tentations avaient pu péné- 
trer jusqu'à lui; mais enfin il était jeune, et plus d'une fois il 
s'était dit que cette fidélité qu'il conservait avec une sorte d'achar- 
nement ne valait pas le bonheur facile qu'il aurait pu rencontrer 
ailleurs. Une fois surtout un riche Américain dont il était l'associé 
lui offrit ouvertement la main de sa fille; elle était belle, jeune; sa 
fortune se serait trouvée doublée. Il refusa; mais dans ce moment il 
regretta presque de n'avoir pas cédé à la tentation. 

Tandis qu'il marchait silencieusement auprès de Flore, il finit 
par se paraître ridicule et se prit lui-même en pitié. Quelle triste 
figure il devait faire, venant se présenter en amoureux devant cette 
provinciale dont les défauts, — il se les rappelait tous en ce mo- 
ment, — avaient certainement grandi avec l'âge! Il s'épargnerait ce 
ridicule et à elle cette gêne. Il lui ferait une simple visite de poli- 
tesse, comme il l'aurait pu faire à une ancienne connaissance, ne 
prononcerait pas une parole qui pût sembler une allusion au passé 
et se contenterait de lui faire clairement comprendre qu'ils étaient 
libres tous deux. Il prit un air indifférent et s'en arma d'avance 
contre Sabine sans se douter de l'amour qu'il allait combattre en 
le méconnaissant. 

IV. 

Sabine était assise à son bureau, assez semblable à un juge d'in- 
struction interrogeant un coupable, représenté par le meunier de 



LE MENSONGE DE SABINE. 317 

son père. Celui-ci, debout devant elle, tournait et retournait en tous 
sens avec un embarras comique son chapeau de feutre enfariné. L'en- 
tretien durait depuis longtemps. Il s'agissait d'éplucher certains 
comptes en partie double. Tout avait assez bien marché jusqu'au 
moment où M. de la RulUère, rentré plus tôt que de coutume, 
avait voulu se mêler à la conférence. Depuis lors, mille difficultés 
avaient surgi: l'esprit peu lucide du paysan s'égarait dans les com- 
plications qui étaient survenues; certaines erreurs peu importantes 
prenaient des proportions gigantesques sous l'examen méticuleux 
de M. de la Rullière, Sabine elle-même commençait à perdre sa 
netteté habituelle et, sentant qu'elle s'embrouillait dans ses chiffres, 
finissait par perdre patience. 

Ce jour-là, un surcroît d'affaires ne lui avait pas encore permis 
d'échanger sa toilette du matin contre la parure des après-midi. 
Une robe grise de laine grossière du pays, tachée en maints endroits, 
taillée n'importe comment par une couturière du cru, couvrait 
gauchement son buste qu'elle alourdissait, et descendait en pHs 
disgracieux. L'encre tachait ses mains, et dans le feu de la discus- 
sion, elle avait souvent écarté de son front échauffé ses épais ban- 
deaux noirs, dérangeant ainsi toute la symétrie de sa coiffure. Elle 
discutait avec tant de volubilité qu'elle n'entendit même pas s'ouvrir 
la porte du cabinet où avait lieu la conférence. 

La petite tête de Flore parut dans l'entrebâillement. 

— Papa! dit-elle timidement. 

M. de la Rullière se retourna vers elle en frappant la table du 
poing. 

— T'ai-je défendu, oui ou non, de venir nous interrompre quand 
nous faisons nos comptes? hurla-t-il. Continuez, Firmin, continuez. 

— Pardon, papa, reprit Flore au bout d'un instant. 

— Ah ! çàl tu n'as pas compris, je crois? Je te défends formel- 
lement de jamais mettre les pieds dans cette chambre. 

Flore allait se retirer. 

— Qu'est-ce? demanda Sabine. Que veux-tu ? 

— Quelqu'un demande à voir papa. 

— Qu'il attende ! cria M. de la Rullière. 

— Qui est-ce? demanda distraitement Sabine. 

— M. de Bargemont. 

Comme mue par un ressort, Sabine se leva toute droite, la plume 
s'échappa de ses mains et roula par terre; puis son indomptable 
volonté triompha de ce premier mouvement; elle se baissa pour 
la ramasser et s'assit en face de son livre de compte, de sorte 
que son trouble échappa complètement à la jeune fille. 

-— C'est bon! c'est bon! qu'il attende, nous allons avoir fini, dit 



318 REVUE DES DEUX MONDES. 

M. de la Rullière, et se tournant vers sa fille aînée : Voyons, 
Sabine, y es-tu? Trente-deux kilos à quatre-vingt-cinq centimes? 

— Vingt-sept francs vingt, répondit Sabine sans hésiter. 

Et elle eut le courage de reprendre ses calculs, jusqu'au moment 
oià, toutes les difficultés ayant été aplanies, le meunier congédié, 
M. de la Rullière, oubliant le visiteur dont il n'avait même pas 
entendu le nom, sortit de nouveau. Elle se trouva enfin seule. 

D'un bond elle fut à la porte, cette porte qui la séparait de son 
fiancé. Elle oublia tout, les années qui s'étaient écoulées depuis leur 
dernière réunion et qui l'avaient peut-être changé au poijit de le 
rendre méconnaissable. — Elle ne songea pas que son costume 
négligé la ferait paraître peu à son avantage aux yeux de Roger. 
Elle se dit seulement que son Roger était là et qu'il allait, comme 
autrefois, la serrer sur son cœur. C'était donc le bonheur, le re- 
pos, la confiance, la libre expansion de tous ses élans coui primés, 
l'amour enfin ! Et cependant un sentiment inexplicable la faisait 
hésiter en face de cette porte dont sa main pressait le bouton. 
Était-ce bien son fiancé qui revenait? Qui lui disait qu'il n'éfaitpas 
épris d'une autre femme, marié peut-être? Elle chassa bien vite 
ce doute, qui lui parut injurieux pour Roger. Puisque rien ne le 
forçait à revenir, il ne l'eût pas fait, s'il ne devait lui apporter la 
réalisation de leurs espérances d'autrefois. — Et cependant, ce- 
pendant... que de choses avaient pu se passer pendant ces dix 
années! Et Roger lui-même serait-il changé? Elle voulut au moins 
le voir avant d'être vue de lui, et doucement, comme aurait pu le 
faire sa jeune sœur, elle entr'ouvrit la porte. 

Ce qu'elle aperçut la frappa au cœur comme un dard aigu. Roger, 
debout, dans une attitude nonchalante, le coude appuyé à la fenêtre, 
la tête inclinée vers Flore, parlait de sa voix devenue plus grave et 
plus lente; Sabine ne pouvait pas voir son visage, mais Flore, sa 
petite Flore, cette enfant à peine éveillée à la vie, quelle éi range 
expression se lisait sur tous ses traits! Assise dans l'embrasure de 
la fenêtre, enveloppée d'un chaud rayon de soleil qui venait frapper 
sa nuque, caresser les délicats contours de son charmant profil et 
se jouer dans les boucles légères de sa chevelure dorée, le visage 
levé vers celui de Roger, ses grands yeux fixés sur les siens expri- 
maient une admiration naïve qu'elle ne cherchait même pas à dissi- 
muler. Ses lèvres, qui souriaient vaguement, semblaient s'entr'ou- 
vrir pour aspirer chacune de ses paroles. Une flamme intérieure 
illuminait ce jeune visage et se faisait jour à travers la frêle enve- 
loppe de cette âme enfantine. Ses joues mêmes avaient cette colo- 
ration à la fois chaude et pâle du vase d'albâtre qui emprisonne une 
lampe. — Sabine eut peur. — En un clin d'œil , elle comprit Ja 



LE MENSONGE DE SABINE. 319 

nature du danger qui la menaçait et prédit l'étrange et terrible 
complication que le retour de Roger allait peut-être apporter dans 
sa vie. — Qu'adviendrait -il si Roger se faisait aimer de Flore 
comme il avait su jadis se faire aimer d'elle? Un frisson glissa sur 
sa peau; un moment elle l'erma les yeux. Puis, lentement, silen- 
cieusement, elle pénétra dans la chambre. 

Ce fut seulement lorsqu'elle se trouva tout près d'elle que Flore, 
secouant l'espèce de fascination que Roger paraissait exercer sur 
elle, remarqua sa présence. Elle se leva vivement: 
— Sabine! s'écria-t-elle. 
Roger se retourna. 

Que de fois dans les rares rêveries que se permettait Sabine, elle 
s'était représenté ce que serait ce moment bienheureux de leur 
réunion! Quelles extases! quelle ivresse! s'était-elle dit. Repren- 
draient-ils ensemble le poème de leur amour au dernier feuillet 
brusquement interrompu, ou des harmonies nouvelles, plus fortes, 
plus suaves devaient-elle faire éclore en leur cœur une seconde 
jeunesse?.. Serait-ce d'un ardent baiser ou d'une calme et solen- 
nelle étreinte que Roger viendrait reconnaître et récompenser la 
fidèle tendresse de sa fiancée?.. 

En entendant ce nom prononcé par Flore, Roger se retourna, len- 
tement, sans empressement, presque avec nonchalance, et, regar- 
dant froidement la vieille fille en robe de bure qui se tenait devant 
lui, décolorée, paralysée par l'émotion, il lui tendit cérémonieuse- 
ment la main, serrant à peine entre les siens ses doigts glacés. 
Pauvre Sabine ! toute trace de jeunesse et de beauté avait disparu 
de ses traits bouleversés par la violence de son agitation; la con- 
trainte qu'elle s'imposait pour paraître calme donnait à toute sa 
personne quelque chose de raide et de disgracieux; ses lèvres, qu'elle 
serrait fortement l'une contre l'autre, comme pour étouffer un cri, 
paraissaient minces et sans couleur. 

Une joie cruelle fit presque sourire Roger. Elle lui parut si peu 
enviable, si peu digne d'avoir occupé si longtemps le cœur et l'i- 
magination d'un homme encore jetane, qu'il lui sut gré de n'avoir 
pas imité sa fidélité, et envoya de secrètes bénédictions au rival 
inconnu qui avait eu le talent de faire battre le cœur enfermé dans 
cette enveloppe rugueuse. Que fût-il advenu, grand Dieu ! si Flore 
ne s'était pas rencontrée sur son passage avec cette naïve franchise 
qui l'avait dispensé de la cruelle obligation où il se fût trouvé de 
mettre son cœur et sa fortune aux pieds de cette provinciale si peu 
sympathique? Adresser un mot de tendresse à Sabine, lui deman- 
der de devenir la compagne de sa vie, la lumière de son foyer, la 
réalisation de son idéal, voir en elle cet être doux et faible qu'il 



320 REVUE DES DEUX MONDES. 

avait toujours rêvé de protéger de sa force et d'enivrer de son 
amour ! cette seule pensée lui parut absurde. Il ne savait même que 
lui dire ni quel sujet de conversation aborder avec elle, craignant 
de prononcer une parole qui pût sembler une allusion au passé. 
Elle, non moins effrayée de laisser paraître son agitation, per- 
dait pour la première fois de sa vie son aplomb habituel. Elle s'é- 
tait assise dans l'ombre, tremblante, muette, les mains inertes, 
reportant du visage de Roger à celui de Flore ses regards trou- 
blés. 

Voulant mettre un terme à une situation dont la gêne finissait 
par lui paraître intolérable, Roger se décida à reprendre l'entre- 
tien interrompu par l'entrée de Sabine. Se retournant vers Flore : 
— Où donc en étais-je resté? dit-il tranquillement. — Et il con- 
tinua le récit d'un voyage périlleux accompli au milieu d'obstacles 
terribles qu'il lui avait fallu surmonter. 11 s'exprimait avec une 
merveilleuse facilité, ne se posant jamais en héros, n'exagérant 
jamais les faits, et cependant l'imagination de la jeune fille l'avait 
déjà revêtu de cette auréole que l'extrême jeunesse place au front 
des grands hommes. 

Muette, oubliée dans l'ombre, Sabine suivait douloureusement 
les péripéties de cette scène dont les acteurs étaient ses deux plus 
chères affections en ce monde 1 Ah ! qu'elle le trouvait éloquent et 
qu'elle comprenait bien l'avidité avec laquelle cette enfant s'abreu- 
vait de chacune de ses paroles! Mais lui ! avait-il pu la revoir sans 
la moindre émotion? Était-il changé à ce point de f'être déjà laissé 
séduire et détourner par la flatteuse admiration qu'exprimait ce 
jeune visage? Elle écoutait à peine son récit, les battemens tumul- 
tueux de son cœur étouffaient presque le son de sa voix, elle souf- 
frait si cruellement qu'elle fut tentée de se lever, de fidr. Ce Roger 
qui était là devant elle si calme, si indifférent, n'était pas son 
Roger à elle. Pourquoi ce bel étranger, si froid, si disert, était-il 
venu détruire en un clin d'oeil tout l'édifice de ses rêves, ses doux 
souvenirs, ses chères espérances? Elle se dit en cet instant de 
suprême angoisse qu'elle eût préféré ne le revoir jamais et l'at- 
tendre toujours. 

L'arrivée de M. de la Rullière lui fournit enfin l'occasion de s'é- 
chapper sans être remarquée. Le vieux gentilhomme s'était subi- 
tement souvenu du visiteur dont il avait à peine écouté le nom. 
Pour lui, les affaires passaient avant tout. Mais quand il eut expédié 
son dernier subordonné : — M. de Bargemont! se dit-il, je con- 
nais ce nom-là. — Et tout le passé se reconstituant lentement dans 
sa mémoire embrouillée, il prit son air le plus rébarbatif pour se 
présenter à son visiteur. Sa méfiance habituelle lui suggéra que le 



LE MENSONGE DE SABINE. 321 

but de cette démarche ne pouvait être qu'un mobile d'intérêt. 
Sabine n'était plus jeune, il la traitait brutalement de vieille fille 
fanée; cet intrigant, — c'en était un, évidemment, — avait sans 
doute échoué en cherchant à refaire sa fortune, il venait lui em- 
prunter de l'argent, oflrir à Sabine ce mariage rompu. 

11 commença par flairer M. de Bargemont avec toute la prudence 
d'un vieux renard qui devine un piège : ses habits n'étaient pas 
râpés, sa tenue irréprochable, élégante même, et il n'avait pas cet 
air obséquieux d'un homme qui a besoin de vous. Bien au contraire, 
il salua M. de la Rullière avec une certaine hauteur qui ne déplut 
pas à celui-ci : un homme qui n'a pas le sou ne se permet pas une 
semblable allure. 

M. de la Rullière voulut tâter le terrain avant de s'aventurer dans 
les formules d'un accueil à peu près poli et trouva habilement 
moyen de faire avouer à M. de Bargemont qu'il rapportait du nou- 
veau monde un capital considérable. Alors il fut pris d'une grande 
estime pour cet homme qui avait su faire fortune, qui venait 
sans doute remplir une vieille promesse et lui demander une 
seconde fois sa fille. 

— Vous nous restez à dîner sans façon , n'est-ce pas, mon cher ami? 
Roger s'inchna. 

— Je crains de ne pouvoir accepter votre invitation, je dois 
retourner à Paris. 

— Bah! quand donc cela? Il n'y a plus de train ce soir. Qu'a- 
vez- vous donc fait de votre bagage? 

— Je l'ai laissé à Saint-Romuald, à l'hôtel de la Licorne, où je 
suis descendu. 

— A la Licorne? Vous n'y pensez pas, dans cette infecte au- 
berge? Vous êtes mon hôte, je vais tout de suite faire chercher vos 
effets. Sabine, il faut faire atteler. Sabine! où est-elle donc? — Et 
pour ce qui est de retourner à Paris, j'espère bien qu'il n'en sera 
pas question de sitôt. Nous n'avons pas souvent la bonne chance 
d'une aussi aimable visite. 

Flore regarda son père avec étonnement. C'était la première 
phrase polie qu'elle lui eût jamais entendu prononcer. 

Sabine ne reparut plus jusqu'au moment du dîner. Elle se fit 
même attendre, elle si ponctuelle d'habitude, et quand son père 
lui reprocha son inexactitude, elle s'excusa vaguement, prétextant 
ses devoirs de maîtresse de maison. 

Elle avait apporté à sa toilette tout le soin des autres jours, mais 
elle l'avait fait uniquement pour qu'aucun changement en elle ne 
fût remarqué de son père ou de Flore. Ce n'était plus pour Roger 
qu'elle se parait. Pendant tout ce dîner et la soirée qui le suivit, 

TOME XL. — 1880. 21 



322 REVDE DES DEUX MONDES, 

elle demeura impassible, maîtresse d'elle-même en dépit du déses- 
poir qui s'emparait d'elle chaque fois qu'elle constatait que le regard 
de Roger glissait froidement sur elle pour s'arrêter avec une expres- 
sion de tendresse contenue sur la petite tête de Flore. Bien plus, 
Roger semblait parfois l'examiner avec une sorte d'étonnement 
malveillant. 

Le fait est que son goût d'homme du monde, choqué d'abord par 
la mise disgracieuse et négligée de Sabine, l'avait été bien plus pro- 
fondément encore lorsqu'il l'avait vue entrer dans cette salle à 
manger austère et grise, vêtue d'une robe de soie de cette odieuse 
et fausse couleur si longtemps imposée par la mode sous le nom 
de magenta, parée d'un collier de corail dont le ton éclatant faisait 
paraître encore plus terne son visage bruni par le hâle. Tout au- 
près d'elle, il voyait s'élever dans toute la poétique fraîcheur de 
ses dix-sept ans cette fleur délicate doat l'idéale beauté lui parut 
encore plus séduisante par ce contraste. Elle n'avait pour toute 
parure que la fleur d'églantier restée piquée au corsage de sa robe 
de mousseline claire; au lieu des raides bandeaux qui enca- 
draient si durement le front de Sabine, un essaim de boucles dorées 
voltigeaient sur ses tempes. Eût-il été homme s'il n'eût fait ta-re le 
scrupule qui lui commandait de rester aveugle et sourd à l'attrait 
qui le poussait vers cette enfant? 

Cette soirée parut interminable à Sabine. Elle respira plus libre- 
ment lorsque, M. de Bargemont ayant pris congé de son hôte, elle 
crut pouvoir se disposer à rentrer chez elle. 

— Où vas-tu? lui cria M. de la Rullière, Reste un peu, j'ai 
besoin de te parler... Toi, tu peu^ aller te coucher, dit-il à Flore. 

Sabine s'assit patiemment. M. de Rullière tira sa pipe de sa poche 
et la bourra. Quand il en eut voluptueusement aspiré quelques 
bouffées, il croisa les bras, et regardant Sabine : 

— Eh bien ! qu'en penses-tu? 

— De qui? demanda nerveusement Sabine. 

— De qui, parbleu! de ton fiancé! 

— Je n'ai pas de fiancé, et si c'est sur M. de Bargemont que 
vous voulez connaître mon opinion, j'attendrai pour vous en faire 
part d'avoir fait un peu plus ample connaissance avec lui. 

— Ah! çà, tu es prodigieuse, ma parole d'honneur! Voilà un 
homme qui revient de l'autre bout du monde te rapporter honnê- 
tement la fortune qu'il a faite, et tu le reçois comme un étranger. 

— 11 n'est pas autre chose pour nous. 

— Enfin, il a été ton fiancé, quand le diable y serait. 

— Vous savez aussi bien que moi combien il a été acharné à 
conserver son indépendance et à se délivrer vis-à-vis de moi de 



LE MENSONGE DE SABINE. 323 

tout lien qui eut pu entraver sa liberté. Qui vous dit qu'il ne revient 
pas marié? 

— Mon bon sens, qui m'affirme qu'il ne serait pas venu te déter- 
rer au fond de cette campagne uniquement pour te faire part de 
son mariage. Qu'as-tu à répliquer à cela? 

— Qu'un autre sentiment encore a pu l'y conduire : le désir de 
constater par lui-même ce que le temps a fait de cette figure qui 
lui plaisait jadis. iNe parlons plus de cela, voulez-vous? Je ne con- 
nais pas plus que vous le mobile qui a pu pousser M. de Barge- 
mont à venir nous retrouver quand il aurait si bien pu se dispenser 
de le faire; mais ce que vous savez aussi bien que moi, c'est la 
scrupuleuse exactitude avec laquelle j'ai obéi à ses dernières volon- 
tés. H m'avait défendu de lui écrire : je n'ai jamais tenté de le 
faire, vous ne m'avez jamais entendue prononcer son nom. De son 
côté, il n'a pas même tenté de me faire parvenir de ses nouvelles. 
Nous étions donc absolument libres l'un et l'autre, et nous n'avons 
pas le droit de nous étonner si l'un de nous au moins a fait usage 
de sa liberté. Je voudrais vous voir oublier le passé aussi complè- 
tement que je le fais moi-même. — Malgré tous ses efforts, sa 
voix tremblait un peu. — Et puis, reprit-elle avec plus d'assurance, 
qui vous ditqueM.deBargemontne vient pas simplement pour vous 
proposer une affaire, un placement, quelque acquisition de terre? 
N'a-t-il pas dit qu'il a des capitaux en disponibilité?.. 

— Tiens! tiens! c'est une idée cela, fit M. de la Rullière,dont 
la figure s'illumina. Au fait, tu as peut-être raison, car tu as beau 
être la femme la plus estimable que je connaisse, tu n'es plus 
jeune, ma pauvre fille, et, ma foi! sauf, à la vérité, la fortune que 
tu auras un jour si tu me survis, tu n'es certes pas la femme 
que je me choisirais si j'étais encore un jeune élégant comme M. de 
Bargemont. Du moment que le besoin d'argent ne le poussait plus 
à t' adresser ses hommages, ce doit être... Oui, oui, c'est cela. Au 
fait, l'idée qu'il viendrait te réclamer après tout ce temps-là était 
absurde... Dis donc, puisque nous voilà seuls, lis-moi cet article sur 
le phylloxéra qui a paru dans la dernière lîevue, cela t'intéressera. 

Sabine eut un mouvement de révolte contre cet égoïsme qui 
passait si aveuglément auprès de son bonheur détruit, mais elle le 
réprima et trouva le courage de lire jusqu'au bout, sans omettre 
une ligne, sans oublier un mot, l'article demandé. 

Quand elle se trouva seule dans sa chambre, elle fut prise de ter- 
reur, comme le voyageur que surprend l'ouragan au moment où il 
croyait entrer au port et qui sait qu'une ruine certaine l'attend au 
lieu des riantes espérances qui l'avaient bercé. 

— Tout est fini ! murmurait-elle dans son morne désespoir : il 
ne m'aime plus ! 



32^ REVUE DES DEDX MONDES. 



V. 



De grand matin, le lendemain, Roger, fatigué d'une nuit d'in- 
somnie, franchissait la grille du château. Il avait fait d'inutiles 
efforts pour se mettre d'accord avec sa conscience et voulait savoir 
si l'influence du grand air et du mouvement lui ferait envisager sa 
situation sous un jour nouveau. Pour le moment, il se reprochait 
sévèrement la facilité avec laquelle il avait donné créance aux sup- 
positions de Flore, dont, après tout, les naïves indiscrétions ne lui 
avaient rien révélé de positif. Ce soupçon était-il un motif suffisant 
pour l'autoriser à se détourner, sans même l'avoir interrogée, de 
la femme qui, somme toute, lui était restée fidèle de fait, sinon de 
sentiment. Et il se disait surtout que, si Sabine eût été jeune, jolie, 
enviable, il eût certainement accueilli moins facilement les révéla- 
tions de sa jeune sœur. Tout au fond de sa conscience, une voix 
plus accusatrice encore lui disait que, s'il n'eût rencontré auprès de 
sa fiancée d'autrefois, devenue sans charme à ses yeux, cette jeune 
fille dont la présence le grisait comme grise Tarome pénétrant de 
certaines fleurs, il aurait du moins tenté une démarche pour s'as- 
surer que c'était bien Sabine qui réclamait sa liberté. 

Sous la pâle lumière de ce ciel qui s'éclairait à peine des blan- 
cheurs de l'aube, aspirant à pleins poumons l'air frais de la nuit, 
la fièvre qui commençait à s'emparer de lui s'apaisa. La raison 
triompha et avec elle tous ses scrupules, qu'il ne chercha plus à 
étouffer. Il se dit que, puisqu'il avait poussé jusqu'à l'exagération 
peut-être le sentiment qui lie l'homme d'honneur à une promesse 
quelconque, il continuerait jusqu'au bout et ne quitterait la Rullière 
qu'après avoir obtenu de Sabine elle-même le droit de disposer de 
son cœur et de sa vie. Et après? aurait-il le courage de s'éloigner 
de ce château au seuil duquel était venue l'assaillir la première ten- 
tation réelle, irrésistible de sa vie? et si Sabine, donnant tort aux 
suppositions de sa sœur, réclamait de lui la récompense de sa fidé- 
lité, aurait-il le courage plus grand encore de mettre la plus infran- 
chissable des barrières entre lui et cette enfant qui semblait avoir 
grandi en son absence pour lui offrir la réalisation de tous ses rêves 
de jeunesse? oserait-il promettre amour et fidélité à cette femme 
froide et fanée, et voir chaque jour auprès d'elle cette jeune fille 
qui l'enivrait si étrangement et le plongeait dans ce trouble déli- 
cieux qu'il n'avait jamais éprouvé auprès de Sabine? A trente- 
quatre ans, il s'aperçut qu'il aimait pour la première fois. 

Pendant qu'il marchait, absorbé par ses pensées, tous les bruits 
du réveil de la nature et de l'homme se succédaient lentement, 
saluant l'aurore empourprée qui glaçait de teintes rosées le ton 



LE MENSONGE DE SABINE. 325 

lilas des collines lointaines. Au joyeux babil des fauvettes et 
des grives, au chant des coqs qui se répondaient de ferme en ferme, 
une cloche lointaine vint mêler sa voix un peu fêlée. Instinctive- 
ment Roger se dirigea de ce côté; il se trouva bientôt en face 
d'une tour carrée, bien délabrée sous le lierre qui la recou- 
vrait en partie. Un porche d'architecture intéressante donnait accès 
à l'église; tout autour, desmonumens de diverses époques, portant 
presque tous des inscriptions, se pressaient les uns contre les 
autres, comme si toutes ces générations endormies avaient voulu 
se serrer d'une dernière étreinte. Roger lut distraitement quel- 
ques-unes de ces inscriptions. Presque toutes racontaient en lan- 
gage tantôt humble comme l'épitaphe qu'un honnête homme se 
prépare à lui-même, tantôt pompeux comme le témoignage rendu 
par des héritiers, les vertus, les regrets, les espérances d'une suc- 
cession non interrompue de très hauts et très puissans sires des 
Allais. Sauf ceux qui avaient du périr sur des champs de bataille, 
ils reposaient tous là, depuis le brave Jacques des Allais, qui guer- 
roya en terre-sainte et dont le nom se déchiffrait encore sous sa 
rude effigie de pierre moussue, rongée par le temps, mutilée par 
les révolutions, jusqu'à ce M. des Allais dont le buste, tout neuf, 
souriait avec la complaisance d'un homme qui n'a jamais eu sur la 
-conscience de crime plus grave à se reprocher que celui d'avoir 
fait reconstruire le château de ses pères d'après son goût person- 
nel. Ce nom n'était pas nouveau pour Roger, qui se souvenait de 
l'avoir entendu prononcer par Flore, la veille, comme étant celui 
de son rival dans le cœur de Sabine. Il se demanda vaguement ce 
que pouvait bien être le descendant d'une si ancienne et noble race 
et se plut à se figurer un de ces rudes et solides gentilshommes 
de province, carrés d'épaules, bien découplés, haut en couleur, 
buvant et jurant comme un paysan, ne se sentant à l'aise qu'à la 
condition d'avoir un fusil sur l'épaule ou un cheval entre les ge- 
noux. Tel avait dû être dans sa jeunesse le'père de Sabine; tel, 
dans son idée, devait être le héros du roman d'une fille rude et 
positive comme Sabine. 

Pendant qu'il se livrait à ces suppositions, un individu parut sur 
la route opposée à celle qu'il avait suivie, s'avançant vers l'église. 
Roger le regarda assez distraitement, puis, frappé par son étrange 
allure, l'examina à la dérobée. A la coupe primitive de ses vête- 
mens trop courts, couvrant à peine les chevilles et les poignets 
comme ceux d'un collégien qui a trop grandi, aux longues mains 
rouges qui s'en échappaient, à l'expression à la fois distraite et 
recueillie de sa figure encadrée de cheveux blonds trop longs et 
trop plats, il le prit d'abord pour un séminariste en vacances. 11 
tenait à la main une énorme gerbe de roses qu'il portait avec un 



326 BEVUE DES DEUX MONDES. 

soin voisin de la tendresse. Quand il fut sous le porche, il s'age- 
nouilla devant la porte béante, fit dévotement le signe de la croix 
et attendit. La messe venait sans doute de finir. Quelques pay- 
sannes, embéguinées dans leur mantes bruns, sombres et silen- 
cieuses comme des fourmis, sortirent une à une. A la vue de 
l'humble révérence que toutes firent au nouveau venu, Roger se 
dit : — Ce doit être le maître d'école, il a le physique et la tour- 
nure de l'emploi. — Soudain une grande tache lumineuse éclaira 
l'obscurité du porche. Fraîche comme l'aurore qui venait de naître, 
son blanc visage délicatement teinté de rose sous le reflet de son cha- 
peau de paille, sa roble claire flottant autour d'elle en plis légers, Flore 
de la RuUière parut sur le seuil. Ses doigts, qu'elle avait dû tremper 
dans l'eau bénite, achevaient à peine le signe de la croix lorsque 
l'individu aux cheveux pâles s'avança vers elle. D'un geste respec- 
tueux, presque suppliant, il lui présenta son bouquet. Elle re- 
mercia presque sans le regarder, rougit un peu et s'éloigna. Il resta 
à sa place, la suivant seulement du regard tant qu'il put l'aperce- 
voir. Roger ne put pas résister à la tentation de découvrir la pro- 
venance de ce bouquet, ne doutant plus qu'il n'eût été remis à 
Flore par un jardinier de a part de son maître. Il prit rapidement 
la route que suivait Flore et ne tarda pas à la rejoindre. 

Elle recula de surprise en l'apercevant, puis le salua d'un joyeux 
sourire. — Comme vous êtes matinal ! dit-elle gaîment, 

— Pas autant que vous. 

— Oh! moi! c'est une habitude de couvent; je fais d'abord ma 
visite au bon Dieu, et puis j'admire la campagne si délicieusement 
jolie à cette heure. Sentez-vous le suave parfum qui s'exhale de 
ce champ de fèves en fleurs? 

— Celui de votre bouquet de roses l'empêche d'arriver jus- 
qu'à moi. 

Flore regarda le bouquet comme si elle eût oubUé son existence, 
et le portant à sa figure devenue toute songeuse : 

— C'est vrai, dit-elle comme à regret, elles sentent bien bon. 

— Celui qui vous les envoie les a sans doute chargées de vous 
transmettre un bien doux message. 

Flore regarda ses roses presque avec compassion : — Pauvre Jac- 
ques! — dit-elle doucement. Puis, levant les yeux, elle vit le regard 
d'avide interrogation que Roger fixait sur elle, et rougissante, 
troublée, elle répéta presque machinalement : — Pauvre Jacques! 

Roger se méprit sur la cause de ce trouble. Un âpre sentiment 
de jalousie le mordit au cœur, lui faisant comprendre par la souf- 
france qu'il en ressentit combien profondément cet amour tout frais 
éclos avait pris racine en lui. Les douleurs qu'elles nous causent 
sont la plus exacte mesure de nos affections. Chaque nouvelle ten- 



LE MENSONGE DE SABINE. 327 

dresse qui prend place dans notre vie traîne à sa suite un long 
cortège de tourmens et d'angoisses, et c'est pourquoi l'égoïste peut 
à juste titre se" considérer comme l'être le plus heureux ici-bas. 
Et c'est pourquoi aussi llogor, qui ne l'était pas, se dit que, si le 
cœur de Flore était déjà donné à un autre, toute sa vie désormais 
ne serait plus que regrets et désenchantement. 

Elle avait dit Jacques, — Jacques des Allais sans nul doute? Plus 
que jamais il fut pris de curiosité de connaître ce Lovelace de pro- 
vince qui avait su se faire aimer des deux sœurs à la fois, et natu- 
rellement prêterait la ca'Iette à l'aînée. 11 devait être bien irrésis- 
tible, cet individu qui se trouvait si étrangement placé sur sa route, 
cet inconnu qui avait subitement pris une si grande influence sur 
sa destinée. H avait commencé par lui savoir gré de l'obstacle qu'il 
apportait à l'accomplissement de son devoir d'homme d'honneur 
auprès de Sabine et le maudissait maintenant qu'il l'empêchait de 
chercher le bonheur dans l'amour de Flore. 

L'aimait-elle! Ce doute lui devint insupportable. Au risque de se 
créer une nouvelle douleur, il voulut savoir la vérité. Aussi bien 
la certitude de trouver déjà la première place occcupée l'aiderait 
peut-être à vaincre plus facilement son amour naissant. Mais au 
moment d'interroger les secrets de ce cœur déjeune fille il se sentit 
troublé comme s'il se fût agi de commettre une profanation. Il 
n'osa aborder franchement la question qui brûlait ses lèvres et fit 
venir de loin son interrogatoire. 

— Vous avez sans doute des relations de voisinage? demanda-t-il. 
Ce pays vous offre- t-il quelques ressources de société? 

— Sauf une famille, nous ne voyons personne. 

— Elle se compose ?.. ' 

— D'un ogre qui me fait peur et de deux vieilles fées dont l'une 
est prétentieuse et ridicule, l'autre railleuse et méchante. Cette 
dernière est ma marraine. 

— Et c'est tout? 

— Tout, fit-elle. 

— Et ce M. des Allais dont les nobles ancêtres jonchent le sol du 
cimetière que j'ai visité tantôt? 

— Ah ! vous étiez près de l'église tout à l'heure? dit vivement 
Flore. 

— Oui. Cela vous contrarie? 

— Non, dit-elle en réfléchissant. 

— Vous ne m'avez pas répondu. Où habite ce M. des Allais? 

— Tout près de l'église, dans un château crénelé, découpé, hérissé. 

— Ne m'avez-vous pas dit hier qu'il avait eu le bonheur ou le 
malheur de se faire aimer de votre sœur Sabine? 

Flore devint très grave. 



328 REVUE DES DELX MONDES. 

— Écoutez, hier vous m'avez surprise dans un moment où je dé- 
raisonnais. Je vous ai parlé comme j'aurais pu le faire il y a dix ans 
chez ma tante d'Essé sans réfléchir, sans prévoir l'importance que 
vous pouviez attacher à mon bavardage. J'en voulais à papa, — c'est 
inutile de vous expliquer pourquoi, — j'en voulais encore plus à 
Sabine, qui ne comprenait pas un seul de mes sentimens et me croit 
vieille et raisonnable comme elle. Et comme j'avais surpris chez 
elle certains momens où cette froide raison semble se fondre comme 
la neige aux rayons d'un foyer intérieur, j'en avais conclu qu'elle 
aime quelqu'un. Différentes coïncidences m'avaient fait soupçonner 
que ce quelqu'un était notre voisin M. des Allais, et que la raideur 
et l'acidité de Sabine provenaient du chagrin de voir cet amour 
méconnu; comme une petite étourdie sans tact et sans expérience, 
je vous ai livré ces conjectures, à vous que je ne connaissais pas du 
tout. Que voulez- vous? Quand on sort du couvent, on fait à chaque 
pas de ces bévues dont on s'aperçoit trop tard. Il faudrait avoir là 
auprès de soi une mère attentive qui vous enseigne à les éviter ou 
du moins les répare après coup. Moi je ne peux compter sur per- 
sonne. — Et se retournant vers Roger avec son beau regard d'enfant : 

— Puis-je compter sur vous? dit-elle troublée jusqu'au fond de 
l'âme.. 

Roger ne trouva pas un mot à lui répondre. Il se contenta de lui 
tendre la main et leva lentement jusqu'à ses lèvres la petite main 
fine et rosée qu'elle avait mise dans la sienne. Le baiser qu'il y dé- 
posa dut être éloquent, car Flore en devint songeuse, embarrassée. 
Pour cacher son trouble et ne pas laisser voir à Roger que ses joues 
s'empourpraient, elle les pencha sur son bouquet de roses. 

— Etc'es't M. des Allais qui charge son jardinier de voas remettre 
ces beaux bouquets? demanda Roger subitement repris d'un accès 
de jalousie. 

— Son jardinier? Mon Dieu, non. Il me les apporte lui-même tous 
les matins à l'église parce que là je ne peux pas faire autrement 
que de les accepter et qu'il sait très bien qu'ailleurs je m'arrange- 
rais de manière à ne pas le rencontrer. 

— Vous le fuyez donc? Pourquoi? 

— Parce que j'ai peur de lui ;.. comme, dans les contes de fée?, 
la petite princesse a peur de l'ogre qui la guette pour l'emmener 
dans son château et la dévorer. 

Le cœur de Roger bondit d'espoir. 

— Ainsi vous ne l'aimez pas? 

Flore eut un adorable mouvement d'enfantine naïveté. 

— Ce n'est pas ma faute 1 dit-elle avec un geste de décourage- 
ment, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour cela, je n'en viens pas à bout. 

— Vous tenez donc bien à y parvenir ? 



LE MENSONGE DE SABINE. 329 

— Oh! oui! beaucoup! 

— Pourquoi? 

— Mais pour plusieurs raisons. D'abord pour obéir à papa, qui 
voudrait me forcer à épouser Jacques, ce que je ne consentirai 
jamais à faire tant que je ne l'aimerai pas. J'ai une peur horrible 
de céder avant, et alors... oh ! alors je sens que je ne pourrai pas 
vivre avec mon chagrin. Comme je ne serai pas assez forte pour le 
surmonter, ce sera lui qui me tuera. 

— Pauvre enfant ! Et quelle autre raison?.. 

— Le désir de faire plaisir à Jacques, qui m'aime... oh! qui 
m'aime!., et que je pourrais rendre si heureux, et puis... 

— ... Et puis? fit Pioger voyant qu'elle hésitait. 

— Et puis, une autre raison, bien égoïste celle-là : le besoin 
d'être heureuse moi-même et de placer une affection ardente, ab- 
sorbante comme celle que Jacques éprouve pour moi dans ce grand 
vide que je sens au milieu de mon cœur. Voyez-vous, il n'a jamais 
été rempli. Je n'ai pas connu ma mère; papa,., oui certes, je l'aime 
beaucoup, mais enfm... Sabine ne me permet pas de l'aimer ou du 
moins de le lui témoigner. Elle me trouve romanesque, seniimen- 
tale. Suis-je coupable pour cela? Au couvent, j'ai eu iDeaucoup d'af- 
fection pour mes maîtresses et mes compagnes, mais dans ce 
temps-là je ns pensaispas beaucoup, et puis je n'étais jamais seule. 
Depuis que je suis ici... Oh! je voudrais tant venir à bout d'aimer 
Jacques ! 

Grisé, subjugué par la naïveté de ces confidences, Roger oublia 
ce que sa position dans cette famille avait de faux et d'incertain, 
oublia Sabine et ses promesses, oublia sa longue fidélité qu'un seul 
instant d'enivrement allait rendre dérisoire, et ne vit plus qu'une 
chose : Flore, la frêle petite fille d'autrefois, devenue femme tout 
en restant assez enfant pour pouvoir sans réticence ni hésitation lui 
faire lire un à un les feuillets immaculés du livre de son cœur. La 
tentation était trop forte. Pour y résister, il eût fallu ne pas être 
homme et surtout n'être pas épris comme il l'était. Il s'arrêta, et 
plongeant son regard ému dans les limpides prunelles de la jeune 
. fille : 

— Et moi, petite Flore, dit-il doucement, presque paternelle- 
ment, croyez-vous qu'il vous faudrait beaucoup d'efforts pour par- 
venir à m'aimer un peu? 

— Vous? murmura-t-elle d'une voix qui tremblait. Vous voyez 
bien que non, puisque, presque sans vous connaître, je vous ai fait 
toutes mes confidences et n'ai déjà plus de secrets pour vous. 

Presque aussitôt qu'il eut parlé, Roger s'en repentit; la réponse de 
Flore le rassura. — Ce n'est pas encore de l'amour, et je n'étais pas 
libre de le lui demander, — se dit-il, continuant à marcher silencieu- 



330 REVUE DES DEUX MONDES. 

sèment auprès d'elle, mais il sentit que cet amour pouvait naître 
et que le jour où il s'éveillerait, il devait fatalement absorber toutes 
les facultés de ce cœur inoccupé et l'emporter comme l'ouragan 
emporte la feuille sans attache. Et alors ce serait pour celte frêle 
organisation la souffrance, la mort peut-être, s'il n'était lui-même 
libre de l'aimer, de lui donner le bonheur... Sa résolution fut vite 
prise : il fallait à tout prix se délivrer du lien imaginaire qui l'en- 
chahiait à Sabine, et il s'adresserait immédiatement à elle pour 
réclamer sa liberté. 

Mais si Flore s'était trompée dans ses suppositions, si Sabine 
l'aimait encore, si ce sentiment qu'elle cachait si soigneusement 
aux yeux peu expérimentés de sa jeune sœur n'était autre que son 
ancien amour pour lui, accru par les ennuis de l'absence et de la 
solitude, enraciné par l'entêtement qu'il savait être le fond de sa 
nature et par les obstacles qui, pour une fille de son caractère, 
étaient autant d'attraits? 11 ne voulut pas s'arrêter à cette possibi- 
lité et se dit, avec toute la cruauté d'un homme qui n'aime plus, 
que, quand bien même un reste d'affection [;our lui subsisterait 
encore dans le cœur de Sabine, — chose dont la froideur de son 
accueil lui permettait de douter, — la raison n'aurait pas de peine, 
dans cet esprit dépourvu de toute exaltation, à triompher d'un 
sentiment qui devait être aux trois quarts éteint. 

Ils traversèrent le potager tout rempli de bourdonnemens d'a- 
beilles et de cris d'oiseaux pillards, et ce ne fut qu'en se trouvant 
tout près d'elle qu'ils aperçurent Sabine arrêtée à l'une des portes 
donnant accès aux régions inférieures du château. 

Elle les avait vus venir de loin; mais ni Flore ni Roger ne remar- 
quèrent la pâleur mate de ses joues hâlées. Ils étaient trop absor- 
bés l'un et l'autre pour s'apercevoir qu'un cercle bleuâtre cer- 
nait ses yeux rouges et bouffis. Seulement Roger se dit brutale- 
ment qu'elle était décidément bien laide et mal conservée pour son 
âge. Elle avait noué un grand tablier sur sa robe, un trousseau de 
clés pendait à ses côtés, et sur mi carnet qu'elle tenait en mains 
elle inscrivait les mottes dorées de beurre frais et les douzaines 
d'œufs frais qu'une fille de basse-cour comptait auprès d'elle. 

Roger la salua et s'arrêta, décidé à lui demander un entretien. 

Elle continua sa besogne aussi calme en apparence que si elle se 
fût trouvée en présence d'un étranger. 

— Quand vous aurez fini, serai-je sûr de pouvoir vous parler 
sans être interrompu? dit-il. 

Elle évita de le regarder et répondit tranquillement : 

— J'ai bien peur de n'être libre ni aujourd'hui ni demain; mais 
comme vous êtes notre hôte pour quelque temps, attendez encore; 



LE MENSONGE DE SABINE. 331 

— et elle ajouta tout bas : — Gela vaudra mieux pour tout le 
monde. 

Roger crut comprendre qu'elle cherchait à reculer une explica- 
tion embarrassante et pénible pour elle. Pour toute réponse, il s'in- 
clina et s'éloigna. 

Mais ni le lendemahi ni les jours suivans Roger ne trouva l'oc- 
casion d'avoir avec Sabine cet entretien d'où devait dépendre tout 
son avenir, tant était grand le soin qu'elle mettait à éviter de se 
trouver seule avec lui. L'ordre qui régnait à la Rullière était si par- 
fait, les occupations de chacun si régulières et si nombreuses, que, 
sous peine de détruire toute l'économie de cette ruche, personne 
ne pouvait négliger sa besogne. Sabine, étant la cheville ouvrière 
de tout l'établissement, fat, du moins en apparence, la personne 
qui se préoccupa le moins de la présence d'un étranger. 

Tout naturellement, le soin de lui faire les honneurs de la mai- 
son fut dévolu à la seule personne qui fût demeurée en dehors de 
cet engrenage d'activité. Flore s'abandonnait innocemment au pen- 
chant qui l'entraînait vers Roger, accueillant avec une sorte de 
d-licieux étonnement chacune des sensations nouvelles qu'éveillait 
en elle son amour naissant, ardente et rêveuse à la fois, se livrant 
sans défense à ce souffle de passion qui enveloppait tout son être, 
savourant le bonheur de se sentir aim'^e, vivant sous le rayonnement 
continuel de ce regard épris qui ne la quittait pas et dont la persis- 
tance la poursuivait comme pour la forcer à entendre un perpétuel 
aveu. 

C'est que Roger épiait avidement les premiers troubles de ce 
cœur virginal. Il avait maintenant un but. Il voulait être aimé 
ardemment, passionnément, comme il aimait lui-même, réaliser 
enfm ce bonheur, rêVe de toute sa vie, auquel il avait presque 
renoncé en se liant jadis à la froide et prosaïque Sabine, donner 
un libre essor à toutes ces aspirations de son être, longtemps con- 
tenues par une énergique volonté et d mt la violence l'étonnait lui- 
même. Aussi s'enivrait-il avec une avidité fiévreuse de ce pur et 
chaste amour dont il lisait l'aveu dans le trouble de Flore. Eve 
naissante s'éveillait lentement en elle, regardant pour la première 
fois la vie avec des yeux où l'innocence commençait à se voiler de 
pudeur, ce sentiment qui ne naît qu'avec l'amour. 

Il ne lui parlait jamais d'amour cependant; mais Fiore trouvait 
son silence plus éloquent que les poétiques déclarations de Jacques. 
Ce n'étaient pas les remords qui l'arrêtaient : il n'avait pas eu de 
peine à les surmonter, et, voyant Sabine si résolument muette, 
froide, absorbée en apparence, il se persuada qu'elle n'éprouvait 
plus pour lui qu'indifférence et même un peu de gêne au souvenir 
d'un passé qu'elle reniait. 



332 REVUE DES DEUX MONDES. 



VI. 

Aussitôt qu'il apprit l'arrivée de M. de Bargemont, Jacques des 
Allais se réjouit sincèrement du bonheur qui allait enfin échoir à 
Sabine. Il laissa s'écouler les premiers jours, qu'il s'imaginait devoir 
être consacrés à toutes les émotions des confidences mutuelles, puis 
se présenta discrètement, prêt à offrir à Sabine les plus chaleureuses 
félicitations. Justement il l'aperçut dans la cour du château et s'a- 
vança rapidement vers elle, un joyeux sourire aux lèvres, lorsque 
soudain il s'arrêta frappé par le changement de toute sa personne. 
INi Flore, absorbée par un sentiment tout -puissant, ni M. de la 
Rullière, aveuglé par son égoïsme, ne l'avaient remarqué; mais 
ces quelques jours avaient vieilli Sabine de dix années. Elle luttait, 
elle se raidissait contre cette douleur qui envahissait tout son être, 
montant, montant fatalement comme les flots aux heures de marée, 
submergeant une à une toutes ses espérances, ses illusions, son 
passé, son avenir, sa foi, sa confiance aveugle en Roger et ce qui 
lui restait de jeunesse dans l'âme et dans le corps. Ses traits avaient 
pris quelque chose de rigide et de dur, une expression presque 
méchante. Jacques recula épouvanté : il la reconnaissait à peine. 

— Qu'y a-t-il ? ne put-il s'empêcher de demander avec inquiétude. 
Elle affecta un petit rire rauque, presque le mauvais ricanement 

de son père. 

— Rien, dit-elle. M. de Bargemont est revenu. Allez au salon, 
vous le trouverez avec Flore. 

Il ne comprit pas ce que ces paroles cachaient d'amer reproche, 
et comme elle s'éloignait sans ajouter un mot, il demeura stu- 
péfait, interdit, comme s'il sentait le terrain se dérober sous ses 
pieds. 

Roger, quand il le vit entrer, toisa involontairement ce gentil- 
homme de vieille race et de noble lignée qu'il avait pris tour à tour 
pour un magister de village et pour un jardinier. Il affecta avec lui 
une politesse plus cérémonieuse que ne le comportait la circon- 
stance, s'amusant évidemment de l'embarras avec lequel Jacques 
recevait ses formules un peu exagérées. Certes, il n'était pas fat, 
mais il se rendait justice et ne pouvait s'empêcher de se mesurer 
avec ce gauche et timide personnage qui, de son côté, l'exami- 
nait silencieusement, répondant à peine à ses questions, lui lais- 
sant le soin de faire tous les frais de la conversation. Car si Jac- 
ques avait été douloureusement surpris du changement de Sabine, 
il le fut bien plus encore de celui qu'il lut dans le regard de Flore. 
Quand une femme aime, il y a dans toute sa personne quelque 
chose qui la trahit malgré elle. Elle a beau vouloir garder son 



LE MENSONGE DE SABINE. 333 

secret, il déborde de son cœur comme d'une coupe trop pleine. 
C'est une lumière intime dont elle cherche vainement à cacher le 
rayonnement: ses yeux, ses lèvres, tous ses traits en sont illuminés. 

Jacques n'entendit pas une seule des phrases polies que lui 
adressait Roger avec son aisance d'homme du monde; distrait, em- 
barrassé, il lançait de temps en temps, à tort et à travers, un mot 
sans aucun sens , sans rapport avec la conversation , confirmant 
Roger dans l'idée qu'il avait devant lui un être aux trois quarts 
idiot. Ses yeux pâles dévoraient Flore avec une avide curiosité, et 
lorsqu'une seconde ses regards et ceux de Roger se rencontrèrent, 
lorsqu'il surprit entre eux ce frémissement d'ane tendresse qui 
ne s'ignore plus, il se leva brusquement, saisit son chapeau et sor- 
tit sans prendre congé, laissant Roger plus satisfait qu'étonné de 
cette sortie, dont il devinait le motif. 

A la porte, Jacques se heurta contre Sabine, qu'il faillit renverser, 
aveuglé qu'il était par la douleur et la jalousie. 11 allait passer 
outre; elle le retint et, posant son doigt sur ses lèvres blémies pour 
lui imposer silence, elle l'entraîna vers le jardin, et s'assurant que 
personne n'était là pour les entendre : 

— Avez-vous compris? dit-elle. 

Jacques pressa ses deux mains sur son front et sur ses yeux 
comme pour en écarter un nuage. 

— Ah ! j'espérais être en proie à un cauchemar! s'écria-t-il. Oh ! 
Sabine, ce n'est pas possible, c'est trop affreux, et vous? Ma propre 
souffrance me fait deviner la vôtre. 

Sabine l'arrêta d'un geste. 

— Allons, pas de phrases, dit-elle brusquement. Ce que je vous 
demande par-dessus tout, c'est de ne pas vous apitoyer sur mon 
sort comme vous pourriez le faire sur celui d'une jeune fille senti- 
mentale qui aurait eu des peines de cœur. Quand un boulet de 
canon vous emporte la jambe, on ne cherche pas à la recoller, 
n'est-ce pas? Si on veut continuer à marcher, le meilleur moyen 
est de s'en faire remettre une en bois. Eh bien, mon cher, c'est 
absolument la même chose pour le cœur. Quand on ne meurt pas 
du coup, on ne s'en porte que mieux après. Moi, j'ai survécu, vous 
ferez de même, et vous verrez que nous vivrons tous les deux jus- 
qu'à quatre-vingt-dix ans. 

Elle essayait de ricaner, mais sa voix sonnait faux. 

— Vous n'êtes pas sincère ! s'écria Jacques, et si ce que nous 
craignons est vrai, vous ne vous en consolerez jamais, pas plus que 
moi. Mais ce n'est pas possible. Oh! Sabine, dites-moi que ce n'est 
pas possible, que j'ai été le jouet d'un mauvais rêve. 

— La